‹ Le livre des enfants et des mèresChapitre 20 sur 22 · LIVRE DES ENFANTS. jg · texte numérisé non relu

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profonde suit celte révélation. C'est dans ce trouble, qu'Iphigénie et sa mère, d'abord mandées au camp des Grecs, puis vainement écartées, y arrivent enfin. Les infortunées! elles pensent venir pour unbymen, pour une fête : elles viennent au-devant de la mort.

C'est donc un coup de théâtre, et des plus dramatiques, que cette arrivée de la mère avec sa fille. Euripide s'est attaché à l'entourer des circonstances les plus propres à frapper l'imagination. Dans sa pièce, Clytemnestre et sa fille arrivent sur un char attelé de chevaux, escorté de serviteurs ; le petit Oreste, paisiblement endormi, repose sur les genoux de sa mère; elle le réveille et parle en ces termes : « Qu'une de nous me donne la main pour m'aider à descendre. Prenez aussi cet enfant, Oreste, le fils d'Agamemnon, car il ne parle pas encore. Cher enfant, tu t'es donc endormi au mouvement du char? Réveille-toi pour être témoin de l'heureux hymen de ta sœur. »

Cette scène de lamille, dont le charme est vif et gracieux, disparaît de la pièce française. Pour deux raisons, l'une toute matérielle. La scène, dans le théâtre athénien, était vaste, proportionnée à l'ampleur d'un édifice fait pour contenir en plein jour toute la population mâle d'une grande cité. Ces dispositions prêtaient à la pompe, à la variété du spectacle, aux évolutions des personnages, au mouvement de la vie. Dans notre [héâtre, à cette date, tout est étroit, exigu ; point d'espace, pas de perspective. Le peu qui est laissé aux acteurs pour se mouvoir leur est disputé par la présence, des deux côtés de la scène, de banquettes latérales oîi siège la fine fleur de la noblesse de cour. Aux grands jours, on s'y presse, on s'y écrase, on obstrue les issues. Quand Voltaire, dans sa première ferveur pour Shakespeare, essaie de lui emprunter ses grands effets de terreur, fondés sur le surnaturel, quand il veut mettre en spectacle l'apparition d'un fantôme, il essuie une disgrâce bien faite pour dégoijter de la tentative. Au moment décisif, les couloirs d'entrée sont si bien encombrés, qu'il faut que le régisseur s'en mêle et crie d'une voix enrouée : Messieurs, place à l'ombre! Le moyen pour des spectateurs Irançais, pour des petits maîtres du dix-huitième siècle, de tenir leur sérieux, de croire au fantôme et de se prêter à l'effet de terreur que le poète a voulu produire?

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Racine ne pouvait donc, matériellement, risquer ni le char d'Euripide, ni le réveil du petit Oreste. Il ne le pouvait pas moralement. Je l'ai dit plus haut, et il faut le répéter : le goût public n'était pas préparé pour de telles scènes. L'enfant n'avait pas droit de cité au théâtre, non plus que dans la poésie épique. On connaît l'enthousiasme quasi religieux de Madame Dacier pour Homère. Or , quand elle arrive , dans sa traduction de l'Iliade, au passage du ix® chant où Phœnix, père nourricier d'Achille, étale crûment sous les yeux du royal nourrisson les inconvénients de son enfance gloutonne et difficile, la bonne dame tombe dans un emban-as mortel. Elle éprouve dans toute sa force ce sentiment qu'exprime si bien la langue anglaise par les mots de Slwking ! Improper ! Elle prend l'éponge et pieusement, naïvement, croyant bien faire, elle efface tout vestige des procédés incorrects du petit Achille. Ces mets rejetés, ce vin répandu, cette tunique souillée, tous ces accidents incommodes dont Phœnix se souvient encore après vingt ans, il n'en reste rien dans la prose de Madame Dacier ; là, il n'est plus question que de « soins, de peines, d'assiduités, de complaisances », toutes expressions nobles, décentes et bien élevées.

Cette contrainte imposée parle goût public. Racine devait en tenir grand «omple. Que de détails, que de traits heureux ce respect lui a coûtés ! Comparez dans les deux drames la première entrevue d'Iphigénie avec son père. « 0 mon père, dit l'Iphigénie grecque, après une si longue absence, qu'il m'est doux de vous presser contre mon cœur ! Que j'avais d'impatience de vous revoir ! » — L'Iphigénie moderne ose à peine être fille. Un respect, né de l'étiquette des cours, refoule l'expression de ses sentiments et tarit l'effusion dans sa source.

Seigneur, où courez-vous ? et quels empressements Vous dérobent silôt à mes embrassements? A quoi puis-je imputer celte fuite soudaine ? Mon respect a fait place aux transports de la reine ; Un moment à mon tour ne vous puis-je arrêter? Et ma joie à vos yeux n'ose-t-elle éclater ?

Que de précautions dans le discours d'une fille qui, après une longue séparation, à la veille d'une scparat'on plus longue et plus hasardeuse

encore, vient de loin dire adieu à son père ! Est-ce que vraiment l'Agamemnon de Versailles en exigeait autant de ses filles ? Est-ce que la vérité comporte tant de circonlocutions ? Et Racine n'aurait-il pas ici conspiré avec Boileau pour faire à notre théâtre des mœurs spéciales, des mœurs où la nature a moins de part que la convention ?

Mais venons tout droit à la grande scène du IV acte. Iphigénie se sait condamnée et tente sur son père un suprême effort. Fidèle au caractère que le poète lui a donné, elle tient un langage fondé sur le respect profond,, imperturbable. Précautions discrètes, savants détours, protestations d'obéissance. La fille ose à peine toucher dans le cœur du père la fibre vraiment sensible et paternelle :

Mon père,

Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi. Quand vous commanderez, vous serez obéi. Ma vie est votre bien, vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre ; D"un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai, s'il le faut, victime obéissante. Tendre au fer de Calchas une tète innocente. Et, respectant le coup par vous-même ordonné, Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense, Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis, Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant un sévèra destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.

Non, ce n'est pas ainsi qu'une jeune fille de quinze ans envisage la mort menaçante, et repousse le couteau de la propre main d'un père. Non, toute cette harmonie enchanteresse, tout cet art de composition et de style, tous ces moyens accumulés par le génie d'un maître n'empêchent pas de sentir la fragilité de cet artifice , l'abus de cette grandeur d'àme , cet excès de noblesse et de dignité. Non, la nature n'a pas dicté cet exorde si savam-

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ment combiné, elle ne palpite pas dans ces périodes si admirablement -cadencées, et la voix de la victime ne nous prend pas aux entrailles. Les vers qui suivent, un seul excepté, sont d'une beauté souveraine, et l'on ne peut se lasser de les redire :

Fille d'Agamemnon, c'est moi que la première Vous appelai, Seigneur, de ce doux nom de père. C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux, Vous ai fait de ce nom remercier les Dieux, Et pour qui tant de fois prodiguant les caresses. Vous n'avez pas dû sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous alliez dompter ; Et déjà, d'Ilion présageant la conquête. D'un triomphe si beau je préparais la fête. Je ne m'attendais pas que pour le commencer Mon sang fût le premier que vous dussiez verser.

Il est sur le bord des lèvres, il va sortir, le cri attendu, le : Je ne veux pas mourir encore ! de la Jeune Captive. Non. Le respect pose encore une fois sa main froide sur cette bouche gémissante. Ainsi le veut le code poétique de l'époque, et là où devait éclater une scène déchirante, nous n'avons plus que le spectacle de la nature vaincue, immolée à la religion et à la raison d'état par une volonté soumise et résignée. Résignation admirable, mais qui, dramatiquement parlant, ne vaut pas les larmes -qu'elle refoule.

Non que la peur du coup dont je suis menacée

Me fasse rappeler votre bonté passée :

Ne craignez rien. Mon cœur, de votre honneur jaloux.

Ne fera pas rougir un père tel que vous ;

Et si je n'avais eu que ma vie à défendre,

J'aurais su- renfermer un souvenir si tendre ;

Mais à mon triste sort, vous le savez. Seigneur,

Une mère, un amant attachaient leur bonheur.

Un roi digne de vous a cru voir la journée

Qui devait éclairer notre illustre hyménéc.

Déjà, sûr de mon cœur à sa llamme promis,

Il s'estimait heureux ; vous me l'aviez permis.

I II sait votre dessein, jugez de ses alarmes.

Ma mère est devant vous et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur vais couler.

Voici la même situation traitée par Euripide; que le lecteur compare et juge:

Iphigéme. {tenant le petit Oreste à son côté ). — Si j'avais, ô mon père, la voix persuasive d'Orphée, pour me faire suivre des rochers et pour attendrir les cœurs, j'aurais recours à ce moyen. Mais je n'ai pour toute science que mes larmes ; je te les apporte ; c'est tout ce que je puis. Je viens, en suppliante, mettre à tes pieds mapersonne; ne me fais pas mourir avant le temps, car il est doux de voir la lumière du jour ; ne me force pas à voir les abîmes souterrains. La première, je t'appelai du nom de père, et tu me nommas ta fille ; la première assise sur tes genoux, je te donnai et je reçus de toi de tendres caresses. Tu me disais alors: « Te verrai-je, ma fille, quelque jour, dans la maison d'un puissant époux, vivre florissante, comme il est digne de moi ? » Et je te répondais,, suspendue à ton cou, et pressant ton menton que je touche encore: « Et moi, mon père, te recevrai-je dans la douce hospitalité de ma maison, pour rendre à ta vieillesse les tendres soins qu'a reçusmon enfance? J'ai gardé la mémoire de ces paroles; mais toi, tu les as oubliées, et tu veux me donner la mort. Au nom de Pélops et d'Atrée, ton père, au nom de ma mère qui souffre une cruelle douleur, épargne-moi > Qu'ai-je de commun avec l'hymen de Paris et d'Hélène? D'oîi est-il venu pour ma j'orte? Mon père, tourne les yeux vers moi, donne-moi un regard et un baiser, pour que j'emporte ce gage de toi en mourant, si tu restes inflexible à mes prières. Et toi, mon frère, tu es un faible défenseur pour tes amis; cependant, joins tes larmes aux miennes et supplie ton pèr& de ne pas tuer ta sœur. Même chez les enfants il y a un sentiment du malheur. >'ols, mon père, il t'adresse une muette prière. Epargne-moi, pitié, pitié pour ma jeunesse. Nous t'implorons tous deux, lui, faible enfant, moi déjà grande, tous deux chers à ton cœur. »

(/{ec»ei7 de Deltour et Rinn, Delagi-ave.)

Trois ans après Iphigénie, Racine donnait sa Phèdre (1677), et les déboires qu'il éprouvait à cette occasion le dégoûtaient du théâtre au point de l'y faire renoncer. 11 n'y croyait pas revenir en composant, sur la demande de Madame de Maintenon et pour Saint-Cyr, les tragédies bibliques d'Esther et d'Athalie.

Mûri et comme apaisé par douze années de silence, marié (1677) , ayant vu se former et grandir autour de lui une jeune famille, l'auteur d'^lndromaque apportait à son œuvre nouvelle tous les dons de son génie, toute la douceur de son âme poétique et tendre, avec quelque chose de naïf et de pur qui n'était ni dans Andromaque ni dans Iphif/énie, bien moins encore dans Phhlre. Un charme indéfinissable anime ces dernières créations. Ici tout est mesuré, toutes les impressions sont saines et vivifiantes. Point de passion troublante : une douceur continue comme dans Esther, une force toute morale et toute religieuse comme dans Athalie, et pour fond commun la poésie puisée aux sources de la double antiquité grecque et biblique.

Y a-t-il rien de plus touchant qu Esther avec ses chœurs de Juives tour à tour pleurant les malheurs de Sion, invoquant l'assistance du libérateur, célébrant la délivrance ? Racine contentait là un désir qui longtemps resta chez lui à l'état de rêve : transporter sur notre scène l'une des beautés de la tragédie antique, les chœurs; associer l'élément lyrique à l'élément dramatique, et donner aux spectateurs français, comme jadis Sophocle à ceux d'Athènes, la volupté d'entendre de beaux vers chantés par des voix pures. Saint-Cyr lui fournissait lesvoix, le poète dictait ses vers, les plus harmonieux qui furent jamais. Lulli complétait le charme par la mélodie de sa musique. Y eut-il jamais pareil concours de moyens et de circonstances ? Et comme l'on comprend, même en déduisant la part de l'orgueil satisfait, l'enthousiasme de Madame de Sévigné: « Je ne puis vous dire l'excès de l'agrément de cette pièce : c'est une chose qui n'est pas aisée à représenter et qui ne sera jamais imitée. C'est un rapport delamusique, des vers, des chants, des personnages, si parfait et si complet qu'on ne souhaite rien ; les filles qui font des rois et des personnages sont faiîes exprès : ouest attentif et on n'a point d'autre peine que celle de voir finir une

si aimable pièce. Tout y est simple, toutyest innocent, tout y est sublime et touchant. Tous les chants convenables aux paroles, qui sont tirées des Psaumes et de la Sagesse, spnt d'une beauté qu'on ne soutient pas sans larmes. La mesure de l'approbation qu'on donne à cette pièce, c'est celle du goût et de l'attention. » [Lettre du 21 février 1689.)

Leschœurs d' Est her donnent à cette tragédie sa physionomie particulière. Composés de toutes jeunes filles, ils tirent de là un pathétique infiniment doux qui se répand sur toute la pièce, en tempère par instant la couleur sombre, y mêle je ne sais quel charme émané de la jeunesse, de l'innocence et de la beauté. Dès leur apparition ce charme se fait sentir et ne cesse plus:

EsTHER. Cependant mon amour pour notre nation

A rempli ce palais de filles de Sion, Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées. Sous un ciel étranger comme moi transplantées. Il faut les appeler. Venez, venez, mes filles, Compagnes autrefois de ma captivité, De l'antique Jacob jeune postérité.. .

Elise. Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beautés

S'offre à mes yeux en foule et sort de tous côtés! Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte 1 Prospérez, cher espoir d'une nation sainte ! Puissent jusques au ciel vos soupirs innocents Monter comme l'odeur d'un agréable encens !

Et le chœur, savamment groupé autour d'Esther et d'Elise, donne cours à ses plaintes harmonieuses , qui , recommençant d'acte en acte, marquent et accentuent, pour ainsi dire, la signification morale de l'action.

Et Racine ne se contente pas du chœur tel que nous l'a transmis la tragédie grecque. Il le modifie de la façon la plus heureuse ; il y jette un motif d'intérêt et d'émotion nouvelle en lui ôtant son caractère uniforme et purement collectif. Il distingue dans ce groupe de jeunes filles des âges

divers, par conséquent des physionomies, des sentiments, des voix diverses, comme cela existe dans une même famille, où les mêmes joies et les mêmes douleurs sont ressenties, sont exprimées avec des nuances infiniment variées. Cet art est surtout sensible dans le chœur qui termine le premier acte. Il succède à cette belle et fervente prière par laquelle Eslher, en un moment redoutable, retrempe son courage et sa foi. La crise est dans toute son intensité. La race d'Israël est proscrite : le sang va couler. Le chœur déroule à nos yeux le tableau prochain des scènes lugubres. Chaque jeune fille a sa note dans ce concert, oii souffle un large et puissant crescendo ; c'est alors que la plus petite, la plus jeune s'avance et murmure à son tour cette strophe touchante :

Hélas! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d'éclore :

Je tomberai comme une fleur

Qui n'a vu qu'une aurore.

Hélas ! si jeune encore Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?

Le voilà, le cri de la nature, la plainte qui va au cœur, la révolte de la jeunesse contre la mort injuste et prématurée, les voilà tels que nous les cherchions sur les lèvres d'Iphigénie. Plus de sacrifice au goût du jour, plus d'asservissement à je ne sais quelles convenances : le poète vit tout entier dans son œuvre, exprimée, traduite comme il l'a conçue.

Esther est suivie de près -par A thalie {169 i). Dans cette œuvre nouvelle, dernier mot du génie de Racine et manifestation dernière du génie fran- ■çais au dix-septième siècle, c'est un enfant qui est le centre de l'action. Mais, au lieu que dans Andromaque l'enfant ne nous est montré que dans les plaintes, les terreurs de sa mère, Joas dans Athalie est constamment sur la scène : c'est directement et personnellement qu'il frappe nos yeux ■et touche nos cœurs. Autre différence, celle-ci plus décisive : dans Andromaque le péril de l'enfant touche seulement sa mère , le drame est d'intérêt privé. Dans i</ia/z'e le sort de tout un peuple est attaché à celui

de Joas. Il s'agit de savoir si Athalie continuera de jouir en paix du fruit de ses crimes, ou si le sceptre sera rendu à l'héritier du sang de David ; si Baal prévaudra dans le palais des rois et dans l'âme des peuples, ou si l'Eternel montrera qu'il est toujours le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Questions redoutables qui s'agitent autour d'une tête enfantine.

Racine a donc épuisé son art à peindre cette figure d'enfant royal et d'enfant divin. Il lui a donné la beauté, la grûce, l'innocence douce et simple, une pureté de sentiments, de langage qui est d'un charme infini ; enfin la tendresse spontanée et vive, le don de l'effusion ; en un mot,, voulant le faire aimer, il n'a rien omis de ce qui pouvait le rendre aimable. Pauvre grand poète ! Prévoyant les critiques, il s'excuse, dans sa préface, d'avoir fait plus grand et plus beau que nature, et l'exemple du petit duc de Bourgogne vient à point le tirer d'embarras. Il n'était besoin ni d'excuse ni d'exemple. La poésie vit d'idéal. Andromaque, Agrippine, Phèdre, sont les peintures idéales de passions bonnes ou mauvaises. Joas est l'idéal de l'enfance nourrie dans la sollicitude et la tendresse de deux grandes âmes, environnée d'impressions pures, d'incitations innocentes. Rien que de bon et de beau ne s'est approché de lui ; il ignorerait l'existence du mal, si le nom d'Athalie et le récit de ses crimes n'avaient de bonne heure frappé son oreille, et suggéré ses naïves indignations. Aussi quel ascendant exerce-t-il sur tout ce qui l'entoure! Quand les jeunes lévites ses frères apprennent sa noble origine, ils en éprouvent autant de joie que de surprise :

Quoi ! c'est Eliacin ! — Quoi 1 cet enfant aimable !

Zacharie, fils du grand-prêtre et promis à la tiare, fléchit sans peine le genou devant lui :

Aux pieds de votre roi prosternez-vous, mon fils.

Le cœur de Josabeth déborde pour lui de maternelle tendresse. Elle l'a sauvé tout enfant, recueilli, caché dans le temple. Après dix ans, le souvenir de ce fait renouvelle ses larmes :

DE SHAKESPEARE A CHATEAUBRIAND. 23c

Hélas ! l'état horrible où le ciel me l'offrit

Revient à tout moment effrayer mon esprit.

De princes égorgés la salle était remplie,

Un poignard à la main, l'implacable Athalie

Au carnage animait ses barbares soldats

Et poursuivait le cours de ses assassinats.

Joas laissé pour mort frappa soudain ma vue.

Je me figure encor sa nourrice éperdue,

Qui devant les bourreaux s'était jetée en vain,

Et, faible, le tenait renversé sur son sein.

Je le pris tout sanglant. En baignant son visage,

Mes pleurs du sentiment lui rendirent l'usage ;

Et soit frayeur encore ou pour me caresser.

De ses bras innocents je me sentis presser.

Aussi que d'alarmes pour Joas, lorsque va s'engager cette lutte terrible qui a pour enjeu sa couronne et sa vie ! Une vraie mère, cette Josabeth, dont l'amour est fait de « chair et de sang », dont les entrailles s'émeuvent au premier signal du danger.

Grand Dieu ! que mon amour ne lui soit point funeste !

Joad l'aime d'une autre façon. Sans doute il est sensible aux grâces de sa personne , à cette noble pudeur, « où semble de son sang reluire la splendeur » ; plus sensible encore aux marques précoces de son intelligence et de sa volonté.

Sous l'aile du Seigneur, dans le temple élevé. De nos princes hébreux il aura le courage, Et déjà son esprit a devancé son âge.

Mais ce qu'il voit surtout dans Joas et ce qu'il adore, c'est l'instrument des décrets éternels, c'est l'héritage du sang de David, c'est l'anneau qui relie la chaîne des traditions et des prophéties. Périsse Joas, si Joas manque un jour à ses grandes destinées.

Grand Dieu! si tu prévois qu'indigne de ta race Il doive de David abandonner la trace.

Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleur a touché.

Aussi voyez ; le scrupuleux ponlifo ne couronnera pas Joas avant qu'une décisive épreuve ait attesté qu'il est digne du trône.

.loAD. On vous a lu souvent Thistoire de nos rois:

Vous souvient-il, mon fils, quelles étroites lois Doit s'imposer un uoi digne du diadème ?

Joas. Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononcé lui-même,

Sur la richesse et l'or ne met pas son appui. Craint le Seigneur son Dieu, sans cesse a devant lui Ses préceptes, ses lois, ses jugements sévères. Et d'injustes fardeaux n'accable pas ses frères.

JoAD. Mais sur l'un de ces rois s'il fallait vous régler,

A qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler ?

Joas. David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle.

Me paraît des grands rois le plus parfait modèle.

JoAD. Ainsi dans leurs excès vous n'imiteriez pas

L'infidèle Joraih, l'impie Ochosias?

Joas. 0 mon père ! — Achevez, dites, que vous en semble ?

— Puisse périr comme eux celui qui leur ressemble.

L'épreuve est concluante. Joasabien rendu sa dernière leçon de Politique tirée de l'Ecriture sainte : Joas régnera donc. Et c'est ce que lui signifie le grand-prêtre en s'agenouillant devant lui. Un dernier serment à prêter sur le livre de la Loi, et l'huile sainte oindra les cheveux du bel enfant.

Promettez sur ce livre et devant ces témoins Que Dieu fera toujours le premier de vos soins ; Que sévère aux méchants, et des bons le refuge. Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge. Vous souvenant, mon fils, que, caché sous ce lin. Comme eux vous fûtes pauvre et comme eux orphelin.

Athalie elle-même n'échappe pas à cet ascendant du petit Joas, ascendant mystérieux et qui pour elle s'annonce par un songe : — Joas apparaît à la vieille reine dans sa beauté de jeune lévite , mais avec un poignard perfidement caché sous sa robe. Le jour venu, elle se rend au temple dont elle force l'entrée, et parmi les lévites qui assistent le grandprêtre, reconnaît l'enfant entrevu dans son rêve. Une curiosité mêlée d'effroi la pousse vers lui, et voilà le petit enfant, faible et désarmé, mis en présence de cette reine astucieuse, meurtrière de tous ses proches. Mais l'innocence va tenir tête au crime, l'ingénuité à la ruse et à la perfidie.

Comment vous nommez-vous ? — J"ai nom Eliacin.

— Votre père ? — Je suis, dit-on, un orphelin. Entre les bras de Dieu jeté dès ma naissance,

Et qui de mes parents n'eus jamais connaissance.

— Vous êtes sans parents ? — • Ils m'ont abandonné.

— Comment et depuis quand ? — Depuis que je suis né.

— Ne sait-on pas au moins quel pays est le vôtre?

— Ce temple est mon pays : je n'en connais point d'autre.

— Où dit-on que le sort vous a fait rencontrer?

— Parmi des loups cruels prêts à me dévorer.

— Qui vous mit dans ce temple ?

— Une femme inconnue.

Qui ne dit pas son nom et qu'on n'a pas revue.

— Mais de vos premiers ans quelles mains ont pris soin?

— Dieu laissa-t-il jamais ses enfants au besoin ? Aux petits des oiseaux il donne la pâture,

Et sa bonté s'étend sur toute la nature.

Tous les jours je l'invoque, et d'un soin paternel

Il me nourrit des dons offerts sur son autel.

Athalie ne peut s'expliquer le charme qui agit sur elle, dans les paroles de cet enfant. Elle fait effort pour s'y soustraire, sans y réussir entièrement.

Quel prodige nouveau me trouble etm'embarrasse ? La douceur de sa voix, son enfance, sa grâce Font insensiblement à mon inimitié Succéder.... Je serais sensible à la pitié !

Le bon Abner profite de cette lueur d'émotion en faveur de Joas :

Madame, voilà donc cet ennemi terrible !

De vos songes menteurs l'imposture est visible.

Josabeth, qui tremble en son cœur, profite de l'interruption pour tenter de sortir avec Joas ; elle a hâte de le soustraire au périlleux entretien ; mais la défiante Athalie les arrête, elle veut pousser plus avant l'interrogatoire. Elle ne fait que fournir à Joas l'occasion de nouvelles réponses toutes pénétrées de l'esprit divin, et qui tournent toutes à la confusion de la reine.

— Revenez. Quel est tous les jours votre emploi?

— J'adore le Seigneur. On m'explique sa loi ; Dans son livre divin on m'apprend à la lire. Et déjà de ma main je commence à l'écrire.

— Que vous dit cette loi?

— Que Dieu veut être aimé.

Qu'il venge tôt ou tard son saint nom blasphémé, Qu'il est le défenseur de l'orphelin timide, Qu'il résiste au superbe et punit l'homicide.

— J'entends. Mais tout le peuple enfermé dans ce lieu A quoi s'occupe-t-il ?

— Il loue, il bénit Dieu.

— Dieu veut-il qu'à toute heure on prie, on le contemple '?

— Tout profane exercice est banni de son temple.

— Quels sont donc vos plaisirs? — Quelquefois à l'autel Je présente au grand-prêtre et l'encens et le sel ; J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies.

Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.

11 faut une conclusion dramatique à cette scène, il faut que la sagesse de l'enfant triomphe avec plus d'éclat encore des artifices des méchants, et que ce soit en même temps le triomphe du Dieu d'Israël sur Baal.

— Venez dans mon palais, vous y verrez ma gloire.

— Moi des bienfaits de Dieu je perdrais la mémoire !

— Non, je ne vous veux pas conlraindre à l'oublier.

— Vous ne le priez point. — Vous pourrez le prier.

— Je verrai cependant en invoquer un autre.

— J'ai mon Dieu que je sers, vous servirez le vôtre;

Ce sont deux puissants Dieux. — Il faut craindre le mien. Lui seul est Dieu, Madame, et le vôtre n'est rien.

— Les plaisirs près de moi vous chercheront en foule.

— Le bonheur des méchants comme un torrent s'écoule.

Les paroles de Joas vont si bien à leur adresse que la reine en sent l'atteinte. Une nouvelle interruption de Josabeth coupe court aux propos. Alhalie reprend possession d'elle-même. Elle revient au dessein de .tenter Joas, de l'emmener avec elle, de se l'attacher. Elle fait briller à ^es yeux un avenir d'opulence et de gloire :

Vous voyez, je suis reine et n'ai pas d'héritier.

Laissez là ces habits, quittez ce vil métier.

Je veux vous faire part de toutes mes richesses.

Essayez dès ce jour l'effet de mes promesses.

A ma table, partout à mes côtés assis.

Je prétends vous traiter comme mon propre fils.

— Comme votre fils? — Oui... Vous vous taisez ? — Quel père Je quitterais ! et pour..... — Eh bien ? — Pour quelle mère !

« Ce cri empreint d'une horreur naïve, mais profonde, ces deux mots, le plus sanglant reproche que la vieille reine pût essuyer, refoulent dans l'âme de celle-ci l'intérêt tendre qui, malgré tout, s'éveillait, l'espèce de sentiment maternel qui commençait à naître : tout à coup rendue à elle-même, à son génie, Athalie, la véritable Athalie. va reparaître tout entière et s'étaler complaisamment dans ses insolents aveux et dans les adieux menaçants qui les suivent (1). » Sa mémoire, dit-elle à Josabeth,

Sa mémoire est fidèle, et dans tout ce qu'il dit De Joad et de vous je reconnais l'esprit. Voilà comme, infectant cette simple jeunesse, Vous mettez à profit le calme où je vous laisse.

(1) P. Jacquinet, édition annotée d'A//.a;ie, p. 57. (Belin, édileui.) - Il faut lire ce commentaire et l'étude développée qui le précède. Tout on est exquis. On goûte deux fois Racine avec un tel maître.

Vous cultivez déjà leur haine et leur fureur ;

Vous ne leur prononcez mon nom qu'avec horreur

Mais nous nous reverrons. Adieu, je sors contente. J'ai voulu voir, j'ai vu.

Conlenle? non. Le mot est une pure bravade. Athalie sort irritée et, dans le fond, inquiète. Tel est l'effet produit par la vue d'un enfant dont le mystère continue de la troubler.

Cette scène est d'une beauté si lumineuse que le reste de la pièce en est comme éclairé. Les chants du chœur venant à la suite en reçoivent et en renvoient le reflet. C'est Joas qu'ils célèbrent, sans le nommer, sous les traits d'un enfant idéal, cher au Seigneur :

0 bienheureux mille fois L'enfant que le Seigneur aime, Qui de bonne heure entend sa voix '

Et que ce Dieu daigne instruire lui-même !

Tel en un secret vallon Sur le bord d'une onde pure Croît à l'abri de l'aquilon Un jeune lis, l'amour de la nature.

Abner, le brave et fidèle Abner, est d'avance gagné à Joas. Si le secret de sa naissance lui est caché jusqu'à la dernière heure, c'est que le poète, versé dans toutes les délicatesses de son art, veut épargner à ce loyal soldat l'odieux d'une trahison. Il faut qu'il livre la reine au couteau vengeur, mais sans se douter qu'il la livre. Abner n'est qu'un instrument dans la main du grand-prêtre. Mais il est touchant de le voir aimer Joas sans le connaître, le protéger et le défendre uniquement parce qu'il est innocent et faible. Et contre qui cette défense? contre Mathan. Mathan est le seul qui ne se sente porté vers Joas d'aucune impulsion affectueuse. Egorgez-le! dit-ilà la reine hésitante et dont la main tremble. Ce trait achève la peinture du renégat sans pudeur et sans entrailles : Mathan, c'est un peu l'Iago Israélite. Ainsi Racine a compris, a chanté l'enfance. On peut dire qu'une prédi-

DE SHAKESPEARE A CIIATEAURRIAND. 241

lection instinctive conduisait vers elle l'auteur d'Andromarjue etd'Athalie. Oui s'en étonnerait, ne connaîtrait ni sa nature intime, ni l'existence qu'il s'était faite après son mariage. Tout entier à deux sentiments : l'amour de Dieu, l'amour de ses enfants (1). Louis Racine nous a transmis quelques traits touchants de cette physionomie paternelle. Ah ! qu'il ressemblaitpeu à l'Agamemnon de sa tragédie ! « Même en présence d'étrangers, il osait être père ; il était de tous nos jeux, et je me souviens des processions dans lesquelles mes sœurs étaient le clergé [ces sœurs étaient Babet, Manette, Fanchon, Madelon, et je ne sais plus quel autre nom], j'étais le curé, et l'auteur d'Athalie, chantant avec nous, portait la croix. » En vérité, Iphigénie est venue trop tôt dans la vie de Racine : quinze ans plus tard, il eût peint de couleurs bien plus vives le sacrifice de la jeune fille. Quinze ou vingt ans plus tard, il savait, lui aussi, ce que coûte un douloureux sacrifice. L'aînée de ses filles se faisait Carmélite, presque malgré lui : pour peu de temps d'ailleurs, faute de la santé nécessaire ; mais iln'importe, l'amer calice avait mouillé ses lèvres. » Je ne sais, écrit-il à sa sœur, si je vous ai mandé que ma chère fille aînée était entrée aux Carmélites. Il m'en a coûté beaucoup de larmes ; mais elle a voulu absolument suivre la résolution qu'elle avait prise. C'était de tous nos enfants celle que j'ai toujours le plus aimée et dont je recevais le plus de consolation. Il n'y avait rien de pareil à l'amitié qu'elle me témoignait. » La fugitive rentra au logis, plus tard, et s'y maria. Le père le mande à son fils avec une pointe de malice : « Il m'a paru que votre sœur aînée reprenait assez volontiers les petits ajustements auxquels elle avait si fièrement renoncé, et j'ai lieu de croire que sa vocation de religion pourrait bien s'en aller avec celle que vous aviez eue autrefois pour être chartreux. »

(1) Voici le petit tableau d'intérieur de la famille Racine tracé par Boileau, lequel n est pas, comme l'on sait, un complimenteur : — « Madame Racine me fit l'honneur de souper dimanche chez moi, avec toute votre petite et agréable famille. Cela se passa fort gaîment, mon rhume étant presque guéri. Je n'ai jamais vu une si belle journée. J'entretins fort M. votre fils qui, à mon sens, croît toujours en mérite et en esprit. Il me montra une traduction qu'il a faite d'une harangue de Tile-Live, et j'en fus fort content. Je crois non seulement qu'il sera habile pour les lettres, mais qu'il aura la conversation agréable, parce qu'en effet il pense beaucoup et qu'il conçoit fort vivement tout ce qu'on lui dit. »

(Lellre à Racine, 1G93.)

LIVEE DES ENFAKT3. 16

Il ne faudrait pas chercher d'ailleurs dans cette correspondance de famille la moitié des grâces exquises, de la vivacité piquante qui pétillent sous la plume de Sévigné ; encore moins la poésie. Racine n'est poète qu'en <;omposant. « Manette crève de graisse et est la plus belle de nos enfants. » Voilà le bulletin rédigé pour la tante de l'enfant. Il y a tout un commencement de lettre où il n'est question que d'un certain fromage envoyé •de la Ferté-Milon par ladite tante. Mais quel fromage! a Je n'en ai jamais vu de si bons. Il n'y a pas jusqu'à nos petits enfants qui l'aiment mieux ■que tout autre dessert. » Et incontinent le petit Racine qui est grimpé sur les genoux de son père, saisit la plume (prends garde, gamin, c'est la plume qui doit écrire Esther et Athalie), et griffonne trois mots de remerciements : « Ma chère tante, je vous baise les mains, et à mon oncle et à ma cousine. » Signé : Racine. — Et le père, enchanté de la prouesse de son héritier, ajoute au-dessous : « Racine vous a voulu faire ses baisemains et vous a écrit sur mon genou, car il écrit mieux que cela. » — Voyez-vous l'orgueil paternel: il écrit mieux que cela ! C'est pour les gens de la Ferté-Milon, la tante et la cousine, que l'on ménage cette réputation naissante.

J'aime ces enfantillages, parce qu'ils peignent et montrent l'homme sous le poète, ils expliquent l'un par l'autre. La poésie n'est pas, comme le croit le vulgaire, un luxe de l'esprit, le produit bizarre de l'imagination échauffée. Elle a sa source au plus profond du cœur, elle est le fond même et de l'àme et de la vie.

MOLIÈRE : PROFILS d'eNFANTS ; LE PERSONNAGE DE LA PETITE LOUISON. LES CONTES DE PERRAULT : PHILOSOPHIE DU PETIT POUCET.

Mais il est temps de passer à Molière, dont nous avons, à dessein, et analgré la chronologie, différé l'étude.

Il n'y a, à proprement parler, qu'un rôle d'enfant dans tout le théâtre

DE SHAKESPEARE A CHATEAUBniAND. 243

de Molière, c'est celui de la petite Louison, dans le Malade iinag inaire. Et cependant Molière se montre fréquemment occupé de l'enfance. [Mainte scène prouve qu'il l'a observée en moraliste, en ami, en père de famille ; qu'il la connaît par ses traits particuliers ou généraux, qu'il s'y intéresse €t s'entend à la peindre. Mais, sauf dans le cas précédemmen' cité, il use, à son égard, du procédé indirect, se contente de croquis rapides, de profils seulement entrevus et de traits purement épisodiques. Ses contemporains n'en demandaient pas plus. Quant à lui, on dirait ([u'il s'essaye par esquisses successives à la création du personnage complet eL définitif qui s'appellera mademoiselle Louison. Ne les dédaignons pas, ces traits épars, jetés à la hâte, mais singulièrement expressifs pour la plupart. On sent qu'ils sont pris sur nature, et que Molière traduit ce qu'il voit. Un témoignage, relativement contemporain, montre le poète très attentif-

nux faits et gestes des enfants : « Quand il lisait ses pièces aux comédiens, il voulait qu'ils y amenassent leurs enfants pour tirer des conjec-

tfures de leurs mouvements naturels (1). » Parcourons donc rapidement

■cette petite galerie de personnages.

Voici d'abord la petite Agnès (de l'Ecole des femmes). Arnolpl'e raconte '

■comment il la rencontra à l'âge de quatre ans, comment son air « doux

et posé » fit impression sur lui, comment il conçut le projet de l'élever

sur un plan d'éducation tout spécial pour en faire sa femme, comment

■enfin la mère d'Agnès y consentit ;

Un air doux et posé parmi d'autres enfants, M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans ; Sa mère, se trouvant de pauvreté pressée, De la lui demander il me vint la pensée ; Et la bonne paysanne, apprenant mon désir, •^ A s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever selon ma politique.

Un méchant type, cette paysanne cupide, si prompte à se débarrasser

i:) Mémoires sur las principaux comédiens français, par M"" Poisson (iioc du Croisy : <Iu (Jroisy était un des acteurs do la troupe de Molicre), 1738-1740.

de sa fille : Arnolphe la calomnie, espérons-le. On sait, au reste, comment le plan tourne à la confusion de son auteur.

Yoici Sganarelle du Mariage forcé. On s'intéresse peu à ce célibataireégoïste, étroit de cœur, épais d'esprit, et qui, venu tardivement au mariage, s'en va, de toutes les femmes, choisir la moins propre à inspirer confiance, estime, sécurité. Eh bien ! il y a un instant où ce vulgaire, borné et berné personnage, devient louchant et fait résonner en sa faveur la corde sympathique : c'est lorsque, énumérant les raisons qui l'engagent à se marier, il vient à parler des joies de la paternité, des enfants animant, égayant la solitude du foyer domestique :

« En me mariant, je pourrai me voir revivre en d'autres moi-même, j'aurai le plaisir de voir des créatures qui seront sorties de moi, de petites figures qui me ressembleront comme deux gouttes d'eau, qui se joueront continuellement dans la maison, qui m'appelleront leur papa, quand je reviendrai de la ville, et me diront des petites folies les plus agréables du monde. Tenez, il me semble déjà que j'y suis et que j'en ai une demi-douzaine autour de moi. » [Mariage forcé, acte I, scène i.)

La douceur d'être père, le pouvoir des enfants sur un coeur paternel, Molière v revient plusieurs fois. Toinette, la servante du malade imaginaire, dit vrai quand elle soutient qu'il n'aura pas le courage de rester fâché contre sa tille. « La tendresse paternelle vous prendra... Une petite larme ou deux, deux bras jetés autour du cou, un Mon petit papa mignon, prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher. »

Il n'y a pas jusqu'à cet égoïste et féroce don .Juan qui n'use de ce moyen pour venir à bout du créancier M. Dimanche, et fermer la bouche à ses l'éclamations. « Comment se porte M"'^ Dimanche, votre épouse? — Fort bien, ^Monsieur, Dieu merci. — C'est une brave femme. — Elle est votre servante, Monsieur. Je venais... — Et votre petite fille Claudine, comment se porte-l-elle ? — Le mieux du monde. — La jolie petite fille que c'est ! .Je l'aime de tout mon cœur. — C'est trop d'honneur que vous lui faites, Monsieur. .Je vous.... — Et le petit Colin, fait-il toujours du bruit avec son tambour ? — Toujours de même, Monsieur. .Je... — Et votre petit chien Brusquet, gronde-t-il toujours aussi fort et mord-il

toujours bien aux jambes les gens qui vont chez vous ? — Plus que jamais, Monsieur, et nous ne saurions en chevir (en venir à bout)... » {Don Juan, acte IV. scène m.)

Une seule note discordante : elle est donnée par Sganarelle, le fagotier qui va devenir médecin malgré lui. Cet ivrogne qui a tout vendu chez lui pour aller boire, le prend de haut avec Martine sa femme. Molière nous introduit dans le ménage en pleine crise domestique, en pleine tempête ; il n'y fait pas bon, pour les enfants surtout : « Que veux-tu que je fasse avec ma famille ? dit Martine. — Tout ce qu'il te plaira. — J'ai quatre pauvres petits enfants sur les bras. — Mets-les à terre — Oui me demandent à toute heure du pain. — Donne- leur le fouet. » Tableau de mœurs populaires prises dans le mauvais sens.

Dans Psyché^ tableau de mœurs royales, réminiscence de la tragédie. Psyché, représentée en 1667, sept années par conséquent axant Tphi génie (1674), traite une situation analogue. Psyché est la cadette de trois sœurs. Le roi son père l'a vue naître sans enthousiasme, car il désirait un fils. Mais, dans le cours des années, il s'est attaché à elle avec la dernière tendresse. Quelledouleur pour lui quand Psyché, condamnée àpérir sous ladent d'un monstre, lui vient dire l'adieu suprême ! La situation, qui a tant de ressemblance avec celle d'Iphigénie, est traitée d'une manière inverse. Psyché est une jeune stoïcienne qui ne permet pas les larmes ;\ s^on père: elles ne sont pas delà dignité d'un roi :

De vos larmes, Seigneur, la source m'est bien chère. Mais c'est trop aux bontés que vous avez pour moi Que de laisser régner les tendresses du père. Jusque dans les yeux d'un grand roi.

Le roi ne l'entend pas ainsi, et puisqu'il est, comme tout mortel, sujet à souffrir, il revendique le droit des larmes. Sous une forme un peu raisonneuse, la plainte est pathétique, en somme. L'expérience de ia douleur, l'écho d'une âme en deuil s'y font entendre. Molière a connu les sentiments qu'il exprime, il les a connus pour lui-même, il les a connus pourautrui : on n'a qu'à relire son sonnet à Lamothe-Levayer sur la mort de son fils. €'esf à la lumière de ces souvenirs qu'il faut relire ces admirables vers:

Vois l'état où ces Dieux me forcent à te rendre, Et l'autre où te reçut mon cœur infortuné : Tu connaîtras parla qu'ils me viennent reprendre Bien plus que ce qu'ils m'ont donné.

Je reçus d'eux en toi, ma fille. Un présent que mon cœur ne leur demandait pas ;

J'y trouvais alors peu d'appas, Et leur en vis sans joie accroître ma famille.

Mais mon cœur, ainsi que mes yeux, S'est fait de ce présent une douce habitude ; J'ai mis quinze ans de soins, de veilles et d'études A me le rendre précieux ; Je l'ai paré de l'aimable richesse De mille brillantes vertus ; En lui j'ai renfermé par des soins assidus Tous les plus beaux trésors que fournit la sagesse, A lui j'ai de mon âme attaché la tendresse ; J'en ai fait de ce cœur le charme et l'allégresse, La consolation de mes sens abattus, Le doux espoir de ma vieillesse.

Ils m'ôtent tout cela; ces Dieux, Et tu veux que je n'aie aucun sujet de plainte. Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ? Ah ! leur pouvoir se joue avec trop de rigueur

Des tendresses de notre cœur :

Pour m'ôter leur présent, leur fallait-il attendre Que j'en eusse fait tout mon bien?

Ou plutôt, s'ils avaient dessein de le reprendre. N'eût-il pas été mieux de ne me donner rien ? [Acte 11, scène i).

On sait la haine de Molière pour les pédants, la campagne incessante, opiniâtre, menée contre eux, depuis les Prec/ewses Ridicules jusqu'au Malade imaginaire. Quels effets la pédanterie exerce-t-elle sur l'esprit des enfants i* Telle est la question qu'il semble s'être posée deux fois, d'abord dans la Comtesse d'Escarbagnas, puis dans le Malade imaginaire.

« Monsieur le comte, mon fils », comme l'appelle orgueilleusement M""' d'Escarbagnas, sa mère, est seulement montré surjle théâtre. Il n'ouvre la bouche que pour réciter un passage de la grammaire latine de Despauière : d'ailleurs muet comme une carpe. Mais fions-nous à la sottise de sa mère et à l'incapacité gauche de son précepteur, M. Bobinet, pour en faire à la longue un petit personnage à la fois nul etprétentieux. Les flatteries du

cercle d'amis et d'adorateurs provinciaux de M"* d'Escarbugnas feront le reste. Très innocent, au reste, de tout cela, le petit comte, et ne se doutant pas;,qu'il y a d'autres propos à débiter dans la société des dames que la règle des genres en grammaire latine, fût-ce d'après l'illustre grammairien Despautère.

Avec le jeune Thomas Diafoirus {dnMalade imaginaire), nous sommes plus complètement renseignés. Non seulement Molière nous montre cejeune pédant dans toute la fleur de sa jeunesse fanée et sans charme, visiteur ridicule, fiancé grotesque; mais il prend soin d'expliquer le phénomène; tels effets proviennent de telle cause. Si Thomas est si parfaitement niais, et insupportable, c'est à son éducation première, au pli de bonne heure imprimé à son naturel qu'il s'en faut prendre. Et qui Molière charge-t-il d& nous renseigner surce point d'histoire|rétrospective (peu s'en faut que j'aiedit d'histoire naturelle) ? Le propre père du pédant, pédant lui-même, et probablement fils et petit-fils de pédants, tant le cas semble héréditaire dans cette famille Diafoirus. Jamais hibou de la fable traçant le portrait de ses petits ne s'acquitta de ce soin avec une naïveté plus entière, une sincérité plus parfaite :

« Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que^ j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçonquin'a point deméchanceté. Iln'ajamaiseul'imaginatioa bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé: on le voyait toujours doux, paisible et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire; et il avait neuf ans qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon î disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur lesable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps ; et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva delà peine,.

mais il se raidissait contre les difficultés, et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire, sans vanité, que, depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre école. II s'y est rendu redoutable ; et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins delalogique. Mais, sur toute chose, ce qui me plaîten lui, eten quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons elles expériences des prétendues découvertes de notre siècle touchant la circulation du sang , et autres opinions de même farine. »

Place maintenante la petite Louison, c'est-à-dire à l'enfant en chair et en os, à l'enfant rusé, espiègle, aux yeux fureteurs, à la langue maligne et volontiers menteuse.

C'est un type curieux que cette petite fille de cinq à six ans, et son père lui fait faire un singulier métier. Comme sa maladie imaginaire le cloue au coin du feu, et dans le voisinage de sa chaise (ainsi l'ordonne M. Purgon), il est bien aise, M. Argan, de savoir ce qui se passe dans sa maison, et il a fait de Louison sa petite rapporteuse. Il y a notamment un certain maître de musique chargé d'apprendre le chant à sa fille Angélique, et dont les allures lui sont suspectes. Disons bien vite que c'est un prétendu fort honorable et qui épousera Angélique à la fin delà pièce: son déguisement en maître à chanter ne cache que les intentions les plus pures. Mais le soupçonneux Argan n'en sait rien, et il a conçu de l'ombrage. Vite, allez chercher mademoiselle Louison, qu'elle vienne et me fasse son rapport. Et l'interrogatoire commence. Louison, qui est une fine mouche, se méfie, commence par faire la sourde oreille, et joue le jeu des propos interrompus. D'instinct elle est du parti d'Angélique : il n'y a pas d'enfant qui ne fit comme elle. Il y a dans ce petit monde une complicité naturelle

DE SHAKESPEARE A CHATEACIiRI.\.\D. 249

et instinctive. Il faut qu'Argan ait recours aux verges, et délie par la peur cette langue muette par malice. Lisons la scène tout entière.

LouisoN. Qu'est-ce que vous voulez, mon papa? ma belle-maman m'a dit que vous me demandez.

Argan. Oui, venez çà ; avancez là. Tournez-vous. Levez les yeux. Regardez-moi. Hé?

LouisoN. Quoi, mon papa?

Argan. Là.

LouisoN. Quoi ?

Argan. N'avez-vous rien à me dire?

LouisoN. Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'àne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu.

Argan. Ce n'est pas cela que je demande.

LouisoN. Quoi donc?

Argan. Ah ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire.

LouisoN. Pardonnez-moi, mon papa.

Argan. Est-ce là comme vous m'obéissez?

LouisoN. Quoi ?

Argan. Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez ?

Louison. Oui, mon papa.

Argan. L'avez-vous fait?

Louison. Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu.

Argan. Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui ?

Louison. Non, mon papa.

Argan. Non?

Louison. Non, mon papa.

Argan. Assurément?

Louison. Assurément.

Argan. Oh çà ! je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi.

Louison, voyant une poignée de verges qu Argan a été' prendre. Ah ! mon papa !

Argan. Ah ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre sœur !

Louison, pleurant. Mon papa !

Argan, prenant Louison par le bras. Voici qui vous apprendra à mentir.

Louison, se jetant à genoux. Ah ! mon papa ! je vous demande pardon. C'est que ma sœur m'avait dit de ne pas vous le dire ; mais je m'en vais vous dire tout.

Argan. Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.

Louison. Pardon, mon papa.

Argan. Non, non.

Louison. Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.

Argan. Vous l'aurez.

LouisoN. Au nom de Dieu, mon papa, que je ne l'aie pas.

Argan', voulant la fouetter. Allons, allons.

LouisoN. Ah ! mon papa ! vous m'avez blessé. Attendez, je suis morte.

{Elle contrefait la morte.)

Argan. Holà ! qu'est-ce là? Louison, Louison ! Ah ! mon Dieu ! Louison ! Ah ! ma fille! Ah ! malheureux ! ma pauvre fille est morte ! Qu'ai-je fait, misérable! Ah ! chiennes de verges! La peste soit des verges I Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison !

Louison. Là, là, mon papa, ne pleurez point tant : je ne suis pas morte tout à fait.

Argan. Voyez-vous la petite rusée ! Oh! çà, çà, je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.

LouisoN. Oh ! oui, mon papa.

Argan. Prenez-y bien garde au moins ; car voilà un petit doigt, qui sait tout, qui me dira si vous mentez.

Louison. Mais, mon papa, ne dites pas à ma sœur que je vous l'ai dit.

Argan. Non, non.

Louison, après avoir regardé si personne n'écoute. C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma sœur comme j'y étais.

Argan. Eh bien ?

Louison. Je lui ai demandé ce qu'il demandait, et il m'a dit qu'il était son maîtr& à chanter.

Argan, à part. Hom, hom ! voilà l'affaire. [A Louison.) Eh bien ?

Louison. Ma sœur est venue après.

Argan. Eh bien?

Louison. Elle lui a dit : Sortez, sortez, sortez. Mon Dieu, sortez, vous me mettez au* désespoir.

Argan. Eh bien ?

Louison. Et lui ne voulait pas sortir.

Argan. Qu'est-ce qu'il lai disait?

Louison. Il lui disait je ne sais combien de choses.

Argan. Et quoi encore ?

Louison. 11 lui disait tout ci, tout ça, qu'il l'aimait bien, et qu'elle était la plus belledu monde.

Argan. Et puis après?

Louison. Et puis après il se mettait à genoux devant elle.

Argan . Et puis après ?

Louison. Et puis après il lui baisait les mains.

Argan. Et puis après ?

Louison. Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s'est enfui.

Certes, cette scène est d'une habileté de main, d'une tînesse d'observation, d'une légèreté d'allure, d'une gaîté incomparables. Et je conçois que-

DE SHAKESPEARE A CHATEAUf5RIANU. 2ol

Goethe, jugeant du seul point de vue de l'art, s'extasie sur son mérite original. Le moraliste, qui va plus au fond des choses, n'a-til pas quelque réserve à faire ? Je le crois. Le principe même de la scène a son côté répugnant : songez donc, un père qui fait espionner ses enfants l'un par l'autre ; une petite fille dont la candeur est employée à ce vilain métier! Un interrogatoire dont la fin tombe dans l'équivoque; et une jeune sœur constituée délatrice de sa sœur aînée : voilà ce qu'on trouve an fond de tout cela. Je ne doute pas que Molière n'ait suivi la nature et reproduit un fait d'observation : il ne manque pas de père sans vergognes. Je veux encore qu'il ait obéi à la logique de son sujet en montrant, selon son habitude, les conséquences extrêmes d'un vice ou d'un ridicule. Harpagon, tout occupé de son argent, ne s'aperçoit pas du jeu que mènent sous cape Elise et Valère ; sa parcimonie jette son fils dans les filets des usuriers. De même, Argan, tout occupé de lui-même, de sa santé, de ses remèdes, n'a pas le loisir de surveiller sa maison, et, pour obéir à sanature soupçonneuse, abuse de l'étourderie d'une enfant. Il corrompt Louison sans s'en douter, et produit en elle des impressions qui peuvent être d'une terrible conséquence pour l'avenir. Ce sont ces conséquences qui, une fois aperçues, arrêtent le rire sur les lèvres et font que cette scène, si naturelle et si gaie, finit par gêner. Contrairement à ce qui se passe d'ordinaire, lorsqu'il s'agit de Molière, la réflexion ne lui est pas favorable.

Mais qu'est-ce que nous allions faire POublier Perrault, Charles Perrault, l'ami des enfants et de pas mal de grandes personnes, le charmant conteur et le peintre naïf des bêtes et des gens! Réparons cette faute au plus vite.

Voulez-vous l'enfant dans son innocence ingénue, sans exclure sa parure ? Regardez le petit Chaperon Rouge. On n'est ni plus candide, ni plus charmant. C'est la plus jolie enfant du monde ; mère et mère-grand en raffolent et l'ont ornée de cette gracieuse coiffure rouge qui, en décorant ses cheveux blonds, la signale à tous les regards, — à ceux du loup malheureusement. On la dirait prise sur nature, la rencontre fabuleuse du Loup et de l'Enfant : a La pauvre petite, qui ne savait pas qu'il est dangereux de s'arrêter à écouter un loup, lui di( : « Je vais voir ma mère-grand et lui porter une

galette avec un petit pot de beurre que ma mère lui envoie. — Demeuret-elle bien loin ? lui dit le Loup. — Oh ! oui, lui dit le petit Chaperon Rouge : c'est par delà le moulin que vous voyez là-bas, tout là-bas, à la première maison du village. — Ehbien, dit le Loup, je veux l'aller voir aussi ; je m'y en vais par ce chemin-ci, et toi par ce chemin-là, et nous verrons à qui plus tôt y sera. » Que le piège est bien tendu, et quel bambin, avec ou sans chaperon, n'y fût tombé en plein ? Le défier à la course, piquer au jeu son ardeur d'émulation ! C'est cela qui est connaître le cœur humain de l'enfance.

Et la Belle au bois dormant, qu'une vieille fée malfaisante et jalouse a condamnée à mourir, la main percée par un fuseau, se peut-il rien de plus naturel que la façon dont l'accident est amené ? Le roi et la reine, parents de la petite princesse, ont, par édit, supprimé dans tout le royaume rouets, fuseaux, quenouilles. Plus de fiîeuses. Tout va bien pendant quinze ans, et notre petite princesse s'est élevée à merveille ; mais on ne s'avise pas de tout, tin jour, le roi et la reine s'absentent pour quelques jours. La petite princesse, mal surveillée, se promène curieusement partout le palais, furetant deci, furetant delà. Un escalier dérobé la conduit dans un grenier abandonné ; et qu'y voit-elle ? une bonne vieille, ignorante des édits, qui faisait tourner le fuseau. Admiration de la petite fille : « Que faites-vous là, ma bonne femme? — Je file, ma belle enfant, lui répondit la vieille qui ne la connaissait pas — Ah ! que cela est joli ! reprit la princesse. Comment faites-vous ? Donnez-moi que je voie si j'en ferai autant. » Et en voilà pour cent ans d'un sommeil parent de la mort.

Ici, comme dans le Chaperon Rouge, sent-on le mérite de cette petite scène et comme les mœurs enfantines y sont bien observées ? Désœuvrement conduit à curiosité, curiosité à péril, et péril à mort violente. La vérité, voilà en quoi réside l'intérêt des contes de Perrault, la baguette féerique et la magie y sont la moindre affaire ; le rôle en est, à tout prendre, limité et secondaire. Le charme principal provient de la nature bien observée et simplement rendue ; de là leur fortune persistante.

Mais, pour tout cela, la palme revient au conte du petit Poucet. Ulysse n'est pas le plus vigoureux ni même le plus vaillant des Grecs : il en est

le plus habile, le plus sage. S'il faut donner un bon coup de sabre, Ajax s'en acquitte mieux que lui. Mais introduisez Ajax dans le conseil, il y est d'un faible secours, et c'est là qu'Ulysse prend sa revanche. Il a des expédients pour toutes les rencontres.

Il en est de même du petit Poucet. Il est le plus petit des sept frères ; mais il en est, dit le conte, « le plus Kn, le plus avisé. » 11 parle peu, mais il écoute, il réfléchit beaucoup. Bien en prend à lui et à ses frères. Tandis que ceux-ci dorment à poings fermés, Poucet, qui se doute de quelque chose, se glisse sous l'escabeau paternel et apprend le péril dont ils sont menacés pour le lendemain. Point de pleurs, point de bruit : il trouvera tout seul dans sa petite tète l'expédient qui sauvera tout le monde. Expédient aussi simple que certain : une poignée de cailloux ramassés le lendemain de grand matin, et qui, mis en poche, en sortiront au bon moment.

Notons encore combien sont fidèles en leur diversité les traits de la physionomie du bûcheron et de la bûcheronne. La famine règne dans la cabane, plus rien à la huche. La grosse faim du bûcheron décide d'emblée, et sans hésitation, la perte des enfants. La bûcheronne pleure, lutte, résiste ; elle est femme, elle est mère. Et lorsque l'abondance est rentrée au logis, qui pense le premier aux chers petits enfants perdus ? Le bûcheron ? Nenni. Il ne lève pas le nez de son écuelle pleine. C'est la bûcheronne : « Ah ! si nos petits gars étaient là ! » Mais ils y sont, bonne femme, et regardez derrière la porte : l'ingénieux petit Poucet vous les ramène. Comptez, il n'en manque pas un.

IVouvelle famine, nouvelle alerte. Petit Poucet n'est pas pris au dépourvu. L'oreille au guet (excusons le curieux, il y va de sa vie et de celle de ses frères), il procède comme la première fois. Oui ; mais cette fois la porte du jardin est close, pas moyen de se munir de petits cailloux. Qu'à cela ne tienne : on est homme de ressource. Poucet sacrifiera le pain de son déjeuner ; sacrifice héroïque, ce morceau de pain étant le dernier. Ainsi fertilité d'inventions, énergie de vQlonté allant jusqu'au sacrifice de soi-même, voilà les nouveaux traits du caractère de notre héros. Avouez qu'il mérite bien sa renommée.

Mais, ù catastrophe ! quand il s'agit de reconnaître la route et de retrou-

ver la voie, plus de trace de pain, les oiseaux du ciel ont tout mangé. Pour une fois, les oiseaux ont bien mal agi envers les petits enfants, et gare les représailles. Poucet tient bon, l'intrépide petit bonhomme. Ses frères aînés braillent de désespoir : lui seul garde son sang-froid, met veste bas et grimpe à l'arbre. Une lumière, une lumière dans le voisinage ! Ils sont sauvés ! Pauvres petits, ils sont perdus ! cette lumière les attire vers le pire des ennemis, vers l'ogre. L'ogresse qui les reçoit est une bonne femme (Perrault ne peut se décider à prêter mauvais cœur à une mère, et cette ogresse est mère de sept petites ogresses) ; mais son mari, son terrible mari ! Petit Poucet, la femme aidant, s'en tire encore. On sait par quel stratagème subtil et bien trouvé. Il en coûte la vie aux petites ogresses, et à l'ogre ses bottes de sept lieues, ses trésors et sa réputation d'invincible, — et tout cela est l'œuvre de l'Ulysse moderne, un Ulysse en herbe, j'entends, mais d'autant plus intéressant à connaître et à suivre.

Vive donc Charles Perrault et ses contes. M. Champfleuri a proposé de lui élever une statue en plein Luxembourg, en pleines Tuileries. Notre souscription est prête. — La vôtre aussi, pas vrai, lecteur ?

LE XVIlf SIÈCLE : LA GRAKGE-CHAXCEL ; h'IncS de CciStVO DE LAMOTTE

ET SA PARODIE. VOLTAIRE, EPISODES DE la Ilcnriadc ; COMPARAISON

AVEC l'épisode d'ugolix DANS iJ Enfer de daxte — le coxte de Jeannot et Colin.

Disons adieu au xvii" siècle, à cette poésie substantielle et forte dont le secret va, pour un temps, se perdre parmi nous. Le xviii'^ siècle a d'autres parties grandes et originales; il n'a pas, saufune brillante exception, le d'onde poésie. Et de tous les genres, la poésie intime, la poésie naïve, et les sujets qui s'y rattachent, lui sont particulièrement étrangers. Quoi d'étonnant? Les mœurs subissent à cette époque une atteinte si profonde quelaconstitu-

DE SIIAKESPE.VnE A CITATEAUIiRIAXD. 255

tion même de la famille en est ébranlée. Tout entier à leurs plaisirs, à leur ambition, les pères vivent loin de leurs enfants; la vie de boudoir et de salons distrait et corrompt les mères elles-mêmes, et l'enfant disparaît, relégué aux mains subalternes des précepteurs, des gouvernantes, des domestiques, et tel est le malheur des temps, que cet éloignement leur est, somme toute, plus salutaire que nuisible ; il leur permet d'échapper à des spectacles plus corrupteurs que tout le reste.

Quedevientla tragédie? Péniblementd'abord, avantqu'ait grandil'auteur futur de Zaïre, de Mérope et à'Alzire, elle se traîne, sans inspiration et sans vigueur, suivant de loin les traces des maîtres. Servilement imitatrice, elle reproduit des formes auxquelles manquent l'àme, la poésie, la vie. C'est le règne de la formule et le triomphe du procédé. On fait une tragédie aussi méthodiquement et avec plus de facilité qu'on ne résout une équation. L'antiquité, que l'on continue de vanter et que l'on croit suivre fidèlement, ne fut jamais plus mal comprise.

Un poète qui avait donné les plus belles espérances, et les plus précoces, LaGrange-Chancel, l'élève de Racine, lequel n'avait pas dédaigné de lire et de corriger sa première tragédie (Adherbal), donne en 1703 une Alcesle bonne à reléguer à côté de celle de Hardy. Certes, Racine eût refusé de toucher à cette pièce informe et prétentieuse, où l'amour maternel est faiblement exprimé, où les enfants, sans cesse annoncés, sont sans cesse retardés, et, qu'on nous passe le mot, finalement escamotés, où s'étale avec complaisance la passion d'Hercule pour Alceste. Hercule amoureux de cette noble créature, Hercule poussant des soupirs à faire craquer la peau du lion de Némée, voilà de quoi nous étonner. L'étonnement est bien plus grand lorsqu'on lit dans la préface de La Grange que cette pièce étrange jouit d'une certaine faveur, faveur qu'il attribue à quoi? Précisément à cet escamotage des enfants (1).

« Mon premier dessein, dit-il, était d'introduire sur la scène les enfants d'Alceste, comme Euripide l'a pratiqué. Ceux de mes amis à qui je le communiquai, ne furent pas de ce sentiment: ils me représentèrent que la situa-

(I) Chamfort.dans son Dictionnaire dramatique (1778), la juge avec une juste sévérité.

2b6 LIVRE DES ENFANTS ET DES MÈRES.

lion de lamortd'Alceste était si touchante par elle-même, qu'elle n'avait pas besoin de ce secours pour exciter les larmes; que peut-être la vue de ces enfants ferait un effet contraire, et que, souvent, il ne fallait qu'un mauvais plaisant dans le parterrepourfaire manquer un succès presque assuré. Aussi je me contentai de mettre en récit ce que je mettais dans la bouche d'Alceste, lorsqu'elle dit le dernier adieu à ses enfants. Je me trouvai bien d'avoir suivi ce sage conseil. L'auteur d'Inès de Castro n'a pas eu le même scrupule. Sa hardiesse et ma timidité nous ont également réussi. »

Qu'est-ce que cette Inès de Castro dont le parallèle avec Alceste paraît flatter La Grange ? C'est une tragédie de Lamotte, représentée en 1723. Lamotte était un esprit novateur et curieux, qui essaya de faire entrer le théâtre eu des voies nouvelles. Plein d'idées, il lui manquait malheureusement l'art de l'exécution et surtout le don du style. Aussi son audace se dépense-t-elle en préfaces plutôt qu'en œuvres. Le fait reste chez lui inférieur à l'idée. On le voit bien par Inès.

Le sujet était des plus heureux. Alphonse, roi de Portugal, et surnommé le .lusticier à cause de sa sévère justice, a pour fils don Pèdre, héritier présomptif de la couronne. Don Pèdre aime et a secrètement épousé une fille d'honneur de la reine , Inès de Castro, union clandestine qui viole les lois du royaume et la raison d'Etat. Cependant, don Alphonse songe à marier son fils à l'infante de Castille. Refus persistant de don Pèdre. Des soupçons entrent dans l'esprit de son père, Inès est jetée en prison. Don Pèdre veut la délivrer, et pénètre dans le palais à la tête de quelques partisans, il est arrêté et désarmé par la garde du prince. Alphonse le Justicier réunit le grand conseil de l'État, et la sentence de mort est prononcée. Quelques beaux vers signalent la scène oîi le père vient entretenir son fils pour la dernière fois.

Je vais donc voir mon fils pour la dernière fois. N'ai-je par tant de vœux obtenu sa naissance, N'ai-je avec tant de soins élevé son enfance... Que pour avoir à perdre une tête si ctière 1 Et n'était-il, ô ciel, qu'un don de ta colère ?

Réminiscence afïaiblie des plaintes du roi dans la pièce àePsyclié. Cepen-

DE SIIAKIÎSPIÎ.VRK A CIIATEAUBRIAND. 2o7

dant une femme d'un grand cœur, Constance, cette princesse de Caslille refusée, dédaignée par don Pèdre, s'emploie géaéreusement en sa faveur. Elle ménage à sa propre rivale, à l'infortunée Inès de Castro, une entrevue avec le roi. Inès se jette aux pieds du Justicier, avoue son mariage et l'existence des deux enfants qui en sont nés ; à cette révélation tardive, la colère du roi éclate plus violente que jamais ; alors Inès a recours à sa dernière ressource: elle a caché ses enfants derrière une porte, elle les fait entrer soudainement. C'était la « scène à faire », et c'est assurément la scène à lire :

Lnès. Eh bien, Seigneur, suivez vos barbares maximes;

On vous amène encore de nouvelles victimes. Immolez sans remords, et pour nous punir mieux. Ces gages d'un hymen si coupable à vos yeux. Ils ignorent le sang dont le ciel les fit naître ; Par rarrêt de leur mort faites-les reconnaître : Consommez votre ouvrage, et que les mêmes coups Rejoignent les enfants et la femme et l'époux.

Embrassez, mes enfants, ces genoux paternels,

{Au roi.) D'un œil compatissant regardez l'un et l'autre ;

N'y voyez point mon sang, n'y voyez que le vôtre ;

Pourriez-vous refusera leurs pleurs, àleui's cris,

La grâce d'un héros, leur père et votre flls ?

Lorsque la loi trahie exige une victime,

Mon sang est prêt, Seigneur, pour expier mon crime.

Epuisez sur moi seule un sévère courroux.

Le Roi. All.ez chercher mon fils. Qu'il sache qu'aujourd'hui

Son père lui fait grâce et qu'Inès est à lui.

Inès. .Juste ciel ! quel bonheur succède à ma misère?

Mon juge en un instant est devenu mon père. Qui l'eiit jamais pensé qu'à vos genoux, Seigneur, Je mourrais de ma joie et non de ma douleur !

Lii Roi. Ma fille, levez-vous. Ces enfants que j'embrasse

Me font déjà goûter les fruits de votre grâce : Ils me font trop sentir que le sang a des droits Plus forts que le serment, plus puissants que les lois . Jouissez désormais de toute ma tendresse. Aimez toujours ce fils que mon amour vous laisse

LIVBB DE3 ENFANTS.

Mais Inès ne jouira pas de son bonheur. La mère de Constance l'a perfidement empoisonnée. Le poison circule déjà dans ses veines, elle' se trouble, elle tombe. Don Pèdre n'arrive que pour recueillir sa dernière parole :

Aimez nos chers enfants; qu'ils soient dignes.... Je meurs.

Tombeau d'Inès de Castro, dans le monastère d'Aloobaça.

Ce fut un événement que cette apparition de deux enfants sur la scène. La pièce, avant même tout succès d'émotion, eut un succès de curiosité. Tel y courut pour se moquer, qui en sortit en pleurant. C'est ce que La-, motte prend soin de nous apprendre : « Point de nouveauté sans hardiesse. Où en serait l'art, si l'on s'en était toujours tenu à cette imitation servile qui n'ose rien tenter sans exemple ? On ne nous aurait pas même laissé de quoi imiter. Les enfants que j'ai hasardés sur la scène et les circonstances oîi je les fais paraître ont paru une nouveauté sur notre théâtre. Quelques spectateurs ont douté d'abord s'ils devaient rire ou s'attendrir.

mais le doute n'a pas duré, et la nature a bientôt repris ses droits. On a pleuré enfin, et, s'il m'est permis de ne rien perdre de ce qui me fait honneur, quelques-uns ne m'ont critiqué qu'en pleurant. »

Inès fut donc un succès. Fontenelle, alors censeur royal, le constate sous une forme aimable et flatteuse dans son avis pour le permis d'imprimer : « J'ai lu par ordre de Monseigneur le Garde des sceaux Iniis de ■Castro, et j'en ai jugé comme tout le public. »

La pièce n'en donna pas moins lieu à une véritable guerre de plume, dont les échos retentissent dans les feuillets ànMercure de France^ depuis avril 1 723 jusqu'auxpremiers mois del'année suivante : violentes attaques, vives défenses, pamphlets pour et contre. Si Lamotte aimait le bruit, il dut être satisfait. Naturellement, c'est la scène des enfants qui est le point de mire. Parmi ses détracteurs, on ne sera pas surpris de rencontrer LaGrange-Chancel. Dans une Epître à Lamotte, très dure au fond, quoique •amicale d'intention et de langage, surtout très présomptueuse, La Grange ■condamne la présence des enfants sur le théâtre, et invoque deux autorités à l'appui : celle de Racine, puis celle de La Grange-Chancel :

Quoique des deux enfants et de leur gouvernante La scène me paraisse et nouvelle et touchante, Si, mieux instruit que toi des règles de notre art. Mon zèle eût mérité que tu m'en fisses part, Ennemi des acteurs qu'aucun besoin n'amène. De ces trois tout d'un coup j'aurais purgé la scène. Astyanax absent attendrit plus nos cœurs Que si, par sa présence, il mendiait nos pleurs. Le cothurne au touchant veut joindre le terrible; L'enfance avec sa pompe est trop incompatible. Par ses propres appas certain de nous toucher, 11 fuit les ornements que l'on peut retrancher, Et loin de se parer de beautés empruntées. Il abhorre un tableau de pièces rapportées. Si mon exemple, ami, pouvait être d'un prix Digne de t'arrêter sur mes faibles écrits. Je te rappellerais comme Alceste expirante, Remplissant les devoirs et de mère et d'amante. Sans offrir ses enfants aux yeux des spectateurs. Autant que ton Inès leur fil verser des pleurs.

Je pouvais, dans un âge où l'on est peu timide, Affronter ce péril sur les pas d'Euripide ; Mais l'honneur d'imiter les anciens auteurs Etait dû {sic) au plus grand de leurs persécuteurs.

La tragédie de Lamolte passa sous les fourches caudines de lai parodie. Le fameux auteur et acteur Dominique donna aux Italiens une bouffonnerie qui fut imprimée et que Lamotte déclare « fort réjouissante ». Dans cette mascarade, don Alphonse, roi de Portugal, devient Trivelin, ancien bailli de Chaillot, surnommé le Justicier. Sa femme est la Baillive. Don Pèdre, linfant, devient Pierrot tout court, et son Inès se transformeen Agnès non de Castro, mais de Chaillot. Le reste est à l'avenant. L'ambassadeur du roi de Castille est remplacé par Croûton, boulanger de- Gonesse, et sa suite par deux mitrons, etc. Toute l'action tragique est réduite et refondue dans ce moule burlesque, avec un fort assaisonnement de gaîtés au gros sel, parmi lesquelles éclatentçàet là de fines saillies. Ainsi Lamotte avait eu le malheur ou le bonheur (comme on voudra) de refaire un vers duCid :

Vous parlez en soldat, je dois agir en roi.

La chose estrelevée avec malice parPierrot, répondantau bailli, son père :

A quoi bon me citer ce beau vers de Corneille, Dont vous avez cent fois rebattu mon oreille ?

Le bailli, furieux d'apprendre le mariage secret d'Agnès et de Pierrot, condamne l'une à la Salpêtrière (prison de femmes), l'autre à s'embarquer pour le Mississipi : réminiscence de Law et du Système.

Agnès, pour désarmer le bailli, se jette à ses genoux et introduit ses enfants. Ils sont au nombre de quatre, conduits par une grosse nourrice normande, et portent le costume des Enfants-Trouvés. Naturellement, le parodistc se souvient d'une autre parodie, celle des petits chiens dans les- Plaideurs de Racine, et s'en sert assez gaîment :

Venez, famille désolée ;

Venez, pauvres enfants, qu'on veut rendre orphelins,

DE SHAKESPEARE A CHATEAURRIAND. 261

Venez faire parler vos soupirs enfantins. Approchez-vous, mes fils, voilà votre grand-père ; Embrassez ses genoux, apaisez sa colère.

LES ENFANTS, à cjeiioux devant le bailli. Mon papa, mon papa, mon papa, mon papa !

Le bailli est fort embarrassé, lorsque Agnès tire de sa poche un coniratde mariage, dressé en bonne et due forme. Le bailli l'examinant :

Ah ! je ne dis plus rien, et cet acte authentique. Imposera du moins silence à la critique.

[Regardant les enfants.)

Qu'ils sont jolis, gentils ! j'en suis tout réjoui. Ils ressemblent au père : on dirait que c'est lui.

Comme dans Inès, Agnès se trouve mal, et Pierrot lui prodigue les tendres dicours ; alors Arlequin :

Tirons tous nos mouchoirs, voilà la belle scène.

Et tous les acteurs arborent d'immenses mouchoirs dans lesquels ils se mouchent bruyamment. Quant à Pierrot, voyant qu'Agnès est sourde à sa plainte, il lui administre une cuillerée d'eau de la reine de Hongrie (comme qui dirait de l'eau de mélisse des Carmes), et ce remède la fait revenir.

Cette farce eut le même succès que la tragédie. Le censeur royal chargé de la lire eut le talent de flatter également les deux auteurs : «J'ai jugé, comme tout le public, que les tragédies les plus intéressantes peuvent fournir la matière d'une agréable parodie. » (Signé) Danghet.

D'ordinaire, quand une pièce dramatique, fondée sur une situatino neuve ou réputée telle, remporte un bruyant succès, elle suscite de nombreuses imitations. On ne voit pas qu'il en ait été de même pour 1ms de Castro. Peut-être cependant faut-il lui attribuer l'inspiration d'une tragédie de M. de Chambrun, imitée d'Euripide, sous ce titre les Troymnes (1). C'est l'éternel sujet d'Astyanax disputé par sa mère

(I) La pièce ne fut jouée qu'en 175i, mais nous savons qu'elle fut composée beaucoup plus tôt. Bile est très favorablement traitée par Chamfort, Dictionnaire dramatique.

aux recherches des Grecs et caché dans le tombeau d'Hector. La pièce est faiblement écrite , mais le pathétique du sujet est profondément senli par l'auteur. Son Astyanax, toujours présent , arrache toujours de nouvelles larmes. Chambrun enchérit sur Euripide plutôt qu'il ne l'affaiblit. Un faux Astyanax figure même au dénouement et meurt au lieu du vrai : tradition déjà mentionnée par Racine. Malheureusement pour l'auteur qui fut membre de l'Académie française , il n'y a d'œuvre durable que celle que le style fait vivre , et , pour ce motif, cette œuvre était condamnée à une courte carrière.

La parodie s'en empara au même titre que dlnès, mais avec moins de talent. Le fameux Vadé fut le poète de cette bouffonnerie nouvelle. La scène est à Troyes en Champagne, d'où le titre : Les Troyennes de Champagne. L'action se passe du temps d'Attila ; Attila est en marche vers ces plaines catalauniques où son armée doit tomber sous la francisque des Francs de Mérovée. Quelques officiers de son camp , en quartier à Troyes, envahissent une maison et y répandent la terreur. Des femmes, réfugiées dans une cave, font entendre des lamentations désespérées, et l'une d'elles a l'idée de cacher son petit enfant dans l'intérieur d'une tonne vide.

Voilà ce que fait Vadé du tombeau d'Hector, voilà ce qu'il fait d'Androraaque et d'Astyanax. Ces ivrognes du camp d'Attila prétendent bien ne pas quitter Troyes sans goûter à ce vin du Champagne dont la réputation est venue jusqu'à eux. (D'autres barbares ont plus récemment signalé leur soif par d'égales prouesses : c'est dans la tradition.) L'un d'eux (c'est des Huns que je parle) se dirige, sabre au poing, vers la précieuse futaille, pour en faire sauter la bonde. La mère se jette audevant du coup et fait un rempart de son corps au petit Champenois invisible. L'ivrogne redouble , et la ruse maternelle est découverte. Heureusement tout finit par des flonflons.

Si je m'arrête à ces folies de la poésie en délire, c'est qu'elles correspondent à un état de l'opinion, elles caractérisent une manifestation du goût public à une époque, et c'est, comme l'on voit, la manifestation la moins favorable à la poésie enfantine.

Et Voltaire, quelle est sa part daas tout ceci ? Moindre que celle qui revenait de droit à son génie. De nature, d'humeur, d'habitudes, Voltaire est peu familier avec l'enfance. Il n'est pas d'avance attiré, gagné par elle.

0E SAS^g

D'aprèi la peinture originale conservée dans le cabinet de M. Alfred de Vigny.

Qu'y a-t-il de commun entre la naïveté et la malice, la simplicité et la finesse? La fièvre littéraire, la vie mondaine l'en détoui^nent également. Poète tragique, il n'osera même pas ce que l'auteur d'In'cs a osé. Sa prompte imagination et son mobile esprit lui représentent trop-vivement

les révoltes et les railleries du parterre à chaque essai pour sortir des sentiers battus. Passionné pour la gloire dramatique et pour le bruit flatteur des applaudissements, il n'ose risquer de peur de perdre, il ne s'impose pas au public, il le suit plus qu'il ne le guide.

Jeune, il a connu Shakespeare, il a goûté dans sa langue originale ce mâle et fier génie, il a senti la profondeur d'émotion et de vérité dramatiques de ce théâtre si différent du nôtre, il a conçu le hardi projet d'en transporter le meilleur sur notre scène. C'était une révolution à faire. Or ce grand destructeur est, en littérature, aussi bien qu'en politique, le moins révolutionnaire des hommes. Revenu à Paris, sa hardiesse s'est évaaouie; il retombe sous le joug de l'imitation classique, et donne Zairc. Othello est devenu Orosmane, c'est-à-dire unTurc galant et policé, de la famille de Bajazet. Il est vrai que Voltaire a créé Lusignan, comme il créera Mérope-: deux belles figures éclairées par les rayons de l'amour paternel et maternel. Je n'ai garde de les oublier, elles font la plus pure gloire poétique de Voltaire. Mais Lusignan et Mérope sont de l'ordre des créations admises, ils font partie de la famille classique, ils ont des ancêtres dans notre théâtre, ils sont appuyés par une longue tradition : nul risque à courir avec eux.

Voltaire est plus à l'aise dans le poème épique. D'abord le genre lui-même laisse plus de latitude au poète. Les lois en sont moins tyranniques ; et puis le lecteur est plus patient et de meilleure composition que le spectateur. Un mot ne suffit pas à faire tomber un livre ; on le juge sur l'ensemble des beautés et des défauts.

Voltaire, écrivant sa Henriade, a besoin d'épisodes pour varier l'intérêt et animer le récit. L'enfance lui en présente quelques-uns, et il se gardera bien de les dédaigner.

Quelle belle matière à traiter dans un poème que l'enfance d'Henri IV! Deux grandes figures dominent le tableau : Antoine de Bourbon et Jeanne d'Albret, l'un attaché à son petit-fils comme s'il eût déchiffré dans l'avenir ses grandes destinées , le voulant énergique et vigoureux pour les luttes futures ; — l'autre , femme d'un cœur si vaillant, d'un esprit si viril, lui donnant de bonne heure Plutarque pour maître,

•et le voulant instruit et généreux, pour faire honneur à son nom et à sa race. Et puis toute cette existence première au château de Coarraze, «ur les vertes pentes des Pyrénées ; ces libres courses dans la campagne, ces jeux et ces luttes avec les petits montagnards béarnais, cette familiarité de mœurs et de relations, si différente de l'étiquette des cours, si excellente pour former, dans le môme sujet, un prince et un homme. Voilà des traits qu'un poète moderne ne manquerait pas d'introduire dans sa peinture. Voltaire ne remonte pas si haut , ou, pour mieux dire , ne s'abaisse pas autant. Il se contente de la première jeunesse d'Henri, de ses premières armes sous l'œil de Condé et de Coligny ; ce thème lui fournit quelques beaux vers :

Condé qui vit en moi le seul fils de son frère, M'adopta, me servit et de maître et de père. Son camp fut mon berceau ; là, parmi les guerriers. Nourri dans la fatigue, à l'ombre des lauriers. De la cour avec lui dédaignant l'indolence,

Ses combats ont été les jeux de mon enfance

Le ciel qui de mes ans protégeait la faiblesse.

Toujours àdes béros confia ma jeunesse.

Coligny, de Condé le digne successeur.

De moi, de mon parti devint le défenseur....

Je croissais sous ses yeux, et mon jeune courage

Fit longtemps de la guerre un rude apprentissage.

Il m'instruisait d'exemple au grand art des héros.

L'enfance fournit aussi son épisode aux horreurs de la Saint-Barthélémy. Après avoir montré » les enfants au berceau sur la pierre écrasés », le poète raconte de quelle manière le petit Caumont de la Force, et son frère, couchés dans le même lit que leur père, furent préservés, comme par miracle, du poignard des assassins :

De Caumont, jeune enfant, l'étonnante aventure,

Irade bouche en bouche à la race future.

Son vieux père, accablé sous le fardeau des ans.

Se livrait au sommeil entre ses deux enfants ;

Un seul lit enfermait et le fils et le père.

Les meurtriers ardents, qu'aveuglait la colère,

Sur eux à coups pressés enfoncent le poignard. Sur ce lit malheureux la mort vole au hasard. L'Eternel en ses mains tient seul nos destinées ; 11 sait, quand il lui plaît, veiller sur nos années, Tandis qu'à ses fureurs l'homicide est trompé. D'aucun coup, d'aucun trait Caumont ne fut frappé, Un invisible bras, armé pour sa défense. Aux mains des meurtriers dérobait son enfance ; Son père, à ses côtés, sous mille coups mourant. Le couvrait tout entier de son corps expirant ; Et du peuple et du roi trompant la barbarie. Une seconde fois il lui donna la vie.

On connaîl l'épisode de la Henriade directement imité de VEnéide : Henri IV, conduit par saint Louis, voit dans le ciel la postérité des rois et des héros qui doivent, après lui, illustrer la France. Arrivé à l'enfant eliétif qui sera Louis XV, le poète trouve quelques accents émus, où se mêlent avec art des réminiscences d'Alhalie :

Un faible rejeton sort d'entre les ruines De cet arbre fécond coupé dans ses racines. Les enfants de Louis descendus au tombeau Ont laissé dans la France un monarque au berceau. De l'Etat ébranlé douce et frêle espérance. 0 toi, prudent Fleury, veille sur son enfance, Conduis ses premiers pas, cultive sous tes yeux Du plus pur de mon sangle dépôt précieux.

Je ne sais si Voltaire était, en ce temps, ni s'il fut dans aucun temps, très assidu dans la chapelle du château. S'il y fùtenlré, pendant le Carême de 1718, à l'heure du sermon, il eût entendu Massillon traiter le même sujet avec une grâce aussi poétique et une profondeur d'accent plus pénétrante.

Le dernier épisode à citer par nous est tiré du siège de Paris. La famine devint telle dans la grande ville qu'on vit une mère égorger son petit enfant et se tuer de désespoir sur son cadavre. Le morceau est célèbre. Pas de recueil où il ne figure entre le Songe d'Athalie et la .Jeune Captive. Jadis, on l'apprenait par cœur au même titre : on est revenu de cette admiration excessive. L'acte de cette mère commis dans un accès de folie furieuse de-

DE SHAKESPEARE A CIIATEAUfSRIAND. 267

mande à être brièvement conté. Le récit de Voltaire est trop long ; il y entre trop de calcul et de mise en scène. L'art, en ces rencontres, est de ne pas se laisser voir. Il faut mettre le lecteur face à face avec la nature et le laisser à ses impressions. La douleur de cette mère est théâtrale et prolixe : un muet désespoir causerait plus d'horreur. Enfin le style tléchit en plus d'un endroit. Maint vers ou fin de vers accuse l'absence d'inspiration et remplace un sentiment par une banalité, une expression pathétique par une cheville.

Assurément le tableau est composé selon les règles d'une rhétorique savante : figui-es, mouvements, tours d'expressions y sont d'une impeccable correction. D'oîi vient donc que ces vers sont plus sonores que touchants? qu'ils traversent notre mémoire sans se graver dans notre cœur? qu'aucun ne donne ce frisson que font courir en nous certains vers de Corneille ou de Shakespeare? C'est qu'au fond le poète n'est pas ému. L'horreur de son sujet lui échappe aussi bien qu'à nous, et tout son talent s'épuise à peindre de couleurs factices une scène sans réalit-é. Ouvrez le poème du Dante, et cherchez au chant XXXIIl de l'iJrt/er l'épisode fameux d'Ugolin : c'est d'une bien autre couleur que le poète du xiii" siècle colore son récit. Il croit à cette horreur, il en est possédé, il nous en pénètre.

Ugolin est enfermé avec ses enfants dans la Tour de la Faim, à Pise.Ils y mourront sans nourriture. D'abord Ugolin est tourmenté par un rêve horrible, espèce de prologue sinistre du supplice final ; il y voit son ennemi mener une chasse infernale contre un loup et ses louveteaux (c'est lui-même, avec ses fils) : les chiennes de chasse sont « maigres, dressées, dévorantes. » Les chasseurs, ce sont tous les ennemis d'Ugolin. Le loup et les louveteaux sontbientôt épuisés, et les dents aiguës des chiens pénètrent dans leurs chairs. C'est alors qu'il se réveille, et l'épouvante du rêve n'est rien à côté de celle de la réalité : il entend ses enfants « pleurer en dormant et demander du pain. » Ici, prenons le récit même mis par le poète dans la bouche d'Ugolin.

« Déjà ils étaient réveillés, et l'heure approchait où l'on nous apportait notre pain, et chacun de nous tremblait de son rêve, quand j'entendis clouer sur moi la porte de l'horrible tour : alors je regardai fixement mes

enfants sans prononcer un mot. Je ne pleurai pas, mon cœur était devenu de pierre. Ils pleuraient, eux, et mon petit Anselme me dit : » Tu me regardes ainsi, père? qu'as-tu? »

'( Cependant je ne pleurai pas, je ne répondis pas, tout ce jour ni la nuit suivante, jusqu'à ce que le soleil se levât de nouveau sur le monde. Comme si un faiJjltVrayon sn fût glissé dans la nui' douloureuse, et que j'eusse re-

Ugolin et ses enfants, par Flaxman.

connu mon propre aspect sur leurs quatre visages, je me mordis les deux mains de douleur, et mes enfants, croyant que c'était de faim, se levèrent tout à coup en disant : « 0 père, il nous sera moins douloureux si tu manges de nous : tu nous as vêtus de ces misérables chairs, tu peux nous en dépouiller. »

« Alors je m'apaisai, pour ne pas les contrister davantage ; tout ce jour et l'autre qui suivit, nous restâmes tous muets. Ah! terre, dure terre, pourquoi ne t'ouvris-tu pas? .

« Lorsque nous atteignîmes le quatrième jour, Gaddo se jeta étendu à

mes pieds, en disant : « Tu ne m'aides pas, mon père! » Lu il mourut et comme tu me vois, je les vis tomber tous les trois, un à un, entre le cinquième et le sixième jour, et je me mis, déjà aveugle, à les chercher à tâtons l'un après l'autre, et je les appelai pendant trois jours, alors qu'ils étaient déjà morts... Puis la faim l'emporta sur la douleur (1). »

Ce qu'il n'a su rendre qu'imparfaitement dans sa poésie, Voltaire le rencontre sans le chercher dans sa prose. Le joli conte que Jeannot et Colin, et les jolis portraits d'enfants!...

Tous deux sont nés à Issoire, en Auvergne, « ville fameuse dans tout Tunivers par son collège et par ses chaudrons. » « Ils étaient fort jolis pour des Auvergnats », ajoute le conteur, qui, en vrai Parisien, ne connaît de l'Auvergne que ses porteurs d'eau et ses charbonniers. — « Jeannot était le fils d'un marchand de mulets très renommé ; Colin devait le jour à un bon cultivateur aes environs qui cultivait la terre avec quatre mulets et qui, après avoir payé la taille, le taillon, les aides et gabelles, le sou par livre, la capitation et les vingtièmes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout de l'année. »

Jeannot et Colin font connaissance au collège, et se prennent d'une vive amitié l'un pour l'autre. Un incident y met fin : Jeannot le père est allé à Paris, et a fait dans les entreprises une prompte fortune. Il mande sa femme et son fils à Paris, car le voilà, par son argent, sur le pied d'un homme de qualité. La nouvelle en vient à Jeannot sous forme d'un habit de velours à trois couleurs avec une veste de fort bon goût, le tout accompagné d'une lettre à Monsieur Monsieur de la Jeanxotière. Voilà la tète qui tourne à Jeannot, et tandis que le bon et naïf Colin admire le luxe de son ami, sans être jaloux, « Jeannot prend un air de supériorité » qui l'afSige. Il dédaigne l'étude, ne fait plus que se regarder au miroir, et méprise tout le monde. Bientôt nouvelle lettre, chaise de poste, laquais en grande livrée, et clic clac ! le jeune Monsieur de la Jeannotière roule sur la route de Paris. « Jeannot monta en chaise entendant la main à Colin

(Ij Dante, Divine Comédie, l'Enfer, chant XXXIII, traduction de Fiorentino.

avec un sourire de prolecliou assez noble. Colin sentit son néant et pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire, à Paris. »

Une lettre fort tendre de Colin le rejoignit bientôt : il n'y fit point de réponse. « Colin en fut malade de douleur. » Pauvre Colin!

Cependant le jeune marquis de la Jeannotière (le marquisat lui est venu avec l'argent) est remis aux mains d'un gouverneur. Ne faut-il pas avec l'habit qu'il prenne les manières et les talents d'un bomme de qualité? Ici commence, dans le conte de Voltaire, une satire des éducations à la mode, dans un certain coin du monde du xviii'' siècle : satire étincelante de verve, et dont il ne faut rien perdre.

« Le père et la mère donnèrent d'abord un gouverneur au jeune mar- « quis : ce gouverneur, qui était un homme du bel air, et qui ne savait « rien, ne put rien enseigner à son pupille. IMonsieur voulait que son « fils apprît le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un « auteur qui était célèbre alors par des ouvrages agréables. Il fut prié à « diner. Le maître de la maison commença par lui dire : « Monsieur, « comme vous savez le latin, et que vous êtes un bomme de la cour... « — Moi ! Monsieur, du latin ! je n'en sais pas un mot, répondit le bel « esprit, et bien m'en a pris : il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa « langue quand on ne partage pas son application entre elle et les langues « étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit plus agréable que \< les hommes; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce ; elles « n'ont sur nous cette supériorité que parce qu'elles ne savent pas le « latin. »

« — Eh bien! n'avais-je pas raison? dit Madame. Je veux que mon fils soit un homme d'esprit, qu'il l'éussisse dans le monde ; et vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s'il vous plaît, la comédie et l'opéra en latin? plaide-t-on en latin, quand ou a un procès ? » ^Ionsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace et Virgile. « Mais qu'apprendra-t-il donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie? — A quoi cela lui servira-t-il? répondit le gouverneur. Quand M. le marquis

DE SHACESPEAItE A CHATEACBRLAXD. 2î |

irai dans &€■> terres, ^cs- j--:-5-;ijui-:-îi? i=c sii^r-c^Lii-ii» pûi,? hk-^ cùc-iiuits .' irs ne rég^reront cerlainement pas. On n'a ptas besoin d'un quart de cercle pour Toyager, et on Ta très eonunodément de Paris en Auvergne, sans gu''il soit besoin de saToir sous quelle latitude on se trouve.

« — Vons ayez raison, répliqua le père ; maisj'ai entendu parler d'une belle science, qu'on appelle, je crois, l'aslronmmïe. — Quelle pitié! repartit le g^uremeur ; se conduil-on par les asires dans ce monde ? et faudra4-il que M. le marquis se tue à calculer une éclipse, quand il la trouTe à point nommé dans Falmanach. qui lui enseigne de plus les fêtes mobiles, l'âge de la lune et celui de toutes les princesses de l'Europe ? •"

Madame fut entièrement de l'avis du gouverneur. Le pelïl marquis êlaii au comble de la joie. Le père était très indécis. « Ûue faudra-t-il donc apprendre à mon fils ? disait-il. — A être aimable, répondit l'ami que l'on consultait ; et, s'il sait les moyens de plaire, il saura tout : c'est un art qu'il apprendra chez madara^? ■*::» mèrv'. sans que ni l'un ni l'autre se donnent la moindre peine.

Madame, à ce discours, embrassale gracieux ignorant, et lui dit : « On voit bien. Monsieur, que vous êtes l'homme du monde le plus savant • mon fils vous devra toute son éducation ; je m'imagine pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sût un peu d'histoire. — Hélas ! Madame, à quoi cela est-il bon? répondit-il. D n'y a certainement d'agréable et d'utile que l'histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits, ne sont que des fables convenues ; et, pour les modernes, c'est un chaos qu'on ne peut débrouiller. Ou'importe à monsieur votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France, et que son successeur ait été bègue?

f< — Rien n'est mieux dit ! s'écria le gonvemeur : on étouffe l'esprit des enfants sous un amas de connaissances inutiles ; mais de toutes les sciences la plus absurde, à mon avis, et celle qui est la plus capable d'étonfier toute espèce de génie, c'est la géométrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces, des lignes et des points qui n'existent pas dans la nature. On fait passer en esprit cent nulle lignes courbes entre un cercle et une ligne droite qui le touche, quoique, dans la réalité, on n'y puisse pas

faire passer un fétu. La géométrie, eu vérité, n'est qu'une mauvaiseplaisanterie. »

Monsieur et Madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur voulait dire ; mais ils furent entièrement de son avis.

« Un seigneur comme M. le marquis, continua-t-il, ne doit pas se dessécher le cerveau dans ces vaines études. Si un jour il a besoin d'un géomètre sublime pour lever le plan de ses terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut débrouiller l'antiquité de sa noblesse, qui remonte aux temps les plus reculés, il enverra chercher un bénédictin. Il en est de même de tous les arts. Unjeune seigneur heureusement né n'est nipeintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa magnificence : il vaut sans doute mieux les protéger que de les exercer. Il suffit que M. le marquis ait du goût; c'est aux artistes à travailler pour lui ; et c'est en quoi on a très grande raison de dire que les gens de qualité (j'entends ceux qui sont très riches) savent tout sans avoir rien appris, parce qu'en effet ils savent, à la longue, juger de toutes les choses qu'ils commandent et qu'ils ^payent. »

L'aimable ignorant prit alors la parole et dit : << Vous avez très bien remarqué. Madame, que la grande fin de l'homme est de réussir dans la société. De bonne foi, est-ce par les sciences qu'on obtient ce succès ? s'eston jamais avisé, dans la bonne compagnie, déparier de géométrie? demande-t-on jamais à un honnête homme quel astre se lève aujourd'hui avec le soleil? s'informe-t-on, à souper, si Clodion le Chevelu passa le Rhin? — Non, sans doute ! s'écria la marquise de la Jeannotière, et M. mon fils ne doit point éteindre son génie par l'étude de tous ces fatras ; mais, enfin, que lui apprendra-t-on ? car il est bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme dit M. mon mari. Je me souviens d'avoir ouï dire à un abbé que la plus agréable des sciences était une chose dont j'ai oublié le nom... mais qui commence par un B. — Par un D, Madame ? ne serait-ce point la botanique ? — Non, ce n'était point de botanique qu'il me parlait; elle commençait, vous dis-je, par un &, et finissait par on. — Ah ! j'entends. Madame, c'est le blason. C'est, à la vérité, une science très profonde; mais elle n'est plus à la mode depuis qu'on a perdu l'habitude

DE SHAKESPEARE A CIIATEAIIîniAXn. 273

de faire peindre ses armes aux portières de son carrosse : c'était la chose du monde la plus utile dans un Etat bien policé. D'ailleurs, cette étude sérail infinie : il n'y a point, aujourd'hui, de barbier qui n'uit ses armoiries ; et vous savez que tout ce qui devient commun est peu fêlé. » Enfin, après avoir examiné le fort et le faible des sciences, il fut décidé que M. le marquis apprendrait à danser.

Quand le jeune marquis eul reçu cette belle éducation et fut en âge d'en profiter, monsieur son père fit des sottises, compromit ses afiaires, et finalement fut ruiné de fond en comble. Des créanciers durs et pressés d'argent le firent appréhender au corps et jeter en prison. Voilà le petit de laJeannotière redevenu Jeannot tout court. Il demande secours àses amis de plaisir, et de hasard, mais ceux-ci lui tournent le dos. C'est alors que Colin, perdu de vue depuis Issoire, revient en scène, toujours bon, toujours tendre, toujours secourable.

« Comme il était plongé dans l'accablement du désespoir, il vit avancer une chaiseroulante, à l'antique, espèce de tombereau couvert, accompagné de rideaux de cuir, suivi de quatre charrettes énormes toutes chargées. Il y avait dans la chaise un jeune homme grossièrement vêtu : c'était un visage rond et frais, qui respirait la douceur et la gaieté. Sa petite femme, brune, et assez grossièrement agréable, était cahotée à côté de lui. La voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maître : le voyageur eut tout le temps de contempler le marquis, immobile, abîmé dans sa douleur. «Eh! mon Dieu ! s'écria-t-il, je crois que c'est là .Jeannot ! » A ce nom, le marquis lève les yeux, la voilure s'arrête. » C'est Jeannot lui-même ! c'est Jeannot ! » Le petit homme rebondi ne fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot reconnut Colin ; la honte et les pleurs couvrirent son visage. « ïu m'as abandonné, dit Colin ; mais, tu as beau être grand seigneur, je t'aimerai toujours. » Jeannot, confus et attendri, lui conta, en sanglotant, une partie de son histoire. '( Viens dans l'hôtellerie où je loge me conter le reste, lui dit Colin ; embrasse ma petite femme, et allons dîner ensemble. »

Ils vont tous trois à pied, suivis du bagage. « Qu'est-ce donc que tout cet attirail? vous appartient-il?— Oui, tout est à moi et àmatemme. Nous

LIVEE DKS ENFiVNTS. 18

arrivons du pays. Je suis à la tête d'une bonne manufacture de fer étamé et de cuir. J'ai épousé la fille d'un riche négociant en ustensiles nécessaires aux grands et aux petits. Nous travaillons beaucoup. Dieu nous bénit. Nous n'avons point changé d'état. Nous sommes heureux. Nous aiderons notre ami Jeannot. Nesois plus marquis : toutes les grandeurs de ce monde ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays; je t'apprendrai le métier : il n'est pas difficile; je te mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre oîi nous sommes nés. »

Jeannot, éperdu, se sentait partagé entre la douleur et la joie, la tendresse et la honte ; et il se disait tout bas : «; Tous mes amis du bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai méprisé, vient seul à mon secours. Quelle instruction!... « La bonté d'âme de Colin développa dans le cœur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde n'avait pas encore étouffé. [1 sentit qu'il ne pouvait abandonner son père et sa mère. « Nous aurons soin de ta mère, dit Colin ; et, quant à ton bonhomme de père, qui est en prison... j'entends un peu les affaires... Ses créanciers, voyant qu'il n'a plus rien, s'accommoderont pour peu de chose... Je me charge de tout. » Colin fit tant, qu'il tira le père de prison. Jeannot retourna dans sa patrie avec ses parents, qui reprirent leur première profession. Il épousa une sœur de. Colin, laquelle, étant de même humeur que le frère, le rendit très heureux. Et Jeannot le père, et Jeannotte la mère, et Jeannot le fils virent que le bonheur n'est pas dans la vanité. »

j.-j. ROUSSEAU : hEmile ; souvenirs d'enfance, naissance d'une poésie NOUVELLE — rernardin DE SAINT-PIERRE : Paiil et Virginie — la comédie des Précepteurs ou HEmile au théâtre.

A bien considérer les choses, la poésie au xviii" siècle est bien moins dans le camp des versificateurs que du côté des écrivains en prose. Rousseau est le père d'une poésie simple, vraie, et bien autrement profonde et

ipénélrante que loutes les tirades de la Ilenriade et même de Zaïre. lious- ■seaii, — en cela semblable à La Fontaine, — est le premier de son siècle qui ait dégagé du fond obscur de la vie la plus humble ce qu'elle contient

re de Le Barhicr l'a'mé.

Rousseau au bois de Boulogne,

(le charme et d'intérêt, qui ait coloré par l'imagination des scènes jusqu'alors ignorées, dédaignées des poètes. La poésie de Voltaire est extérieure à la vie. Elle est le produit d'une imagination brillante, mais sans racines dans l'âme. La poésie de Rousseau, fuite d'imagination et de sensi-

bilité, raiiièue nos regards en nous-mêmes et sur nous-mêmes. 11 nous ])arle de nous, il est le père de cette littérature intime et personnelle d'où est sortie, comme un fleuve de sa source, toute la poésie du xix" siècle.

Par cela même, Rousseau est bien plus familier que Voltaire avec l'enfance. 11 l'a aimée, il l'a observée avant de la peindre. Dans les promenades, à la campagne, parmi les fêtes rustiques, il s'entoure volontiers d'enfants, et paye le plaisir qu'il leur doit de caresses et de friandises. 11 a samanière àlui de les traiter et de s'en faire bien venir. Son jEîîiîVe n'est pas une simple dissertation de philosophe ou de rhéteur: on y sent en maint endroit, dans les deux premiers livres surtout, le sentiment et l'amour du sujet. Etrange et humiliante contradiction! Le même homme qui foule aux pieds, dans sa vie privée, tous les devoirs de père, qui se déchargera du soin de ses propres enfants sur la charité publique, ce même homme écrira sur l'amour des enfants des pages éloquentes. Dès la première page de VEinilc, il en appelle aux mères et place sous leurs auspices l'œuvre de l'éducation. Il éprouve une pitié profonde pour le petit être, assailli par la souffrance, dès la première heure. Il emprunte à un ancien la peinture éloquente de cette misère. « A peine l'enfant est-il sorti du sein de la mère, et à peine jouit-il de la liberté de mouvoir et d'étendre ses membres, qu'on lui donne des liens. On l'emmaillotte, on le couche la tête fixée, les jambes allongées, les bras pendants à côté du corps ; il est entouré de linges et de bandages de toute sorte qui ne lui permettent pas de clianger de situation. » Rousseau s'élève contre cette contrainte. Le premier service qu'il rend à l'enfant, c'est de lui restituer la liberté de son corps, en attendant celle de l'esprit. Le second service, c'est de revendiquer pour tuile lait maternel. Dès le moyen âge (nous l'observions à propos des romans de chevalerie), les mères de notre payi^ s'étaient atVrancliies du devoir d'allaiter leurs enfants. Au xviii'^ siècle, la vie factice des salons, les plaisirs mondains ne laissaient plus guère aux femmes le temps d'être mères. Rousseau les rappelle à ce grand devoir. D'autres l'avaient dit avant lui ; mais, comme l'écrit Ruffon, seul Rousseau a su commander et se faire obéir

Il intéresse le père de famille ù la société de ses enfants. « Le tracas des-

DE SHAKESPEARE A CHATEAU lîlUAND.

enfants qn'on croit iinporUin devient agréable ; il rend le père et la mère plus nécessaires, plus chers l'un à l'autre... Aimez l'enfance, favorisez ses jeux, ses plaisirs, son aimable instinct. Qui de vous n"a pas regretté

Oi i ui (U II llulliai lu

Rousseau herborisant.

parfois cet âge où le rire est toujours sur les lèvres, et où l'âme est toujours en paix ! »

Sa faculté d'observation est remarquable et concourt à expliquer son

talent de peintre. Quel joli portrait du petit chat et du petit enfant, dans les lignes suivantes! a Voyez un chat entrer pour la première fois dans une chambre : il visite, il regarde, il flaire, il ne reste pas un moment en repos, il ne se fie à rien qu'après avoir tout examiné, tout connu. Ainsi fait un enfant commençant à marcher, et entrant, pour ainsi dire, dans l'espace du monde. Toute la différence est qu'à la vue, commune à l'enfant et au chat, le premier joint, pour observer, les mains que lui donne la nature, et l'autre l'odorat subtil dont elle l'a doué. Cette disposition, bien ou mal cultivée, est ce qui rend leo enfants adroits ou lourds, pesants ou dispos, étourdis ou prudents. ; Ailleurs c'est la scène de la petite fille, habillant, déshabillant, ornant de cent façons sa poupée, passant la journée autour d'elle.

Toute cette partie de V Emile consacrée à l'éducation physique est, comme idées, en avance sur son temps ; comme art, plein de charme et d'agrément. On n'y est pas heurté, comme dans les livres suivants, par des utopies, dessophismes,des erreurs d'idée et de sentiment, dont quelquesunes sont grosses de conséquences.

Rousseau, dans son livre, tire volontiers ses exemples de lui-même, (l'est qu'en effet il avait gardé très vif le souvenir de ses premières années. « En vieillissant, écrit-il, je redeviens enfant, et je me rappelle plus volontiers ce que j'ai fait à dix ans qu'à trente. » De là, quand il écrit l'histoire de sa vie agitée et tourmentée, l'importance qu'il donne à ses souvenirsd'enfant. Et pourtant quelle humble existence que la sienne ! Mais le sentiment vient tout animer, l'imagination vient tout embellir. Ces menues scènes qui sont comme des grains de sable dans le creux de la main, ellesnous racontent notre histoire, elles nous remettent sous les yeux ce que nous avons été, et c'est ce qui nous les rend intéressantes.

La première éducation de Rousseau fut toute de sentiment. Sa naissance ayant coûté la vie à sa mère, le père de Jean-.Jacques fut son premier maître, elle souvenir de celle qui était morte mettait entre eux une tendresse extrême. « Quand il me disait : « Jean-Jacques, parlons de ta mère, je lui disais: Eh bien! mon père, nous allons donc pleurer.^ » Et ce mot seul lui tirait des larmes. » — Ses premiers livres furent des-

romans. Choix élrange et qui décèle cliez ce père peu de jugement et d'expérience. « Ma mère avait laissé des romans; nous nous mîmes à les lire après souper, mon père et moi. Il n'était question d'abord que de m'exercer à la lecture par des livres amusants; mais bientôt l'intérêt devint si vif, que nous lisions tour à tour sans relâche, et passions les nuits à cette occupation. Nous ne pouvions jamais quitter qu'à la fin du volume. Quelquefois mon père, entendant le matin les hirondelles, disait tout honteux: « Allons nous coucher, je suis plus enfant que toi. » — 11 avait quelque raison d'être honteux, l'imprudent éducateur ! c'était bâtir sur des chimères. Toute la vie de Rousseau s'est ressentie de cette erreur. Heureusement qu'il conduisit son fils à une autre source ; Le Discours de Bossuet sur l'histoire universelle, quelques tomes de Molière, La Bruyère, les Métamorphoses d'Owide, les Mondes et les Dialogues de Fontanelle, enfin les Vies des hommes illustres de Plutarque, remplacèrent les romans. Plutarque fit une impression profonde sur l'enfant. « Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes, né moi-même citoyen d'une république et fils d'un père dont l'amour de la patrie était la plus forte passion, je m'en enflammais à son exemple ; je me croyais Grec ou Romain ; je devenais le personnage dont je lisais la vie : le récit des faits de constance et d'intrépidité qui m'avaient frappé me rendait les yeux étincelants et la voix forte. Un jour que je racontais à table l'aventure de Scsevola, on fut effrayé de me voir avancer et soutenir ma main sur un réchaud pour représenter son action. »

Son père ayant été contraint de quitter Genève, Jean-Jacques est mis en pension chez le pasteur Lambercier, dans le village de Bossey. Là se révèle à lui le charme de la nature ; nouvelle passion dans ce cœur facile à émouvoir , et passion qui ne le quittera plus : « La campagne était pour moi si nouvelle, que je ne pouvais me lasser d'en jouir. Je pris pour elle un goût si vif qu'il n'a jamais pu s'éteindre. Le premier des jours heureux que j'y ai passés, m'a fait regretter son séjour et ses plaisirs dans tous les âges jusqu'à celui qui m'y a ramené. >' Bénissons cette révélation précoce : la France lui doit beaucoup. L'amour de la nature est passée de l'âme de Jean-Jacques dans notre âme à tous ;

c'est le fonds commun de notre poésie, de nos arts, de notre éducation.

Rousseau avait gardé un vif souvenir de ces dernières années d'enfance chez le ministre Lambercier et sa sœur. Il en parle avec complaisance et bonheur : « Les moindres faits de ce temps me plaisent par cela seul qu'ils sont de ce temps. Ils me rappellent toutes les circonstances des lieux, des personnes, des heures. Je vois la servante ou le valet agissant dans la chambre, une hirondelle entrant par la fenêtre, une mouche se poser sur ma main tandis que je récitais ma leçon ; je vois tout l'arrangement de la chambre où nous étions; le cabinet de M. Lambercier à main droite, une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui , d'un jardin fort élevé dans lequel la maison s'enfonçait sur le derrière, venaient ombrager la fenêtre et passaieûl quelquefois jusqu'en dedans. ï> — Notez cette hirondelle, notez ce framboisier, ce sont les premiers traits d'un art et d'une poétique nouvelle, dont la paternité, dans notre langue, ne peut être contestée à Jean-Jacques.

Nous ne suivrons pas Rousseau dans l'abondance de ses souvenirs : qui n'a lu la mémorable histoire des noyers de la terrasse abreuvés d'eau aux dépens du jardin de M. Lambercier , par le moyen d'un canal clandestin construit sous terre par Jean-Jacques et son cousin Bernard? Qui n'a palpité d'émotion à l'essai du canal , de terreur à la découverte du mystère et à la ruine de l'ouvrage ? Ce sont les drames enfantins que Rousseau eut le premier l'idée de produire au jour et qu'il raconte dans une langue inimitable (1).

Rousseau fit un disciple, c'est Bernardin de Saint-Pierre. Dans celui-ci, dominent, comme chez Rousseau, le sentiment de la nature, l'amour des enfants, le goût très vif de l'égalité populaire. C'est de cette triple inspiration qu'est né le roman de Paul et YirQinie. La simple nature, telle que l'aimait et la faisait aimer Jean-Jacques, ne suffit plus à de Saint-Pierre. 11 nous transporte en imagination par delà les mers, dans une contrée qu'il a connue et que décore une végétation puissante : toute une flore

(1) A relire dans le J.-J. Rousseau de M. Ducros. Classiques populaires de Lecàne et Ouclin, p. 19.

nouvelle se déploie à nos regards et contente ce goût de l'inconnu et de l'étrange qui est en nous. Ce ne sont ni les mêmes fleurs, ni les mêmes fruits, ni le même feuillage que dans nos paysages d'Europe. Ce n'est ni le même ciel, ni la même lumière. Le poète (il l'est au même titre que Rousseau et bien autrement que Delille et Saint-Lambert), le poète étale des couleurs plus éclatantes sur les contours de ce paysage élargi ; et l'Ile de France nous apparaît dansle faste et l'opulence de sa luxuriante beauté.

Pour acteurs du drame, deux pauvres femmes et deux petits enfants. Dans Joas, la grandeur des destinées soutient l'intérêt; dans Paul et Virginie, point de terreur, point de lutte, point de conflit entre le sort d'un peuple et celui d'un enfant; tout est tiré du seul spectacle de la vie enfantine. Paul et Virginie croissent en paix l'un près de l'autre, s'aiment, se séparent et meurent : voilà tout le drame, voilà tout l'intérêt que l'auteur propose à ce siècle raffiné et corrompu, voilà celui qui suffit au nôtre. Le secret de l'auteur est dans le charme infini répandu sur sa création. L'égalité populaii'e est la thèse philosophique jointe au roman, et qui par moment risque de le gâter. Cette égalité, fondement du bonheur pour les individus, ne se trouve qu'au sein de la nature. On reconnaît la thèse de Rousseau. Bernardin la traite avec moins de colère et d'àpreté que le maître ; au fond, ses données sont les mêmes. Que sont Marguerite, la mère •de Paul, et Madame de La Tour, la mère de Virginie? Deux victimes des préjugés et de l'injustice sociale. Nées dans des conditions bien difiérentes, elles se rencontrent, elles se rapprochent, et se lient par la communauté de l'infortune. Ellesn'ont éprouvé que malheurs au sein delà société, source de tous maux (c'est entendu) ; elles n'éprouvent que paix et félicité ■auseindela nature. Celle-ci se fait pour elles complaisante et prodigue de biens. Encore faut-il cultiver quelque peu cette terre féconde ; le pain ne vient pas tout cuit, même à l'Ile de France, même dans un roman. Qu'à cela ne tienne : deux bons nègres, Domingue et Marie, se rencontrent à point pour exécuter le gros ouvrage et nourrir de leur travail ces deux femmes débiles. — Eh! quoi! l'esclavage dans l'état de pure nature ? .Mais que devient l'égalité, dès lors? pure chimère.

282 LIVRE DES ENI<"AiNTS ET DES MÈRES.

Une autre chimère, c'est cette partie de la thèse qui est relative à l'instruction. Que Marguerite, qui est illettrée, n'éprouve pas le besoin et n'ait pas l'ambition de faire instruire son fils, soit : Paul végétera dans la même ignorance que sa mère : ce sera l'égalité des ténèbres. Mais que Madame de La Tour, d'une naissance illustre, d'une éducation distinguée, se résigneà ne pas instruireVirginie, c'est pousser l'esprit de système hors de toute raison, et l'on ne peut guère blâmer la tante de Virginie lorsque, faisant l'examen des connaissances de sa nièce et constatant que celle-ci ne sait ni lire ni écrire, elle lui dira : « Vous avez reçu l'éducation d'une servante. » Paul lui-même condamne le système dont il est victime, lorsque, en l'absence de Virginie, il se livre avec ardeur à l'étude, pour réparer le temps perdu, et rester digne, le brave garçon, de celle qu'il aime.

Ces paradoxes en action, voilà, selon nous, la partie fragile et contestable de Paul et Virginie. Rousseau y avait accoutumé ses contemporains, et d'ailleurs de quelles séductions ne sont-ils pas accompagnés dans le roman de Saint-Pierre ! Dès que l'auteur se mêle de peindre ou les paysages derile de France, ou les personnages de ses deux enfants , nous sommes désarmés, nous sommes gagnés, nous n'éprouvons plus que sympathie, tendresse et émotion. Il y a tant de charme dans l'image de Paul et Virginie, croissant l'un près de l'autre, sous le regard des deux mères, et buvant à la même coupe le même amour ! « Rien n'était comparable à l'attachement qu'ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie : à sa vue il souriait et s'apaisait. Si Virginie soufîrait. on en était averti par les cris de Paul ; mais cette aimable fille dissimulait aussitôt son mal pour qu'il ne soufirit pas de sa douleur. Je n'arrivais pas de fois ici que je ne les visse, pouvant à peine marcher, se tenant ensemble par les mains et sous le bras, comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent, couchés dans le même berceau , joue contre joue, poitrine contre poitrine , les mains passées mutuellement autour de leurs, cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre. »

Ils grandissent et chacun se livre à son activité propre : Virginie au soin du ménage, Paul à la culture de la terre. « Il bêchait la terre avec Do-

DE SHAKESPEARE A ClIATEAUBRIAiND. 283

mingue, ou, une petite hache à la main, il le suivait dans les bois, et si, dans ses courses, une belle fleur, un bon fruit ou un, nid d'oiseau se présentait à lui, eussent-ils été au haut d'un arbre, il l'escaladait pour les apporter à sa sœur. »

« Quand on en rencontrait un quelque part, on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne, j'aperçus, à l'extrémité du jardin, Virginie qui accourait vers la maison, la tète couverte de son jupon qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin, je la crus seule, et m'élant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, lâchant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux tètes charmantes enfermées sous ce jupon bouffant me rappelèrent les enfants de Léda, enclos dans la même coquille. »

Citons encore (car tout serait à transcrire dans les cent premières pages du livre enchanteur), citons les portraits des deux enfants, lorsqu'ils eurent atteint l'âge de l'adolescence. Virginie d'abord : « De grands cheveux blonds ombrageaient sa tête ; ses yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plus tendre éclat sur la fraîcheur de son visage ; ils souriaient toujours de concert, quand elle parlait; mais quand elle gardait le silence, leur obliquité naturelle vers le ciel leur donnait une expression d'une sensibilité extrême et même celle d'une légère mélancolie. » — Paul ne le cède pas à Virginie : « On voyait déjà se développer en lui le caractère d'un homme au milieu des grâces de l'adolescence. Sa taille était plus élevée que celle de Virginie, son teint plus rembruni, son nez plus aquilin ; et ses yeux, qui étaient noirs, auraient eu un peu de fierté si les longs cils qui rayonnaient autour comme des pinceaux, ne leur avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu'il fùttoujours en mouvement, dèsquesa sœur paraissait, il devenait tranquille, et allait s'asseoir auprès d'elle; souvent leur repas se passait sans qu'ils dissent un mot. A leur silence, à la naïveté de leurs attitudes, à la beauté deleurs pieds nus, on eût cru voir un groupe antique de marbre blanc, représentant quelques-uns des enfants de Niobé. Mais à leurs regards, à leurs sourires, rendus par de plus doux sourires, on les eût pris

pour ces enfants du ciel, pour ces esprits bienlieureux dont lanature est de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre le sentiment par des pensées, et l'amitié par des paroles. »

Si leur éducation intellectuelle est nulle (déplorable utopie), leur éducaffon morale se développe sous l'action des bons préceptes et des bons exemples. Bernardin n'est pas tombé dans l'impardonnable erreur deRousseau, refusant à son Emile la connaissance de Dieu avant l'âge de seize ans. Pour Bernardin de Saint-Pierre, le sentiment religieux ne peut être éveillé de

trop bonne heure; c'est une partie et non la moindre de nos affections naturelles. Paul et Virginie grandissent sous son influence. Leur bon naturel en reçoit plus de force, et n'y perd rien de sa grâce ni de son ingénuité.

Quels événements remplissent leur vie ? Des travaux rustiques, des embellissements à leur demeure, quelques bonnes actions accomplies, non sans peine, comme dans le cas de l'esclave marronne, sauvée de la fureur du maître. Et tout cela nous mène à la catastrophe, à ce naufrage et à cette mort de Virginie qui ont fait couler tant de larmes.

Tel est ce livré dont l'idée première, on se le rappelle, avait été esquissée par un poète du moyen âge. En reprenant cette idée, en l'entourant d'un cadre nouveau, en la parant de toutes les couleurs de son imagination, de

DU SHAKESPEARE A CUATEAUHRIAND. 285

toutes les grâces de sa poésie, Bernardin de Saint-Pierre continuait l'œuvre de Rousseau en ce qu'elle a de meilleur. Il rappelait les mères auprès du berceaude leurs enfants, il leur enfaisait senlirle charme vif et profond. Et les mères ont entendu son appel. Ce sont elles qui ont fait le succès du livre. Il risquait de passer inaperçu entre l'inattention des uns, le dédain superbe des autres ; les femmes ont protesté par leurs larmes, et l'avenir a ratifié le jugement des femmes.

C'est encore l'influence de Rousseau que nous allons retrouver, non plus dans un roman, mais dans une pièce de théâtre , la comédie des' Précepteurs par Fabre d'Eglantine. La pièce est mal conçue, mal écrite, mais curieuse si l'on considère l'effort tenté par le poète pour traduire sur la scène les théories de l'Emile (1).

Nous sommes chez Araminte, jeune veuve très riche et mère d'Alexis, garçon de douze ans. Dans la même maison vit le neveu d'Araminte, Jules, âgé de onze ans. Chacun, des jeunes garçons a son précepteur; auprès d'Alexis est Ariste, auprès de Jules est Timante. Rien de plus dissemblable que ces deux hommes ; caractère , idées , sentiments , méthode, ils diffèrent du tout au tout. Disons tout de suite que Fabre d'Eglantine a fait la partie belle à Rousseau en opposant au précepteur selon son goût, c'est-à-dire à Ariste, un pied-plat, un fripon, un intrigant qui spécule sournoisement et bassement sur les défauts et les faiblesses d'Araminte. Timante n'est pas seulement indigne des fonctions de précepteur, il ne mérite pas même le nom d'honnête homme. Ariste, au contraire, est paré de toutes les vertus : la fermeté, la probité, le dévoùment , les lumières , la franchise. Malheureusement Ariste gâte ses grandes qualités par une roideur peu supportable : il manque, dans ses rapports avec Araminte, de souplesse et de dextérité ; il court audevant d'une disgrâce inévitable. Ses premières paroles sont à peine d'un homme bien élevé. Araminte, tète creuse et frivole, à qui les plaisirs du monde, les distractions sont indispensables, prétend vivre à la ville

(1) Composée pendant la période révolutionnaire, cette pièce ne fut représentée qu'au mois de septembre 1799, environ ï> ans après la mort de Fabre d'Eglantine.

286 LIVRE DES EiNFA>'TS ET DES MÈRES.

et a fait revenir son fils de la campagne. Ariste, imbu de la théorie de VEmilc, le trouve fort mauvais et somme Araminte de le laisser repartir pour les champs avec Alexis :

Pour de très justes causes,

Je trouve qu'il est bon que votre fils et moi Nous quittions ce séjour. L'habitude a sa loi. Chaque éducation, Madame, est un système Qu'on commence en un sens et qu'on finit de même.

Voilà une entrée en scène peu courtoise, et l'on croit entendre le son de la voix de Rousseau lui-même, un jour de mauvaise humeur. Ariste a sans doute raison ; mais son procédé envers la mère de son élève est choquant. Araminte résiste, il lui est dur de se séparer de son fils. -- Ariste un peu radouci :

Ne vous séparez pas et venez avec nous.

Vous verrez sous vos yeux croître votre espérance.

Mais je dois vous le dire avec persévérance,

Paris me contrarie ; il me faut un endroit

Qui soit en même temps plus vaste et plus étroit.

Vaste pour la nature, étroit avec les hommes.

Trop d'artifice et d'art règne aux lieux où nous sommes.

Rien de simple, de vrai, de pur, de naturel

Ne s'y montre à mes yeux; cet état est cruel.

Araminte refuse péremptoirement. Elle se meurt d'ennui à la campagne et ne veut plus y confiner son fils. Un bon maître à danser, voilà le principal, et cela ne se trouve qu'à la ville. La mère d'Alexis nous paraît ressembler d'assez près à celle du jeune marquis de la Jeannotière. Ariste s'écrie d'un ton navré : ,

0 mon pauvre Alexis, que vas-tu devenir ?

Ce qu'il deviendra ? Eh bien ! ce que deviennent des milliers d'enfants comme lui. Pourquoi faire, comme Rousseau, une éducation exceptionnelle, unique? Songez donc au grand nombre ; vous serez bien plus dans le vrai de l'idée et dans l'intérêt du drame. Une éducation est plus

■difficile à la ville qu'aux champs : d'accord; mais est-on précejtleur pour craindre le travail et la peine? A quoi Fabre d'Eglantine ré])ondrait qu'il a dit comme Rousseau, conformité d'opinion qui le dispense d'avoir raison.

L'autre pédagogue , Timante , est d'un caractère absolument opposé, aussi moelleux qu'Ariste est sec et cassant.

C'est un de ces mentors dont l'espèce fourmille ;

Instituteurs charmants, adroits et déliés,

Dont l'unique devoir qui les tienne liés

Est de s'embarrasser, sans répugnance aucune,

De leur élève peu, beaucoup de leur fortune.

Enjoliver l'enfant dont ils se sont munis

De quelque gentillesse et d'un peu de vernis,

C'est tout ce qu'il leur faut. Du reste leur souplesse

]\'e tend qu''à plaire au maître ainsi qu'à la maîtresse ;

Et de là, parcourant la maison en entier.

Leur adulation descend chez le portier.

Il n'est pas quelquefois jusqu'au chien de Madame

Qui n'éprouve en leurs bras la bonté de leur àme.

Tel est Timante, analysé et dépeint par son collègue Ariste. La différence entre les deux écoliers n'est pas moindre qu'entre les deux maîtres. Alexis, élevé selon les idées de Rousseau, est ingénu, ouvert, si]ipntané ; .Jules estsournois, guindé, sans chaleur de cœur, sans ouverture d'esprit. Une scène qui ne manque pas de mérite met les différences bien en lumière. C'est le jour de la fête d'Araminte. Les deux enfants vont la célébrer chacun à leur manière. Alexis, l'enfant delà nature, s'est levé dès le petit jour, et, malgré le froid intense, est allé cueillir lui-même un modeste bouquet de perce-neige aux portes de la ville. Il l'offre toutsimplement à sa mère, sans autre harangue ni compliment qu'un chaud -et franc baiser.

Mon bouquet est très beau

C'est de la perce-neige, admirable eu couleur. Une vraie hyacinte, une charmante fleur, La première surtout qu'on trouve à la campagne. Elle plaît, car toujours le beau temps l'accompagne.

Araminle n'est qu'à moilié contente ; on l'a prévenue contre son fils à cause de celte sortie matinale par un temps de gelée ; à quoi Alexis répond : ■

11 me fallait des fleurs et les cueillir moi-même.

Arrive Jules, paré, frisé, enrubanné, un compliment à la main, et la bouche en cœur. Il débite avec afîectation et sous l'œil de son précepteur Timante, une fable rimée par celui-ci. Fable, ai-je dit? Non, mais plutôt madrigal, et qui contient à l'adresse delà jeune veuve toutes les fadeurs, toutes les flatteries imaginables. Araminte en est charmée, et voilà le pauvre Alexis distancé. En récompense de sa sotte déclamation, Jules reçoit un exemplaire relié et doré des Fables de La Fontaine, Alexis un simple cornet de bonbons. Heureusement qu'il a un oncle qui l'aime et qui lui fait présent d'un cheval, mi vrai cheval, bien en vie. Jugez si notre bambin est content. 11 est dans le programme de Rousseau que les enfants soient aptes aux exercices du corps, hardis à l'action. Alexis est donc bon marcheur, bon cavalier. Jules au contraire est poltron, empêtré, une vraie poule mouillée.

Alexis. Jules, je vais avoir un cheval magnifique,

Un cheval véritable, un superbe animal.

JcLES. Tu sais donc, mon cousin, te tenir à cheval?

— Comment, si je le sais ? Dans la grande prairie,

Déjà cinq à six fois jusqu'à la laitei'ie,

A cheval j'ai couru. Muni d'un pistolet.

En courant j'ai tiré sur le blanc, s'il vous plait.

Pan ! pan ! — Un pistolet? Mais un pistolet tue.

Et tu n'avais pas peur ? — Pas plus qu'une statue

Je no bouge, cousin, quand le coup part. Moi, peur?

Jules, qui est poltron, est en outre gourmand. Il ne peut voir sans envie les bonbons d'Alexis : le présent de sa tante, ces fables de La Fontaine, ne lui disent rien, il n'aime pas la lecture. A la bonne heure des dragées ! il propose le troc, qui est accepté.

Cependant une intrigue est montée contre Ariste, dont la vertu et l'auslérité gênent tout ce monde de fripons qui s'agite autour des ridicules d'Ara-

minle. Ariste est renvoyé ; il trouve un refuge ctiez un ami qui a su l'apprécier. C'est là qu'on le retrouve au quatrième acte, inconsolable d'être séparé d'Alexis, auquel il a donné sept ans de soins, qu'il aime, en qui il ■discerne une excellente nature. Il est tout entier à la pensée de l'enfant et prononce une tirade qu'il faut citer parce qu'elle contribua au succès de la pièce et fut, dans le temps, célèbre : c'est, sous le voile d'une parabole , la pointure du pouvoir de l'éducation en général :

Supposez-vous jeté daas une île déserte, Quand vous venez à faire un jour la découverte Dans la poche ou les plis de votre vêtement D'un grain de blé, d'un seul. 0 quel ravissement ! ^ Qu3l espoir tout à coup élargit vos idées !

Que vos plaines déjà vous semblent fécondées !

Comme vous abritez dans le creux de la main

Ce trésor qui pourrait suffire au genre humain !

Avec quel saint amour vous préparez la terre

A qui vous confiez ce germe salutaire !

Comme vous épiez, sur le sol accroupi,

Sa pointe de verdure où doit naître Tépi !

Avec quels soins prudents, quand son tuyau s'élève.

D'un eau pure et de sel vous nourrissez sa sève !

Comme à tous ses progrès attentif et présent.

Vous écartez de lui tout voisin malfaisant !

L'épi mûrit enfin, et ce seul grain fertile

De ses nombreux enfants couvre bientôt votre ile.

Instruit par la nature et par la vérité.

Tel croissait Alexis pour la postérité.

vVlexis ne souffre pas moins que son maître de la séparation. Comme il est entreprenant et hardi, il se met en tête de le rejoindre. Le moyen est emprunté à Rousseau , mais d'une application , selon nous, un peu forcée. Alexis a surpris quelques mots qui l'ont mis sur la trace d' Ariste. 11 sait que l'ami chez lequel il est retiré habile au nord de l'aris : or la maison d'Araminte est au midi delà grande ville; donc Alexis part et cherclie le nord. Mais la nuit vient, plus de noms de rues pour se guider. Alexis ne se trouble pas pour si peu, il a recours à sa ])oussole, à •cette précieuse boussole dont il est question dans l'Emile.

290 LIVRE DES EiNFANTS ET DES MÈRES.

Si je VOUS ai trouvé, ma boussole en est cause.

Ma boussole aujourd'hui m'a conduit à ravir.

Nous trouvâmes aux champs comme il faut s'en servir.

Ma boussole ce soir m'est venue à l'idée :

Vous allez voir comment ma marche s'est guidée.

Maman loge au Midi, Chrisalde juste au Nord,

Aux deux bouts de Paris. Bien. Je pose d'abord

Sur le coin d'une borne, au premier réverbère,

Ma boussole qui tourne : et voyez ma colère.

C'était tout au retour que s'adressaient mes pas:

Chrisalde loge ici, moi j'allais par là-bas.

Je change de chemin. De ruelle en ruelle,

Je consulte l'aiguille, et je vais droit comme elle.

Si bien qu'en cette rue enfin je suis venu ;

Au bout de quatre pas je me suis reconnu ;

J'ai découvert bientôt cette maison sans peine.

Et je suis arrivé, mon ami, hors d'haleine.

Tout finit par s'arranger, comme de juste. Les fourberies de Timante et de ses complices sont démasquées, Araminte ouvre les yeux, rappelle Ariste qui lui ramène son fils. Quant à Jules qui n'était que sot et gourmand, il se montre de plus menteur et sournois, ce qui achève de le peindre : tel maître, tel disciple. Mais, détail assez piquant, c'est contre son maître, c'est contre Timante qu'il exerce ses petits talents, et c'est précisément sa trahison qui amène le dénouement.

YI

THÉÂTRE d'éducatiox: LE P. PURÉE, les Vocations contraintes ; coxiPARAisor>r

AVEC BOURDALOUE. LE P. DU CERCEAU, EsopP ClU CoUl'(je. — BERQUIN

ET MADAME DE GE.XLIS. — FIN d'uN SIÈCLE : l'e.XFANCE DE CHATEAU- BRIAND d'après les Mémoires d' outre-tombe.

Avant de quitter le xviii" siècle, nous devons dire un mot de ce qu'on appelle le théâtre d'éducation, car il y est, comme c'est naturel, fort question d'enfants et de tout ce qui se rapporte à l'éducation.

Le genre est né dans les collèges, prit de l'extension au xvi" et au xvii^

DE SHAKESPEARE A CUATEAlJliUIA.M). 2^1

siècle, jeta son plus vif éclat au xviu", principalement dans les maisond'éducation dirigées par la Compagnie de Jésus. Deux Pères s'y firent un nom : le Père Porée, le maître de Voltaire, et le Père Du Cerceau. Le premier écrit en latin. 11 ne se met guère en frais d'invention, empruntant volontiers ses sujets aux pièces en vogue, qu'il arrange à sa guise. C'est ainsi qu'il donne un Joueur revu et corrigé d'après Regnard. Une autre de ses pièces, les Vocations contraintes^ est la mise en action d'un sermon de Bourdaloue. Un mot de cette pièce.

Thémistus, qui appartient à la noblesse de robe, c'est-à-dire à la haute magistrature, a deux fils, frais émoulus du collège, Antinous et Agathoclès. Il destine l'un à la magistrature, l'autre à l'Eglise, et cela contrairement aux vœux et à la vocation des deux intéressés. Mais il est encouragé, servi dans ses desseinsparun certain Théobule, personnage artificieux, hypocrite, qui sous le masque de la dévotion s'est emparé de l'esprit de Thémistus. Ce Théobule n'est autre que Tartufe, mais un Tartufe réduit à la taille des écoliers du collège Louis-le-Grand. Thémistus, quiestun peu gêné dansses affaires, n'est pas fâché de faire entrer son fils cadet dans les Ordres, et cède à l'appât d'un riche bénéfice dont Théobule fait miroiter l'espérance à ses yeux. Les deux jeunes gens résistent. L'officieux Théobule offre son intervention qui est acceptée. Survient le frère de Thémistus, le colonel Philoclès, qui prend la défense de ses neveux; la scène est directement imitée de celle où Cléante, dans Tartufe, entreprend de raisonner Orgon, son beaufrère. Ainsi Philoclès fait une vive satire du vicedu temps, consistant à faire entrer les enfants dans l'Eglise uniquement pour faire leur fortune, a Tu feras peut-être d'Agathoclès un abbé bien rente, dit Philoclès à son frèremais un homme heureux, j'en doute. »

Cependant Théobule entreprend à tour de rôle les deux jeunes récalcitrants. A Antinous, l'aîné, il fait un beau sermon sur les avantages de la magistrature, l'obéissance due aux parents, etc. Antinous accueille trèsirrévérencieusement tout ce discours, tire sa tabatière, offre une prise au sermonneur, en use, éternue, crache, rajuste ses cheveux, ses rubans ses habits, et termine par un : « As-tu fini )) ? des plus parisiens, mais des moins prévus par la Civilité puérile et honnête. Théobule n'est guère plus heureux

auprès d'Agathoclès auquel il vante les charmes et les profits de la vie d'Église. Il conseille à Thémistus d'user de rigueur. Scène violente entre le père et ses fils. Antinous, chassé de sa présence et menacé d'être exclu de sa part d'héritage, quitte le toit paternel. Agathoclès, plus résigné, se soumet, non sans larmes. Un tailleur vient lui prendre la mesure d'une soutane. C'est la meilleure scène de la pièce. Ce tailleur du clergé élégant et mondain fait, sans s'en douter, une fine satire des abbés de cour, de leur galant costume, de leurs galantes manières.

Au dénoûment tout s'arrange: le colonel Philoclès s'entremet, démasque Théobule, ramène Antinous, persuade le père, et nos deux jeunes gens cesseront d'être contraints dans leur vocation. L'aîné suivra l'état militaire, le jeune sera magistrat. Et l'Église ? n'aura-t-elle pas de compensation? Si, assurément. Un personnage épisodique, le jeune Théophile, dont sa famille veut faire, malgré lui, un mousquetaire, prendra la soutane taillée pour Agathoclès. La morale de la pièce est résumée dans ces mots :

« Jeunes gens, soyez prudents dans le choix d'un état ; ce choix étant fait, attachez-vous-y fortement et avec suite. » A la bonne heure ! voilà qui est plus précis et de meilleur aloi que les scènes décousues et parfois déplaisantes dont j'ai donné l'analyse.

Voltaire a dit dans je ne sais quel conte quune bonne comédie corrige mieux qu'un mauvais sermon. Retournons la maxime. Un bon sermon corrige mieux qu'une mauvaise comédie. C'est le cas ici. Le sermon de Bourdaloue est autrement sérieux, convaincant et vigoureux que la pièce dont il a suggéré l'idée. Bourdaloue ne reconnaît pas le droit aux pères de famille ni d'amener de force un enfant à l'Église, ni de frauder l'Eglise d'une vocation sérieuse et spontanée. « Non, non, nous ne sommes plus au temps d'Abraham, où les sacrifices d'enfants par les pères étaient des actions rares. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand patriarche. On le surpasse même tous les jours. Car, au lieu d'attendre comme lui l'ordre du ciel, on le prévient, on immole un enfant à Dieu, et on l'immole sans peine et même avec joie, et on l'immole sans que Dieu le commande ni même qu'il l'agrée, et on l'immole lors même que Dieu le défend et qu'il ne cesse point de dire : Ne porte pas la main sur ton enfant. »

Voilà le cas d'AgathocIès. Celui de Théophile figure également dans le sermon. Mais je ne sais si l'orateur (et ce n'est pas un petit éloge à faire de lui) ne met pas plus de force encore dans la protestation que lui arrache la tyrannie des pères traînant leur enfant dans les Ordres. « Lorsque vous les engagez à la profession religieuse, vous ne vous obligez pas pour eux à en subir le joug et la dépendance, à en pratiquer les austérités, à en digérer les amertumes et les dégoûts. Vous les conduisez jusque dans le sanctuaire, et là vous leur imposez tout le fardeau, sans en rien retenir pour vous. » .J'ai plaisir à citer ces lignes lionorables par le sentiment qui les inspire, belles de forme et d'expression. Elles me permettent d'associer le nom del'illuslre prédicateur àceux des Bossuet, desFénelon, des A'Iassillon précédemment cités. SiBourdaloue n'a pas la tendresse de l'un, la splendeur d'imagination de l'autre, il trouve dans sa raison si sûre, dans sa religion si sincère et si solide, des accents qui produisent le même effet que l'éloquence enflammée. Sa parole échauffe à force d'éclairer. Qui mieux que lui a représenté les difficultés de l'éducation ? « Qui ne sait ce que coûtent la conduite et l'éducation des enfants : combien d'humeur il faut supporter, combien d'écarts il faut pardonner ! combien de faiblesses il faut ménager, combien de précautions il faut prendre pour les instruire sans les fatiguer, pour les tenir sous la règle sans les rebuter, pour leur faire d'utiles répréhensions sans les révolter? » Toute l'expérience d'un maître est contenue dans ces lignes. L'émotion, chose si rare dans les sermons de Bourdaloue, naît spontanément sur ses lèvres dans son allocution sur la charité envers les orphelins, prononcée dans un orphelinat, devant les dames protectrices de l'œuvre. L'amour des enfants lui adonné, cette fois par exception, le pathétique qui lui manque (1).

Revenons au théâtre d'éducation et au Jésuite Du Cerceau. Son Esope au collège est une comédie en vers français qui laisse bien loin derrière elle la médiocre pièce latine du P. Porée. Nous sommes à Samos. Xanthus, premier magistrat de la république, a le soin des écoles. Il s'en occupe avec beaucoup de sollicitude, et ne caciie pas qu'il est assez satisfait de

(\) Tome III desCEavres de Bourdaloue. Edition Lefèbvre (183'i).

ison œuvre. Il y conduit son esclave Esope, espérant recueillir des éloges : }point. L'intelligent esclave n'y trouve guère qu'à reprendre : éducation vide, oiseuse, sans consistance, telles sont ses principales critiques. Xanthus, un peu piqué, se souvient du proverbe :« La critique est aisée, et l'art est difficile. » Il lui vient à l'idée de charger Esope du rôle de régent, avec plein pouvoir pour tout réformer. Esope accepte sans trop se faire prier; on l'affuble d'une robe et d'un rabat de régent, et sa tâche commence. Il ne s'en dissimule pas la difficulté.

Me voilà, grâce au ciel, chargé d'un bel ouvrage !

J'ai donc à gouverner un peuple vif, volage.

Tout pélri de défauts, dépourvu de raison;

Malade habituel qui craint sa guérison.

Qui se plaît dans son mal dont le poison l'enchante,

Que le devoir contraint, que l'étude épouvante.

Il faut former en lui l'esprit avec le corps.

Et du cœur encor plus ménager les ressorts.

Grands Dieux I inspirez-moi. Je sais trop que nos peines.

Si votre main n'agit, resteront toujours vaines.

Quelque effort que je fasse en ce pénible emploi,

Le succès çn dépend de vous plus que de moi.

Xanthus annonce aux collégiens de Samos l'arrivée d'un nouveau maître, €t il le vante comme un phœnix. Commentaires des écoliers. Il faut avouer que les élèves des révérends tiennent là-dessus propos peu révérents.

— Bon ! nous allons avoir un nouveau maître. — Eh bien I Que nous en revient-il ? qu'y gagnerons-nous ? Rien.

— Mon sentiment pour moi, quels que soient tous les vôtres, Est que ce dernier-ci fera comme les autres.

— Clinias a raison : de ces animau.v-Ià

Le meilleur à mon gré ne vaudrait pas cela. {Geste gamin.)

Esope est introduit. Sa difformité, sa bosse, son visage baroque produisent leur effet ordinaire. Rires des uns, peur des autres. Cri général : quel monstre que le nouveau régent ! Esope le prend d'abord d'union de croque-mitaine, pour revenir bien vite à son naturel enjoué et jovial, à son rôle de fabuliste et de conteur. 11 débute, et c'est de l'à-propos, par la fable

DE SHAKESPEARE A CHATEAlIiRIAiND. 295

•des Grenouilles qui demandent un roi. Celle d'Esope ? Non. Celle de La Fontaine alors? Pas davantage: celle de Du Cerceau. Première maladresse de notre auteur : on ne refait pas un sujet deux fois traité de main de maître. Mais voici une faute bien plus grave : Esope se tourne lui-même en ridicule, gouailleur et goguenard à ses propres dépens.

Examinez un peu mon air et mon maintien.

Eli bien ! y trouvez-vous quelque chose à redire ?

. . . . Sans façon, comment trouvez-vous ma figure?

Lysis. Monsieur,. si vous voulez que je vous parle net,

Je ne vis de mes jours un visage si laid.

Esope. Ma taille cependant parait assez gentille,

Et je suis le mieux fait de toute ma famille.

Un écolier moins franc que Lysis feint d'entrer dans l'illusion d'Esope et de la prendre pour argent comptant : aussitôt le nouveau maître tire de l'incident qu'il a fait naître cette conclusion, qu'en certains cas « il faut dissimuler pour sortir d'embarras ». Et comme preuve, il donne l'exemple du Renard dans l'antre du Lion, qu'on accuse de sentir le charnier. Tous les animaux interrogés par le Lion se compromettent par la franchise ou s'avilissent par la flatterie. Seul le Renard se tire d'affaire par un petit mensonge: il est enrhumé du cerveau :

Belle leçon, Messieurs, imitez ce qu'il fit, Et faites-en votre profit,

conclut Esope. — Une leçon de finesse et d'habileté , telle est sa première leçon de morale. Il yen avait de plus pressée.

Survient un porteur de balle, accoutumé à vendre aux élèves de menues marchandises. Il étale sa boutique sous les yeux de nos collégiens. Lysis, un prodigue, constate avec chagrin qu'il ne lui reste pas un sou en poche. Nicostrate, un avare, a la bourse pleine, mais ne peut se décider à en desserrer les cordons. Nouvelle et double leçon pratique, pleine de sens et d'à-propos, et toujours sous forme de fable.

Deux amis de Xanthus que la question scolaire intéresse, deux délégués

296 LIVRE DES em'"a>;ts et des mères.

cantonaux de l'ancien temps, viennent à ce moment visiter le collège. Us s'étonnent de trouver les enfants non au travail, mais au jeu, et trouvent qu'Esope en prend à son aise. Esope défend son procédé. Ces jeux sont une épreuve.

.l'Aprouve ces enfants et j'ai pris soin de tendre l.es pièges innocents oii je viens de les prendre.

En d'autres termes, Esope a pris le colporteur pour compère, et sa boutique est une machine pédagogique disposée à l'avance. Esope, attentif au choix de chaque écolier, préjuge par là de son caractère. L'idée est ingénieuse et la scène expressive. L'un choisit un poignard : ce sera unAchille ; l'autre se saisit d'un miroir ; un Adonis. Un troisième prend et fait rouler les dés : un joueur. Un quatrième achète un livre de poésie : bravo, Pamphile !

Mon fils, ce livre est beau, bien choisi ; c'est Homère , *

De nos plus grands auteurs le modèle et le père. Instructif dans ses vers, toujours pleins de douceur, Il est propre à former et l'esprit elle cœur.... Lisez-le bien, mon fils : vous ne sauriez mieux faire.

Les deux visiteurs se rendent à ces raisons : Esope termine :

Le plus grand pas est fait ; je connais tous mes gens ; Le reste se fera, Messieurs, avec le temps.

Ni Montaigne, niRousseau, ni Bernardin de Saint-Pierre n'ont mieuxdit.

A l'acte suivant, qui est le IIP, nous retrouvons nos petits Samiens en récréation. On joue beaucoup dans ce collège, et ce n'est pas un mal. Les écoliers sont émerveillés de leur nouveau maître, » le petit bosco » , comme ils l'appellenl. Tout en devisant, ils récitent leur leçon, laquelle est, comme de juste, une fable à apprendre, mais non pas la même pour tous. Chacun a la sienne correspondant à un défaut de son caractère, et (trait bien comique) chacun voit dans la fable du voisin le ridicule de son voisin, mais reste aveugle sur son propre ridicule. Il faut que la leçon leur vienne d'à côté. Il y a làbeaucoup de fables, et la monotonie du procédé se

fait sentir. Mais ce qui est plus grave, c'est qu'Esope oblige un élève ù dénoncer un camarade. Restez à Samos, Esope ; ces procédés-là n'ont pas cours en France. Nous l'avons blâmé dans Molière, nous le réprouvons dans Du Cerceau.

L'acte IV amène un épisode assez curieux. Un magislrat de Samos, un collègue de Xanthus, nommé Sostrate, n'a pas mis son fils au collège : il lui a donné un professeur. Que voulez-vous ? Il lui eût fallu rompre en visière avec sa femme, et Soslrate aime la paix. Chariton, son fils, est donc élevé à la maison, sous la conduite d'un précepteur, en véritable enfant gâté. Et l'on part de là pour immoler l'éducation privée. Le précepteur Polymathès est un pédant qui parle grec en français, comme Ronsard ou Dubartas. Son élève, Chariton, est un niais qui ne sait rien que de mémoire, n'a rien à lui, rien d'ingénu, rien de spontané. Polymathès, qui veut le faire briller, l'interroge sur les planètes.

— Chariton, dites-nous les noms des sept planètes....

— Saturne, Jupiter, Mars, le Dieu de lumière. Mercure après Vénus ; la Lune est la dernière.

— Fort bien, objecte quelqu'un :

— Fort bien ; mais le soleil, vous l'oubliez, mon fils.

— Mais on me Ta montré comme je vous le dis,

répond Chariton, incapable de se défendre. Il faut que Polymathès vienne à son secours, et fasse remarquer que le soleil est compris sous cette périphrase « Le Dieu de lumière. » — Et le pauvre Chariton de répéter comme une serinette les rimes de son manuel :

Saturne, Jupiter, Mars, le Dieu de lumière, Mercure après Vénus ; la Lune est la dernière.

Lascène capitale, ou, comme dit notre jargon moderne, le c/owdelapièce, est auVacte. On se rappelle cet écolierquidans la boutique du porte-balle a ciioisi les dés à jouer. C'est le petit Clinias, fils de Cranter. Son père arrive

désolé. lia surpris son fils avec un cornet et des dés, et réclame d'Esope une punition exemplaire. Esope s'y refuse. L'enfant, dit-il, ne fait qu'imiler ce qu'il voit tous les jours dans la maison paternelle (aveu du père) ; une punition ne ferait donc rien contre une habitude. Il faut procéder autrement. Il fait rendre à Clinias dés, cornets, bourse pleine. Permission de jouer tant qu'il voudra. Même, Esope fait sa partie et en quelques coups rafle son argent. Grand dépit de Clinias qui demande sa revanche. Sur parole? Oh! que non! Esope ne l'entend pas ainsi, il lui faut un enjeu solide, un gage palpable, si bien qu'il amène en peu d'instants Clinias à se dépouiller de son chapeau à plumes et de sa veste brodée.

Voilà laleçon donnée à l'écolier joueur. — Oh! qu'elle est hasardeuse! quel instrument à deux tranchants! Car de deux choses l'une : ou bien Esope joue franc jeu, et dès lors rien ne chassera de l'idée de Clinias qu'il pouvait gagner aussi bien que perdre, d'où cette conclusion qu'il sera plus heureux une autre fois, — et dans ce cas l'épreuve n'aura fait qu'irriter sa passion de joueur précoce. Ou bien Esope, à bonne intention, a pipé les dés, comme il préparait tout à l'heure la boutique du colporteur; et alors... N'insistonspas sur l'hypothèse, ni sur les ravages qui s'en suivraient, une fois découverte, dans le moral d'un enfant]: cela deviendrait sérieux. Tous les applaudissements de Xanthus unis à tout l'esprit du père Du Cerceau ne sauraient nous faire accepter ces procédés obliques. Et vive la morale droite et simple qui se passe d'affubler Esope d'une peau de renard.

Avec des visées moins hautes, plus de bonhomie et par cela même plus d'agrément, Berquin, dans les petits drames mêlés aux récits de VAmi des Enfants, représente avec fidélité les natures enfantines. Ses sujets sont ingénieux, intéressants, choisis avec goût, exposés avec simplicité. Son dialogue uni et naturel est bien l'expression qui convient aux humeurs, aux caractères des jeunes héros. Ou lui a reproché d'avoir établi des rangs parmi eux, une aristocratie, une classe moyenne, une plèbe; mais il ne faisait que rendre avec exactitude le tableau que présentait la société de son temps, avec sa hiérarchie, ses privilégiés du sang et de la fortune. Il ne faut pas demander à un écrivain d'avant 89, les sentiments égalitaires

qui ont régné depuis. Est-ce que Rousseau n'a pas choisi son Emile parmi les nobles et les riches? Il suffit, pour la défense de Berquin, de dire qu'il ne manque ni de justice, ni de sympathie pour le menu peuple. Il le peint avec ses vertus simples et solides, et, dans plus d'une rencontre, il lui donne le beau rôle. Il excelle à peindre l'intérieur d'une famille, père, mère, sœur aînée, jeunes frères, serviteurs. Un souffle d'honnêteté el de

douceur circule entre ces divers personnages, et nous les fait promptement aimer. Leurs physionomies se ressemblent un peu trop, et il y a quelque monotonie dans leurs sentiments, comme dans leur langage. Mais ce défaut est racheté par la franchise, la droiture, si l'on peut dire, de l'inspiration. J'aime particulièrement ses sœurs en rôle de mamans, veillant sur la couvée, instruisant par l'exemple et moralisant sans prêcher. Berquin, d'ailleurs, n'oublie pas qu'à côté des vertus existent des défauts : il leur fait bonne guerre. Il ne peut souffrir les fourbes, les menteurs, les vaniteux, les poltrons, les ingrats. Il aime les cœurs sincères, reconnais-

sanls, chauds et généreux ; il répand à pleines mains chez ses lecteurs la semence de ces qualités. Mais que lui ont fait les maîtres d'école? II n'en a mis qu'un seul en scène, et c'est pour le rendre ridicule. Tel était leur sort il y a cent ans.

Madame de Genlis complète Berquin sans l'égaler. Chez Berquin, les jeunes gens sont plus souvent en scène; ce sont les jeunes personnes chez M'"" de Genlis, et cela se conçoit, puisque son Théâtre cV éducation fut composé pour ses filles. Il faut distinguer dans ce théâtre les pièces bibliques et les pièces à sujets modernes. Les premières sont gâtées par la déclamation, l'étalage des maximes philosophiques, l'affectation de sensibilité. On ne peut supporter dans ces personnages, contemporains des patriarches, des réminiscences de l'Emile, et des tirades à la Jean-Jacques (1).

^iadame de Genlis réussit mieux dans les sujets modernes. Elle a pour lors de la gaîté, de la verve, une extrême facilité à mener le dialogue, à conduire et à dénouer une action comique. La leçon se dégage nettement et naturellement. Enteadez le mot dans le sens relatif, car avec M""' de Genlis il y a toujours un peu d'art et d'apprêt. La note n'a pas cette justesse irréprochable qui est le son même de la vérité. Et puis le romanesque ne lui fait pas peur. Elle y sacrifie volontiers, et c'est ce qui permet de dire qu'elle est, en tout, l'opposé deM""^ de Maintenon.

Eu tout? Non. Elles ont de commun un amour incroyablement précoce de la tâche d'institutrice. Madame de Genlis raconte ses débuts à l'âge de huit ans. Elle habitait un château voisin d'un étang. Les petits paysans du voisinage y venaient jouer et couper des joncs. Madame de Genlis guettait le moment où sa gouvernante était retenue dans sa chambre par le soin de sa correspondance épistolaire. Légère comme un oiseau, elle se laissait glisser par la fenêtre, heureusement peu élevée, de son appartement, et rejoignait les petits villageois. Ce fut d'abord pour assister à leurs jeux. Bienlùtridéelui vint de leur enseigner ce qu'elle savait, c'est-à-dire le catéchisme, quelques vers de tragédie, et quelques principes de musique.

(1) On en trouvera quelques échantillons dans le Dictionnaire pédagogique de M. Buisson, article Théâtre d'éducation (Hachette).

« Appuyée sur le mur de la terrasse, je leur donnais ces belles leçons le plus gravement du monde; j'avais beaucoup de peine à leur faire dire des vers, à cause du patois bourguignon ; mais j'étais patiente, et ils étaient dociles. Mes petits disciples, rangés au bas du mur, au milieu des joncs, m'écoutaient le nez en l'air, avec la plus grande attention, car je leur promettais des récompenses, et je leur jetais en effet des fruits, des petites galettes et toutes sortes de bagatelles. »

Ainsi débuta le futur « gouverneur » d'un futur roi de France.

Son chef-d'œuvre dramatique est la comédie de la Colombe, trop vantée de son temps, trop dédaignée du nôtre. Nous en extrayons une scène qui «e lit encore avec plaisir.

M"° Zélie, qui revient de Paris, fait à ses compagnes un tableau peu flatteur de la grande ville, visitée par elle pour la première fois. Je soupçonne M"" Zélie d'avoir pris son mot d'ordre dans Rousseau, et je l'aimerais mieux un peu moins raisonnable, un peu plus de son âge. Mais on lui pardonne à cause de l'esprit qui assaisonne sa narration, surtout la satire des modes et des coiffures du temps. On en jugera.

— « Parlez-nous un peu de Paris : comment l'avez-vous trouvé ? — Je l'ai trouvé bien bruyant. C'est un train! — Vous avez vu les Tuileries, l'Opéra? — Oui, mais je n'aime pas l'Opéra, il y fait trop chaud; et puis l'on est enfermé là comme dans une prison... — Et les Tuileries ? ou dit que c'est une si belle promenade ! — Pas trop , de grandes allées toutes droites, un grand bassin rempli d'eau sale! et puis pas une fleur : imaginez-vous que je n'ai pu trouver un seul brin de violette. — Oh! j'aime mieux notre allée de saules sur le bord de la rivière. — Et moi aussi, je vous assure. — Voyez un peu comme les voyageurs mentent avec tous leurs beaux récits des Tuileries. — Moi qui suis vraie, vous pouvez m'en croire ; le séjour que nous habitons vaut mille fois mieux que Paris. Ici l'air est si pur, si parfumé! la campagne si fleurie, si vivante! J'étais triste à Paris; toujours des murs, des maisons, point de verdure. — Vous serez donc bien aise de revoir nos anciennes promenades ? — Oh! demain je me lève avant le jour. Mais par oîi commencerons-nous ? — Nous irons à la prairie. — C'est convenu. Que j'y sauterai de bon cœur!... Oh ! il est de mauvais ton

de sauter aux Tuileries. — Bon! — Oui, réellement. Il faut s'y promener d'un pas bien grave, comme cela. — Juste ciel, quel pays! J'espère bien ne le visiter jamais. — Vous en apprendrez bien d'autres quand je vous lirai mon journal. Vous trouverez le détail de tout ce que j'ai souffert... Le pre-

Un bal de Cour, sous Louis XV.

mier jouron m'arrachadeux dents; le lendemain on memitdeux mille papillottes; le troisième, on m'essaya un corps (corset) qui m'étouffait; et le huitième... ce fut là le vrai supplice. — Vraiment ? Vous m'inquiétez. — Le huitième, on me mena au bal. — Comment ! ce n'est que cela ?. Mais je me faisais du bal une idée délicieuse. — Juste ciel! quelle erreur! Les préparatifs seuls en dégoûteraient pour la vie. Si vous saviez ce que c'est qu'une toilette de bal ! ("est la chose la plus ennuyeuse et en même temps la plus co-

mique. — Contez-nous donc cela. — .J'étais charmée d'aller au bal; je ne m'en faisais pas une idée. On m'avait seulement parlé dedanses, de collations; je n'en avais pas demandé davantage, et j'attendais le grand jour avec impatience. Enfin il arrive, et l'on me dit que l'on va m'habiller en bergère... Ils ont à Paris une drôle d'idée des bergères, vous allez voir. D'abord on commence par m'établir sur la tète un énorme coussin. — Un coussin ? — Oui, ils appellent cela une toque. Et puis on attache cette toque avec de grandes épingles longues comme le bras ; ensuite on met là-dessus je ne sais combien de faux cheveux. — Des faux cheveux? et vous en avez de si beaux? — N'importe, il faut des faux cheveux; ils aiment tant l'art qu'ils l'emploient même quand il n'est bon à rien, même quand il enlaidit. C'est ainsi qu'avec leur maudit hérisson ils me firent une tête monstrueuse. Et par-dessus cela on plaça un grand chapeau ; et par-dessus le chapeau, de la gaze et des rubans, et par-dessus les rubans, un boisseau de fleurs ; et par-dessus les fleurs, une demi-douzaine déplumes, dont la plus petite avait au moins deux pieds de hauteur... Je ne pouvais ni remuer ni retourner la tête ; je risquais, au moindre mouvement, de perdre l'équilibre. Ensuite on m'habilla, on me mit un corps neuf, qui me serrait à ôterla respiration, on me passa une considération. — Qu'est-ce que c'est que cela? — C'est une espèce de panier de fer rempli de crin et excessivement lourd. On me para d'un habit tout couvert de guirlandes, et puis on me dit: Prenez garde de faire tomber votre rouge, de vous décoifïer, de vous chiffonner, et divertissez-vous bien, bergère. »

[La Colombe, scène m.)

De même que la pédagogie de VEmile et la politique du Contrat social annoncent et contiennent l'avenir, de même le sentiment poétique qui respire dans certaines pages de l'œuvre littéraire de Rousseau contient en germe presque toute la poésie moderne. Qui le dégagera, ce germe? Qui le transformera de façon à l'accommoder à l'idéal nouveau d'une société nouvelle? C'est Chateaubriand.

Nous n'avons pas à montrer ici de quelle manière s'est opérée cette transformation ; comment, depuis Atala eiRejié, le sentiment de la nature,.

de plus en plus dominant, devient à lui seul une source d'inspiration, et non plus le cadre, mais la matière même d'admirables peintures ; comment la rêverie aimable et légère dont se berce l'imagination de Rousseau, se creuse, s'assombrit, aboutit à la mélancolie, cette passion maladive du dix-neuvième siècle commençant. Nous laissons aux historiens de la littérature ces hautes considérations (1).

Mais Chateaubriand nous appartient par le volume de ses Mémoires d'outre-tombe consacré au récit de sa vie d'enfance. Ce livre est le dernier anneau de cette chaîne d'or qui se déroule poétiquement d'Homère à Virgile, de Virgile à Shakespeare, et de Shakespeare aux grands écrivains romantiques.

Le fait seul que Chateaubriand se soit arrêté avec tant de complaisance et de prédilection sur ses premières années le constitue disciple de Rousseau. Avant Rousseau, les auteurs des Mémoires mentionnaient rapidement leur naissance, leur parenté, les circonstances moins intimes que sociales de leur première période d'existence. Mais qui donc (saint Augustin excepté) songeait à s'étendre sur la vie domestique, le premier développement de l'être moral, l'éveil de la pensée, de la sensibilité, de la volonté, les premiers. rêves, les premières souffrances (2)?

Rousseau toutefois s'était contenté d'une légère et rapide esquisse. Chateaubriand, comme il arrive à qui vient le second, appuie, insiste, renchérit. C'est un tableau complet, très étudié, visiblement retouché, qu'il met sous nos yeux. 11 s'y représente en pied, et du plus loin qu'il se souvienne, s'analyse avec une science complexe et raffinée. L'enfance de Rousseau nous est rendue toute fraîche, toute vive, et comme par une imagination d'enfant. L'enfance de Chateaubriand, rendue avec moins de franchise et de spontanéité, apparaît à travers les passions, les mécomptes,

(1) On les trouvera développées dans le livre de M. Faguet récemment couronné par l'Académie Française: Etudes littéraires sur leXIX" siècle (Lecène et Oudin. 1857). — Une étude spéciale sur Chateaubriand ouvre la série.

(2) Si nous ne touchions au terme d'une excursion déjà si longue, nous aimerions à feuilleter les il/émoices de Marmontel, où l'influence de Rousseau se fait déjà sentir. Toute la partie consacrée aux souvenirs de la vie d'enfance est charmante et à lire.

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les calculs de l'âge mûr. Ce n'esl ni le même naturel, ni le même charme. Est-ce la conséquence des terribles événements survenus depuis 1789, lesquels sont inscrits en lettres de sang dans l'armoriai de tant de familles? Il est probable, car la famille de Chateaubriand leur paya son cruel tribut. Mais il est une autre cause inbcrente à l'auteur : c'est la prétention qu'il affiche à une sorte de fatalité acbarnée contre lui. U se croit uue part de malheur plus grande que la part commune ; il accuse je ne sais quelle prédestination douloureuse, qui, dès le premier jour, fit de son existence une épreuve plus pénible, plus amère que pour le reste des hommes.

S'il parle du jour et du lieu de sa naissance (à Saint-Malo, le 4 septembre 1768), c'est pour dire que là sa mère lui « infligea la vie » . Si le vent souffle -en tempête ce jour-là, c'est pour présager les tourmentes de son existence : « Le ciel, dit-il, sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées. » Et encore: << Je devais être agité, même dans mon enfance, comme le dattier de l'Arabe; à peine ma tige était sortie du rocher qu'elle fut battue du vent. »

Si sa nourrice, bonne et pieuse Bretonne, le voyant ehétif et malingre, le voue pour sept ans au bleu et au blanc : « Je n'avais vécu que quelques heures, dira-t-il ; et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front : que ne me laissait-on mourir? »

Rousseau, vraiment pauvre, vraiment abandonné pendant une partie <le son enfance, n'a pas de ces amertumes. La lumière de lu jeunesse embellit tout à ses yeux et se reflète dans l'aimable enjouement de ses souvenirs. Il goûte la gaîté et nous la communique ; Chateaubriand, mécontent du sort et de lui-même, écarte presque toujours cet hôte aimable.

Autre différence entre les deux écrivains. L'âme de Rousseau possède un fond affectueux, et du récit de ses premières années ne se dégage que de la sympathie. Négligé, puis abandonné par son père qui le délaisse pour convoler à un second mariage, il n'en garde aucun ressentiment ; ne parle de lui qu'avec respect, discrétion, tendresse même; il glisse sur les torts paternels, s'abstient de les juger, nous laisse à peine le temps el l'occasion ■de le faire.

(Chateaubriand a plus de sécheresse que d'effusion, plus do hauteurque

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d'abandon. Observateur peu indulgent ,. il trace des portraits d'une vérité cru'.% même de ceux que leur titre protège le mieux. Reconnaît-on la main d'un fils, dans cette image âpre et dure: « M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et prdes, les yeux enfoncés, petits et pers, ou glauques comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n'ai jamais vu pareil regard ; quand la colère y montait, la prunelle élincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle. » Et ce portrait de sa mère : « Apolline de Bedée était noire, petite et laide, w Est-ce que la laideur existe pour les yeux d'un fils, dans la personne d'une mère? Est-ce que le cœur aperçoit ces choses-là.' Les voyant, est-ce qu'il n'y a pas une pudeur filiale qui défend d'en faire part à la postérité ? Si du moins le portrait moral effaçait le portrait physique? Peu s'en faut qu'il ne l'aggrave.: « Une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie qui nous empêchèrent d'abord de reconnaître ses admirables qualités : avec de l'ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l'apparence de l'avarice ; avec de la douceur d'âme, elle grondait toujours ; mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau. )' — Portrait ressemblant, je l'admets, et c'est précisément celte ressemblance qui attriste.

On se demande: qui est-ce donc que Chateaubriand aima pendant ces premiers temps de la vie où le cœur éprouve un si vif besoin de sedonner? Ou le voit trop, ce n'est ni son père, ni sa mère. Ce ne sont pas ses maîtresses d'école, les sœurs Coupart, « deux vieilles bossue* liabillées de noir. » — Ce n'est pas M. Després, le maître d'écriture,, auquel il ne pardonne pas de lui avoir fait copier et recopier à satiété ce vers d'une satire de Boileau : « C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler. » — Ce n'est pas son camarade Gesril, un polisson qui poussait les autres à mal faire, et, s'esquivant par derrière, les laissait dans le péril : — ce n'est pas les serviteurs du manoir paternel, sauf peut-être une femme de charge qui avait pour lui quelque sollicitude, « la Villeneuve », comme il l'appelle, — « la bonne Villeneuve », aurait dit Jean-Jacques. Ce n'est pas son frère, beaucoup plus âgé et d'ailleurs absent du toit natal.

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Qui res(e-t-il ù nommer? Sa sœur Lucile. Son aînée de quelques années Lucile fut tout de suite et toujours près de son cœur. Il l'aimait pour la conformité de son humeur et de ses goûts. Poète avant son frère (toute jeune filleporte en elle un fond de poésie mystérieuse et pure), elle contribua à réveiller, à nourrir en lui le sentiment poétique des choses ; elle fut sa compagne, saconfidente, sa muse. Je ne sais si quelques traitsde cette ressemblance chérie n'embellissaient pas à ses yeux cet être idéal, qu'il avait formé avec les rêves confus de son âmed'adolescent et qu'il appelait sa « sylphide » . Il dut à cette tendre amitié de prendre en patience lesheures longues et taciturnes de la vie domestique. Un père concentré, n'ouvrant la bouche que pour commander, espèce de baron féodal, attaché aux vieux droits, aux vieux us, essayant de les remettre en honneur à la veille de là déclaration des Droits de l'homme et de la nuit du 4 août ; une mère absorbée dans les calculs d'une vie étroite, et rongée par les exigences d'un rang difficile à soutenir, lettrée d'ailleurs, familière avec Racine, Sévigné, La Fontaine ; romanesque à sa manière, par les réminiscences du Cyrus qui remplissaient sa cervelle, mais peu expansive, toujours tremblante sous l'œil du maître dont les terribles colères faisaient plier tout, cet ensemble ne constitue pas une existence bien enviable. Avec cela, une espèce d'abandon, qui laissait l'enfant grandir dans l'oisiveté et le vagabondage. Il s'élève à l'aventure, à la merci des choses, sans amitié réconfortante, sans direction, sans discipline. A Saint-Malo, la mer est son institutrice et sa compagne : il en tire des jeux et des rêves. Comme on le destine à l'état de marin, on le laisse volontiers courir sur la plage avec les enfants de son âge. « C'est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort- Royal, que se rassemblaient les enfants. C'est là que j'ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j'ai goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient près de moi sur la rive. y> ■ — a Lorsque la mer était haute et qu'il y avait tempête, la vague fouettée au pied du château jaillissait jusqu'aux grandes tours. Il s'agissait de saisir l'instant entre deux vagues, de franchir l'endroit périlleux avant que le flot se brisîl et couvrit la tour. Voici venir une montagne d'eau qui s'avançait en

mugissant, laquelle, si vous tardiez d'une minute, pouvait ou vous entraîner ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l'avenlure, mais j'ai vu des enfants pâlir avant de la tenter. »

Ces jeux en commun, malgré ce qu'il entrait d'aventureux et de sauvage, ne le captivaient qu'à demi. De bonne heure il chercha la solitude, et goûta cette volupté secrète, profondément sentie et délicieusement décrite par Rousseau, la volupté du rêve au bord de l'onde agitée. A Rousseau, la rive des lacs suisses suflisait. Chateaubriand eut pour se repaître de mélancolie l'immensité mobile de l'Océan. « Je m'asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là je m'amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. » — Ainsi naquit entre le petit enfant et le vaste Océan cette intimité qui ne cessa jamais de régner entre eux. Homme mûr, déjà lassé du combat de la vie, composant les premiers chapitres de ses Mémoires, Chateaubriand avait sous les yeux — àDieppe, non plusàSaint-Malo, — le même spectacle qui avaitbercé son enfance, et ce cri sincère sortait de sa bouche : « Salut, ô mer, mon berceau et mon image. Je te veux raconter la suite de mon histoire ; si je aiens, tes flots mêlés à tous mes jours m'accuseront d'imposture chez les liommes à venir. » Qui ne sait enfin que lui-même marqua le lieu de sa sépulturesur lesrochesdu Grand-Bé, voisines deSaint-Malo, environnées d'eau par chaque marée haute et battues d'un orage éternel?

N'omettons pas une influence qui s'exerça avec une grande force sur l'enfance de notre jeune Breton : le sentiment religieux. Sa mère, d'une •liété très (ervenle, le cultivait en lui. Mais il y était inné, et contentait son besoin précoce de mystère et d'extase. Le rêve aboutit volontiers à la prière, et la prière n'effarouche jamais le rêve. « Je n'avais pas besoin, ilil-il, qu'on me dit de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m'avait appris : je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux. « Poétique vision venue de la même source de laquelle découle le Gé?iie du Christianisme. Pourquoi en gâter le charme par l'amertume des derniers mots : « Je courbais mon front : il

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n'était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu'on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu'on Tincline au pied des autels. »

Le tableau de cette première enfance suggère à Chateaubriand cette conclusion : « J'ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe; mais elle fut adoptée de mes proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'elle a rendu mes idées moins semblables à celles des autres hommes. Ce qui est plus sur encore, c'est qu'elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie né chez moi de l'habitude de souffrir à l'âge de la faiblesse, de l'imprévoyance et de la joie. »

Il fallait pourtant bien instruire le futur officier de marine, car le spectacle de la mer peut apprendre beaucoup, mais non les logarithmes. Chateaubriand fut mis pensionnaire au collège ecclésiastique de Dol. Il ne lui déplaît pas de nous apprendre qu'il y excella : — en littérature ? non ; en mathématique, — et qu'il émerveillait condisciples et maîtres par une mémoi^pe prodigieuse. Il garda de cette maison un aimable souvenir. « Notre enfance laisse quelque chose d'elle-même aux lieux embellis par elle, comme une fleur communique son parfum aux objets qu'elle a touchés. »

C'est à Dol que lui arriva l'aventure du nid de pie, aventure mémorable dans une vie d'écolier, et qu'il faut citer parce que c'est une des rares pages du livre oîi Chateaubriand condescende à redevenir enfant et le fasse sans arrière-pensée.

Donc, les écoliers du collège de Dol étaient menés en promenade dans la campagne. On choisissait un emplacement favorable ; le régent se retirait à une faible distance pour lire son bréviaire, et, sauf la défense formelle de grimper aux arbres, les élèves avaient toute liberté de se livrer aux jeux de leur âge.

« Des ormes bordaient le chemin; tout à la cime du plus grand brillait un nid de pie. Nous voilà en admiration, nous montrant mutuellement la mère assise sur ses œufs, et pressés du plus vif désir de saisir cette superbe proie. Mais qui oserait tenter l'aventure? L'ordre (de s'abstenir de grimper aux arbres) était si sévère, le régent si près, l'arbre si haut ! Ton-

tes les espérances se tournent vers moi ; je grimpais comme un chat. J'hésite, puis kl gloire l'emporte : je me dépouille de mon habit, j'embrasse l'orme etje commence à monter. Le tronc était sans branches, excepté aux deux tiers de sa crue, où se formait une fourche dont une des pointes portait le nid. Mes camarades, assemblés sous l'arbre, applaudissaient à mes efforts, me regardant, regardant l'endroit d'où pouvait venir le préfet, trépignant de joie dans l'espoir des œufs, mourant de peur dans l'attente du châtiment. .l'aborde au nid; la pie s'envole ; je ravis les œufs, je les metsdans ma chemise et redescends. Malheureusement je me laisse glisser entre les tiges jumelles et j'y reste à califourchon, suspendu en l'air à cinquante pieds. — Tout à coup un cri : « Voici le préfet! » Etje me voisincontinent abandonné de mes amis, comme c'est l'usage... 11 n'y avait qu'un moyen de sortir de ma fâcheuse position : c'était de me suspendre en dehors par les mains à l'une des deux dents de la fourche, et de tâcher de saisir avec mes pieds le tronc de l'arbre au-dessous de sa bifurcation. J'exécutai cette manœuvre au péril de ma vie. Au milieu de mes tribulations, je n'avais pas lâché mon trésor ; j'aurais pourtant mieux fait de le jeter, comme depuis j'en ai jeté tant d'autres. En dévalant le tronc, je m'écorchai la main, je m'éraillai les jambes et la poitrine, et j'écrasai les œufs: ce fut ce qui me perdit. Le préfet ne m'avait point vu sur l'orme ; je lui cachai assez bien mon sang, mais il n'y eut pas moyen de lui dérober l'éclatante couleur d'or dont j'étais barbouillé. «Allons, me dit-il. Monsieur, vous aurez le fouet. »

Contre cette menace du fouet, toute la fierté du jeune Breton se révolte. Et lorsque le préfet, de retour au collège, prétend exécuter la sentence, il se trouve en face d'un insurgé. Une vraie lutte s'engage entre le maître et l'écolier, laquelle aurait pu tourner à mal pour ce dernier, lorsque, dans le feu de l'enthousiasme guerrier, il lui arriva de s'écrier, comme pour s'animer lui-même au combat : « macte animo, f/enerose puer ! » (courage, enfant de grand cœur). Ce vers de Virgile éclatant à Fimproviste fait rire le maître, et le désarme. Le directeur fut pris pour arbitre, il épargna au rude petit Breton l'humiliation du fouet.

L'anecdote est caractéristique : poursuite des choses élevées et difficiles,

esprit de résistance contre la force, opiniâtreté indomptable dans la lutte, telles sont les analogies sur lesquelles un amateur de prédictions eût pu ce jour-là fonder l'horoscope du jeune Chateaubriand.

Deux fois par an, Pâques et les grandes vacances ramenaient l'écolier sous le toit domestique, nonplusàSaint-Malo, mais à quelques lieues de là, dans le vieux et pauvre manoir de Combourg, résidence seigneuriale qui ne retenait plus que l'ombre de l'opulence passée. Chateaubriand y retrouvait ses tristesses, la taciturnité de son père et de sa mère, la tendresse de sa sœur Lucile, et, au lieu de l'Océan, les étangs, les grands bois, les landes désertes toutes couvertes de genêts et de bruyères. Il a laissé du printemps en Bretagne une luxuriante description. Cela est plus beau que nature, mais on pardonne à la double magie de l'art et des souvenirs :

« Le printemps en Bretagne est plus doux qu'aux environs de Paris, et fleurit trois semaines plus tôt. Les cinq oiseaux qui l'annoncent, l'hirondelle, le loriot, le coucou, la caille et le rossignol arrivent avec des brises qui hébergent dans les golfes de la péninsule armoricaine. La terre se couvre de marguerites, de pensées, de jonquilles, de narcisses , d'hyacinthes, de renoncules, d'anémones... Des clairières se panachent d'élégantes et hautes fougères, des champs de genêts et d'ajoncs resplendissent de leurs fleurs qu'on prendrait pour des papillons d'or. Les haies au long desquelles abondent la fraise, la framboise et la violette, sont décorées d'aubépines, de chèvrefeuilles, de ronces dont les surjets bruns et courbés portent des feuilles et des fruits magnifiques. Tout fourmille d'abeilles et d'oiseaux ; les essaims et les nids arrêtent les enfants à chaque pas. Pans certains abris, le myrte et le laurier-rose croissent en pleine terre comme en Grèce ; la figue mûrit comme en Provence; chaque pommier, avec ses fleurs carminées, ressemble à un gros bouquet de fiancée du village. »

On ne lit pas avec moins de plaisir le récit de ses promenades en bateau, sur l'étang encadré de bois, au coucher du soleil:

« Le soir, je m'embarquais sur l'étang, conduisant seul mon bateau au milieu des joncs et des larges feuilles flottantes du nénuphar. Là se réu-

nissaient les hirondelles prêtes à quitter nos climats. Je ne perdais pas un seul de leurs gazouillis... Elles se jouaient sur l'eau au tomber du soleil, poursuivaient les insectes, s'élançaient ensemble dans les airs, comme pour éprouver leurs ailes, se rabattaient à la surface du lac, puis se venaient suspendre aux roseaux que leur poids courbait à peine, et qu'elles remplissaient de leur ramage confus. »

Admirnblo pcialuro, ainoi que la prcoodente. A toutes deux, le plus morose critique ne reprocliera qu'une chose, leur perfection même. La main de l'artiste consommé s'y fait voir, ce qui n'arrive pas dans Rousseau. Rousseau nous donne l'impression de la nature telle qu'une âme d'enfant la peut recevoir ou concevoir : Chateaubriand travaille sur cette impression originelle, l'étend, l'agrandit. D'un simple trait, d'un point lumineux qu'elle était dans la réalité, son imagination d'artiste tire, après coup, un tableau complet. Souvenez-vous des hirondelles en deux passages des souvenirs de Rousseau, précédemment cités, et comparez avec les hirondelles de Chateaubriand : vous sentirez la différence du procédé et de ses résultats. Les croquis de Rousseau relatifs à sa vie d'enfance ont l'âge du modèle. Les tableaux de Chateaubriand 'ont l'âge du peintre.

J'excepterais un passage où l'auteur se souvient et raconte avec une entière naïveté. Il s'agit de sa première soirée au théâtre. C'est à Rennes où son frère l'héberge. La pièce représentée était le Père de famille de Diderot. Notre jeune Breton n'y comprit rien du tout. Il ne reconnaissait, dans cet étalage de phrases déclamatoires et de sensibilité ampoulée, aucun écho des voix de la grève et des murmures du vent dans les bois.

« Le rideau était levé, la pièce commencée : on jouait le l'ère de famille. J'aperçois deux hommes qui se promenaient sur le théâtre en causant et que tout le monde regardait. Je les pris pour les directeurs ■des marionnettes qui devisaient devant la cahute de M™ Gigogne, en attendant l'arrivée du public: j'étais seulement étonné qu'ils parlassent si haut de leurs affaires et qu'on les écoutât en silence. Mon ébahissement redoubla lorsque d'autres personnages arrivant sur la scène se

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mirent à faire des grands bras, à larmoyer, et lorsque chacun se prit à pleurer par contagion. Le rideau tomba sans que j'eusse rien compris atout cela... Telle fut la première impression que je reçus de l'art de Sophocle et de Molière. »

Chateaubriand étant né, nous l'avons vu, en 1768, avait 21 ans quand sonna l'année 1789. Sa jeunesse, son éducation appartiennent donc à l'ancien régime. Le récit qu'il en fait appartient aux temps nouveaux, moins encore par la date de la publication, que par la langue, le mouvement d'imagination, le sentiment de la nature, le coloris. Son livre nous introduit en plein romantisme. Nous assistons à la naissance d'une littérature nouvelle.

Quelle attention donnera-t-elle à l'enfant ? Comment saura-t-elle en reproduire l'image ? à quelles manifestations de l'art va-t-elle l'associer ? C'est ce qu'on se propose d'examiner dans un prochain volume, complément naturel de la présente étude.

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