‹ Le livre des blondesChapitre 12 sur 12 · TOUS NÈGRES · texte numérisé non relu

TOUS NÈGRES

« Ahl mon Dieiil « fit Louise.

Albert la regarda en souriant et continua.

En nous résumant : la race primitive, la plus près de Dieu, est sortie blonde de ses mains ; il l'avait créée à son image, son front rayonnait encore comme un reflet du ciel. Mais quand, après le crime de Caïn ou de Promélhée, rhomme eut fait scission avec le ciel, les passions s'emparèrent de lui et Tagitèrent; les remords vinrent après qui l'assiégèrent, et pour en finir avec la voix importune de sa

conscience, il étouffa Tesprit sous la chair, il se réfugia, l'orgueilleux I dans son individua* lisme.

a Quel pathos! s'écria Maurice.

— En vérité, mon ami, répondit gravement Albert, vous êtes d'un provincial désespérant ; on dirait que vous n'avez jamais rien vu. Je veux vous conduire à la Sorbonne, quand nous serons à Paris. Je continue. »

G*e3t alors que les hommes se subdivisèrent et commencèrent leur grand pèlerinage ; c'est alors que sous la triple influence < du climat, de la civilisation et des habitudes, les cheveux brunirent, les yeux noircirent, l'homme prit le caractère de la vie plus intense. »

11 y a dans ces quelques mots tout une révélation de la théorie des trois races qui peuplent le globe. Toutes trois filles de Noé, elles ne pouvaient avoir entre elles, à leur principe, la différence que nous constatons maintenant. La triple influence dont nous parlions tout à l'heure va nous l'expliquer : l'agglomération, l'individualisme en corps, la civilisation, pour tout dire, a surtout dénaturé l'espèce humaine.

En effet, les nouvelles découvertes de la

science ne permettent plus de douter que la race éthiopienne n'ait été la première constituée en société. « Il est avéré, dit le savant Héeren^ qu'une tribu éthiopienne arriva de très-bonne heure à une haute civilisation ; qu'elle habita des villes, éleva des temples et de grands édifices; répandit la renommée de ses lumières sur une grande partie de la terre, et donna enfin naissance à l'État de Meroé.... Ce n'est que récemment qu'on a soulevé le voile mystérieux qui couvrait cet État.... Il parut alors un nouveau monde d'antiquités ; temples, pyramides, colosses ensablés jusqu'aux épaules, constructions gigantesques. La civilisation de Meroé, attestée par de nombreux monuments encore debout et en ruines, descendit le cours du Nil pour se répandre dans la vallée inférieure. » (Idées sur le commerce et la politique des anciens.) Ainsi, voilà les débris d'une civilisation tout entière; cette civilisation descend en Egypte, prend sa course à travers le monde , et croyezvous que le pçuple dont elle fut l'œuvre soit ce môme peuple inerte, stupide, nègre enfin, que nous nommons du même nom que ses ancêtres!

Cependant, aucune race nouvelle n'a été s'as-

seoir à son foyer après l'en avoir cliassé. Non, c^est bien le même peuple, mais dégénéré; il a subi deux changements, Tun physique, l'autre moral, rintelligence perdant à mesure que gagnait la couleur.

La race mongole, chez laquelle on trouve les traces d'une civilisation beaucoup plus ancienne que la nôtre, la race mongole> cuivrée est, intelligence et couleur, la nuance entre les deux autres. Constatons ce fait, encore avec Héeren : c II est assez remarquable que» dans rinde, les castes maintenant dominatrices soient les plus blanches; les habitants primitifs qu'on reconnaît à une couleur plus foncée^ sont tous esclaves. »

Notre race caucasienne, à peine constituée d'hier, est la plus intelligente comme elle est la plus blanche du globe. En sera-t-ii toujours ainsi?

Camper remarque que les Anglo-Américains ont déjà subi une altération dans leur couleur ; et les barbares jaunes ou roux , qui furent nos pères, ne nous reconnaîtraient déjà plus, bigarrés que nous sommes.

Tous les jours ne voyons-nous pas les en-

fanls, nés généralement blonds, brunir à mesure qu'ils s'initient aux joies et aux misères de la vie? Combien de jeunes filles» blondes à quinze ans, ont les cheveux presque noirs à trente 9 et cela surtout quand elles ont eu à lutter avec leur cœur ou avec le monde! Ce fait a été remarqué à propos d'Anne d'Autriche. Mme de Motteville dit au premier volume de ses Mémoires :

« Elle avait une fraise fermée par un petit bonnet sur la tète, où il y avait une plume de héron qui augmentait par sa noirceur, la beauté de ses cheveux, qui étaient fort blonds, et frisés à grosses boucles. »

Anne d'Autriche avait alors quinze ans; c'était l'année de son mariage.

«Quand je la revis, dit ailleurs Mme de Motteville , ses cheveux avaient beaucoup bruni. »

L'homme pris à l'état d'individu subit toutes les phases par lesquelles passe l'humanité.

La couleur brune tend donc à nous envahir.

Les Éthiopiens ont joué leur rôle; chez eux la vie est devenue si intense qu'elle en est opaque.

Dans un temps donné, les Mogols seront nègres comme eux, et nous serons alors cuivrés comme les Mogols.

Plus tard enfin, toute l'humanité, si Ton peut appeler cela Thumanité, sera noire.

La double question de resclavage et de la traite aura trouvé sa solution.

— mes blondes I 6 mes blondes I

Or, pour toutes les raisons psycho-|>hysiologiques déduites en ce mémoire, et par quelques wtres qui nous sont particulières, nous demeurons coûvaîncu, en âme et conscience, que la femme blonde, sauf de rares exceptions, est la meilleure possible; et que, d'ailletffs, tout icibas n'existant que par opposions harmonieuses, mon neveu Albert de Revel, qui est brun, ne peut aimer véritablement qu'une blonde et ne peut être aimé que par elle ; les défauts et les qualités de Tun et de l'autre étant comparés aux angles sortants et aux angles rentrants de deux roues, qui, dans une machine quelconque, doivent fonctionner ensemblcj et ne peuvent fonctionner qu'en s'engrenant parfaitement.

A la condition seule de cet engrenage, mes

cinquante mille livres de rentes donneront l'impulsion à la machine.

Albert avait fini de lire et son auditoire évidemment préoccupé, semblait, par contenance, écouter encore, quand M. de Prégeneuil rompit ce silence embarrassé par cette question imprévue :

« Et c'est cette belle coïtcluâion de M. Votre oncle qui vous a lancé dans .ce steéplC'-chase à la blonde qui vous a conduit ici, mon jeune ami.

— ■ Heureuse conclusion, monsieur, répondit

Albert, puisque je lui dois l'honneur que vous

me faites de m'accueillir avec tant de grâces.

Mon oncle mort, sans famille désormais, sans

. amis, autres que des amis d'occasion.

Dont quelques-uns ne valaient pas de francs ennemis.

Ce manuscrit en poche, j'ai commencé mon pèlerinage à ma madone inconnue.

Et de par le monde .

Je m'en suis allé Cherchant une blonde Au cœur isolé ;

Partout la conquête De la toison d'or Hélas! était faite....

Et je cherche encore!

— Et VOUS trouverez certainement ici, mon beau Jason, interrompit M. de Frégeneuil; mais pourquoi ne commenceriez-vous pas par vous y fixer? Bon pays, braves gens et belle blonde, rien n'y manque.

— Pourquoi, monsieur, répondit Albert visiblenient -ému, pourquoi 1... Veuillez prier Mme de Gérac de répondre.... Si Mlle Louise veut bien l'y autoriser.

— Je me porte garant pour Louise; n'est-ce pas, mon enfant, reprit M. de Frégeneuil. Quant à vous, ma belle amie, ajouta-t-il en s'adressant à Mme de Gérac, verriez-vous un bien grave inconvénient à ce que M. de Revel devint notre voisin dans un bel et bon ch&teau des environs?

— Absolument pas, répondit Mme de Gérac ; si le beau pays et les braves gens dont vous parlez et j'ajouterai de bons amis, peuvent teiïter monsieur.

— Et la belle blonde, madame , > hasarda timidement Albert.

Mme de Gërac hésitait ; Madeleine pressait la main de Louise interdite; Maurice souriait, et M. de Frégeneuil se frottait les mains en fre-* donnant un lancer à vue.

< Monsieur de Revel, répondit enfin Mme de Gérac avec une dignité moins grave peut-être que sympathique , nous sommes en famille et nous n'avons, ici, de secrets pour personne : je viens de répondre pour mes amis et pour moi, j'autorise ma fiile à répondre pour elle-même. »

La pauvre Louise, à cette mise en demeure inattendue, étoufTant d'émotion, se précipita dans les bras de sa mère.

Aurait-elle dit oui; aurait-elle dit non? Une visite de voisinage qui envahit le kiosque arrêta la réponse sur ses lèvres.

C'étaient deux bons propriétaires bourgeois des environs avec mesdames leurs épouses et leurs demoiselles : braves gens, bonnes dames et beaux brins de filles, fraîches et joufflues comme des pêches et très-aptes à perpétuer cette race d'indigènes gaulois, latins et goths, que la bonne chère à gros plats et le vin joyeux à

grands verres entretiennent dans cetic sérénité d'âme et dans cette gaieté de cœur et d'esprit qui faisaient autrefois le fond de notre caractère national; mais qui tendent, hélas 1 à débucher depuis que la politique endémique et rindustrie cosmopolite nous ont découplés en meute sur le pied d'un progrès trop souvent en défaut et qui, neuf fois sur dix, nous laisse là bredcuUles.

La' phrase est de M. de Frégeneuil.

Il était difficile que la conversation ne prit pas un peu du caractère des nouveaux arrivants ; de prime abord M. de Frégeneuil déclara les retenir à dtner en priant Mme de Gérac de vouloir bien, pour un moment, prendre charge de maîtresse de maison, pendant que Louise et Madeleine feraient les honneurs du jardin et de la prairie aux deux jeunes filles dont elles avaient été les compagnes de pension; et pendant que lui, seigneur du lieu, qui avait de justes prétentions à la greffe, à la taille et à la conduite des arbres fruitiers, promènerait ses voisins de ses vergers en plein vent à ses espaliers en éventail, en leur faisant un cours d'arboriculture à la Dubreuil,

Un moment après, tout notre petit monde s*éparpillait dans la prairie.

Albert et Maurice restés un peu en arrière attendaient chacun Tnn de l'autre une dernière confidence, une explication définitive.

c A qui pensez-vous donc , Albert, demanda Maurice ; ou à quoi réfléchissez-^vous si sérieusement?

— Je réfléchissais, répondit Albert, à une classification d'histoire naturelle oubliée des savants.

— Ah! dit Maurice stupéfait.

—- Oui, mon ami, reprit Albert; il y a certainement dans l'espèce humaine beaucoup plus de sexes qu'on ne l'a dit, écrit et peut-être pensé. Ainsi, croyez-vous que Madeleine et Louise, ces deux types de la grâce élégante et de la beauté, soient du même sexe que ces deux joufflues rouges; et que ces deux joufflues^là soient elles-mêmes du même sexe que la lavandière qui savonne ses torchons sous cet ormeau; ou que la vachère qui, ce matin > nettoyait l'étable aux vaches, qui demain gardera les moutons en tricotant sa chausse, si elle ne bine pas les colzas ou ne guide pas les bœufs à la charrue?

« Croyez- VOUS que votre oncle, vous et moi, soyons du même sexe que ces deux gros messieurs; que ce bûcheron qui bûche, qu'un savant qui fouille, qu'un troupier qui siffle, qu'un charretier, qu'un manœuvre, qu'un Auvergnat, gu'un vagabond qui bat la muraille ?

« L'histoire naturelle et sa classification avec ou sans barbe, est absurde et brutale. Les mots sexe et sexe entraînent, en même temps que l'idée de division, l'idée d'une attraction harmonique ; or, quelle attraction sentez-vous, je vous prie, pour la lavandière, pour la vachère et même pour les deux joufflues, en dehors peut-être de je ne sais quelle attraction très-peu métaphysique qu'elles éprouveront, elles, beaucoup plus vive, pour un joyeux gaillard que pour vous et pour moi ; et que nous éprouverons, nous, beaucoup plus sympathique pour Louise ou pour Madeleine que pour elles ?

« Et si l'étymologie du mot sexe est le mot division, secare^ diviser, pourquoi l'histoire naturelle s'en tiendrait-elle à la division purement animale et rudimentaire de l'espèce humaine en mâle et en femelle, ni plus ni moins que pour l'espèce bête, sans distinction? Quelle dif-

férciîcc n'y a-l-il pas du mâle à Thomme, de la femelle à la femme? Car, Dieu merci, la naissance dans un certain milieu et l'habitude d'une certaine vie de luxe et de pensée ont singulièrement modifié Adam et Eve, ne fût-ce qu'en leur mettant aux mains le peigne et la brosse à ongles,

« Le luxe, l'éducation et la pensée, de simple m&le etfemelle qu'ils étaient, les ont faits homme et femme. Sexes nouveaux, incessamment perfectionnés par le progrès et multipliés à l'infini, avec les catégories d'ordre social, en même temps qu'avec les variétés de races blonde ou brune, subdivisées en rouge plus ou moins rutilant et en châtain plus ou moins foncé.

<K Chaque classe, chaque condition et presque chaque profession, de même que chaque âge et chaque modification dans la couleur des cheveux et de la peau, constituent, surtout chez la femme, un sexe à part dont le sexe d'attraction passionnelle ne s'écarte point de sa catégorie iiarmonique sans transgresser la loi de Dieu. Ouf!

— Eh bien ! dit Maurice.

— Eh bien , répondit Albert , je crois, en

Ame et conscience, que votre sexe d'attraction harmonique, ptissionnelle et providentielle se promène» là-bas, entre les deux joufflues, sous une ombrelle verte.

— Et que le vôtre? demanda Maurice.

— Et que le mien fait, au bord du ruisseau, des bouquets de myosotis moins bleus que ses yeux bleus*

— Et de par le bon bon Dieu d'autrefois, tout simple et sans phrases, vous avez raison, mon ami, reprit Maurice; oui, je vois clair enfin dans mon cœur : Louise est si belle que j*ai pu croire un moment l'aimer autrement qu'en poôte; mais depuis que je vous aime en frère et depuis deux jours que vous la caressez de la voix et des yeux sans que je ressente rien de ce malaise qui me poigne quand vous vous occupez un peu trop de ma cousine, j'ai été heureux de m'avouer qu'elle n'est pour moi qu'une sœur. Albert, je suis jaloux deMadeleine, donc je l'aime; je l'aime comme vous aimez Louise. Soyons heureux et ne nous quittons plus. »

Les quatre jeunes filles, dont deux étaient peut-être fort impatientes de cet à parte qui les

isolait de Maurice et d*ÀIbert s'en étaient peu à peu rapprochées 9 en même temps que, d'instinct, Albert et Maurice allaient à leur avance.

< Vous n'êtes pas galants , messieurs , leur dit Madeleine; votre conversation était donc bien intéressante pour vous retenir aussi loin de [nous?

—i Nous parlions blonde et brune, nous ne vous avions pas quittées, répondit Albert.

— Et nous, reprit Madeleine, nous parlions noir-frisé-nolaire et châtaiu-clair-percepteur, les deux couleurs favorites de nos belles amies, qui sont venues nous faire part de leur double mariage.

— Ah çà ! mais, dit Maurice en riant, il y a donc épidémie matrimoniale au pays?

— - Et qui menace d'être contagieuse, n'csl-cc pas, Lquise? dit Madeleine*

—* C'est Palmyre, ajouta-t-elle en s'adressant aux deux jeunes gens, qui épouse M. Tabureau, l'heureux notaire, un jeune homme trèsbien....

c— Gai comme un pinson et qui a fait son droit, inlerrompit Palmyre.

— £t c*est Amanda, reprit Madeleine, qui fera de M. Bridonct le plus heureux percepteur du monde. Un jeune homme (5harmant.

— Doux comme un agneau et qui chante comme un ange, interrompit Amanda.

— Que ces demoiselles me permettent, dit Albert en s'inclinant, d*en féliciter avant elles leurs bienheureux futurs 1

« Niez donc ensuite, ajouta-t-il en lui-même, l'influence des milieux sur les constitutions physiques et l'influence des constitutions physiques sur l'esprit, sur l'intelligence et jusque sur les noms 1 Niez donc l'attraction passion* nellc du filasse-Palmyre et du noir-crepe-notoire; du fauve-indécis-Amanda et du châtain-clair^ percepteur. Niez donc l'infinie pluralité des sexes dans Tordre moral et leur affinité sympathique par catégories sociales! »

Durant le monologue intime de son ami> Maurice s'était penché à l'oreille de Madeleine qui, sous prétexte de course au plus vite, comme à la pension, avait aussitôt entraîné Palmyre et Amanda dans un tourbillon de robes et de mantelets égayé d'une cascade de chapeaux, à l'autre bout de la prairie^

Quanta lui, Maurice» juge du camp, il applaudissait à distance.

Albert et Louise restaient ainsi isolés.

< Louise, dit Albert, vous avez emporté la réponse que Mme votre mère vous a permis de me faire; serais-je indiscret de vous la demander? »

La belle jeune fille, tremblante et les yeux humides, aurait voulu répondre qu'elle ne l'eût pas pu.

«De grâce, Louise! reprit Albert, je n'ai plus de patrie, je n'ai plus de famille, je n'ai jamais eu d'amour, jamais ! tous ces bonheurs de la terre, tout ce bonheur du ciel vous pouvez me les donner d'un mot, et ce mot, je l'attends comme une bénédiction, je l'implore comme une grâce 1 »

Louise hésitait encore ; mais sous la fascination d'une puissance inconnue, irrésistible, elle leva sur Albert ses beaux yeux et lui tendit le bouquet de myosotis qu'elle tenait à la main.

Albert le cueillit plutôt qu'il ne le reçut de cette main charmante, et le portant à ses lèvres : € Oh l merci, dit-il, merci, ma viel ma fiancée devant Dieu! !

— Et devant votre mère, mes enfants, > ajouta derrière eux une voix bien douce.

Mme de Gérac les avait vus très-peu distraits et s'était approchée d'eux à pas de maman, — ua chat sur du velours.

« Oh ma foil s'écria Fanlazio qui lisait ce | livre à Fantazina, que le diable emporte les ro- i mans! c'est comme des journaux : je comprends qu'on en fasse; mais je ne comprends pas qu'on i en lise. En lis-tu, toi, quelquefois, ma Fan* tazina I

— Hélas 1 oui, mon Fantazio, puisque je n'ai pas le choix d'en lire ou d'en faire.

— >Ët que fais-tu autre chose qu'on roman, 6 mon aimée, depuis que tu es au monde?

D'où viens-tu, avec ton nom de fantaisie qui yti si bien à ta beauté; avec tes grands yeux bleus et tes longs cheveux noirs; avec ta grâce et ton intelligence; tes instincts du beau et du bien, et ton amour du luxe, comme fatale conséquence?

LE LIVRE DES BIX)NDES. 251

c Et OÙ vas'tu avec ton palivre cœur qui ne l'appartient plus sans que tu saches peut-être si tu Tas donné I Où vas-tu, chère prédestinée? au gouffre de Leucade avec Sapho ? au grabat avec Lais? à la foi avec Madeleine? au scepti- /^isme avec Ninon, au trône avec Catherine, à l'infamie, à l'hôpital avec tant d'autres I

— Je ne vais pas, Pantazio ! la vie m'entraîne; la fatalité me pousse; un mauvais génie m'aiguillonnel je ne vais pas! mais, si j'allais, je sais bien où je voudrais aller : loin^ bien loin, avec toi, mon Fantazio !

— Et je t'y suivrais, Dieu m'en est témoin, Fantazina; je te tendrais une main amie et indulgente; mais la société m'étreint;tu ne t'appartiens pas non plus, toi; on t'a volée à toimême; on a profané Dieu en toi! et par un retour de ta noble et digne nature, tu rêves pour échapper à l'affreuse réalité.

« Tu rêves la paix du cœur après l'aveu ; le calme de la conscience après le pardon ; la chanson du ruisseau , l'hymne de l'alouette , le parfum de l'aubépine, le rose et le bleu des ho* rizons; une pastorale dai|s un chalet. Mais loin, bien loin, serais-tu loin de toi-même!

< Roman, (a naissance, ma Fantazina; car de loutes les bonnes fées qui t'ont douée à ton berceau , la fée Fortune était seule absente; et, par une erreur de la Providence, tu n'es pas née, pauvre déshéritée 1 dans le milieu de tes as« pirations; roman, tes beaux et malheureux vingt ans, car de tes aspirations irréalisables on t'a fait, victime plus que complice, en appeler à ta beauté; roman, tes rêves; roman, ta vie tout entière; roman, sans drame, sans péripéties, vulgaire, si l'on veut et qui court les rues; mais bien autrement poignant avec ses terreurs, ses fantômes, ses hypocrisies forcées, ses mensonges obligés, ses remords par soubresaut, ses hontes inavouées, son vrai ter-

rible que tous ces romans de libraires faux et menteurs comme l'histoire.

« L'histoire ! je l'ai vue passer sous mes croi* sées, et quand elle est entrée dans mon cabinet, déguisée en volume, je ne l'ai pas reconnue.

< Ainsi du roman, y compris celui que je viens de le lire, y compris le mien ; y compris le lien, que je défie qui que ce soit d'écrire.

— C'est égal, dit Fantazina avec un calme de

physionomie si non de conscience qui fit tressaillir Pantazio d'une indicible épouvante ; c'est égal, je voudrais bien connaître la fin de ce roman-là.

— Du tien, demanda Fantàzio ?

— Non, de l'autre, répondit Fantazina avec un sourire angélique ; et puis, deux diamants du bon Dieu se perlant à ses longs cils, elle ajouta : — perdue par tous, ou sauvée par toi ! voici le mien , Fantazio. »

Fantazio lui prît là main, elle était humide et glacée.

Pauvre enfant ! pensa-t-il ; que lui a-t-il manqué pour être Louise ou Madeleine? un milieu digne d'elle, où sur la foi d'un présent facile et d'un avenir sans menaces, elle se fût épanouie dans sa grâce et dans sa candeur; un centre d'attractions harmoniques dont ses aspirations natives n'eussent point alors tenté de franchir l'horizon.

Ohl Albert avait raison : malheur à la femme d'intelligence et de beauté déclassée par sa naissance.

Que Dieu l'absolve de cette fatalité !

« Eh bien, dit Fantazina, et la fin?

— La fin! la fin! répondit Panlazio éveillé en sursaut de sa rêverie ; la fin de tous les romans est la même, comme toutes les fins de vaudevilles, tous les finals de musique, toutes les constructions du génie, toutes les queues de révolutions. »

Un mois après, et comme conséquence de cette pastorale, M. le maire du village de Prêgeneuil rivait à la chaîne matrimoniale quatre couples de plus, sans que ni lui-même, ni les assistants, ni peut-être les suppliciés, prêtassent une suffisante attention à cet affreux calembour du Code':

La femme doit obéissance à son mari.

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