DE LA GRACE
l'aimer et à le connaître tel qu'il est et comme il s'aime et se connaît lui-même.
Cette fin dépasse les forces et les droits naturels de toute créature créée et même possible. Fin véritablement sublime, qui nous fait participants de la nature divine elle-même. C'est une vérité de notre foi que nous sommes appelés à cette destinée suréminente. Toutefois, pour l'atteindre, puisqu'elle est hors de notre portée naturelle, nous avons besoin d'un secours de Dieu autre que celui qu'il nous accorde naturellement pour nous faire exister et agir ; et ce secours que Dieu ne nous doit pas, puisqu'il ne nous doit pas non plus la fin surnaturelle à laquelle il nous destine, ce secours particulier s'appelle la grâce. C'est un don purement gratuit que Dieu nous accorde dans sa bonté, en vue de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui l'a mérité pour nous, par sa passion et par sa mort.
Or, il y a deux sortes de grâces : l'une est pour l'âme ce que la vie est au corps; c'est un don habituel et durable de Dieu, qui fait que notre âme vit surnaturellement, et sans lequel nous sommes dans un état de mort par rapport au salut. Combien sont heureux ceux qui possèdent ce don divin ! En ce monde, on ne les distingue pas des autres. C'est ainsi que, en hiver, il est difficile de discerner les arbres vivants de ceux qui sont morts ; mais au printemps on s'en aperçoit sans effort. Dans l'autre vie, il sera facile de reconnaître ceux qui auront eu la grâce, aux fruits de vie qu'ils auront produits.
Cette grâce habituelle efface de notre âme la tache du péché originel et du péché mortel, la revêt d'un éclat divin, y répand l'amour surnaturel de Dieu et la rend digne du ciel. Cette grâce habituelle est ordinairement appelée l'état de
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grâce. Elle est absolument nécessaire au salut, et il est impossible d'aller au ciel si on ne la possède. C'est la robe nuptiale dont parle l'Evangile et sans laquelle on est impitoyablement repoussé du divin banquet. Elle est nécessaire aussi pour que nos œuvres, même bonnes, nous donnent droit de posséder Dieu. Sans elle, nos peines et nos souffrances ne sont point méritoires du ciel.
Us sont donc bien à plaindre ceux qui en sont privés. Leurs bonnes œuvres, leurs peines supportées avec résignation leur servent, il est vrai, à recouvrer la grâce de Dieu, mais jamais elles ne seront récompensées au paradis. Quel malheur! La vie est si courte, et le temps passé en péché mortel est perdu, il le faudrait barrer du nombre de nos jours. Ajoutons que, sans la grâce sanctifiante, on ne peut rester longtemps sans retomber dans le péché. Aussi, voit-on ceux qui ont commis une faute grave et qui n'en font pas pénitence aussitôt, aller de chute en chute et contracter des habitudes coupables. Leur âme, livrée au démon, est comme enchaînée à son tyran qui la pousse à de nouveaux abîmes.
On conçoit, après cela, que les saints n'aient rien tant estimé que l'état de grâce, et n'aient rien tant redouté que de le perdre. On comprend le zèle ardent qu'ils ont eu pour tirer leurs frères de l'état de péché. Léonide, père d'Origène, baisait avec respect la poitrine de son fils encore enfant, y voyant le temple de Dieu. Sainte Catherine de Sienne, ayant vu une âme en état de grâce, protesta qu'elle aurait volontiers donné sa vie pour que cette âme ne perdît pas une si grande beauté ; et c'est ce qui portait cette sainte à baiser la terre où les prêtres passaient, en considération de leur ministère, qui remet les âmes dans la grâce de Dieu.
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Toutefois, de même que la vie du corps ne suffit pas sans le secours naturel de Dieu, qui nous excite à agir de telle sorte que sans ce concours naturel divin, nous ne pourrions mouvoir aucun de nos membres, ainsi la vie surnaturelle de la grâce, l'état de grâce, ne suffit point pour nous faire faire des œuvres méritoires du ciel. Il faut, pour que nous fassions un acte méritoire, un autre secours surnaturel, que nous appelons la grâce actuelle. Cette grâce est un mouvement divin qui éclaire notre intelligence pleine de ténèbres pour les choses de Dieu, et qui excite notre volonté, notre cœur lâche et impuissant, à rechercher le bien surnaturel.
Sans moi, a dit Notre-Seigneur, c'est-à-dire sans ma grâce, vous ne pouvez rien; ni peu, ni beaucoup, ajoute saint Augustin. Sans le secours de Dieu, nous ne pouvons pas même avoir une bonne pensée, ni prononcer le nom de Jésus d'une manière méritoire pour le ciel; nous ne pouvons pas même avoir la foi, ni le commencement de la foi, à plus forte raison ne pouvonsnous pas triompher des grandes tentations ni persévérer dans le bien.
L'homme est donc tout à fait impuissant, sans cette grâce, à tendre vers sa fin surnaturelle; combien ceux qui sont fiers de leurs propres forces sont donc insensés! Mais, avec le secours de la grâce, nous pouvons dire comme saint Paul : Quand je suis faible, c'est alors que je suis fort; je puis tout en celui qui me fortifie; non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi. Avec la grâce, nous pouvons croire tout ce que Dieu a enseigné, observer tous les commandements, pratiquer toutes les vertus chrétiennes, triompher de toutes les tentations, sortir du péché, si nous avons le malheur d'y être tombés, acquérir des mérites