‹ Le livre des ballades allemandesChapitre 46 sur 71 · BERTRAND DE BORN I · texte numérisé non relu

BERTRAND DE BORN I

de son poète, — jusqu'à ce que sa parure de noces

— fût toute inondée de larmes.

« De l'ombre assoupissante des oliviers — se leva le meilleur de tes fils, — lorsque de mes haineux chants de guerre — j'assiégeai ses oreilles. — Son destrier fut tôt sellé ; — devant lui je portai la bannière — et m'offris aux flèches mortelles — qui le frappèrent devant la porte de Monfort.

« Il s'affaissa sanglant dans mes bras ; — ce ne fut pas l'aigu et froid acier, — mais la mort dans ta malédiction, — qui tortura son agonie. — Il eût voulu te tendre la main — pardessus mer, val et mont; — mais, ne pouvant atteindre la tienne, — il serra la mienne une dernière fois.

« Alors, comme s'écroule Hautefort là-haut, — fut brisé mon courage : — corde de harpe, hampe de lance, il ne m'en resta — ni en entier, ni par moitié. — Tu as eu beau jeu à lier le bras, — quand l'esprit est captif; — si ce n'est pour une complainte, — il n'a pu se recueillir encore. »

Et le roi baisse la tête : — « Tu as égaré mon fils, — tu as charmé le cœur de ma fille, — tu as aussi ému le mien : — ami du mort, prends la main

— qui lui revenait en signe de pardon ! — Loin les fers ! De ton esprit — j'ai aspiré le souffle. »

Uhland.

Bertrand de Boni, célèbre troubadour et châtelain d'Hautefort. Ce hardi gentilhomme, familier d'Eléonore de Guyenne, eut quelque temps pour dame de ses pensées une fille d'elle et de Henri II, roi d'An-

gleterre et duc d'Aquitaine, nommée Hélène. Celleci n'en fut pas moins mariée à Henri le Lion, duc de Saxe, et, au jour des noces, le troubadour exprima son chagrin de la manière rapportée par la ballade. Bertrand de Born excita aussi plus tard Henri le Jeune, fils de Henri II, à une révolte contre son père. Henri le Jeune mourut dans les bras de Bertrand, regrettant amèrement sa faute : ses alliés furent vaincus et dispersés. Bertrand s'enferma alors dans son château d'Hautefort et le défendit vaillamment contre l'armée anglaise : la place fut emportée d'assaut. Ces quelques faits suffiront sans doute à l'intelligence de cette ballade, historique pour le fond comme pour les détails. Les chroniqueurs ajoutent deux traits, négligés ici par le poète souabe, quoique bien caractéristiques de l'époque et très honorables pour les deux adversaires. L'armée assiégeante ayant manqué de pain pendant trois jours, Bertrand de Born lui fit passer du pain et des vivres, et Henri II, en pardonnant à son vassal, lui fit don de cinq cents marcs d'argent pour relever les murs d'Hautefort (i 183).

Dante, plus implacable que l'offensé lui-même, place Bertrand dans son Enfer, où il lui fait porter sa tête à la main comme une lanterne :

El capo tronco tenea per le chiome Peso! cou mano, a guisa ai lanterna...

Il oublie que Bertrand par ses révoltes contre le roi d'Angleterre servait le roi de France, son souverain légitime, et que le châtelain d'Hautefort ensevelit ses fautes et sa gloire sous la robe de Citeaux, au monastère de Dalon.

LE VAL AUX CHANSONS Io5

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