‹ Le livre de tousChapitre 46 sur 196 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Quand on a compris les vérités que nous venons d'exposer : l'immortalité de l'âme, le ciel éternel, la séparation éternelle de Dieu, on sent vivement l'importance du salut. Saint François d'Assise, pour fuir le monde, se retira sur les cimes les plus escarpées du mont Alverne; et là, s'étant façonné un petit abri avec des branches d'arbres, il se représentait, sur sa tête, le Ciel ouvert, à ses pieds l'Enfer béant, et son âme, comme suspendue entre les deux, avec la faculté de s'envoler au Ciel, pour aller jouir éternellement de Dieu, ou de se jeter dans l'abîme pour y blasphémer éternellement avec les démons.

Ce que se représentait ce saint est une réalité pour chacun d'entre nous. Car nous avons aussi sur nos têtes le Ciel, à nos pieds l'Enfer, et, suspendue entre deux, notre âme, la sœur des anges, la merveille de la création, noire âme, qui nous élève par l'intelligence dont elle est douée, au-dessus de toute la création terrestre, notre âme qui a coûté le sang de Notre-Seigneur, et qui, par

conséquent, vaut plus que toutes les richesses du monde. Car Dieu, l'infinie sagesse, ne paye les choses qu'à leur valeur. Dans l'affaire du salut, il s'agit pour cette âme d'aller voir et posséder Dieu pour toujours, ou d'être séparée de lui à jamais et vouée aux supplices sans fin. C'est donc l'affaire la plus grave, la plus importante de toutes.

La négliger, ce serait manquer de raison et de sens pratique. C'est à bon droit qu'on prendrait pour un insensé un homme qui, ayant engagé dans une partie de jeu une pièce de 0 fr. 50, laisserait brûler sa maison d'une valeur de 20 000 francs, plutôt que de quitter le jeu, lorsqu'on vient lui annoncer qu'un incendie se déclare chez lui. On plaint Esaù qui sacrifia son droit d'aînesse pour un misérable plat de lentilles ; et lui-même, quand il eut remarqué sa folie, poussa des cris déchirants. N'est-ce pas ce que font, tous les jours, les indifférents qui s'occupent d'affaires et négligent celle du salut! On les voit empressés au commerce, au soin de leur maison, de leur santé, à l'établissement de leurs enfants, choses qui, certes, ne sont pas coupables en elles-mêmes ; mais, quand il s'agit du ciel à gagner, de l'enfer à éviter, d'une âme à sauver, ils ne trouvent plus de temps.

Et pourtant, il n'y a de nécessaire que le salut. On peut se passer de tout le reste, mais on ne peut se passer de Dieu ni du ciel. Qu'importe à celui qui est mort, il y a vingt ans, d'avoir été sur la terre, pauvre, persécuté, humilié, souffrant, s'il possède Dieu aujourd'hui ? Il le bénit des souffrances et des misères delà vie. Que sert au riche réprouvé d'avoir été heureux dans sa famille, dans ses amis, dans toutes ses entreprises, d'avoir été enivré de prospérités si, après sa mort, il est perdu pour toujours ? Que sert à l'homme de gagner

100 LE SALtTi

Vunivers s'il vient à perdre son âme ? Au moment où François-Xavier, jeune encore, étudiaità Paris, ne rêvant que la gloire humaine, il rencontra un de ses compatriotes, comme lui d'une noble famille, mais possédé d'une tout autre ambition, qui lui répéta la parole du Sauveur : Que sert à Vhomme de gagner Vunivers ? D'abord François n'y prit pas garde : mais Ignace de Loyola revint plusieurs fois à la charge : Que sert à Vhomme de gagner Vunivers ? disait-il toujours. A la fin, le jeune homme a compris que ce qu'il poursuit n'est que fumée; il laisse donc la carrière du siècle, il renonce à cet avenir qui s'offrait brillant à ses espérances. Il se fait prêtre, il devient missionnaire, il part pour les Indes et convertit à Dieu cinquante-deux royaumes. 0 puissance de cette parole bien méditée : Que sert à Vhomme de gagner Vunivers, s'il vient à perdre son âme ? Ne l'oubliez pas.

Oh ! ne comptons sur personne autre que nous pour traiter cette. affaire du salut, si importante, si nécessaire. Les crimes des autres ne nous damneront pas, si nous n'en sommes pas la cause ; mais les vertus de nos parents, de nos amis ne nous sauveront pas non plus. Ni les saints, ni la Yierge Marie, ni Dieu lui-même ne nous sauveront sans notre concours. Chacun portera son fardeau. Chacun moissonnera ce qu'il aura semé.

Renvoyer à plus tard de travailler à son salut, c'est aussi insensé que de compter sur les autres pour le faire. C'est le moment présent que Dieu demande que nous employions à notre salut. Chaque minute de notre existence ne nous est donnée que pour nous sauver. La volonté de Dieu, c'est que nous nous sanctifiions. C'est abuser de. l'enfance, de la jeunesse, de la vie, que de les passer dans la négligence de son salut. Des délais

sont-ils permis dans une question si grave ? Renvoie-t-on à plus tard, quand l'occasion se présente de faire une grande fortune ou d'éviter un grand malheur? Diffère-t-on au lendemain de retirer de son grenier un tison embrasé? Et le lendemain nous est-il assuré?

Dieu qui est juste prolongera-t-il une vie dont nous abusons? Celui qui a promis le pardon au pécheur qui se repent ne lui a pas promis le temps de se repentir : que s'il le lui accorde, les soucis, les ennuis qui écartent du salut dans l'âge mûr, augmentent encore avec les années. Ajoutez que, plus on vit dans la négligence, plus on a peine à en sortir. Les passions que l'on ne combat pas en prennent plus de force. La vue faiblit à mesure que l'on avance en âge; et la lumière de l'intelligence s'obscurcit à proportion que cette intelligence néglige de comprendre l'importance du salut. La volonté, que la grâce n'a pu ébranler dans la jeunesse, devient plus dure que jamais; c'est ainsi que les os d'un homme fait sont plus solides que ceux d'un enfant. La grâce elle-même, que l'on a repoussée, devient moins puissante, en sorte que les difficultés s'accumulent à mesure que l'on avance; les obstacles se multiplient avec les sollicitudes. Ah! qu'ils sont à plaindre les infortunés qui renvoient à demain!

Le Souverain Pontife Pie IV était près de mourir. Saint Charles Borromée accourut près de son lit de douleurs, et, se jetant à genoux devant l'auguste malade, il lui dit avec émotion : « Saint Père, vous n'avez jamais rien refusé de ce que je vous ai demandé; aujourd'hui, je viens solliciter de Votre Sainteté une grâce bien plus importante que toutes les autres. — Parlez, mon fils, dit le Pontife, je vous accorderai tout. — Saint

Page 1