‹ Le livre des ballades allemandesChapitre 14 sur 71 · LE LIV1Œ · texte numérisé non relu

LE LIV1Œ

LE COMTE DE ROME

E veux vous conter une histoire nouvel!':, —

et vous voudrez bien me prêter attention. — A Rome se trouvait un seigneur, — un comte bien fait, — riche de biens, — doux et vertueux. — ■ Il voulut aller au Saint-Sépulcre, — pour l'honneur et la chevalerie.

Sa dame eut peur à cette nouvelle ; — elle regarda le comte : — i Pardonnez-moi. cher seigneur, — v qui êtes mon époux; — je m'étonne grandement ! — Que vous fait la chevalerie? — Vous avez pourtant honneurs et biens — et tout ce que vous voulez, n

Il dit à sa dame : — « Que Dieu te garde en bonne santé, — de même que je te confie — tout ici en ce moment. » — Ainsi partit de là — le

noble comte, si tendre ; — de grandes peines l'attendaient : — il devint le prisonnier d'un roi.

Il ne pouvait s'enfuir, — c'était son plus grand chagrin. — Il dut tirer la charrue — bien plus d'un an et d'un jour; — il souffrit beaucoup de la faim et de la fatigue : — il était en grande penance. — Le roi chevaucha de ce côté, — le comte tomba à ses genoux.

Le roi dit : « Que nenni !» — Il dit encore au comte avec hauteur : — « Nulle prière ne te servira,

— je le jure par ma couronne; — et, quand tu tomberais chaque matin — et tous les jours à genoux,

— tu ne seras délivré — que si ta dame vient ici. » Le comte a peur à cette nouvelle; — il prévoit

mainte misère : — « Si j'amène ici ma dame, — elle sera déshonorée; — mais, si je reste ici, — mon corps y périra; — donc j'écrirai pour cela, — j'enverrai quérir ma femme. »

Il y avait un homme à la cour — qui gardait les prisonniers ; — avec lui conféra le comte, — il lui promit des biens et des richesses. — Aussitôt il écrivit une lettre — pressante à sa dame : — personne ne pouvait détourner ses maux, — si ce n'est elle-même en venant.

Le messager se mit en voyage — à travers la mer furieuse. — A Rome, il trouva la dame — et lui remit la lettre ; — elle la lut elle-même — en secret et sans retard : - •- elle comprit la position de son époux — et se sentit froid au cœur.

Elle lui écrivit en retour une lettre — sans perdre de temps, — comme quoi elle ne pouvait venir, — qu'il lui semblait impossible — qu'une femme pût

LE COMTE DE ROME

voyager — à travers la mer furieuse, — qu'elle n'épargnerait aucun trésor — pour son comte. Le messager se hâta — de retourner à son pays.

— La dame demeura dans la peine, — elle la ressentait vivement. — Mais en secret — elle fit tout préparer : — elle se fit faire un froc — et se fit raser les cheveux.

La dame connaissait la lecture et récriture — et beaucoup d'autres passe-temps; — elle savait aussi jouer de la harpe, du violon — et d'autres instruments. — Elle pendit donc à son côté — une harpe et un bon luth, — chevaucha à la suite du messager

— et traversa la mer comme un homme.

Elle voyagea trois ou quatre jours. — La dame était charmante; — sur mer, elle se mit à jouer, —

— et chacun s'émerveilla. — En face d'elle était assis le messager — que le comte avait envoyé ; — il pensait à son devoir; — elle le reconnut, mais lui ne la reconnut pas.

Le messager dit avec gravité — au joli moine :

— « Seigneur, si vous voulez gagner quelque chose,

— venez avec moi dans mon pays, — chez un roi puissant ! — Il vous donnera un riche salaire — et vous hébergera — aussi longtemps que vous voudrez rester. »

Le messager ne cessa pas ces discours, — avec quelle insistance il supplia le moine ! — ils arrivèrent ensemble — sur le rivage de la mer ; — ils voyagèrent tous deux — à travers mainte montagne et profonde vallée. — La dame en habit de moine — entra dans la salle du roi.

Le roi arriva — avec ses chevaliers et ses nom-

breux valets. — La dame fut bien reçue — avec sa musique; — elle joua sur son luth — et chanta des paroles joyeuses; — les païens dirent tout haut — qu'ils n'avaient jamais rien ouï de mieux.

On assit le moine au haut bout de la salle, — ils l'aimaient et l'honoraient; — on lui donna du gibier et du poisson — et tout ce que son cœur désirait.

— Quand elle vit cela, — elle pensa en son cœur.

— puisque tout lui réussissait si bellement : — « Mon affaire ira bien. »

Alors elle joua de la harpe — et entonna un nouveau chant — très beau et très sonore, — qui fît résonner le palais. — Les païens se mirent à danser.

— Sur ce, la nuit se fit, — et durant ces choses — le message fut porté au comte.

Au comte parvinrent les nouvelles — de sa belle dame : — comme quoi elle ne viendrait pas, — que cela lui était impossible, — que les païens l'outrageraient — et qu'elle serait en grand danger. — Le comte pensa avec peine : — « Maintenant il me faut souffrir la mort. »

La dame resta à la cour — jusqu'au jour suivant.

— Elle chercha le comte • — dans la plus grande inquiétude. — Alors elle monta sur les créneaux — en secret et sans rien dire ; — ■ elle aperçut son comte

— qui tirait la charrue dans le champ.

Au même instant — elle se mit à verser de chaudes larmes — sur ce qu'elle ne pouvait l'aider, — comme elle l'eût fait volontiers. — Mais elle fut inébranlable, — ■ nous dit alors le livre (où est cette histoire); — elle resta quatre semaines au château — avant de prendre congé.

LE COMTE DE ROME

On voulut recompenser le moine — et on voulut le bien récompenser ; — on lui apporta une couronne d'or — et un plateau plein d'argent : — « Voyez cela, mon cher seigneur, — ne le dédaignez pas! »

— Le moine s'en défendit fort : — « Ce n'est pas d'usage dans mon ordre. »

Le moine dit avec politesse : — « Je ne demande aucun salaire de ce genre, — je vous prierai seulement d'un don : — ce n'est pas de l'or rouge, — ni de rares joyaux, — ni même aucune autre richesse,

— c'est cet homme seulement — qui va dans le champ tirant la charrue. »

Le roi dit aussitôt : — « Seigneur, il vous appartient. » — On amena le comte de la charrue — devant le roi. — Alors le roi parla avec dignité — et donna un conseil au comte : — « Rends grâces à l'aventurier — qui t'a délivré. »

La dame se mit en mer — dès le jour suivant. — Le comte ne céda pas, — il voulut aller au Saint- Sépulcre ; — quoiqu'il ne lui restât rien — ■ et qu'il n'eût pas d'argent, — le sire fut aidé de Dieu — et put traverser la mer.

Le comte revint chez lui — - bien misérable. — Il fut reçu — aimablement par sa femme : — « Je t'ai écrit dans une lettre — mon malheur et ma grande détresse; — tu es restée au logis — sans te soucier de ma mort. »

La dame dit avec pudeur : — « Seigneur, tout cela est vrai : — vous m'avez écrit dans une lettre

— votre malheur; — mais ne vous en fâchez pas, — mon cher et doux seigneur, — je n'osai pas me fier au messager — et je me préoccupai de mon honneur. »

Le comte resta au logis — jusqu'au, jour suivant.

— Ses amis vinrent le saluer — et portèrent plainte contre la dame : — comme quoi elle était allée se promener — et le soir et le matin, — tantôt ici. tantôt là, — « personne ne savait ce qu'elle avait pu faire. »

La dame se leva bruyamment — - de la table où elle se tenait; — elle entra aussitôt dans sa chambre, — ■ revêtit le froc, — pendit à son côté — le luth et la bonne harpe, — telle qu'elle s'était montrée — devant le puissant roi.

Elle rentra bruyamment — et promptement par la porte, — elle alla saluer tous ceux — qui étaient assis là. — Le comte se réjouit aussitôt — qu'il vit la chose : — « Voici l'aventurier — qui m'a délivré. »

Alors la dame dit avec colère : — « Seigneur, tout cela est vrai : — vous m'avez bien vue — en présence du roi, — quand le roi vous dit — à ce propos :

— « Captif et prisonnier, — pars d'ici sans injure! » Les amis s'effrayèrent fort, — c'était pour eux une

rude leçon. — Ils se levèrent de table — et tombèrent aux pieds de la dame : — ils la prièrent instamment — de leur pardonner cela. — Ainsi sont ravis à mainte femme — honneur et fidélité.

La même légende se retrouve dans le conte flamand : Fhrentina de getronice (La fidèle Florentine;. La fidèle Florentine est l'épouse de messire Alexandre, ils habitent Metz en Lorraine. Ce récit se complique d'une histoire de chemise tissée par Florentine pour

LE COMTE DE ROME

son mari et qui a la propriété de demeurer immaculée, malgré la pluie, la sueur et le sang, tant que la dame restera fidèle à ses devoirs. L'histoire du roi Flores et de la belle Jehanne, le roman de la Violette, un conte indien dont Senecé a fait son conte : Filer le parfait amour, et d'où Musset a tiré la Quenouille de Barberine, se rattachent à cette légende par certains traits.

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