LÉNORE I
LËNORE
Vers l'aube, Lénore s'était levée, — réveillée par des songes affreux: — « Es-tu infidèle, Wilhclm, ou mort? — Combien de temps encore tarderas-tu? » — Il était, avec l'armée du roi Frédéric, — parti pour la bataille de Prague l ; — depuis il n'avait pas écrit — qu'il fût resté vivant.
Le roi et l'impératrice, — las de leurs longues discordes, — avaient senti s'adoucir l'âpreté de leurs cœurs — et avaient enfin conclu la paix. — Et chaque armée, avec fanfares et chansons, — au bruit des cymbales, des tambours et des trompettes, — et parée de rameaux'verts, — retournait dans ses foyers.
Et partout, de tous côtés, — parles chemins, par les sentiers, — les bruits de fête attiraient jeunes et vieux — à la rencontre des arrivants. — « Dieu soit loué! » s'écriaient l'enfant et l'épouse. — « Sois le bienvenu ! » disait mainte gaie fiancée. — Mais, hélas! pour Lénore — il n'y eut ni bonjour ni baiser.
Elle questionna l'un, l'autre, dans le défilé; — elle s'informa de tous les noms ; — mais de tous ceux qui passaient — nul ne put la renseigner. — Et, quand l'armée se fut écoulée, — elle arracha ses
i. Il s'agit ici de la guerre de Sept ans, dont les principaux champions furent Frédéric II et l'impératrice Marie-Thérèse. La bataille de Prague fut livrée en 17^7 ; la paix ne fut signée que six ans plus tard.
cheveux noirs — et se roula sur la terre — avec des gestes de fureur.
Sa mère accourut vers elle : — « Ah ! que Dieu aie pitié de nous! — Chère enfant, qu'as-tu donc?»
— Et elle la serra dans ses bras. — « Mère, mère! tout est fini ! — Adieu le monde et tout avec lui ! — Près de Dieu il n'est pas de pitié. — Malheur à moi, misérable, malheur à moi ! »
« Aide, mon Dieu, aide! Regardez-nous en grâce !
— Enfant, dis un Notre Père! — Ce que le Seigneur fait est bien fait; — Dieu, Dieu a pitié de nous. » — « Mère, mère! vaine illusion ! — Dieu n'a pas bien agi avec moi. — A quoi, à quoi ont servi mes prières? — Il n'est plus besoin de rien maintenant. »
« Aide, mon Dieu, aide! Qui connaît le Père céleste, — celui-là sait qu'il secourt ses enfants. — Le très saint sacrement — calmera ton chagrin.» — « Mère, mère, ce qui me brûle, — aucun sacrement ne le calmera. — Rendre la vie aux morts, — aucun sacrement ne le peut. »
« Écoute, enfant ! qui sait si l'infidèle, — dans la lointaine Hongrie, — oublieux de ses serments, — n'a pas contracté un autre mariage? — Laisse là, enfant, laisse là son cœur. — Il n'a jamais mérité tes regrets. — Quand son âme quittera son corps,
— son parjure le brûlera. »
« Mère, mère, tout est fini! — ce qui est perdu est perdu. — La mort, la mort, voilà mon lot! — Oh ! pourquoi suis-je jamais née! — Éteins-toi, ma vie, éteins-toi pour toujours! — Meurs, meurs, dans la nuit et l'angoisse! — Près de Dieu il n'est pas de pitié. — Malheur à moi, misérable, malheur à moi ! »
LENORE 2 t
« Aide, mon Dieu, aide! N'entrez pas en jugement — avec votre pauvre enfant ! — Elle ne comprend pas ce que dit sa langue; — ne lui en faites pas crime. — Ah ! mon enfant, oublie ce chagrin terrestre, — pense à Dieu et au paradis. — Ainsi encore pour ton âme — ne manquera pas le fiancé! »
« O mère! qu'est-ce que le paradis? — Mère, qu'est-ce que l'enfer! — Auprès de lui, auprès de lui est le paradis, — et sans Wilhelm tout est enfer! — Éteins-toi , ma vie, éteins-toi pour toujours ! — Meurs, meurs, dans la nuit et l'angoisse ! — Sans lui je ne puis sur terre — ni là-haut trouver aucun bonheur.... »
Ainsi bouillait le désespoir — dans sa tête et dans ses veines. — Elle se prit, téméraire, à quereller — la providence de Dieu, — se frappa la poitrine et se tordit — les mains jusqu'au coucher du soleil, — jusqu'à ce qu'à la voûte céleste — montassent les étoiles d'or.
Mais dehors, écoutez ! un bruit : trap, trap, trap ! — c'est comme le galop d'un cheval ; — avec un cliquetis saute à bas un cavalier — sur l'escalier du perron ; — et chut, chut ! le heurtoir de la porte — tout doucement est soulevé, cling, gling, gling ! — Puis viennent à travers la porte — distinctement ces mots :
« Holà! holà! ouvre, mon enfant! — Dors-tu, chérie, ou veilles-tu? — Que penses-tu encore de moi? — Pleures-tu ou ris-tu?» — « Ah! Wilhelm, toi!... la nuit, si tard? — J'ai pleuré et j'ai veillé, — hélas ! et j'ai bien souffert ! — D'où viens-tu ainsi à cheval? »
« Nous ne sellons nos chevaux qu'à minuit. — Je
viens de loin, de la Bohême. — Je me suis mis tard en route, — et je veux t'emmener avec moi. » — « Ah! Wilhelm, vite, entre d'abord! — Le vent siffle à travers l'aubépine, — entre; dans mes bras,
— mon bien-aimé, viens te réchauffer ! »
« Laisse siffler à travers l'aubépine, ■ — laisse siffler, enfant, laisse siffler! — Le cheval gratte la terre; l'éperon résonne : — je ne puis demeurer ici. — Viens, couvre-toi, et saute — sur mon cheval noir, en croupe derrière moi ! — Je dois aujourd'hui courir encore cent milles — avec toi, jusqu'au lit nuptial. »
« Quoi! tu voudrais, pendant encore cent milles,
— m'emmener aujourd'hui jusqu'au lit nuptial?
— Ecoute ! la cloche vibre encore — qui vient de sonner onze heures. » — « Vois ici, là-bas, la lune brille claire. — Les morts et nous, nous allons vite;
— je te conduis, je gage, — aujourd'hui même au lit de noce. »
« Mais, dis-moi, où est ta chambrette? — Où? Comment est ton lit de noce? » — « Loin, loin d'ici!... Il est silencieux, froid et petit!... — Six planches et deux planchettes. » — « As-tu de la place pour moi? » — « Pour toi et moi! — Viens, couvre-toi et saute en croupe. — Les convives de la noce attendent; — la chambre nous est ouverte. »
La belle amoureuse se couvre, descend et saute
— sur l'agile coursier; — autour du cher cavalier,
— elle enlace ses blanches mains. — Ht harre! harre! hop, hop, hop ! — s'en vont dans un bruyant galop — cheval et cavalier haletants; — cailloux et étincelles jaillissent.
A droite, à gauche, — devant leurs regards, —