DITE LA BELLE PÂULE
PAR GABRIEL MINUT
Sénéchal de Rouergue.
La biographie toulousaine et les annales de Lafaille, ancien capitoul, ont également immortalisé la belle Paule, que Toulouse, la
ville des brunes par excellence, comme Bordeaux , s'honore encore d'avoir bercée ; ainsi que cette autre merveille d'esprit et de grâce, la blonde Clémence Isaure qui, deux siècles avant, lui avait légué les jeux floraux.
Nous ne pouvons nous permettre de suivre Gabriel Minut dans ses indiscrètes investigations , bien qu'il ne conclût et ne pût conclure que du connu à l'inconnu, car la belle Paule était « aussi bien fiamée de vertu que de beauté, » ainsi qu'en témoigne ce madrigal écrit par son biographe, en forme d'hommage respectueux de l'auteur, sur l'exemplaire qu'il lui envoya :
Adieu, celle que j'ai dans mon cœur imprimée, * Qui se fait par la grâce à un chacun aimer; Adieu, celle de qui la loi je veux semer Et accroître partout la vive renommée.
Adieu, de Languedoc la dame mieux famée; Adieu, Paule , la belle , et éternel adieu ! ^ Le seul espoir que j'ai de te voir est qu'un jour Ayant quitté du tout ce terrestre séjour.
Nous nous rencontrerons là-haut avecque Dieu.
Le malheureux sénéchal, je n'ose pas dire poôte, mourut quinze jours après; peut-être
par l'un des trois remèdes que Gratès^ le Thébain, donnait contre l'amour : la faim, le temps ou la corde ; et l'insensible Paule le fit attendre longtemps au rendez-vous, car elle ne mourut qu'à cent ans passés.
La belle Paule était de famille noble et petitefille de messire Gaillard Yiguier dont parle Froissardy comme d'un preux cbevalier, en 1366. Elle avait trois soHirs qui « trois grâces étaient n'étant née encore la belle Paule, qui devait vaincre leur renommée. »
Nous copions Minut :
«c Elle s'est rendue exempte non-seulement du vice qui rend laide la plus belle personne, mais aussi de tout soupçon d'icelui. — Belle ! mais comment belle? — Je vous dis belle depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la tête; belle sur toutes les beautés les plus approchantes à la perfection/ qui furent vues depuis que le monde, délaissant son vieil et difforme chaos, fut formé et façonné au plus beau de son mieux.
« Je sais bien que cette parole semblera, de prime arrivée, dure à quelques-unes qui n'ont pas l'estomac fort assez pour la cuire et digé-
rer;... mais notre Paule se peut vanter d'être seule belle sans ça ni si ; je veux dire sans y trouver chose aucune à dire; soit qu'on la prenne en gros tout entière, soit qu'on la prenne par le menu, pièce à pièce — j'entends pièces que l'on voit ; — car, pour les autres, lettre close ; si ce n'est pour son mari et quelques amies qui ont cette faveur de la voir en pourpoint, c'est-à-dire en corset et quelquefois (quand vous et moi n'y sommes point) en chemise. »
Une de ces dames, à qui on faisait demande d'indiscrétion, a répondu :
€ il qito que bou bezé n'es ren, à comparation de quo que hou ne bezé pas et que iou ai bist, no y a pas longtan. »
« Ce que vous voyez n'est rien, en comparaison de ce que vous ne voyez pas et que j'ai vu il n'y a pas longtemps. »
C'est sans doute sur cette indiscrétion qu'a été fait le livre de Minut.
Il continue :
« C'est à savoir que la Paule nue, vêtue, entière ou dépecée; debout, assise ou couchée; en parlant, chantant ou se taisant; en ballant
OU en cheminant; riant ou pleurant; à cheval, en coche, à pied ; bref, en quelque façon ou manière qu'on la sache prendre, qu'elle couse ou file, est entièrement, universellement, absolument et réellement belle.
« Théodette, fille romaine, nous est représentée belle à raison de sa chevelure qui était blonde comme l'or ; et, à la vérité, la dignité et excellence des cheveux, dit Apulée, est telle qu'une belle, si richement habillée fût-elle, si elle a de vilains cheveux, elle ne mérite point d'être mise au rang des belles. j]
« Aux fêtes de Cérès Éleusine, près de l'Aiphée, là où les femmes de Ténédos, en Asie, disputaient le prix de la beauté, celles qui avaient les plus beaux cheveux étaient toujours couronnées. Une nommée Hérodice, dit Gœliust en sortit toujours palme en main et myrte en tète : elle était blonde; mais dorée; — tandis que la belle Paule est (Tun blond argenté et se pourrait mettre, si bon lui semblait, en présence de quel qu'il fût, en forme nue, sans crainte qu'on la vît nullement. »
Ici j'abrège :
Son front est plus beau que celui de Flora ^
— ses yeux sont bleus, — son, sa^ ses, — ma foi, lisez Minut.
Pendant le séjour de Charles IX à Toulouse, en 1564, on discutait à la table royale des beautés de la ville , — interminaBle discussion partout ailleurs; mais à laquelle Toulouse, justement aère, avait mis fin d'avance par ce proverbe national :
Le Bazacle , Saint-Sernin , La belle Paule, Mathelin.
Le Bazacle était un moulin sur la Garonne, dont le nom venait du latin vadamlum^ gué, parce qu'il était b&ti près d'an gué. C'était k plus beau moulin du monde; et sa chaussée, qui coupait le fleuve en biais d'un bord à l'autre, était la plus belle chaussée de l'univers et formait la plus belle cascade qu'on pût voir nulle autre part.
Saint-Semin était la plus ancienne église du monde chrétien i on y conservait, dans les plus belles ch&sses qu'on pût voir, le plus grand nombre des plus saintes reliques des plus grands saints du septième ciel*
Mathelin élait le plus fameux ménétrier de son temps. Par lettres de provision que le chroniqueur, dont nous n'altérons point le texte, quant aux superlatifs, a vues dans les registrefi du parlement, Henri lY le déclara le premier des violons de France.
Le Superlatif est né dans le Languedoc ou les environs et ne s*en est point expatrié.*
Un officier languedocien, que la douleur d'avoir perdu un cheval, en effet magnifique, exaltait dans sa verve méridionale, faisait ainsi, à table, l'oraison funèbre du noble défunt :
Mon beau cheval i vous savez, le blanc? d'un si beau blanc ! plus blanc qu'un cygne d'albâtre 1 — si beau! le plus beau de l'Algérie! — et jeune! le plus jeune du régiment! — le plus.... eh bien, il est mort!
Mort ! interrompit un commensal, quel dommage! mais ce qui doit vous consoler, c'est qu'il est bien mort; le plus mort de tous les chevaux ; - il n'y en aura jamais à' aussi mort que lui.
Le mot était trop spirituel , je suis forcé d'en convenir, bien qu'il soit d'un de mes
amis^ le mot était trop spirituel pour être méchant, et il s'adressait à uu homme de trop d'esprit pour s'en fâcher ,et pour ne pas l'accueillir comme une carte de visite, s'il le retrouve ici.
Toulouse raconte encore aujourd'hui que ses citoyens du seizième siècle, gentilshommes, bourgeois et manants, se pressaient en telle foule et si compacte sur les pas de la belle Paule qu'elle dut en appeler à l'autorité des capitouls^ de la trop flatteuse indiscrétion de ses admirateurs. Grand émoi dans la ville! qui^ cette toiSy se porte tout entière au palais municipal; l'étreint de ses flots tumultueux, comme aurait pu faire la Garonne du Bazacle, si le respect,- plutôt que la chaussée, ne l'eût retenue, même au plus fort de ses divagations, dans une juste déférence.
L'inondation populaire menaçante envahissait déjà l'atrium et faisait rumeur à la porte sculptée de la grande salle:
Les édiles délibéraient en gesticulant, et gesticulaient en délibérant sur leurs chaises euruies — le cas était grave, -— on le résolut par un jugement de Salomon.
Le peuple tholosain laisserait la belle Paule se promener en liberté.
La belle Paule se mettrait chaque dimanche à son balcon pour se laisser voir à Taise par le peuple tholosain.
Quel éloge 1 même et surtout si la tradition n'est pas de Thistoire.
La beauté d'une autre blonde, Mlle Delphine Gay, depuis Mme de Girardin, afait émeute à Lyon :
« ...Elle était couverte de clieveux blonds retombant sur toutes ses roses — écrivait Mme de Valmore, citée par M: de Mirecourt.
— Jamais rien de si éclatant n'était apparu dans une ville. Mon mari qui l'avait entrevue au balcon de l'hôtel, vint me chercher vite, vite, pour me faire voir, disait-il, ce que je ne verrais plus de ma vie. — Il y avait là une foule qui passait et repassait émerveillée. — La jeune fille fut obligée de fermer ses fenêtres, et les curieux la regardaient encore au travers des vitres. »
Mme de Girardin aurait été la plus belle femme de son temps, si.... il n'y en eût pas eu deux.
Un succès d'un autre genre, mais tout aussi flatteur , illustrait à la même époque à peu près, une comtesse vénitienne si belle et si blonde, qu'on ne rappelait que la Biondina, — On avait oublié son nom. — Mais tout Venise , jusqu'aux gondoliers des lagunes, chantait la biondina.
Je n'en finirais pas avec mes citations, si ce mot de la blonde Ninon , je crois , à quelque grand seigneur qui se plaignait que son fils n'eût pas de mémoire, ne me revenait à l'esprit : « Que vous êtes heureux, il ne citera point! » Je prends ce mot pour moi; j'ai donc hâte d'en finir.
Constatons seulement que dans l'espace des trois ou quatre siècles de spiritualisme que nous venons de traverser, toutes les femmes à la mode par le rang, l'esprit ou la beauté, sont blondes : Agnès Sorel, blonde; Diane de Poitiers , blonde ; Gabrielle d'Estrées , blonde ; Marie Stuart, que la brune et jalouse Elisabeth fit décapiter, blonde. Lisez Brantôme :
« Ceci fait, le bourreau prit sa tète, laquelle il montra aux assistants, et dit : Dieu sauve la reine Elisabeth ! et, ce disant, la décoiffa par
manière de mépris afm de montrer ses cheveux blancs qu'elle ne craignait pourtant pas, étant en vie , de montrer ni de les tordre et friser comme quand elle les avait si beaux y si blonds et cetidris; car ce n'était pas la vieillesse qui les avait ainsi changés. »
Quel tableau encore à faire, avec la tête hommasse d'Ëlisabelh derrière un rideau ! Pas un seul !grand peintre n'a [donc lu Brantôme 7
La première femme de Henri lY, la belle Margot, qui par la seule vus de Vyvoire de son bras^ subjuguait les plus froids , était btiine ; mais tous ses pages étaient blonds et elle les faisait tondre en coupe réglée pour se coiffer de leurs beaux cheveux cendrés, en perruque.
Anne d'Autriche, blonde; la comtesse d'Hautfort, sa rivale, blonde; Henriette d'Entraigues, blonde; Marie de Bourbon, duchesse d'Orléans, blonde ; Elisabeth de France, reine d'Espagne, blonde; Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans , blonde ; la duchesse de Chevreuse, blonde ; blonde aussi la belle de Longueville pour laquelle le grand la Roche*
LE LIVRE DES BLONDîlS. 213
foucauld, après avoir trop mérilé qu'on lui ap-
pliquât ces deux vers connus :
pour mériter son cœur, pour plaire à ses beaux yeux, J'ai fait la guerre aux rois, je l'aurais faite aux dieux,
les parodia ainsi :
Pour ce cœur inconstant qu'enfin je connais mieux. J'ai fait la guerre aux rois, j'en ai perdu les yeux.
C'était l'époque du bel esprit; le goût des portraits autographes était de mode; chaque belle faisait le sien. — Voici celui de la célèbre Mlle de Montpensier l'amour de Paris et de la Fronde^ peint à la plume par elle-même; je le prends, au hasard dans la galerie.
« Puisqu'on veut que je fasse mon porirait, je tâcherai de m'en acquitter le mieux possible. Je commencerai d'abord par mon extérieur : je suis grande, ni grasse ni maigre; d'une taille fort belle, fort aisée ; j'ai bonne mine, la peau blanche et belle, ainsi que la gorge ; mes cheveux sont blonds et d'un beau cendré; mes yeux sont bleus, ma bouche vermeille.... »
Sur les trois nièces de Mazarin, deux sont
brunes et la troisième blonde ; et celle-ci fut la princesse de Gonti.
La beauté blonde était si bien la seule acceptée à la cour, que Mme de Motteville, dans ses Mémoires, dit, en parlant de la brune Soyon, fille d'honneur de la duchesse d'Orléans, qu'elle aurait pu dire, comme la Sulamite : Jejsuis noire, mais belle.
Et ce ne fut pas là une mode éphémère : nous la retrouvons avec Louis XIV, à Versailles, « où toute femme qui se respectait, dit Feuillet de Couches, dans son curieux chapitre des coiffures y devait être ou paraître blonde. » Blonde^ dans le dictionnaire de cour, était synonyme de belle, à ce point que celles qui avaient le malheur d'être brunes, comme Mme de GhâtiUon, por-* talent perruques.
C'est ce qui a fait dire à M. de la Sablière, dans son XXIV*" madrigal :
Est-elle brune, est-elle blonde ?
Rien ne l'égale dans ce monde ,
Rien n'égale aussi mon amour , Et sans être inconstant j'ai la .bonne fortune
D'être amant en un môme jour Et, d'une belle blonde et d'une belle brune.
En dehors des blondes du perruquier, les blondes du bon Dieu ne manquaient pas.
Mme de Sévigné qui inventa une coiffure, blonde; Mlle de Fontanges qui en inventa une autre, blonde; Mlle de Lavallière, blonde; Mme de la Fayette, blonde ; jusqu'à Mme de Maintenon, que son premier amant, le marquis de Chevreuse , avait chantée dans cet assez médiocre madrigal :
Par tes beaux yeux éclairants Gomme deux astres naissants Dans la céleste vpûture , Par ton beau front je le jure :
Et par ces blonds cheveux épars Dont l'or fin de toutes parts Au gré du vent par secousse Baise mille fois ta bouche.
Cette dernière rime n'est pas riche; mais il est à croire, pour l'honneur du poëte, qu'on prononçait alors secouche ou qu'il blésait par manière de bel esprit, et qu'il prononçait bouce. L'afféterie, même de notre temps, est souvent allée plus loin : n'a-t-on pas vu les incoyables du diectoie escamoter les r, comme des nègres
créoles ; et juer kuu petite ou gande paole (Thonneu panachée! L'un d'eux demandait un jour des fambaises; il n'y a que des froises, lui répondit robligeant du restaurât.
Sommes-nous donc, dans un certain monde, si loin de ces ridicules?
Sous la Régence, à cette époque de matérialisme, ce sont les brunes qui dominent. Allez voir les portraits de la galerie de Versailles : en quittant ceux du dix-septième siècle pour arriver à ceux du dix-huitième, on croirait qu'entre un salon et l'autre il y a les Pyrénées.
La Régence, dit Michelet, fut à la fois une
révélation, une révolution, une création; mais ce que ne dit pas le grand historien, c'est que cette révolution ne porte pas seulement sur l'esprit et sur les choses : elle se manifeste encore dans la couleur des cheveux qui passe au brun; dans le coloris du visage, qui passe au rose ; dans la forme des yeux qui tend à la chinoise ; et surtout dans la forme du nez, qui de l'aquilin passe au retroussé.
Le siècle de Louis XIV, le grand roi, est le siècle des grands seigneurs, des grandes dames, des grands po(3les, des grands peintres, des
grands sculpteurs, des grands architectes et même des grands dieux; car, à la voix des grands artistes, tout l'Olympe taillé en marbre, coulé en bronze, descend alors dans nos forums et dans les jardins royaux ; — c'est le siècle des grandes choses — parce que c'est le siècle des grands nez.
Le dix-huitième siècle, au contraire, est le siècle des petits seigneurs débraillés, des petites marquises décolletées, des petites bergères d'éventail, des petits amours de trumeaux; — au . diable la mythologie l — on danse la fricassée^ inventée parla Guimard; on ^' encanaille ^ le mot est du temps; on fait de petits tableaux, de petites sculptures, de petits romans, de petits soupers dans de petites maisons. — C'est le siècle des petites choses et des petits nez, retroussés et fripons.
Le nez c'est l'homme, c'est la femme, c'est la société tout entière. — Les nez font les siècles*
Aux siècles de décadence, les nez s'épatent, comme ceux des Égyptiens, ou s'affaissent commeceuxdes Grecs et des Romains et celui du père Aubry, d'^^a/a, qui inclinait vers la tombe.
Quand on est mort — et la mort n'est pas
aalre chose que Texagératioa de la décadence, le nez subit, à son extrémité, une dépression.
Entrez chez un peuple et tous le jugerez à sonnez.
Tous les grands peuples ont de grands nez.
Le nez est le gouvernail en avant de la machine humaine; droit, il la mène droit au but; épaté, camard, retroussé, il la force à louvoyer. •» De là la ligne de conduite inflexible ou papillonne.
Les enfants dont le nez n'est pas encore formé, la grisette au nez retroussé^ les nègres au nez camard, ont la papillonne; ça rit, ça pleure et ça chante en un quart d'heure, et ça se laisse aller ïla grâce de Dieu.
De toutes les races nègres, la seule intelligente et chrétienne , est la race abyssinienne qui a le nez grec.
Êtes-vous quelquefois entré dans le parloir des Jésuites? grande pièce froide, sévère et nue qui témoigne assez du mépris des biens de ce monde — vanitas vanitatum et omnia vanitas — mais où, sur un mur blanc, triomphent, dans un cadre modeste, les soixante ou quatre-vingts portraits — plus ou moins — des généraux de
l'ordre ; étudiez-les en observateur; tous, moins deux, ont un grand nez, un nez à eux, qui, sous rinfluence d'un crescit eundo perpétuel, dans une ligne de conduite immuable, vers un but précis et déâni, sans composition possible avec la règle, a pris un développement caractéristique et spécial.
La société des Jésuites ne se recrute que de grands nez.
On l'a maudite, on l'a proscrite, on l'a calomniée, on l'a frappée de toutes armes, avec la massue du raisonnement, avec l'aiguille de l'épigramme, avec le canon de la tribune ; — c'était mal s'y prendre : désorganisez-la par le nez; forcez-la à se recruter de nez camards, rabelaisiens et sceptiques, et je ne lui en donne pas pour une génération .
Tous les fondateurs de grande» choses ont eu de grands nez : Alexandre, Auguste, Napoléon, Aristote, Moïse, Mahomet, saint Ignace. On objectera Socrate , dont le nez écrasé est proverbial ; mais Socrate ne fut pas fondateur, il ne fut que révélateur, et ce fut le divin Platon, au long nez, qui fonda la philosophie quasi chrétienne de l'Académie , — et qui in-
venta Tamour platonique où Tun des deux amants mène toujours l'autre par le nez.
Socrate, d'ailleurs, tout révélateur qu'il fût de Science de la moraky s'égayait assez volontiers aux soirées d'Aspasie ; un jour même, en plein soleil, à la face de ce Dieu unique qu'il avait entrevu, Socrate, suivi de tous ses disciples, y compris Alcibiade, alla rendre visite à cette belle et blonde Théodette, la courtisane, qu'il appelait un grand maître en philosophie, parce qu'elle savait à la fois se faire aimer et conserver tous ses amants.
Équipée de grand homme dont enrageait sa femme qui ne voulait pas comprendre qu'un arc ne peut être toujours tendu, comme disait Cambyse, et qu'un philosophe, — surtout un philosophe au nez camard, — peut très-bien, de temps à autre, subir l'influence de son nez et donner un croc en jambe à la gravité, sans mériter absolument qu'on lui jette un pot conjugal à,la tète.
L'oracle de Delphes fut plus tolérant : il dé^ clara Socrate le plus grand sage de la Grèce. Quelle leçon pour les femmes , — s'il y en a — du caractère intolérable de Mme Xantippe!
ùmnis homô duplex^ a dit la Sagesse : — tout homme est double. Nous avons tous en nous un voisin ou plusieurs qui n'est ou ne sont que d'autres nous-mêmes et qui nous complètent. . . . On n*est homme, dans l'entière acception du mot, qu'à celte condition : — on a vu ce qu'en pensait Gambyse.
Le sage Platon faisait des madrigaux à la courtisane Archéanasse, cette Ninon de Golophone, « dans les rides de laquelle amour «se tenait encore caché. »
Nolo ego semper idenij disait Pétrone : — je né veux pas être toujours le même.
Ride si sapis , disait Martial , — ris si tu es sage.
Misce stultitiam consiliis breverrij disait Horace, — mêle un peu de folie à la sagesse.
Saint Jean jouait avec une perdrix dans l'île de Pathmos.
Le grave et pincé Montesquieu se reposait d'avoir écrit VEsprit des lois en écrivant le Temple de Gnide et en faisant de petits vers égrillards pour les étrennes de la Saint-Jean y un joyeux recueil.
Le magistral Estienne Pasquier chantait et
mettait à la mode Theureuse puce qu'il avait vue sur la gorge de la belle Desroches.
Le comte deMaurepas, le ministre Anacréon- Mécènes, fournissait de gravelures en style de Vadé — argot des halles, — les facéties des écoS" seuses et le ballet des dindons.
Mme de Genlis , ce collet monté à la Mainte** non, Mme de Genlis, jeune mais mariée, courait le soir, avec son frère, de cabaret en ca])arety frappant aux vitres et demandant du sacréchien, puis se sauvait à toutes jambes.
« La gravité est un mystère du corps inventé POUR CACHER LES MISÈRES DE L'ESPRIT, »
a dit la Bruyère.
On en ferait un volume.
Plus donc on est multiple, comme Socrate, plus on est complet; la preuve, c'est qu'autrement on dit de vous : Qu'il est simple !
Tous les oiseaux de migration qui ont à se diriger dans l'espace vers l'inconnu et qui s'y dirigent avec une sûreté d'instinct qui défie la boussole, ont le nez long; — car bec ou nez, c'est tout un, selon qu'on est habillé de plumes ou de louviers, de duvet ou de cachemire ; —
selon qu'on est cigogne ou grue, gandin ou pierrot, marquise ou pierrette.
Gomme on Ta fait plus haut pour le genre philosophe, dans le genre oiseaux on m'opposera l'hirondelle, au nez camus, qui pourtant, elle aussi, accomplit ces incroyables voyages d'un pôle à l'autre, sans point de repère possible autre que la volonté de Dieu. L'hirondelle les accomplit, il est vrai, mais point en ligne droite : en se jouant, au contraire, en papillonnant, distraite en route par le moindre mou-r cheron qui passe et, souvent au repos sur un clocher, gazouillant sa chansonnette-^ ou, qui sait? peut-être sa prière.
Comme les oiseaux de long vol, tous les peuples d'émigration ont de grands nez : les Arabes sont nomades, — c'est l'Allemagne et l'Irlande qui peuplent les États-Unis et l'Australie — ce sont les Espagnols, au nez arabe, q|ii ont peuplé l'Amérique du Sud. Par contre, les Français aux nez variés émigrent peu.
Sij'avais l'honneur— je n'ai pas dit le bon- ' heur — d'être une majesté quelconque, j'externerais de mon peuple tous les grands nez pour en composer mon ministère, mes conseils,
mes tribunaux, mes administrations, tous me^ corps de penseurs officiels, et je refoulerais dans la foule tous les nez retroussés, camards, épanouis qui auraient la folle ambition d'aspirer à l'autorité; — le triage ainsi fait, on penserait en haut, on rirait en bas ; — les penseurs s'ennuieraient peut-être bien un peu; mais ils seraient payés pour cela, ce serait leur métier. — Du moins mon peuple serait heureux : il en reviendrait à la fricassée de Mlle Guimard, à la chanson sous la treille, à la gaudriole â gué! et il ne pourrait pas dire que son roi le mène par le bout du nez.
C'est un peu du reste ce que dit Thistoire du Régent et de Louis XV; triste époque néanmoins que celle-là, qui commence avec la brune Parabère, se continue avec la Noiraude^ dont parle Michelet, se poursuit avec la brune Dubarry et son petit nègre Zamore, avec lequel un ministre, le chancelier Maupeou, jouait. à cache-cache ! — et qui finit par l'horrible holocauste de deux tètes blondes, Marie- Antoinette et la princesse Lamballe !
Nierez-vous que ce moment de la Révolution, qui s'appelle la Terreur, n'ait été l'expression
la plus complète du triomphe de la chair sur l'esprit, de la brute sur l'homme?
Quant à notre siècle, à nous, notre pauvre et cl)er dix-neuvième siècle où tout est en fermentation dans la vaste marmite de la théorie et de rexpérimentation, il est fixé du moins sur la femme avec cet amoureux credo d'Alfred de Musset :
Si vous croyez me faire dire
Qui j'ose aimer, Je n'oserais pour un empire
Vous la nommer ; Mais nous chanterons à la ronde ,
Si vous voulez , Que je l'adore et qu'elle est blonde
Gomme les blés.
Le scepticisme d'Alphonse Karr est bien venu ricaner un peu à la diable au milieu de ce concert de louanges que le ciel et la terre chantent aux blondes depuis six mille ans passés ; mais que ses belles ennemies le lui pardonnent : il écrivait sa boutade sous le mal à Taise d'une résurrection miraculeuse encore incomplète et, comïne Lazare, il voyait tout en noir.
« Envoyez-moi donc votre opinion blonde ou brune^ pour ou contre mes blondes, loi avait écrit l'auteur de ce livre.
— Mon opinion, répondil-il, je n'en ai pas, la voici :
Ma blonde amie, hélas ! tu vois sur mon visage - D'une prochaine mort le lugubre présage , Et tu t'es demandé déjà, la larme à l'œil, S'il faut mettre un volant à ta robe de deuil; Laisse aux brunes, crois-moi, ces douleurs si profondes Il leur faut ajouter aux regrets, le chagrin D'être laides six mois> sous le crêpe, — les blondes Se consolent plutôt : le noir leur va si bien!
A. KlArr*
— C'est un affreux sophisme cela* s'écria Mme de Gérac, un indigne paradoxe contre lequel je proteste au nom des Inrunes.
— Et moi au nom des blondes^ ajouta Louise :
malheur à l'homme dont la vetrre ne fait de son deuil qu'une affaire de toilette : fi n'a pats su se faire aimer.
— Oh! comme nous nous emportons, ma douce Louise! dit Mi de Frégeneuil, quelle in-^ dignation de bon augure....
— Pour riieureui mari que mademoiselle n'aura point, j'espère^ de longtemps à pleurer, interrompit Albert.
•— Il me semble , chuchota Madeleine à ro*" reille de Louise, qu'il y a un peu d'égoïsme dans cette obseryation de M. de Revel. »
Louise lui serra la main.
< £st«ce que M. le chevalier des blondes a laissé cette épigramme sans réponse, demanda Mme de Gérftc. •
— Il s'en serait bien gardé, répondit Albert, à qui cette question s'adressait; mais comme toujours sa réponse est d'une partiaîité qu*hier j'aurais appelée réToltante. »
La voici :
Oh! mon ami, pourquoi calomnier la blonde
Qui Dieu merci pour vous, pour elle et tout le monde
N'aura point de longtemps à vous mettre au cercueil ;
Mais qtrand il lui faudra prendre enfin votre deuil,
Si, soiits le crêpe, elle est plus blanche et plus jolie,
Elle se complaira dans sa mélancolie *;
Cependant qu'une brune, à qui sied peu le noir,
Mettrait bien vite un terme à sa douleur profonde :
Ainsi, tout compensé, toilette et désespoir,
Un deuil de brune est court et long un deuil de blonde
c Bull! bah! bah! jeux d'esprit que tout cela, exclama M. de Frégeneuil ; double piqûre de guêpe dont Ton vous guérira; mesdames, avec ce vieux remède des bergers du mont Hibla, en la frottant d'un peu de miel ; et quand on est ce que vous êtes, les berg.ers et le miel ne font point défaut» j'en connais....
— Encore un mot, interrompit Albert, voici que nous touchons à la fin. »
En concluant : A toutes les époques de réno • vation, c'est-à-dire de spiritualisme, — caria société ne se régénère que par l'esprit; — « l'Esprit-Saint viendra et renouvellera la face de la terre, » dit le Cantique, à toutes les époques de rénovation, les femmes blondes ont dominé en nombre.
Consultez vos mères, nées en pleine révolution, huit sur dix étaient brunes; — et maintenant que la société se reconstitue; que la poésie redescend sur la terre, comptez les trèsjeunes filles qui passent, huit sur dix seront blondes.
Les tilles du peuple, dont la nature est moins fine, seront rousses, — non pas de cette belle couleur dont nous avons parlé, — • mais d'un
roux vulgaire que vous connaissez, et qui est caractérisé par une expression vulgaire comme la chose.
N'oubliez pas que sous le Directoire, alors qu'on cherchait à devancer l'avenir, comme pour s'éloigner plus vite du passé, les fausses chevelures^blondes étaient à la mode.
Les blondes sont l'incarnation de la poésie.
Les brunes sont la poésie de la chair.
Quel peuple nègre a des poêles? Voulez-vous un échantillon de chanson nègre?
Sous les bananiers nous ions danser, A la gande habitation nous ions danser, Â la petite habitation nous ions danser, Chez monsieur le gouveneur nous ions danser.
Ainsi de suite pendant tout un dimanche ! Et dire qu'un jour le monde entier ne fera pas d'autres chansons 1
« Qu'est-ce à dire ? demanda Maurice.
— Vous allez le voir, répondit Albert; voici le bouquet. »