RACINE EN FAMILLE
INous nous sommes insensiblement engagés dans la prose, non sansprofit d'ailleurs pour notre sujet. Revenons aux poètes. Parmi ceux du xvn® siècle, Racine et Molière nous restent à interroger.
Dès ses premiers pas dans la carrière du théâtre, Racine aborde le sujet d'Andromaque , et ce choix porte témoignage d'un vif instinct dramatique. A Virgile, à Euripide, il n'emprunte qu'une idée générale , des traits épars. C'est d'Homère qu'il s'inspire directement, c'est cettegrande figure d'épouse et de mère retracée par le plus ancien et le plus grand des poètes grecs qu'il se propose de peindre à son tour. Il écarte donc la tradition historique, repousse l'idée d'une Andromaque flétrie par le vainqueur, flétrie par une odieuse maternité, remet entre ses bras-
(1) Sur M™° de Sévigné grand'mère, et M™° de Maintenon institutrice, relire lespages tracées avec tant de vigueur et de précision par M. Gréard dans son livre : V éducationdes femmes par les femmes (Hachette, 1887).
DE SHAKESPEARE A CHATEAUlîRIAiND. 221
le fils d'Hector, lepetitAstyanax, de poétique mémoire, et fait reposer sur cette frêle créature tout l'intérêt tragique (1).
Astyanax ne paraît pas sur le théâtre, conséquence du goût sévère qui règle la production dramatique au xvif siècle; mais, par un prodige d'art et de poésie, Racine l'associe tellement à tous les actes, à tous les pas des personnages, que nous croyons le voir et l'entendre lui-même.
C'est Astyanax, c'est cet enfant captif qui cause les alarmes de la Grèce, motive l'ambassade d'Oreste auprès de Pyrrhus et suggère au premier les arguments de son discours.
Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles, Et dans toute la Grèce, il n'est point de familles Qui ne demandent compte à ce malheureux fils D'un père où d'un époux qu'Hector leur a ravis. Et qui sait ce qu'un jour ce fils peut entreprendre ? Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre. Tel qu'on a vu son père, embraser nos vaisseaux, Et, la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
Qu'est-il pour Pyrrhus, pour ce maître d'Andromaque, pour ce préten- .<lant à son cœur ? Un gage, un enjeu terrible sur lequel Pyrrhus compte ^t spécule pour assurer ou son amour ou sa vengeance :
De son fils qu'il lui cache, il menace la tète. Et fait couler des pleurs qu'aussitôt il arrête.
Pyrrhus, passionné pour sa captive, conçoit-il une lueur d'espérance ? il défend Astyanax, il refuse de le livrer, il repousse l'idée déverser le sang innocent ; bien plus, il fait entrevoir à sa mère un nouvel avenir de grandeur et de gloire :
Madame, dites-mol seulement que j'espère : Je vous rends votre fils, et je lui sers de père.
(1) « Aiidromaque ne connaît pas d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax — La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent guère que pour la veuve d'Hector, et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils, et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de nos spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector. » (Racine, Préface d'Andromaque.)
Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens, J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens... Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre, Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris. Dans ses murs relevés couronner votre fils.
Pyrrhus est-il irrité, désespéré par le refus d'Andromaque ? la mort de l'enfant est consentie ; il le déclare à l'ambassadeur de la Grèce :
Je ne condamne plus un courroux légitime. Et l'on vous va. Seigneur, livrer votre victime...
Allons aux Grecs, livrer le fds d'Hector. . . .
Le fils me répondra des mépris de la mère.
Toutes ces oscillations se fixent, et tout cet intérêt se concentre dans la scène décisive où Pyrrhus, arrivé au paroxysme de la passion, adresse à.\ndromaque une mise en demeure impitoyable : Ou vous m'épousez, ouje laisse égorger As tyanax:
Mais ce n'est plus. Madame, une offre à dédaigner. Je vous le dis : il faut ou périr ou régner. Mon cœur, désespéré d'un an d'ingratitude. Ne peut plus de son sort souffrir l'incertitude ; C'est craindre, menacer et gémir trop longtemps Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j'attends. Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre Pour vous mener au temple où ce fils doit m'attendrc ; Et là, vous me verrez, humain ou furieux, Le couronner, Madam^e, ou le perdre à vos yeux.
Que dirons-nous d'Andromaque ? Pas un mot d'elle, pas un sentiment, pas une démarche que n'inspire et ne remplisse la pensée exclusive et dominante de son fils menacé. Astyanax est toute sa vie, toute sa raison de survivre à Hector, de supporter tant de deuils, et ce qui est la pire épreuve, de supporter les paroles enflammées d'un odieux maître. Paraît-elle pour la première fois sur la scène ? C'est pour se rendre au gynécée, où son fils est retenu loin d'elle :
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisque une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie.
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J'allais, Seigneur, pleurer un moment avec lui : Je ne l'ai pas encore embrassé d'aujourd'hui.
Si Pyrrhus court la rejoindre, impatient de la revoir, Astyanax se dresse entre eux, comme une petite ombre infortunée du grand Hector, à la fois pour protéger sa mère et pour la perdre.
Vainement à son fils j'assurai mon secours :
« C'est Hector, disait-elle, en l'embrassant toujours;
Voilà ses yeux, sa bouche et même son audace ;
C'est lui-même ; c'est toi, cher époux, que j'embrasse. »
Et comme elle se fait humble, cette mère, comme elle déprime et rapetisse l'enfant dont elle est fière, mais que le danger menace ! comme elle voudrait le faire oublier pour le sauver !
Digne objet de leur crainte,
Un enfant malheureux qui ne sait pas encor
Que Pyrrhus est son maître et qu'il est fils d'Hector!
Quand Pyrrhus, exalté par l'amour, laisse entrevoir Troie relevée, Astyanax sur le trône, quelle épouvante pour elle, et comme elle a hâte de repousser ces dons pleins de périls!
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère. Je les lui promettais tant qu'a vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs que n'a pa conserver mon Hector.... Seigneur, c'est un exil que mes larmes demandent. Souffrez que, loin des Grecs et même loin de vous, J'aille cacher mon fils et pleurer mon époux.
Dérober, cacher Astyanax, c'est toute son ambition, c'est presque son unique argument, dans la scène poignante où nous la voyons s'humilier aux pieds de la superbe Hermioue :
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils jusqu'où, va notre amour ; Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite, En quel trouble mortel son intérêt nous jette
Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter. C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter... Que craiat-on d'un enfant qui survit à sa perte ? Laissez-moi le cacher dans quelque île déserte, Sur les soins de sa mère on peut s'en assurer, Et mon fils avec moi n'apprendra qu'à pleurer.
Se résigner à tout pour Astyanax, et payer sa vie aux dépens de sa grandeur et de sa gloire, tel est le mobile des résolutions d'Andromaque. Noble résignation à laquelle sa grande âme n'arrive que meurtrie :
0 cendres d'un époux ! ô Troyens ! ô mon père ! 0 mon fils ! que tes jours coûtent cher à ta mère !
La suprême résolution est prise : elle suivra Pyrrhus à l'autel, assurera de cette manière le salut de son fils, et préviendra toute souillure par une mort volontaire. Sur qui tombent alors ses dernières larmes, ses dernières paroles? Sur Astyanax?
Fais connaître à mon fils les héros de sa race. Autant que lu pourras conduis-le sur leur trace. Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté, Plutôt ce qu'ils ont fait que ce qu'ils ont été. Parle-lui tous les jours des vertus de son père.
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère
Qu'il ait de ses aïeux un souvenir modeste : '
11 est du sang d'Hector, mais il en est le reste.
Nous l'avouerons : en lisant le théâtre grec et celui de Shakespeare, le regret nous prend parfois de tant de situations fortes et touchantes, que nos poètes tragiques n'ont pas osé traiter, faute de la liberté nécessaire, et parce que l'épouvantail d'Aristote leur barrait la route. C'est ainsi que ■dans VAndromaque d'Euripide, la présence du petit Molossus, sa douleur et ses larmes lorsqu'on le traîne à la mort, nous paraissaient d'une beauté tragique digne de notre théâtre. Pareil regret s'évanouit en ce qui concerne VAndromaque de Racine. Racine a épuisédans son drame tout ce que le sujet contenait de tendresse et de larmes.
S'il n'a pas osé représenter Astyanax en personne, il a fait mieux. Sa
merveilleuse habileté, ses vers d'un bonheur et d'une inspiration exquises ne cessent de donner de scène en scène le reflet de sa beauté, et comme le parfum de sa présence (1).
L'Iphigénie de Racine émane encore d'une source grecque et bien plusdirectement que VAndromacjue. Le poète dans sa nouvelle création (1674); suit de près la pièce d'Euripide, en emprunte même plusieurs scènes- Comment les a-t-il traitées ? En quoi s'écarte-t-il de son modèle? C'est ce qu'il faut examiner, non pas de point en point, mais sur les parties seulement qui concourent à notre but. Cette comparaison achèvera de nous faire sentir, sur un point de détail, mais intéressant, la différence des deux théâtres, des deux nations, des deux époques.
Tout le monde connaît la fable d'Iphigénie. Les vaisseaux grecs assemblés dans le port d'Aulis pour faire voile sur la Troade n'en peuvent sortir à cause de la persistance des vents contraires. L'oracle, consulté, prononce que le sang d'une vierge doit couler sur les autels pour apaiser le courroux des dieux, et cette vierge, il la désigne, c'est Iphigénie, la fille d'Agamemnon, roi des rois, chef de l'armée grecque. Une angoisse
(1) Voici cette scène d'Euripide à laquelle nous faisons allusion :
Andromaque. — Je descends au tombeau, les mains ensanglantées par d'indio-nes liens.
Molosse. — Ah ! ma mère, ma mère, j'y descends avec toi, sous ton aile, victime dévouée à la mort. O maître du pays de Phthie, ô mon père ! viens au secours de ta famille.
Androii. — O cher enfant! tu seras donc couché sur le sein de ta malheureuse mère • ton corps, privé de vie, reposera sur son corps glacé.
Mol. — Hélas ! hélas! que va-t-on me faire, ainsi qu'à toi, ma mère ?
Ménélas. — Descendez dans le séjour des ombres, vous qui venez d'une ville ennemie. Vous mourez tous deux par deux arrêts différents : toi, c'est une sentence qui te condamne ; et ton fils^ c'est ma fille Hermione. De la part d'un ennemi, c'est unegrande démence d'épargner ses ennemis, lorsqu'on peut les tuer, et délivrer sa maison de toute crainte.
AxDROM. — Cher époux, cher époux, que n'ai-je ton bras et ta lance pour me défendre, fils de Priam !
Molosse. — Infortuné! quels chants magiques trouverai-je pour me garantir de la mort?
Androm. — Jette-toi aux pieds de ton maître, mon fils, et adresse-lui tes supplications.
Molosse. — 0 ami, ami, ne me livre pas à la mort !
Anoro.m. — Malheureuse, je fonds en larmesj; mes yeux se mouillent sans relâchecomme le torrent qui, dans l'ombre, s'échappe du rocher.
Molosse. — Hélas! quel remode trouver à ces maux?