LIBRAIRIE DE L. HACHETTE KT C
BOULBVARD SAINT-GERMAIN, N° 77
Droit de tradnetion réservé
LE
Augouléme s'éparmùit siir^ ^unc' uicinlagne couronnée de tilleuls. C'^ iiiié vâlc iîans une corbeille. Sur ses flar^csrjeBranïplîitfeiâtre, grimpent et serpentent»4efe'-éafprJcîciises arabesques d'un jardin anglais. A ses pieds, la molle Charente, comme l'a caractérisée Barlliélemy, coule nonchalamment sous des saules et des peupliers, et va se perdre à l'autre bout de l'horizon, au détour d'un grand bois. Vrai paysage d'Italie; et vrais Italiens que ses habitants; lazzaroni en gants jaunes, qui se laissent
aller au bonheur de vivre dans le far niente le plus insoucieux.
Ils se vantent, les gens d'esprit, de n'avoir jamais eu le moindre grand homme pour compatriote. Spécialité de bon goût par ce temps de vanité rétrospective où la moindre municipalité, jouant au jugement dernier sur la place publique, fait les honneurs d'une résurrection en bronze ou en marbre, à ses illustrations inconnues.
Cent Homères mourraient en France, qu'Angoulème ne songerait pas le moins du monde à réclamer l'insigne gloire d'être le berceau de
• QUêlte'leçon poùr-lêfr'vflles de la Grèce ! Ehf^e {âtf ffaîl* Homère 1 N'ont-ils pas de
l'air. çt.-4u«*^oJ^lf;des. fleurs et des fruits; de l'esp*/it-WâW**tf4lâk2f Et le vin de Bordeaux raet-il plus de vingt-quatre heures pour leur arriver de Oh&teau-Lafâte, de Graves ou de Gh&teau-Margau ?
Il est vrai de dire qu'on plaidaille bien un peu, à Ângoulèm*e comme partout ailleurs; qu'on y jugeaille aussi de temps en temps; que même il s'y commet parfois d'innocents atten-
tats à la pudeur du papier blanc ; mais ce sont là des exceptions, et il est facile de voir que le far niente est le fond du caractère national.
L'atmosphère voluptueuse dans laquelle cette charmante petite ville dort au soleil et sous la brise, entre le nord et le midi, a surtout sur les femmes une véritable influence de fée prodigue : beaucoup y sont belles, beaucoup y sont charmantes, et chacune Test à sa manière ; pas une ne ressemble à l'autre. Vous trouverez là toutes les modifications de la forme féminine, depuis la gentillesse jusqu'à la beauté.
C'est l'échelle de Jacob avec ses anges du premier au dernier degré.
Quand Tune d'elles écrira quelque chose de sa ville, elle dira des hommes ce qu'elle voudra; ce n'est pas notre affaire.
Or, Maurice de Prégeneuil habitait cet heureux pays, il y a quelques années, passant son temps comme Jean la Fontaine, une part à dormir et l'autre à ne rien faire; car on n'appelle pas travailler, chasser beaucoup, quoique ce soit une fatigue; faire des vers, quoiqu'on y sue sang et eau; être amoureux, quoiqu'on sèche à la peine.
Un matin , il fut éveillé , sur le midi , par un jeune homme élégant et de belles manières, mais dont la physionomie trahissait un chagrin secret. Après les premiers mots d'usage , il remit cette lettre à Maurice :
«Mon cher ami,
« Je t'adresse mon très-cher Albert de Revel, qui croit voyager pour son plaisir, mais qui s'ennuie un peu partout. C'est un fort beau garçon, comme tu le vois; il a de l'esprit, comme tu le verras; il est de plus riche et comte. Au demeurant, c'est l'homme le plus malheureux du monde; il t'expliquera cela mieux que moi.
« Je suis trop de notre pays pour t'écrire plus longuement. Adieu.
« Edmond T. »
Le lendemain, M. le comte Albert de Revel et Maurice étaient intimes.
C'était le printemps, neuf heures du soir; il faisait un clair de lune éclatant comme un clair de soleil à Paris. Les deux nouveaux amis.
les coudes appayés sur cette partie du rempart qu'on appelle Rempart du Midi , et qui domine de plusieurs centaines de pieds le vallon de VAnguienne'y fumaient mélancoliquement leurs cigares. Sous leurs yeux, dans la clarté douteuse , se déroulait un immense panorama coupé de ruisseaux, et sur lequel les masses de rochers, qui font, à Topposé de la ville, l'autre escarpement du vallon, projetaient des ombres fantastiques. Les buissons et les arbres à fruits, tout blancs de leurs fleurs de printemps, semblaient, à l'œil indécis, des groupes de fées assises; des myriades de rossignols se renvoyaient leurs chansons d'amour, comme les bergers de Virgile.
« Pourquoi ne puis-je pas acheter la maison blanche qui domine là-bas ce coteau? dit Albert en soupirant.
— Précisément, elle est à vendre, répondit Maurice ; dès demain , si vous le voulez , vous en serez le propriétaire.
— Hélas l mon ami, soupira de nouveau Albert, vous me croyez riche ; je le suis aujourd'hui, en effet ; mais dans quelques mois. . . . Tenez, ajouta-t-il après un moment, vous êtes
de ceux que Ton connaît à la première vue et que Ton aime dès qu'on les connaît ; je puis tout Yous dire, écoutez :
« Je suis orphelin ; j*étais , il y a six mois , sans fortune; un oncle, le frère de mon père, l'homme le plus singulier que la terre ait porté, m'a laissé en mourant cinquante mille francs de rente, mais avec cette condition bizarre : il faut que je sois marié dans deux ans au plus tard , à compter du jour de sa mort, sous peine de voir passer ma fortune aux mains de je ne sais quel cousin, déjà riche à millions.
— Mais il me semble , interrompit Maurice, qu'on se marierait à moins.
— Attendez ! attendez ! mon ami , reprit Albert; ce n'est pas tout. Par suite de cette excentricité sans exemple, dont je vous parlais tout à l'heure, mon oncle m'a laissé le portrait de la femme que je dois épouser; portrait non pas en peinture, mais véritable signalement de passe-port. Je le sais par cœur, écoutez : Taille haute, svelte , et dans des proportions harmonieuses ; cheveux blonds dorés, longs et abondants.
— Diable 1 dit Maurice.
—Front élevé, yeux bleus....
— Diable! dit encore Maurice.
—Peau blanche éclatante, nez bien fait, bouche moyenne, sinon petite. »
A chaque membre de phrase , le diabk ! de Maurice revenait avec une intonation différente.
Albert continua :
« Les extrémités fines et élégantes, de la grâce, de la souplesse , un peu de langueur même dans tous les mouvements. Voici.
— Diable I
Diable I
Diable!
Diable 1!1 »
Cette fois l'intonation était chromatique , et se perdait dans une basse avec un soupir.
Un autre qu'Albert eût deviné à tous Ces diables! que Maurice portait dans sa tête, sinon dans son cœur, l'original du signalement que lui-même avait en poche; mais dans sa préoccupation naïve, ces exclamations ne lui semblaient que l'expression d'un doute sur la pos* sibilité de trouver une femme aussi parfaite, avant le terme fatal.
< Hélas! répondit-il en hochant la tète, j'ai
bien souvent fait la même gamme, et dans bien des villes de France depuis que je suis à la recherche de mon phénix.
— Bien certainement , reprit très-vivement Maurice , vous ne le trouverez pas à Angoulême : nous n'avons que des brunes ici. L'influence du climat.... le soleil.... car nous sommes très au midi, beaucoup plus qu'on ne Je croit généralement; aussi, nos femmes, c'est désespérant! mais elles sontd'uu noir!... enfln, on en a fait un proverbe : on dit qu'elles sont nées quand le charbon était en fleurs. '
— Il me semblait cependant avoir aperçu sur vos promenades quelques femmes d'une blancheur éblouissante, et j'espérais....
— Erreur, mon ami, erreur! vous pouvez vous en fier à moi , qui fais profession d'un culte particulier pour les blondes; s'il y en avait ici, je les connaîtrais bien certainement, et je serais le premier à vous mettre sur leurs traces. Mais j'y pense! si vous partiez dès demain pour l'Angleterre ou pour l'Allemagne?
— Impossible! il faut que ma femme soit Française : c'est encore une condition indispensable.
— Quelle raison pouvait donc avoir votre oncle pour vous lancer ainsi à la conquête d'une toison d'or imaginaire?
— Gomme tous les vieux garçons, il se piquait de connaître parfaitement les femmes; il les avait étudiées, disait-il, dans Tantiquité et dans le présent, dans la prose et dans les vers, dans la peinture et la sculpture, par le système de Gall et celui de Lavater, et par de nombreuses observations particulières.
« Une femme telle que celle dont il m'a laissé le portrait est la seule qui puisse faire, selon lui, le bonheur d'un homme, parce qu'elle a nécessairement toutes les qualités du cœur et de l'esprit, au point de vue conjugal au moins.
« A ce sujet, il citait saint Ambroise quia écrit à propos de la vierge Marie : « La beauté
< du corps est comme un reflet de la beauté de
< l'âme, » et Ballanche qui dit quelque part , dans Orphée, je crois : «La beauté est une chose
< toute morale ; c'est là son attrait le plus puis- « sant, la raison de son véritable empire sur les « cœurs. »
— Que pensait^il des brunes, le cher homme ?
demanda Maurice.
— Il prétendait, répondit Albert, que la brune parfaite n'est presqnequ'unmytbe ; qu'il n'en avait jamais connu qn'une dans sa vie; que le temps des brunes n'est pas encore Tenu en France.... Il rattachait cela aux théories les plus étonnantes sur les races. C'était de la folie ! et je soupçonne fort qu'il y avait sous jeu quelque vieil amour malheureux et mal oublié. Malgré le respect que je dois et que je paye très-exactement à la mémoire de mon oncle, je ne partage pas du tout son enthousiasme exclusif pour les blondes; toutefois, comme je ne suis point amoureux, si j'en trouve une dans les conditions voulues, et qui daigne partager mes cinquante mille livres de rente et mon titre de comte, ce qui est bien quelque chose, depuis que nous sommes tous égaux....
— Il n'y aura que les conditions voulues difficiles à trouver, interrompit Maurice.
— Je l'épouserai, reprit Albert, quoîqu'en regrettant de ne pouvoir épouser une brune.
Au reste, ajouta-t-il en prenant le bras de son ami, si vous êtes curieux de connaître en détail le système de mon oncle , venez à l'hôtel, je
TOUS ferai la lecture d'un manuscrit où il Ta développé et qu'il ma légué pour mon instruction.
— Avec le plus grand plaisir, dit Maurice ; mais en cas de prose ennuyeuse, je vote du punch et des cigares. »
L'amendement passa à l'unanimité. Quelques instants plus tard, Albert lisait et Maurice écoutait ce qui suit.