GALUCHAT PÈRE ET FILS
L'art du gainier a fourni aux collectionneurs un vaste champ à glaner. Les gainiers sont les artisans qui doublent etgarnissenttoutes sortesdeboîtes, étuis, écrins, gaines, fourreaux et autres ouvrages de même genre, en étoffes, en cuir, en peau de chien de mer, en galuchat, etc. £
Au moyen àge et pendant la Renaissance, « chaque chose avait son étui ou sa gaine, étuis et gaines tellement riches, qu'il fallait d’autres étuis, d’autres gaines pour préserver celleslà. On ne s'étonnera donc pas de trouver à Paris, au XIIT° siècle, deux corporations de métier pour cette seule besogne. » (M. de Laborde, Votice des émaux… du Louvre, Ie partie.)
Les statuts de cette communauté datent de 1323; Étui à couteaux, én cuir gaufré et doré. les membres y ons qualifiés
Coll. de Mme Jubinal de St-Albin. de maitres gainiers fourreliers et ouvriers en cuir bouilli. Dès le XVIe siècle, les maîtres avaient pour marquer leurs œuvres, chacun un poinçon dont l'empreinte était déposée sur une table de plomb, à la chambre du procureur du Roi, au Châtelet. Les gainiers ont pour patrons la Madeleine et saint Maur.
Le décor des gaines en cuir, qu'il soit gaufré ou doré, est à
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peu près identique à celui des reliures du même temps, et son style, emprunté à l'architecture et à l'ameublement, permet le plus souvent d’en reconnaitre l'époque.
Vers la fin du XVIL siècle, deux maitres gainiers étaient en réputation à Paris. Nous lisons dans Le Livre commode. d’Abraham du Pradel, à la date de 14692 : « Le sieur LANDRIEUX gaisnier près Le palais, fait très proprement les étuis servant aux ouvrages de coutellerie. Le sieur CHaAmBoN, habile gaisnier, demeure cour neuve du Palais. »
DugreuiL et GOUJON paraissent avoir eu la vogue sous la Régence. Ils faisaient de jolis écrins en maroquin doré aux petits fers, pour renfermer les luxueuses boites que le Roi distribuait par l'intermédiaire du ministre des affaires étrangères. Ces présents ne s'adressaient pas seulement aux ambassadeurs et se donnaient dans diverses circonstances, notamment pour récom penser les services rendus, exciter le zèle ou s’attirer les sympathies.
Le 11 décembre 1716, Rondé remet au Ministère des Affaires étrangères deux boîtes enrichies de diamants, ornées du portrait du Roi, peint en émail par Chatillon, pour être offertes en présents, au nom de $. M. L'une coûte 8,302liv., « y compris l’étuy fait par Goujon; » l’autre est de 8,421 liv., « y compris l’étuy fait par Dubreuil. »
Le 93 avril 1717, le Mis de la Bâtie, député d'Avignon, recoit une boite d'or, sertie de diamants, de 2,783 liv. avec le portrait du Roi, « par la Damlle Château. » Le 11 mai suivant, une autre boite de 3,335 Liv. est remise de la part du Régent au Cte Guiccierdi, envoyé de Modène. Chacune de ces boîtes à portrait est renfermée dans un étui exécuté par Goujon. (Arch. du Min. des AFF. étr. A Ve Registre des bijoux el présents du Ror.)
Sous le règne de Louis XV, un ouvrier de Paris nommé GALucuAT, trouva le moyen de préparer et de teindre les peaux de squales et de raies pour en faire des boîtes, des étuis, des écrins. Ces sortes de peaux, ainsi préparées, prirent le nom de galuchat.
Les squales sont les poissons les plus voraces de l'Océan; ils forment une famille importante, danslaquelle on range la roussette, le requin, le chien de mer, la scie, l'ange, l’aiguillat, ete. Le galuchat commun, à petit grain, provient de la raie et de diverses espèces de squales, notamment de la petite roussette. Le galuchat à gros grain, le plus rare et le plus cher, est très estimé des amateurs. Pendant longtemps on letirait de l'Angleterre et on en ignorait la provenance. Guvier reconnut que c'était la
peau d’une espèce de raie, la raie pastenague qu'on pêche dans lamer Rouge et dans la mer des Indes.
En 1769, OninerT, quai de l'Horloge du Palais, « fait de nouvelles tabatières d’écailles en roussette, transparentes de toutes sortes de couleurs. » (£ssai sur l’almanach général d'indication d'adresse personnelle, Paris, 1769.)
L'almanach Dauphin donne, en 1777, la liste des gaîniers de Paris les plus connus. Voici les principaux :
Baizcy, quai de l’Horloge, garnisseur.
BouLANGER, rue de la Tabletterie, à la Tête de bœuf, garnisseur.
Cuucuon, rue de la Huchette, « un des plus habiles garnisseurs. »
Courtois, quai de l'Horloge, « connu pour les surtouts de montre, étuis à gorge d’or, etc. »
Faquey, quai de Gèvres, idem.
GaLucHAT père, quai des Morfondus, « un des plus renommés, est celui qui le premier a trouvé l’art d’adoucir et mettre en couleur les peaux de requin, dont on garnit les surtouts de montres, boites à lancettes, étuis à ciseaux et à rasoirs et autres objets qui depuis ce temps ont conservé le nom de Galuchat. »
GALUCHAT fils, quai de l'Horloge, « très renommé, idem. »
GARNUSSON, quai de l’Horloge, « un des plus habiles garnisseurs. »
GEnsaï, rue de la Calandre, « un des plus habiles garnisseurs pour tout ce qui concerne la gaïnerie. »
Georrror, rue de la Coutellerie, garnisseur.
LANsoN, rue Phelipeaux, « renommé particulièrement pour les fermetures qui concernent les objets de gainerie. »
Meusnier, cloitre Saint-Pierre-aux-Bœufs.
MoxrmEeRQUÉ, quai de l'Horloge.
En 1752, un Galucbat fils, fournit aux Menus-Plaisirs pour le Dauphin, une boîte à double fond, couverte de maroquin rouge, doré, armorié, doublée de soie à l’intérieur, avec galons d’argent. La serrure et les riches garnitures en argent doré portent aussi des armoiries. Le tout coûte 520 livres, y compris 200 livres pour l’ébéniste. (Archiv. Nat. 012990.)
Dans la seconde moitié du XVIIE siècle, le galuchat fut appliqué à toutes sortes de gaines, d’étuis, d'écrins, de boîtes et jusqu’à des fourreaux d'épée. Les plus magnifiques tabatières étaient renfermées dans des étuis de galuchat valant 36 livres. (013014.)
Au commencement de 1789, le Cabinet des modes nouvelles recommande l'épée à garde d’acier travaillé, avec fourreau en galuchat, qu’on trouve chez GranCuez, au Petit Dunkerque.
Un peu plus tard, surgit une célébrité nouvelle; en 4791, les Tablettes de renommée, nous la font connaître en ces termes : « PReTAT l'ainé, garnisseur du Roi et de Mgr le Dauphin fait les nécessaires et portefeuilles du meilleur goût pour la cour. »
Navette Louis XV, en fer “ciselé et damasquiné.
Coll. de Mme Jubinal
de Saint-Albin.
Au XVIII siècle, les femmes pour sé donner une contenance, soit en visite, soit dans un cercle, tiraient de leurs sacs à ouvrage une jolie navette et faisaient des nœuds connus sous le nom de frivolités. « Cet ouvrage, dit Mne de Genlis, ne servait à rien, mais il était une espèce d’emblème qui exprimait l’aversion que toute femme doit avoir pour une totale oïisiveté : c'était l'enseigne du travail des doigts. Ce maintien avait de la grâce; il caractérisait particulièrement une femme. »
(Dictionnaire des étiquettes de la cour.
Paris, 1818, au mot Navettes.)
On a fait des navettes de toutes beautés en ivoire, en écaille incrustée d’or, en vernis Martin, en porcelaine, en acier damasquiné, en fer ciselé, en or émaillé, gravé, ciselé, ajouré, etc.
JEAN ANTOINE BELLETESTE, de Dieppe (1733-1811), dont les ouvrages sont qualifiés de chefs-d'œuvre, dans les almanachs du siècle dernier, a sculpté de ravissantes navettes en ivoire. Les nymphes, les amours, les carquois, les colombes sur fond de mosaïque, en sont les sujets habituels. On appelle fond de mosaïque, ce délicat travail à jour, imitant la dentelle.
La navette s’offrait en présent et faisait partie de la corbeille de mariage comme l'éventail, la montre, la boite à mouches et
la tabatière. En 1745, l'Infante Marie-Thérèse Antoinette trouva dans sa corbeille, à Versailles, cinq paniers d'or émaillés avec leur navette, estimés ensemble 4,424 liv. Deux ans plus tard, la nouvelle Dauphine n’est pas moins bien partagée. Les bijoutiers Hébert, Herbault et Girost lui fournissent des paniers d’or émaillés, avec leur navette assortie, aux prix de 1,392, 1,080 et 840 liv. La plupart des bijoux composant la corbeille, en sortaient bientôt, suivant l'usage de l'époque, pour être distribués en présents. A celte occasion, Mne de Rohan eut pour sa part «un sac à ouvrage, une navette d’or, une boite à mouches assortissante ». (Archiv. Nat. 012985.)
Pour Marie-Antoinette, en 17170, nous voyons dans le compte de Drais, bijoutier du Roi, «une navette d’or de couleur, gravée, repercée à jour avec des cartels émaillés, 4,000 Liv. » (A4rck. Nat. 013029.) L'année suivante, au mariage du Cte de Provence, Mme de Beaumont participe aux faveurs royales et reçoit : « Une navette à fond de tableau d'émail, dans son étui de roussette. » Gaillard, joaillier des Menus-Plaisirs, en demande 900 livres. (013031.)
Mue de Pompadour, qui achetait sans compter avec l'argent du Bien-Aimé, possédait de nombreuses navettes ; une seule n’eût pu suffire à ses frivolités. Nous citerons quelques-uns de ces curieux bijoux parmi ceux qu’elle demandait à son fournisseur ordinaire Lazare-Duvaux :
15 mai 1753. Pour l'émail en rouge d’une navette d'or, en retour d’une bleue, qui était gâtée. 210 livres.
4 septembre 1733. Une navette d’or à moulures, avec des branchages émaillés, portant des cornalines en cerises, en retour de l'or d’une vieille. 570 liv.
22 mai 1754. Une navette d’acier damasquiné. 550 liv.
4 novembre 1154. Une navette en or émaillé, àrubans. 690 liv.
24 décembre 1155. Une navette à enfant. 192 liv.
4er janvier 1751. Une petite navette d'or, tout à jour, et ciselée. 336 liv.
19 avril 1757. Une petite navette d’or unie. 204 liv. (L. Courajod. Livre-jowrnal de Lazare-Duvaux.)
A la date du 49 janvier 1754, nous trouvons cette autre fourniture pour la marquise : « Un grand étui de roussette verte, garni d'or, pour une navette de porcelaine. 20 liv. » Cette navette devait être en porcelaine de Sèvres ou de Saxe et de réelle valeur pour qu’on désirät la conserver dans un riche écrin.
La seule collection de navettes que nous puissions citer, appartient à Mme Jubinal de Saint-Albin: elle est remarquable par le nombre, la variété et la beauté des types.