‹ Le livre des épousesChapitre 1 sur 5 · LA JEUNE FILLE · texte numérisé non relu

LA JEUNE FILLE

17 août.

A quelqu’un qui lui demandait s’il devait prendre femme ou non, Socrate répondit : “ Lequel des deux tu fasses, tu t’en repentiras. „ Mais Socrate a pris femme. Montaigne a écrit ces mots : “ De mon dessein, j’eusse fui d’épouser la sagesse même, si elle m’eût voulu. „ Mais ce philosophe s’est marié à mon âge, trente-trois ans ; il a fait comme tout le monde. J’ai quelque velléité de faire aussi comme tout le monde. Je pourrais dans cette grave circonstance, réclamer les conseils de mes amis ; aucun d’eux n’est assez avare pour me les refuser. A quoi cette consultation m’avancerait-elle? L’un me dirait : Épouse ; l’autre : Reste garçon. Je n’estime pas, d’ailleurs, ceux qui ont besoin d’avis pour se gouverner dans

des actes purement personnels. La volonté n’est souvent cpi'uue eau morte et sans pente; elle devrait être un fleuve lier et libre, capable de porter la destinée d’un homme.

Souvent, au bal, j’ai contemplé ces jeunes filles si pures de visage et de démarche, chez lesquelles la vie éclate et déborde par de furtifs coups d’œil. Je me plaisais à les voir traversant souriantes les tourbillons de la danse, qui semblait les entraîner vers des régions inconnues. Mais quelle pauvreté d’esprit, pensais-je, dans ces chefs-d’œuvre de la forme! quelle déchéance pour ces idoles d’un instant quand on veut chercher on elles autre chose’ et mieux que des apparitions rayonnantes ! Et je plaignais ceux qui, peu soucieux de savoir si l’âme s’éveillera au chevet de l’épouse et de la mère, se fout une part indifféremment parmi ce troupeau blanc et rose. Je les plaignais ! N’ai-je pas ici un triste aveu à faire ? La nature humaine, si soigneuse de la conservation de chaque individu, n’a-t-elle pas rais en lui une personnalité résistante, qui lui fait mépriser ce qu’il no peut obtenir? Il y a peu d’années encore, j’étais pauvre, mon titre d’avocat n’était qu’une promesse de fortune ; on me considérait donc comme un homme insignifiant, et je dédaignais celles que l’on m’aurait très certainement refusées. Maintenant, ou compte avec moi par la raison que je représeide une position. Les mères me font mille avances, et peu à

LE LIVRE DES Él'OlSES.

peu je me suis pris à songer que quelques-unes ont des filles charmantes. Mon âge fournirait motif à objections partout ailleurs qu’en France. Mais, dans ce pays si spirituel, l’esprit sert à abolir les principes naturels, qui sont impérissables chez les autres nations. Eu Angleterre, en Allemagne, chez tous les peuples dont les instincts primitifs n’ont pas été étouffés i>ar une civilisation trop extrême, on n’est déjà plus un jeune homme à trente-trois ans. En revanche, chaque mariage réjouit le cœur, réjouit les yeux, qui ne voient que des couples jeunes et purs, plus riches de courage que d’urgent, et marchant vaillamment dans la vie en s’affermissant pai' un mutuel effort. On les bénit, ces couples, on les protège; en France, ils seraient des objets de risée.

“ Vous vous êtes épousés, et vous n’avez rien, leur dirait-on; vous êtes fous. „ Et le monde les renierait comme de dangereux exemples à donner aux famil les. Le plus extraordinaire en ceci, c’est que le mariage, dans des conditions aussi défavorables, se soutient à une telle hauteur, (pie le respect seul peut l’atteindre et l’entourer d’un cercle inviolalile. J’ai vu des tilles de dix-huit ans s’unir à des hommes de soixante, et se maintenir clans une ii’réprochable dignité de conduite, malgré ce renoncement volontaire à des joies réputées les plus complètes. Ce n’est pas de la raison, ce n’est pas de l’espiit, quoique tous les deux jouent un rôle dans les existences orga-

nisées de la sorte, c’est l’obéissance passive à des usages reçus, et l’art de les faire paraître excellents après les avoir acceptés. Quant à moi, je m’applaudis de prendre un terme moyen entre le mariage d’inclination, une folie, disent les gens sages, et le mariage de convenance, qui, n’en déplaise à mon siècle et à mon pays, n’est guère qu’une folie en sens inverse. J’aime ; sois heureux, ô mon cœur, car ma préférée éveille en toi tout ce que tu renfermes de jeune et d’immortel; mais soyez satisfaits aussi, ô mes concitoyens, vous dont l’estime se traduit par un contrôle inexorable de toutes mes actions, accordez-moi votre approbation, je la mérite, car celle que j’ai choisie entre toutes les femmes est jolie, bien élevée, de bonne naissance, elle a une dot. J’ai, de mon côté, un rang, une excellente situation de fortune, et le sort de mes enfants sera assuré.

J’aime, ai-je dit. Ce mot implique-t-il une attraction violente, passionnée, irrésistible, ou signifie-t-il tout simplement, selon le langage moderne, qu’il y a entre une jeune fille et moi conformité de position, d’âge, d’idées? Je ne sais. Je ne crois pas à une inévitable fatalité qui nous aurait poussés l’un vers l’autre. Mais je suis certain que, telle qu’elle est, elle me deviendra sacrée dès que je la posséderai. Le bonheur n’est pas un de ces lointains mirages que poursuivent, toujours vainement, les imaginations ardentes, les esprits malades; il réside en

nous, autour de nous. Il se compose d’éléments simples, clairement définis. Ce qui a fait ma force, dans la carrière que j’ai embrassée, c’est que je n’en ai jamais souhaité d’autre. De même, quand je serai marié, je me dirai : “ Ma femme est à moi, et tout ce qui n’est pas elle m’est indifférent. „ De ce principe, si souvent oublié de nos jours, découle une source de prospérités ; il s’applique aux plus petites comme aux plus grandes choses. Un avocat, un médecin qui n’aiment pas leurs professions sont de mauvais praticiens. Un mari qui suppose des femmes au dessus de la sienne est un mauvais mari. Heureusement, la nature nous aide beaucoup pour lo maintien de ce grand principe, si essentiel au bonheur, et il est à peu près prouvé qu’un propriétaire trouve toujours sa maison plus belle que celle du voisin.

La jeune fille que j’aime se nomme Cécile.

J’ai entendu un homme, très expert en théories, prétendre qu’il n’épouserait qu’une femme ayant été malheureuse dans sa famille, parce que, en mettant les choses au pire, l’habitude serait prise. Voilà une qualité négative que je ne tiens pas à rencontrer chez Cécile. Elle est orpheline, il est vrai, et son enfance s’est écoulée auprès d’une tante. Mais le manque de caresses d’une mère, l’absence de l’affection sérieuse d’un pere, ne constituent, pour une jeune fille, qu’une infortune relative, qui ne s'oppose pas

à son complet développement. Peut-être même, dans le secret de mes espérances, ne suis-je pas désappointé de ce que les tendresses de Cécile ne se soient point encore librement épanouies; je me berce de l’idée de les voir naître plus vivaces, et de bénéficier seul de leur éclosion tardive.

Cécile est brune; ses cheveux, son teint, ses yeux ont l’éclat tempéré, la suave tranquillité des blondes. Son visage aux lignes correctes a cette pureté d’expression qui indique une âme calme. J’aime ces femmes belles et sereines. Aux hommes, les passions ; leur accentuation profonde donne du caractère à un visage. Mais les femmes qui symbolisent la grâce, l’amour, les vertus tempérées, ne deviennent dignes d’un culte réel que lorsqu’elles ont. comme des divinités, ce rayonnement doux et mystérieux qui fait naîti-e autour d’elles une respectueuse émotion. Cécile est réservée. Ses qualités ne sautent pas aux yeux en forçant l’admiration ; on les devine sous une modestie qui les couvre sans les cacher. Elle ne rit pas bruyamment, elle ne parle pas d’une façon éclatante; mais son sourire a un charme pénétrant, sa voix a des intonations discrètement musicales qui font flotter autour d’elle une caressante harmonie. Elle n’a pour famille qu’une tante, nommée mademoiselle de Pluyette. C’est une de ces femmes à esprit étroit dont toute la sagesse consiste à prendre des préjugés pour règles de conduite.

Mais mademoiselle de Pluyette adore sa nièce, et cette tendresse, quoique exigeante par instants et peu éclairée, est le meilleur dos titres à mes yeux.

L’homme est bizarre. Voilà deux mois que je vais dans cette maison avec des intentions qui ne sont un secret pour personne, et je n’ai point encore fait une demande formelle. Cette incertitude renferme une indéfinissable ivresse que je voudrais prolonger encore. Cécile m’aime-t-elle? J’espère, par moments, qu’elle laissera entrevoir son penchant et nous entraînera ainsi vers une prompte solution. Et pourtant, si cela arrivait, qui sait si ma tendresse n’en serait pas diminuée? Cécile a raison; elle attend. C’est à moi de faire les premiers pas ; je les ferai dès demain.

18 août.

Ce matin, j’ai reçu cette lettre :

“ Mon ami,

“ Je ne veux pas te prendre en traître, quoique tu sois un confrère. On m’a demandé des renseiguements sur toi. On est une femme, une vieille demoiselle. Tu devines? Je les ai donnés détestables. Pour . que tu puisses eu juger, et les rectifier au besoin, je t’envoie copie de la pièce. Cela se fait entre avocats. Voici la note :

“ Charles Mayiiard, avocat distingué du barreau

de Paris. Caractère sociable, mais indépendant; opinions politiques convenables; discrétion, franchise, grande probité ; finesse ; dédain de ce qu’on appelle l’esprit ; n’en use qu’à la dernière extrémité ; rêveur et original à ses heures ; ombre de tristesse; point de fortune personnelle, doit tout à son travail; gagne quinze à dix-huit mille francs ; ordre, économie, tout en vivant très honorablement; belle bibliothèque (bon signe!); affabilité, générosité; politesse pleine de discernement, jamais banale ; famille respectable ; père ayant traversé les plus hauts postes et étant mort pauvre ; oncle riche, mais pourvu d’un fils.

“ Voilà ce que j’ai dit, et je t’en voudrai longtemps pour m’avoir forcé à tant d’éloges. Un seul motif pouvait m’y décider : tu vas te marier, et j’ai prononcé ton oraison funèbi’e. Pardonne-moi ce mot ; je suis garçon.

“ Adieu, et bonne chance. „

La lecture de cette lettre m’a ému. On est déjà aux renseignements. Et moi, à qui m’iuformerai-je du caractère de Cécile ? Je serais, du reste, trompé à ce sujet par les plus honnêtes gens, à présent que l’éducation couvre toutes les jeunes personnes d’une enveloppe uniforme qu’elles ne déchment qu’étant femmes. Cette démarche, toutefois, m’a encouragé à l’égal d’une avance. Le soir, j’ai été chez mademoi-

selle de Pluyette. En m’apercevant, elle m’a regardé d’un air fin , et Cécile a rougi légèrement ; elle est dans la confidence. Après quelques instants do conversation, on m’a oft'ert une place à une table de jeu. Cécile était assise près de moi ; je pouvais la contempler. Je suivais d’un œil attendri les jolis mouvements de ses mains blanches, plus blanches auprès des vives couleurs de la soie qu’elle travaillait. Son visage... j’ai déjà fait son portrait; je le ferai bien d’autres fois encore. Elle me semblait plus belle qu'hier. Demain , elle me paraîtra plus belle qu’aujoiu'd’hui. C’est la feuille qui se déplie avec lenteur sous la rosée d’avril, et attend, frissonnante, l’ardente étreinte du soleil. L’été viendra, puis l’automne, et cette feuille, encore plus changeante qu’au printemps, prendra chaque jour une nouvelle teinte, chaude d’abord et lumineuse , et se ridera enfin par des transformations successives pour tomber doucement avec les premières neiges. D’après cette comparaison, que serai-je donc? Le soleil? Non pas. Le soleil , c’est l’amour. Je no suis , comme ma Cécile, qu’uue humble feuille, et toute monambition estd’être détaché en même temps qu’elle de l’arbre de la vie.

Bientôt est arrivée une amie, nouvellement mariée. C’est réellement une femme remarquable, et je m’étonnais de la voir unie à un homme d’assez piteuse mine, se reléguant à l’écart par un sentiment de modestie, qui n’était pas, cette fois, l’emblème de toutes les

vertus. L’entretien m’appi’it le mot de l’énigme. Cécile causa avec son amie et parla du mari, de ses habitudes et un peu de sa tendresse. La jeune épouse répondait longuement. Mais au lieu de dire : il a tel défaut, telle qualité; elle disait : il a deux maisons à Paris, des propriétés superbes en province, entre autres un château féodal avec des préaux , des créneaux, des tourelles, des mâchicoulis et un souterrain qui va du donjon à la rivière. D’autres mots barbares du moyen âge se pressaient dans la bouche de la jeune femme avec un cliquetis qui l’enchantait. Le souterrain, surtout, revenait sans cesse; elle y avait éprouvé une émotion nouvelle et inespérée : la peur.

Mademoiselle de Pluyette entremêlait le récit d’exclamations admiratives qui exprimaient aussi, sans doute, des souhaits pour sa nièce, et, la regardant tendrement, elle s’écria ;

“ Un souterrain ! „

Tous les joueurs, émerveillés, levèrent la tête, et, dans un coin du salon , on entendit cet écho grossi par le contentement et l’orgueil :

“ J’ai un souterrain ! „

Je baissai le front, et me dis :

“ Si j’avais un rival possédant un souterrain, je serais perdu. „

Inquiet, je tendis l’oreille pour savoir si un pareil titre allait être produit.

LE LIVUK DES EFOlbES.

Puis je cousiiiérui Cécile à lu dérobée, et l’amouim'iuspira une platitude.

Platitude! pourquoi? Le monde est terrible à l’amour. Il y rencontre des niaisei'ies, des difficultés mesquines qui le déforment et le x’apetissent. Mais ne faut-il pas parfois faire quelques concessions? Je songeai, dans cet instant critique, que mon oncle est propriétaire d’une sorte de masure seigneuriale dont il ne peut se défaire; il y a des fossés alentour. Je me promis de capter mademoiselle de Pluyette en offrant cette ruine.

La nouvelle mariée parla ensuite d’un voyage qu’elle avait fait en Italie.

“ Il n’était pas stipulé dans le contrat, dit-elle en riant, mais mon mari m’avait donné sa parole d’honneur en me faisant la cour. Nous sommes restés six mois, c’était convenu.

— Ah ! vous êtes bien heureuse , madame !

s’écria mademoiselle de Pluyette; n’est- ce pas, Cécile?

— Oui, ma tante, „ répondit la jeune tille, inhabile, sans doute, à ne recevoir ses impressions que d’elle-même.

De ce moment, mon plan fut arrêté. J’attendis que chacun fût parti. Mais alors, seul avec Cécile et sa tante, mes beaux projets s’évanouirent. Je ne pus d’abord trouver un mot ; ma pensée disait à Cécile ; Je vous aime ; soyez ma femme. J’avais horreui', eu la

16 lE LIVRE DES ÉPOFSES.

regardant, de tout ce qui était emphase, exagération, subterfuge.

“ A quoi réfléchissez-vous donc? „ me dit .mademoiselle de Pluyette.

Ces paroles vinrent fort à propos. Elles me montrèrent que la tante comptait sur un cérémonial , et que la simplicité lui paraîtrait fort peu éloquente. Il y a des jours où il faut savoir prononcer un discours académique.

“ Oh! mademoiselle, m’écriai-je, ces nouveaux époux ont réalisé un beau rêve.

— Serait-ce le vôtre ?

— Pourquoi le cacherais-je? Oui, je voudrais compléter ma position en la partageant avec une femme qui me jugerait digne d’elle. Je voudrais préluder aux graves devoirs de la vie en visitant, avec l’élue de mon cœur, ces contrées que l’art et les souvenirs rendent chers à l’imagination.

— L’Italie I

— Je voudrais ensuite conduire ma femme dans une de ces demeures où la poésie des temps passés se mêle aux splendeurs de la nature toujours jeune.

— Le pourriez-vous?

— L’habitation est prête ; elle appartient à un oncle qui me la céderait. C’est un antique manoir qui n’attend plus que sa châtelaine.

— Et cette châtelaine ? „

J’hésitai, puis rassemblant tout mon courage :

“ Mademoiselle, dis-je avec un certain élan, mon sort est dans vos mains.

— Je vous comprends, „ répliqua mademoiselle de Pluyette.

Elle crut convenable de mettre aussi quelque solennité dans sa réponse.

“ Nous avons souvent causé de vous, reprit-elle. Ce n’est pas le voyage d’Italie qui nous décide, ni l’espoir de passer la belle saison dans une demeure qui me rappellera une époque où les héros étaient plus nombreux qu’au] ourd’hui. Personnellement , vous nous convenez, et ma nièce est à vous. „

C’était précis. J’aurais souhaité interroger Cécile, apprendre d’elle-méme son sentiment. Je n’ai pu que lui tendre la main. Elle m'a donné la sienne sans balancer. Cette réponse en vaut bien une autre.

24 août.

Tout va à merveille. Mon oncle, auquel j’ai écris, me remercie de le débarrasser de son manoir des Eygalières. Il ne me demande, comme prix, que de guider à Paris son fils Maurice qui sera, dans pou d’années, en âge d’étudier pour devenir avocat. On ne saurait être plus généreux. Mais je n’ai besoin, Dieu merci, des libéralités de personne. Je ferai estimer les Eygalières, et je m’acquitterai envers mou

oncle à une époque où, le plaisir du don étant passé, le rerabourseracnt ne sera pas désagréable. Cela ne m’empêchera pas de faire pour Maurice, en temps utile, tout ce qui sera en mon pouvoir. Singulier homme que mon oncle! Il m’offre, le plus gracieusement du monde, un cadeau d’une quarantaine de mille francs, et il me refuse d’assister à mon mariage, sous prétexte qu’au moment des vacances sa présence est indispensable dans ses terres.

En parcourant ces feuilles, je suis effrayé de la distance immense que, depuis dix jours, ont franchie les événements. D’abord, j’hésitais; mais, en amour, dès qu’on hésite on est pris. A présent, je suis formellement engagé.

Mademoiselle de Pluyette a réuni dernièrement ses amis. Ou a dansé. Les vieilles dames chuchotaient mystérieusement, en me désignant du doigt; les jeunes et les demoiselles me considéraient avec ce sourire empreint d’une indifférence dédaigneuse , avec cette curiosité froide qui signifient : il n’est plus rien pour nous. Les hommes me regardaient aussi, puis une exclamation éclatait, équivalant à celle des marins : un homme à la mer ! Je tremblais que ma fiancée ne provoquât, parmi les jeunes gens, ces contenances tristes et résignées qui sont des accusations discrètes. Mais aucun d’eux ne dévoilait, sur sa physionomie, une espérance déçue ; ils étaient sérieux et l'espectueux. Même en dansant avec Cécile , ils

n’avaient ni une familiarité trop grande, ni cette roideur sous laquelle se cachent les souvenirs d’une intimité disparue. Nul, évidemment, ne s’arrogeait le droit de lui adresser des reproches ; sa démarche simple et calme , son visage diaste et doux , semblaient interdire, même à cette heure dangereuse où l’on annonçait son mariage, la plus passagère pensée dont elle aurait eu à rougir. Et je me disais : cette jeune fille que tous admirent n’a été et ne sera jamais femme que pour moi. Du reste, quelques mots seulement ont été échangés entre nous. Sa tante se substitue volontiers à elle, comme pour lui épargner quelque gaucherie. Cela est assez commun. Les parents doutent généralement de leurs enfants et les supposent capables de toutes les maladresses. Il en résulte que pour s’épouser il ne s’agit plus de se comprendre, il faut se deviner.

Le lendemain, pourtant, un fait d’une haute signification m'a complètement rassuré. J’étais eu visite, et, après les premiers compliments, mademoiselle de Pluyette me remit un papier.

“ Méditez-le à loisir, me dit-elle ; c’est le code qui doit régir l’existence de ma Cécile et vos rapports mutuels. Vous l’approuverez, j’espère, et demain j’aurai votre réponse. „

Un instant après, mademoiselle de Pluyette est sortie du salon.

“ Donnez-moi ce papier, a dit Cécile.

iO

— Mais il m’est destiné. „

Et, machinalement, j’ai déplié la feuille.

Elle portait en tête :

“ Conditions proposées à M. Charles Maynard, et accej)tées pur lui, pour être suivies ponctuellement apres son mariage avec ma nièce. „

Ce titre, que je lus à haute voix, me fit sourire et amena une apparence de gêne dans la contenance de Cécile.

“ Ah ! lui dis-je, votre tante m’impose des conditions!

— Elles ne sont pas necessaires, répondit Cécile; je ne veux rien tenir que de vous et de votre attachement. „

Elle me prit vivement le papier, le roula dans ses mains d’un air décidé, avec une fermeté de geste que je ne lui connaissais pas encore, et le mit dans sa poche.

Puis, malgré mes instances, elle causa d’autre chose.

Quand sa tante rentra, Cécile lui dit :

“ Nous avons lu tes conditions, M. Maynard et moi, et il les accepte.

— Les quatorze?

— Oui, ma tante.

— Sans discussion?

— Sans discussion. „

Je vis que mademoiselle de Pluyette allait en entamer une et je voulus l’épargner à Cécile.

“ Mademoiselle, dis-je, loul ee 411e vous faites pour le bonheur de votre nièce me paraît lépitime et sacré. A vos etforts le joindrai les miens, et nous réussirons, soyez-en certaine. „

Cécile m’a remercié par un coup d’œil.

Elle n’est peut-être pas heureuse. Il n’y a sans doute, entre sa tante et elle, aucune conformité de goûts ni d'humeur. Mais tpielle pruilence, cruelle présence d’esiuit pour ne mécontenter ni mademoiselle de Pluyette ni moi ! Cécile chérit sa tante et respecte jusqu'à se.s travers. Mais elle m’aime aussi, j’en ai la preuve à présent, puisiiu'elle écarte d’une main ferme tout ce qui pourrait nous séparer.

30 août.

Mademoiselle de Pluyette a quelque fortune. Elle a mis une certaine coquetterie à me faire visiter une maison de campagne qu’elle possède à ÎÎIarly. Nous y sommes allés dimanche, comme de bons bourgeois se délassant après les fatigues d’une semaine bien remplie. La chère tante regrettait un i>eu d’être confondue dans la foule qui s’amuse après avoir travaillé. !Mais elle a des principes solides et elle m’a déclaré qu’elle ne rougis.sait pas de s’encanailler parmi les gens du commun, car l'essentiel pour elle

2« r,R MVRE DES ÉPOUSES.

était d’unir sa nièce à un homme occupé. Je pense qu’elle a voulu m’adresser un compliment. Les femme.s, les vertueuses surtout, ont de pesants loisirs dans les rangs moyens de la société. Dès qu’elles ont une fille à marier, elles en profitent pour former des plans, étudier, s’informer, le tout au bénéfice de la jeune personne en tutelle, et beaucoup aussi pour donner à une grande activité de cœur et d’esprit des aliments qu’elle n’a plus. Il est rare qu’un garçon, et à plus forte raison une jeune fille, ne trouve pas, dès l’Age do douze ans, un programme arrêté d’avance par ses proches, pour réglementer le reste de son existence. Un enfiant, aux yeux do ses parents, n’a jamais l’Age de raison. Ce système est presque aussi pernicieux qu’une incurie complète. Mais il indique le désir d’accomplir un devoir qui, bien qu’exagéré et entaché de vues personnelles, n’en est pas moins honorable. Ainssi je ne bl Ame nullement mademoiselle de Pluyette d’imposer ses idées et ses penchants <à Cécile. Ce sera gênant, mais c’est respectable. Il n’est point mal, d’ailleurs,, qu’une femme connaisse de bonne heure ces entraves qu’elle conservera toujours, enles modifiant. L’obéissance filiale précèdeet amène l’obéissance due au mari.

La maison de campagne de mademoiselle de Pluyette a un joli aspect. En entrant, deux magnifiques saules -pleureurs vous caressent de leurs branches éplorées. Des volets verts, une façatle

LB LIVRE DES fiPOUSES.

blanche, des ceps de vigne et des rosiers grimpants donnent à l'habitation une iihysionomie riante. Derrière elle, un vaste jardin, par sa n'gulariti* grandiose, rappelle les créations de Le Nôtre. Cecile na pas vu sans joie que tout me plaisait dans ce séjour tranquille. Elle a proposé une promenade. Naturellement, j’ai offert mon bras à la tante. Cécile, vôtue , d’étoffes aux couleurs fraîches et vives, marchait auprès de nous, s’éloignant, se rapprochant, selon les caprices du sol. Nous suivions cette route large et déserte qui, dans sa majesté morne, avec ses arbres séculaires, poudreux squelettes du passé, semble en deuil des splendeurs du grand roi. Des troupeaux de bœufs, revenant, par Saint-Germain, du marché de Poissy, des paysans, quelques entants taciturnes, animaient la solitude sans la troubler. Cécile allait plus vite quenoussurce chemin montueux. Elle arriva bientôt à une éminence d’où la vue embrasse les lignes immenses de l’horizon, demi voilé alors par une chaude vapeur. En face est la Seine, sinueuse autour de longues îles, et calme. Plus loin, une vaste étendue de terrain, coupée de prairies, de blés jaunissants, de bandes detrèfleoude luzerne, de groupes d’arbres aux panaches immobiles, aboutit à Saint- Germain ([ui la couronne de son château sombre et des sombres dômes de sa forêt. A gaucho, se profile dans le ciel l'imposant aqueduc qui conduit le l’eau de Seine à Versailles. A droite, et à chaque étage du

2i LE LIVRE DES ÉPOUSES.

coteau, de somptueuses demeures semblent écarter un rideau de feuillage jaloux, pour apparaître aux yeux blanches et coquettes. Au sommet de ce tableau splendide, je vis Cécile, et je fus ébloui de la puissance de sa beauté. La lumière jouait eu reflets brillants sur ses cheveux noirs. Ses yeux, grands ouverts, absorbaient d’un seul regard ces vastes espaces, si changeants d’aspect. Sa narine glonflée aspirait les , chauds enivrements de l’air ; son front s’élevait comme pour envoyer à Dieu une pensée do reconnaissance, et sa houche s’entr’ouvrait comme eût fait une fleur au passage de la bi’iso. La brise, en effet, caressait Cécile, l’enveloppait tout entière. Sou léger chcâle, retombant sur sa taille, laissait à découvert les suaves contours do ses épaules et do sa poitrine. Sa robe, agitée par le vent, ondulait sous son souflae avec un bruit de feuilles entrechoquées. Je restai en extase devant cette jeune fille dont la beauté, déjà si complète, se doublait dans ce magnifique encadrement d’arbres, d’air lumineux et de ciel bleu. Je la remei’ciai du fond de l’âme de l’admiration que l'é vêlait son visage. Une femme qui comprend ces merveilles, me disais-je, a en elle la source féconde de ce qui est grand, beau et vrai. Mon enthousiasme allait éclater lorsque mademoiselle de Pluyette y fit diversion.

“ Tiens mieux ton ombrelle, dit-elle, sans quoi tu seras ce soir noire comme un charbon. „

Puis elle ajouta :

“ Ne t’éloigne pas de nous. Nous nous ennuyons sans toi. „

Le retoui' s’effectua lentement. Nous causâmes de Louis XIV, de mademoiselle de La Vallière, de madame de Pompadour et même de madame Dubarry.

Les vieilles filles choisissent volontiers ces sujets d’entretien. Il me fallut discourir sur une épocpie qui a son méidte, mais qui est un peu surannée. J’aurais voulu, seul avec Cécile, lui parler d’elle, de l’avenir, de notre mariage, de nos projets, en un mot, d’actualités, de ce qui nous intéresse. Cela ne me fut possible ([ue plus tard, et encore la tante était en tiers.

“ Portons des chaises dans le jardin, „ dit-elle.

J’en pris deux et me dirigeai vers un endroit qui me paraissait ombreux et frais.

“ Pas par là, cria mademoiselle de Pluyette; suivez le jardinier. Le côté où vous allez est dangereux.

— Il y a des pièges à loups? demandai-je eu riant.

— Non. Mais j’ai pour voisin un capitaine retraité qui purge son jardin de cailloux en les jetant pardessus mon mur.

-Ah! „

Et intérieurement je m’étonnai de la mansuétude de ma future tante à sujiporter ce délit contre les lois de bon voisinage.

“ J’ai fait faire des remontrances, continua mademoiselle Pluyette, mais le capitaine Goby, un rustre, a répondu que le gouvernement ne lui donne que dixsopt cents francs de retraite, qu’il n’a pas de domestique pour porter ses pierres sur le chemin, qu’il ne peut compromettre sadignité en les portant lui-même,' et qu’il est donc forcé de les jeter dans mon jardin, ce qui doit m’être assez indifférent puisque je n’habite pas la campagne. „

Nous nous installâmes du côté qui n’est pas dangereux.

“ J’ai une communication importante à vous faire, dit mademoiselle de Pluyette, concernant votre premier jour de noces. Reste, Cécile, ton avis nous sera nécessaire. Voici les dispositions que je vous propose. Il y aura chez moi un grand dîner. Ce sera selon l’usage, puisque je représente le père et la mère de la mariée. Vous aurez droit, monsieur, à huit invitations, et je m’en réserve un nombre égal. Après le dîner, soirée. A minuit, et c’est ici que je vous prie de m’écouter attentivement, à minuit, une voiture vous attendra. Vous y monterez, elle vous conduira dans cette maison. Ce sei’a un enlèvement. Ne t’en vas pas, Cecile, et dis-moi ce que tu penses de mon idée. „

Cécile ne répondit pas.

Je vis bien que la tante tenait à son projet romanesque et anacréonti que. Je l’approuvai sur-le-champ .

LE LIVRE DES ÉPOLSES. iT

L’idée de m’isoler avec ma femme me souriait d’ailleurs, bien qu’au fond cet eulèvement me parût puénl et affecté.

“ Soit, mademoiselle, dis-je à la tante. Nous viendrons prendre possession de votre demeure ; votre souvenir nous la rendra encore plus agréable.

Que parlez-vous de mon souvenir? Je serai là

pour vous recevoir et vous faire les honneurs. „

Elle y sera !

2 septembre.

Cette tante commence à m’impatienter. Pour les choses sérieuses aussi bien que pour l’achat d’un ruban, elle se croit obligée de me consulter. J’évite de la contredire ; mais il arrive souvent qu’elle abandonne ses projets de la veille et me reproche vertement de n’avoir pas eu le sens commun en ébint de son avis. En résumé, ces petites querelles sont toute la vie de certaines gens, et il serait cruel de les en priver. Mademoiselle de Pluyette a arrangé ainsi ce qu’elle nomme complaisamment notre lune de miel : enlèvement à minuit, arrivée à Murly, séjour de trois jours; visite à mon oncle, séjour de trois jours; retraite aux Eygalières, séjour de trois jours, et départ pour l’Italie. Je ne suis pas très partisan de ce bonheur à grande vitesse. J’ai même risqué quel-

ques mots pour remettre notre grand voyage au printeni])s prochain. A présent, nous ne verrons que des campagnes brûlées par le soleil et couvertes de poussière. Mais madomoiscllo de Pluyette a presque vu un manque de foi dans ma proposition. A ses yeux, ritalie est toujours l’Italie, n’importe la saison ; de même que, ])our beaucoup de personnes, la cour est toujours la cour, n’importe le souverain qui y règne. J’ai exprimé, avec de grands ménagements, un vœu de solitude à deux. La tante m’a demandé si je croyais enlever une femme de chambre.

O ma vie de garçon si libre et si pleine !

Mais si je ne te dis pas adieu, chère et douce existence, quelles compensations donneras-tu à ma vieillesse? Par quelles passions ou par quelle inertie calmeras-tu mon cœur que n’auront rempli ni la tendresse pour une épouse ni le dévoûment pour un enfant?

Chaque fois que je suis tenté de quitter, pour n’y jamais rentrer, la maison de mademoiselle Pluyette, un regard de Cécile me retient. Hier, je l’ai trouvée tout on pleurs.

“ Qu’avez-vous donc ? „ lui ai-je dit.

Elle se taisait.

“ Soyez juge entre nous, a dit la tante. Vous êtes intéressé dans la question, mais vous n’en serez pas moins équitable. Depuis que le mariage de mademoiselle est arrêté, elle ne cesse de rire et de chan-

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ter. Est-ce gracieux pour moi? J’aurais pu inspirer de grandes passions et récompenser la plus siiicère. J’ai préféré consacrer à ma nièce toutes mes tendresses. J’ai remplacé son père, sa mère, et même des maîtres, car je lui ai appris la musique. Eh bien, je ne puis me le dissimuler, ce n’est pas moi que Cécile aime, c’est vous. Dès qu’elle sera mariée, je serai de trop dans son existence, et elle se souciera autant de moi que d’une robe fanée. „

Cécile s’est jetée dans les bras de sa tante.

Je me suis approché de la fenêtre et j’ai regardé les hirondelles se poursuivre sous les nuages.

10 8q>tembre.

Feuilles volantes sur lesquelles je consigne mes joies immenses et mes déboires d’un instant, apprenez, chères confidentes, la graude nouvelle. Demain, je me marie. Demain, Cécile m’appartieudra.

11 septembre.

Suis-je un homme délicat ou un sot? En arrivant à Marly, Cécile a causé secrètement avec sa tante, et celle-ci m’a supplié de laisser, un jour encore, ma femme à sa solitude de jeune fille. J’ai consenti. Cécile le désirait. D’où vient cela? M’aime-t-elle ou

30 LE LIVRE t»ES ÉPOLEE8.

me craint-elle? Voit-elle en moi un ennemi avec lequel elle redoute de pactiser, ou un mari choisi librement? Elle pleurait en embrassant sa tante. Pourquoi? il y a des larmes de joie, d’émotion trop vive. Mais si ces larmes-là sont les seules qui aient coulé, à quoi bon retarder le moment qui doit nous réunir? A quoi bon?... O brutalité des instincts de l’homme 1 Je m’ingénie à chercher des me tifs à la conduite de Cécile, et j’oublie qu’il n’en existe qu’un, simple, naturel, légitime : ma femme est écrasée de fatigue. Le rôle que je vais remplir doit renfermer les tendres sollicitudes d’une mère, la clairvoyante protection d’un père, et je le souille déjà, ce rôle sublime, par les rébellions d’une féroce convoitise. Eh ! non. Le sacrifice qu’on m’a demandé, je l’ai fait sans hésiter, mais j’aurais préféré que Cécile l’eût obtenu de moi seul, en n’employant pas l’intervention de sa tante.

Cette journée, qui déjà s’appelle hier, m’apparaît comme ime de ces déesses que les peintres font marcher sur les nues. Tantôt elle est sérieuse, pensive, elle me regarde d’un air de commisération, puis elle semble railleuse, dédaigneuse, et sourit méchamment sous l’inspiration d’une sanglante ironie. Allons, cette journée est comme toutes les autres, grave en apparence, bouffonne en réalité. Ces vingt-quatre heures d’un homme qui se marie sont l’imitation tidele des épreuves terribles ou ridicules qu’ont à

LE LlYfiE DBS ÉPOl'SBS.

subir les francs-maçous îuaut d’être initiés aux mystères sacrés. J’ai vu aujourd’liui, face à face, ce qu’il y a sur terre de plus auguste, le représentant de Dieu et le représentant de la loi. Ces grandes figures, je les supposais plus imposantes. Le maire m’a paru emphatique et banal, et quand le prêtre a proclamé que le mariage est la base sur laquelle la société s’appuie, j’étais tenté de demander : comment le savez-vous, vous qui ne parlez pas par expérience? O problèmes de la vie humaine, de quel droit oserai-je vous sonder? Faut-il bouleverser le monde parce que ma femme n’est pas dans mes bras? Jouis donc, pauvre être qu’un souffle peut anéantir, jouis des quelques heures que tu as à vivre. La présente est pénible, espère en celles qui suivront. Tu t’es donné en spectacle ; ta Cécile, ta chaste épouse, a été exposée, sous son transparent voile virginal, au feu de mille regards; mais l’homme, ce composé d’éléments bons et mauvais, est d’une nature trop changeante pour qu’il lui soit permis de prendre le créateur et la création comme seuls témoins de son amour, de sa constance, de sa fidélité à remplir ses engagements. Il lui faut d’autres liens, à lui qui trouve moyen de se parjurer, de manquer souvent à ses serments, môme lorsqu’ils ont été enregistrés sous la lumière d’une éclatante publicité.

Tous les details, toutes les solennelles trivialités de mon mariage me reviennent à la mémoire ; on

(lirait ces oiseaux bavards, suspendus dans des cages aux fenêtres, et dont le ramage est plus importun qu’agréable.

Cécile a eu trois toilettes, une pour la messe, une pour le dîner, une pour le bal. Au bal, mademoiselle de riuyctte chuchotait sans cesse avec quatre dames de ses amies ; elle leur racontait de (quelle manière elle avait distribué mou poème. Toutes répondaient, comme un chœur d’opéra-comique : “ C’est charmant ! c’est ravissant ! „ Plus tard et tout à coup une vive émotion se manifesta dans l’assemblée. La tante, longtemps cherchée, était introuvable. Les quatre dames rompirent le silence presque gardé par elles jusqu’alors, et divulguèrent que mademoiselle de Pluyette était partie pour Marly, afin de préparer le logement des nouveaux époux. Quand minuit sonna, elles s’emparèrent de Cécile et l’aidèrent à s’esquiver discrètement. Une d’elles me fit un signe. Une autre, postée dans l’antichambre, jeta une mante sur les épaules de ma femme. Nous prîmes tous les deux la fuite sans retourner la tête, et j’eus bientôt près de moi, dans la voiture, une jeune fille qui tremblait, sous son blanc vêtement de cachemire, comme une fleur sous la neige. Alors, tout fut oublié, la foule, la contrainte, les, amis, les sourires, les propos murmurés à l’oreille, le monde entier, la tante. Je la remerciai même tout bas de cet ingénieux enlèvement. Saisi par un transport de joie auquel rien n’est com-

parable, j’entourai d’un bras la taille de Cécile, je la pressai contre mon cœur dans une lonf^ue étreinte. Cette félicité était plus qu’humaine. Elle m’éblouissait comme font ces sillons lumineux qui succèdent à l’orage, et dont une extrémité touche à la terre, tandis que leur sommet se perd dans les deux. J’étais plus heureux encore par l’âme que par les sens. Ces deux ivresses sc confondaient pour s’épurer et s’augmenter l’une par l’autre. Il s’y mêlait une vague et délicieuse terreur qui, loin de les détruire, leur communiquait des sensations nouvelles. Je restai longtemps sous l’empire de cette émotion. Je doutais, je refusais d’en croire mes yeux et mes oreilles, et j’attirai Cécile près de moi. Je ne savais comment la remercier d’êti’e ma femme. Je lui parlais à demivoix ; j’aiu’ais voulu rire et chanter comme un enfant, redevenir jeune comme elle, plus jeune encore, pour lui inspirer confiance, pour lui faire comprendre que je suis à elle bien plus encore qu’elle n’est à moi. Elle a deviné sans doute ce que j’éprouvais, car peu à peu les premiers symptômes de gêne et d’embarras ont disparu. Elle laissait volontiers sa main dans la mienne, son regard sur mon regard, permettant ainsi à nos deux âmes de s’unir par un üuide invisible. J’ai pu enfin la connaître et l’apprécier complètement, ma Cécile. Elle est femme, tout à fait femme, c’est à dire douce, bonne, fine et candide, pas trop spirituelle, ce qui l’exempte de sottes prétentions, enjouée.

rieuse, et soucieuse pourtant des graves devoirs que la nature et la société lui imposent ; mobile d’humeur, un peu craintive, naïvement étonnée de la révolution qui s’accomplit dans son existence. C’est la compagne belle et faible qu’un homme aime à protéger. Elle me rappelle ces femmes de l’Écriture sainte qui suivaient leur époux d’un air recueilli et chastement souriant, fières d’avoir été choisies, le front calme, la démarche affermie par la confiance et l’obéissance volontaire. Ce que je souhaitais est arrivé : Cécile m’a donné son cœur avant de me donner sa personne. Graduellement, elle semblait prendre possession de moi, de même que je prenais possession d’elle. Notre voyage a été signalé par un fait dont un autre homme se fût offensé peut-être, m.ais dont j’ai été profondément touché. Aux trois quarts du chemin, sous l’influence d’une nuit chaude et chargée de langueurs, Cécile, dont la tête s’appuyait sur mon épaule, a tout à coup fermé les yeux; sa dernière parole voltigeait encore sur sa bouche. Je me suis penché vers cet adorable visage qui se reposait sur moi dans un abandon si fraternel, mes lèvres ont respecté ces lèvres entr’ ouvertes, d’où s’exhalait, à intervalles réguliers, un souffle frais et pur ; j’ai baisé pieusement le front de ma Cécile sans qu’elle s’éveillât, et je l’ai regardée dormir. Écrasé moi-même par la plénitude de ma joie, je ne tardai pas à suivre Cécile au beau pays des songes. En rouvrant les yeux, je la vis qui me con-

sidérait fixement. Une larme glissait sous ses longs

cils ; elle pleurait. Est-ce que ma bien-aimée ne sait

pas encore que, dans le mariage, il y a des phases

tendres, passionnées, et des heures plates, où il faut

céder à la loi commune? J’aime toutes tes innocences, \

ô ma chère sensitive.

A présent même, Cécile, tandis qu’en pensant à toi j’oublie ton absence et ma déconvenue, tu dors et tu dis adieu, dans tes rêves, à ton existence de jeune fille. Ta vie, dès aujourd’hui, se divise en deux parts, dont l’une est déjà écoulée, l’autre est dans la main de Dieu, dans la mienne peut-être. Vainement l’avenir, que j’interroge, se couvre, comme les vierges de l’Orient, d’une voile impénétrable; je pressens, je devine notre destinée. Tu peux dormir en paix, ma Cécile; tou bonheur m’est sacré, car ton bonheur sera le mien.

Le jour a lui depuis longtemps, et mes paupières appesanties n’ont plus la force de supporter sa lumière. A bientôt, Cécile.

12 septembre.

Me voici le héros d’une épopée burlesque. Ma femme est je ne sais où ; je viens de laisser mademoiselle de Pluyette aux prises avec une attaque de nerfs, et je suis rentré dans mon appartement de garçon.

LE LIVRE DLS El'OUSES.

Le mieux est de songer froidement à ce qui m’arrive et d’aviser. Froidement, c’est bientôt dit. Voilà mon nom, ma réputation, mon sort entre les mains de femmes. Elles vont me livrer en pâture à la risée publique, me couvrir, m’envelopper de ridicule, sans que je puisse le déchirer, fût-ce avec une épée, et en sortir.

Ce matin, à Marly, après quelques heures de sommeil, je me suis levé. La maison était vide. Très étonné, je suis descendu au jardin. Un homme bêchait la terre.

“ Où sont ces dames? ai-je demandé.

— Elles sont parties. „

Je l’ai pris par le bras, je l’ai secoué.

“ Dormez-vous?où sont ces dames? „

Ma figure bouleversée donnait sans doute la comédie à cet homme, qui me répondit :

“ Mademoiselle de Pluyette m’a ordonné, vers six heures, de faire atteler. Mademoiselle Cécile était avec elle. Elles ne se sont pas couchées. Je dis mademoiselle, parce que... vous me comprenez. Elle était toute pâle. Sa tante la consolait. Puis il a été question de monsieur, et ces dames ont dit qu’elles ne vous reverraient plus. „

Ce jardinier m’a très lestement procuré une voiture qui m’a conduit à Rueil, à la station du chemin de fer. Mon inquiétude, ma surprise, se sont un peu apaisées pendant la route. N’ayant rien à me repro-

cher, je crus à un malentemlu qu’il était urgent de faire cesser. Je courus chez la tante ; elle n’était pas chez elle. Je revins à midi : personne encore. Je m’installai dans une voiture de place et me mis en faction devant la porte. Je suis resté là quatre heures. Ce n’est rien. Cette tante me fera faire bien d’autres extravagances. Quand je songe à la gravité de ma profession, à ma jeunesse studieuse, et que je me vois lancé dans cette stupide aventure, je suis tenté de m’écrier : Dignité de l’homme, tu n’es qu’un vain mot ! Un caprice de femme suffit pour te profaner aux plus folles pasquinades ! Enfin mademoiselle de Pluyette est rentrée, seule. Je me suis élancé vers elle. Son visage s’est relevé de façon à ce qu’elle pût me regarder de toute sa hauteur.

“ Montez, m’a-t-elle dit d’un air de reine outragée, je vous attendais et ne vous crains pas. Quant à ma nièce, elle est en sûreté. „

Nous étions dans la rue ; je gardai le silence. A peine au salon, je m’écriai :

“ Où est ma femme !

— Sous ma protection.

— Et la mienne ?

— Cécile n’en a plus besoin. „

Je regardai mademoiselle de Pluyette en me demandant si elle perdait la raison. Sans doute elle devina ma pensée, car elle me dit :

“ Cela vous surprend. Vous me jugez extra va-

gante; je ne suis que juste. Vous rappelez-vous tous les détails de votre voyage de Paris à Marly?

— Parfaitement.

— Cécile a fermé les yeux.

— C’est vrai.

— Puis vous...

— C’est encore vrai.

— Et pendant votre sommeil, à côté de ma nièce, presque dans ses bras, vous avez prononcé le nom d’une autre femme. „

Je ne pus m’empêcher de rire.

“ Est-ce là mon crime?

— Oui.

— Tant mieux, car il est imaginaire. Je n'aime que Cécile. „

Cet incident me semblait si invraisemblable, si ridicule, que je crus qu’il allait se terminer sur-lechamp. Je me trompais. Je ne connaissais pas les femmes. Elles pardonnent, je le vois, les grands crimes, ajoutent foi aux contes les plus absurdes et sont impitoyables pour des. puérilités. Mademoiselle de Pluyette me considéra d’un air terrible, menaçant.

“ N’essayez plus de nous tromper, reprit-elle, ma nièce m’a tout raconté. Immobile et glacée d’horreur, elle a entendu les révélations qui vous échappaient. Elle s’est vue trahie avant de vous appartenir. Jugez de son désespoir. Heureusement je suis

là. Cécile ne vous aime plus; elle vous perd, mais je lui reste.

— Ah! prenez garde, mademoiselle, d’une chose plaisante vous allez faire un événement tragique par ses conséquences. „

Il m’était impossible de prendre cette accusation au sérieux. Ce fut un tort. La tante l’avait reçue, acceptée, grossie. Elle y entrevoyait un rôle à jouer, un rôle de protectrice qui la flattait évidemment, et auquel elle n’était pas disposée à renoncer de sitôt. Le peu de soin que je mis à me défendre gravement ne fit qu’accroître sa colère.

“ Ecoutez moi, me dit-elle en prenant une pose majestueuse qui disparut bientôt dans le feu du discours, mon histoire renferme une grande leçon. Un jeune homme m’a recherchée jadis comme vous avez recherché Cécile ; il m’adorait : cela vous fait sourire. Sachez qu’alors j’étais belle. A présent, c’est à peine si l’on me respecte, parce que je suis une vieille fille. Et pourtant, de même que ma nièce, je ne méritais ni l’abandon ni la trahison. J’ai été trompée, oui, monsieur, lâchement trompée. Passe encore si je n’avais pas eu de fortune. Les jeunes filles pauvres n’ont que deux partis à prendre : l’inconduite ou le célibat. Mais moi, j’étais riche, et ma richesse ne me préserva point. Mes parents donnèrent un bal pour célébrer mes fiançailles. Le bal fut précédé d’un concert où figura, entre autres, une cantatrice à la démar-

che superbe, aux yeux uoirs et provoquants, au front couvert et audacieux, une de ces héroïnes de scandale dont la vie est un perpétuel désordre. Mon futur me prévint qu’il l’inviterait à danser, pour ne pas paraître la traiter sans façon et en artiste. O misérable baladine, puisses-tu expier sur un grabat d’hôpital le mal que tu m’as fait. Ne cherchez pas à me consoler. Ma blessure saigne encore, mais ce sang sauvera mou prochain, sauvera ma Cécile. Savez-vous ce qu’ils firent, ce débauché et cette courtisane? Ils s’enfuirent ensemble. Mon futur m’écrivit que j’étais trop parfaite pour lui. Vous n’avez pas eu, vous, tant de cynisme. Mais vous êtes plus coupable, ayant été plus hypocrite. Votre secret s’est échappé dès la première nuit de vos noces. Cécile, sans moi, n’eût pas compris tout son malheur; comme elle, je doutai d’abord du mien. Dès qu’il ne me fut plus possible de nier l’évidence, je faillis devenir folle. Je restai trois jours dans un état désespéré. Ma fierté me soutint. C’eût été une honte de mourir pour un être indigne. J’ai vécu, et j’en suis bien aise ; cela me permettra d’adoucir l’infortune de ma nièce, de faire entendre à cette chère enfant qu’il lui sera accordé d’oublier le lien qui l’attache à vous, et de vivre calme, sinon heureuse, auprès de moi, soutenue par un petit nombre d’amis fidèles dont la discrète compassion ne lui fera jamais défaut. „

J’étais impatienté et je répondis ;

“ Ma femme n’a besoin de la compassion de personne. Je m’expliquerai plus tard avec vous. D ites moi d’abord où elle est.

— Jamais. „

J’insistai. '

“ Tuez-moi si vous voulez, s’est écriée mademoiselle de Pluyette, mais vous ne m’airacherez pas mon secret. „

Je n’avais nulle envie de faire violence à ma tante. Elle fut prise cependant d’un spasme nerveux. La femme de chambre est accourue aux cris.

“ Ah ! monsieur, m’a-t-eUe dit, épargnez mademoiselle. Vous la ferez mourir. „

Que faire? Je suis parti.

Même jour.

Je ne sais que devenir, que penser. Cette mademoiselle de Pluyette,. avec son attachement pour Cécile, attachement aveugle et sourd, m’inspire presque de la sympathie. Et pourtant, je devrais la haïr. Elle est excusable, cette femme, elle a été mallieureuse. Je comprends à présent toutes les aigreurs, toutes les dilformités de caractère; la pitié me préserve de la colère. Mais ma Cécile, si je l’abandonne un jour de plus à ces influences délétères, sa jeune

âme s’étiolera. A sou âge, il est vrai, on a d’intarissables ressources; on se tourne, sans y penser, du côté de l’espérance. Msiis mademoiselle de Pluyette est de force à intercepter pour Cécile tous les rayons, à ne laisser pénétrer jusqu’à elle que l’ombre et les méfiances, à ne lui apprendre que la stérile science de la résignation ; ma femme me reviendra monie et lasse, sans jeunesse, sans vie, sans élan, vieille de cœur et flétrie par le doute. O mon Dieu I elle qui ne demandait qu’à être heureuse! Où est elle? que faitelle? Elle renie une à une ses naïves croyances; elle leur dit : “ Envolez-vous, vous qui m’avez trompée. „ Son sourire si charmant s’efface, et l’ironie enlaidit déjà d’un pli désenchanté ses lèvres roses. Elle m’accuse, elle me maudit, et il ne m’est permis de rien tenter pour la désabuser. Je ne sais pas même où elle est. Ce rêve, ce rêve absurde auquel je suis forcé d’attacher de l’importance, je ne puis dire à Cécile qu’il est inexplicable. Voilà trois ans qu’aucun amour, même passager, ne s’est emparé de moi. Je vivais pour le travail. Il me plaisait de marcher, d’un pas de plus en plus affermi, dans une existence grave et calme, de sentir mon âme s’agrandir, mon cœur s’épurer, mon intelligence se fortifier au sein de cette solitude austère. J’envisageais les femmes non comme des compagnes de plaisirs, mais comme des compagnes de devoirs. Ce rôle les transfigurait tellement à mes yeux, que je m’étais juré de n’en ja-

mais approcher une seule, si ce n’est pour l’appeler à ces saints embrassements que Dieu lui-même bénit, sanctifie et féconde. Et pourtant, me voilà affublé d’une fausse passion qui, faussement révélée, a pour moi d’aussi funestes résultats que si elle était véritable. Mademoiselle de Pluyette et Cécile savent sans doute que plusieurs crimes ont été découverts à la suite de paroles prononcées dans les songes. Oui, le fait existe , et il a dû frapper l’imagination des femmes. Mais si la vérité a quelquefois éclaté de cette façon, mille exemples prouvent l’insignifiance des rêves. Le mien, entre autres, ne repose sur rien, et quand je pense qu’il faudra me disculper d’une puérilité semblable, j’en rougis pour Cécile, pour mademoiselle de Pluyette et pour moi. Dès qu’elles veulent se mêler de rendre la justice, les femmes procèdent avec 'la partialité des magistrats sans conscience et la barbarie sommaire des sauvages. Elles ne s’appuient ni sur des inductions, ni sur des preuves, ni sur la logique ; elles tranchent la difficulté, s’inquiétant fort peu si ses tronçons vont revivre et multiplier. Avant de me traiter en parjure, qu’on s’informe, qu’on interroge mon passé, mes habitudes, mes amis et mes ennemis, si j’en ai. Ce débat entre mademoiselle de Pluyette et moi est d’une absurdité qui m’humilie. Il me fatigue et m’écrase, comme ferait un costume grotesque imposé à un homme sérieux. J’éprouve la plus tei'rible des infortunes, celle

qui ne renferme pas même en elle, par sa propre grandeur, une consolation qui l’ennoblisse.

Qu’est-ce que je fais ici? Ma femme! Où est ma femme? Mademoiselle de Pluyette est probablement remise do son attaque de nerfs. Il faut qu’elle me rende Cécile.

Soir.

Elles ont quitté Paris. Je n’ai trouvé qu’une lettre par laquelle ma tante (c’est ma tante) me fait savoir qu’elle emmène Cécile en Italie. Ma tante me défend de les suivre. La lettre est brève, digne, impérative. C’est magnifique. Il y a quelque chose do plus beau encore que votre style de général en chef, ma chère tante ; il y a sous un coin de l’enveloppe deux petits mots au crayon, de l’écriture de Cécile, timides et presque illisibles, qui valent tout un poème : Marseille^ Gênes... Je partirai dans une heure.

15 septembre.

Me voilà à Marseille. Elles n’y sont plus. J’ai découvert l’hôtel où elles sont descendues. Elles se sont effectivement embarquées pour Gênes. Malheureusement je ne puis partir aujourd’hui. Mais Cécile

m’attendra. Elle trouvera un moyen. Elle sera malade, elle s’éprendra d’une belle passion pour le golfe ou les jardins Pallavicini. Elle mjaime, ma Cécile. Qui me l’a dit? Ni elle, ni pcr.sonne. Je me trompe. Ces deux mots au crayon sont un aveu, un repentir de ce qu’elle a fait, un pardon s’il était nécessaire. En attendant, mademoiselle de Pluyette me remplace. Quel dommage qu’elle ne puisse épouser sa nièce ! A mon défaut, elle régale Cécile d’un voyage d'Italie. O délicieuse tante, je ne te souhaite, pour tout châtiment, qu’un bon mal de mer. Elle nous rend service, cette chère demoiselle. Elle embellit notre mariage d’épisodes et d’incidents dont les amours coupables semblaient avoir la propriété exclusive. Je ne chéris pas ma femme plus qu’auparavant, mais je la chéris d’une autre manière, avec toutes les excitations d’amour-propre, de difficultés à vaincre, d’aventures à courir, avec tous ces condiments piquants et savoureux qui faisaient mouvoir jadis les héros de la chevalerie, et aiguillonnent, de de nos jours, les adorateurs des princesses errantes toujours en quête de folles équipées. Que mou esprit, mes sens, ma vanité s’enivrent à l’aise dans ce grand air saturé d’ardeurs et d’oi'ages. Cola n’est dangereux que si le cœur est usé ou flétri, s’il a besoin de fouetter sa langueur par une fièvre sans cesse renaissante ; mais le mien se retrouvera bientôt dans sa plénitude et sa simi)licité, assez pur, assez puis-

sant pour jouir avec calme du bonheur qu’il aura conquis. Les deux mots au crayon de ma femme m’ont déjà débarrassé d’un mal cruel : l’incertitude. Cécile m’aime, elle croit en moi. L’amour, c’est la vie; le doute, c’est la mort; ma Cécile ne veut pas mourir.

En attendant, je voyage. Ce mot me fait sourire. Je sais le nom de la ville où je suis, parce qu’il m’a été indispensable de le connaître pour suivre ma femme, mais je n’ai rien remarqué, rien observé sur ma route. La contrée où je suis engagé corps et âme, contrée presque inconnue pour moi, je dois,l’avouer, s’appelle la passion. Il y a là d’étranges aspects, une inépuisable variété, de frappants contrastes de lumière et d’obscurité, des haltes délicieuses, d’étincelants mirages, une succession continuelle de paysages riants et de sites désolés, une immense profondeur d’horizons, de brusques transitions d’orage et de beau temps, de jour et de ténèbres, qui tiennent en éveil toutes les facultés et triplent la nerveuse élasticité des sens. On parle d’excursions lointaines, d’études de pays et de mœurs. Vous qui voulez voir et savoir, ouvrez votre cœur et regardez, vous resterez éblouis devant les mondes de sentiments qu’il renferme. Là est la science, là est la vie. Vous oublierez qu’un étroit berceau vous a contenus et qu’un cercueil un peu moins petit vous enfermera. Vous vous sentirez forts et féconds comme la nature, grands comme l’infini.

20 septembre.

Quelle belle nuit ! Elle laisse dans mon souvenir un sillon lumineux, pareil à la longue tramée d’argent qui descend de la luue à la mer.

La ville dormait quand j’ai débarqué à Gênes. Je me suis fait conduire à un hôtel qu’on m’avait désigné comme le meilleur. Tout en se frottant les yeux, une servante me mena à une chambre. Le temps était superbe. Un vent frais s’élevait de la mer. J’ouvris ma fenêtre et je m’accoudai sur l’appui. Bientôt, en face de moi, un rideau fut tiré devant une croisée ouverte, et une forme blanche m’apparut. Je jetai un cri. La vision s’effaça, tandis que, le corps penché en avant, je me demandais :

“ Est-ce Cécile ? „

La nuit était transparente. On eût dit un crépuscule. Je n’avais pu, cependant, distinguer si cette femme était la mienne. J’attendis quelques minutes dans une angoisse inexprimable; puis je réfléchis que tant que je resterais là immobile et visible, le rideau avidement interrogé par mes yeux ne s’agiterait plus. J’éteignis ma lumière. Une lueur faible comme celle d’une lampe couverte d’un abat-jour éclairait la fenêtre en face de la mienne. Les bruits de l’hôtel, occasionnés par l’arrivée de deux ou trois

voyageurs, tombèrent un à un. Tout à coup, le rideau glissa sans bruit sur sa tringle, et une femme se montra, timidement d’abord. Vêtue d’un peignoir blanc, elle promena ses regards autour d’elle pour s’assurer que la solitude était complète, puis, tout à fait rassurée, elle s’avança sans défiance et contempla le ciel. Cette fois, je n’eus plus de doutes : c’était Cécile. Je n’osai changer de place de peur de l’effrayer. L’admirer ainsi, quand elle se croyait seule, me parut d’abord la plus grande félicité désirable. Mais dès qu’elle faisait un mouvement, une anxiété violente s’emparait de moi.

“ Elle va rentrer, me disais-je, et tout sera fini. „

En ce moment où toute ma vie se concentrait dans mes yeux, je ne concevais pas de malheur plus foudroyant que celui de voir disparaître Cécile.

Je me demandais si elle pensait à moi, si sa pâleur, sa rêverie, étaient des indices certains de regret et d’espoir ; si sou âme, qui semblait errer à l’aventure. Comme une mouette blanche que le vent berce et dirige au dessus des flots, ne se rapprochait pas de la mienne par une secrète et naturelle affinité. Je me demandais encore si un instinct sûr autant qu’inexplicable l’avertissait que j’étais auprès d’elle, si les pulsations de mou cœur résonnaient en écho dans le sien, ou si elle se trouvait sous l’empire de cette tranquillité imperturbable dont la nature a doué la plupart des femmes, et qui est la force deleur Yai-

blesse. Peu à peu, ce que je considérais comme une suprême joie me parut une insuffisante compensation à l’attente cruelle que j’avais endurée. Je m’élançai vers Cécile comme le papillon vers la flamme, et je l’appelai par son nom. Elle ne recula pas, elle ne s’étonna pas ; on eût dit qu’elle m’attendait.

“ C’est vous 1 „ murmura-t-elle.

Mon cœur, plutôt que mon oreille, l’entendit.

Je ne me possédais plus. Je ne sais ce que j’allais dire ou faire lorsque Cecile ajouta d’une voix tremblante et pourtant bien accentuée :

“ Descendez. „

A présent que j’y songe, j’admire combien les femmes, même les plus candides, sont savantes pour se tirer adroitement d’une circonstance délicate, d’une position difficile, combien leur ascendant est irrésistible et plie à leur volonté l’orgueil de l’homme, si intraitable pourtant.

Je ne répliquai rien, je descendis. Cécile arriva par un autre escalier que le mien, me rejoignit dans la cour, me prit par la main et me dit :

“ Venez. „

Elle me conduisit sur une sorte de terrasse couverte d’une toiture en bois et ouverte d’un côté au grand air dans toute sa longueur. Des orangers, des rosiers, des myrtes et autres arbustes fleurissant dans des caisses qui se touchent, y forment par places des rideaux de verdure. Elle est garnie de chaises et

de bancs. Après avoir refermé la porte sur nous, Cécile se jeta dans mes bras avec un élan si affectueux, si bon, si dévoué, que je restai muet et écrasé par un bonheur surhumain. Je retins ma femme contre ma poitrine, oubliant tout pour elle, plongeant mes regards dans ses yeux qui se levaient sur moi sans crainte, sans rancune, sans fausse honte.

“ Nous sommes brouillés, monsieur, dit-elle en se dégageant de cette étreinte; il va falloir songer à nous réconcilier.

— C’est déjà fait si vous m’aimez.

— Ah! vous allez trop vite. J’ignore si je vous aime, j’ignore si je vous hais; je sais seulement que vous êtes mou mari. Asseyous-nous sur ce banc et causons.

— Sur ce banc que la lune éclaire !

— Qu’importe qu’on nous voie , puisque je suis votre femme. „

Ce mot si doux et si railleur en même temps, ce mot que Cécüe prononçait la première sans que j’eusse besoin de l’imposer, me fit involontairement regarder les arbustes qui projetaient une ombre épaisse. Les. fenêtres, dont l’une pouvait s’ouvrir à l’improviste, m’effrayaient à l’égal de pièges. Je pris la main de Cécile déjà assise. Elle se leva sans résistance, et je lui dis à voix basse :

“ Nous sommes époux ; nous sommes amants aussi. La nuit a deux bienfaits, deux parures, deux tré-

SI

sors : le silence et l’obscurité. Nous jouissons de l’un, cherchons l’autre, venez. „

Mollement appuyée sur mon bras, elle fit quelques pas vers les sombres masses de verdure, puis s’arrêta.

“ Je n’ai nulle crainte d’être avec vous, dit-elle, et j’irai où vous me conduirez. Mais là-bas, sous ce feuillage, je vous verrai moins, je vous verrai à peine. „

Et, plongeant dans mes yeux son regard franc et limpide, elle ajouta :

“ J’ai à vous interroger. Ce n’est pas seulement votre voix, c’est votre visage aussi qui me répondra. Restons ici.

— Comme vous voudrez, Cécile. Où vous serez je serai bien. „

Je me plaçai auprès d’elle sur ce banc que nous venions de quitter. Cécile manifesta par un sourire doux et bon sa joie d’être obéie. Bientôt ma femme redevint sérieuse, se demandant sans doute comment elle aborderait une question assez épineuse.

“ Je dois d’abord m’accuser, dit-elle après un moment d’hésitation que je ne songeai pas à interrompre : j’ai eu tort de me confier à ma tante.

— Et moi, répliquai-je, j’ai eu tort de ne pas me défendre gravement d’une accusation à laquelle elle i^ttachait tant d’importance. J’aurais dû lui dire que si les annales criminelles citent plusieurs forfaits

découverts à la suite de paroles prononcées en dormant, elles ne peuvent pourtant s’empêcher de reconnaître, en thèse générale, qu’il ne faut point s’en rapporter aux rêves. Ce débat était- si mesquin, si ridicule, qu’il devait forcément nous amoindrir tous les trois. J’ai essayé de l’éviter, de le traiter légèrement, comme il le mérite. Votre tante n’a vu dans ma conduite qu’une preuve, une aggravation de culpabilité, ce qui nous montre, ma Cécile, qu’entre mari et femme il ne doit pas y avoir d’autre intermédiaire que Dieu.

— Devant Dieu donc, mon ami, je vous adjure de me dire la vérité. Vous n’aimez...

— Que vous ! „ m’écriai-je.

Cécile se laissa facilement persuader et reconnut que ses craintes étaient mal fondées. Elle paraissait avoir mûrement réfléchi sur la folle équipée à laquelle sa tante l’avait entraînée. Ce qui me surprit, c’est qu’elle ne conservait aucun ressentiment contre mademoiselle de Pluyette.

“ Pourquoi lui en vouloir? me dit Cécile; sans elle vous n’ auriez pas été amené à me prouver combien vous tenez à moi. „

Cécile ne dévoilait pas encore le fond de sa pensée ; elle hésitait même et'me regardait tendrement, avec une expression de coquetterie naissante, comme pour appuyer et fortifier cette excuse si légère.

“ Chère enfant, répondis-je, vous défendez noal

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votre tante ; l’approuveriez-vous si elle vous précipitait au sein des mers afin de s’assurer que j’irais vous y chercher? Savez-vous ce qu’elle a fait, votre tante? Voyez ce rosier : ce n’était d’abord qu’un arbuste sans prix et sans parfum, enfoui dans des buissons ignorés. On a dû lui adjoindre une branche dont la sève délicate, odorante, féconde, mariât pour jamais la force à la grâce. Sans cette greffe, ce sauvageon n’eût pas eu de fleurs ; sans lui, elle eût été stérile. Ainsi sommes-nous : nous n’avons de valeur que parce que nous sommes greffés ensemble, te qu’avait fait l’institution réputée la plus sainte parmi les hommes, votre tante a voulu le défaire; elle a essayé de nous disjoindre, nous qui sommes liés d’une façon telle que nous ne pouvons être séparés sans mourir , au moins moralement. Ne trouvez-vous là qu’une étourderie à peine blâmable? Croyez-moi, Cécile, il est nécessaire de nous éloigner de votre tante. Si c’était une mère, vous vous seriez arrachée de ses bras en pleurant, mais sans trop de regrets. La loi divine a dit : “ Tu quitteras tes parents pour suivre ton mari. „ Il est à présumer qu’une loi qui a survécu à tant de siècles n’est pas sans raison d’être. Vous ne me répondez pas; n’êtes-vous point décidée?

— Non, mon ami, je n’abandonnerai jamais ma tante.

— Vous hésitez entre elle et moi?

— Que deviendrait-elle sans nous ? „

LE I.IVUL DES El'OUSES.

Comme je restais muet et évidemment afflige de la fermeté de Cécile, elle ajouta :

“ Il faut avoir de l’indulgence pour elle; ce n’est pas une mère, c’est une tante. „

Ce mot si simple et si profond m’apparut lumineux comme un trait de feu; je le compris dans toute sa portée, je sus gré à Cécile de l’avoir dit, car il indiquait une sagacité de raisonnement, une clairvoyance de cœur qui me pénétrèrent d’admiration.

“ Chère âme, m’écriai-je , je vous entends , je vous devine, et c’est de vous que je veux apprendre la sagesse. Oui, vous êtes sensée autant que bonne; votre instinct vous découvre tous les sentiments, vous fait apprécier leurs nuances les plus subtiles. Une mère, en effet, eût été plus calme, plus adroite, plus réfléchie ; elle vous eût embrassée en vous disant : “ Va avec ton mari, re- “ tiens-le s’il faiblit, ramène-lo s’il s’égare. „ Même fautif, même coupable, elle vous eût exhortée à la patience, au pardon. Une mère a d’abord été épouse; elle est complète, elle est forte, elle est femme, elle a le secret de tous les sacrifices, de toutes les renonciations, de toutes les douleurs ; elle sait faire la part de chaque exigence, et s’immole volontiers pour sa fille; elle coupe vaillamment dans son cœur le côté égoïste des tendresses humaines, et nul i|p voit saigner cette plaie dont elle souffre sans se plaindre. Mais une tante, une vieille fille, quelle différence! Dieu nous a faits, dit-on, à son image, et c’est aussi l’am-

bition (le chaque créature pour tous les êtres qui l’entourent. Mademoiselle de Pluyette se croit une martyre, et rêve pour vous la même glorification. Une mère, dans un cas difficile, vous eût sauvée ; votre tante, très innocemment, vous perdrait. Votre jeunesse, si vous l’écoutiez, se passerait dans les récriminations et les larmes ; votre âme s’aigrirait par la jalousie et l’envie; le bonheur que vous rencontreriez chez d’autres couples vous paraîtrait une ironie affreuse, une injustice flagrante ou une amère hypocrisie. Quand une ride plisserait vos tempes, quand un cheveu blanc viendrait vous avertir que le temps a marché, vous vous révolteriez, car l’âge d’aimer serait écoulé sans vous laisser même un souvenir. 11 ne vous resterait rien que votre tante; à vous deux, vous maudiriez la société, les hommes, sans que la conscience de leurs torts et de votre perfection vous apportâtle moindre soulagement. Voilà où votre tante vous conduisait, ou vous n’avez pas voulu aller. Une femme ordinaire eût agi comme vous, Cécile, elle eût évité l’abîme de désolation, le terrible isolement ou mademoiselle de Pluyette vous entraînait avec les meilleures intentions du monde. Mais ce qui vous rend admirable, digne de respect autant que d’amour, ce qui me gagne à vos idées nuilgré mou désir de conquérir la solitude auprès de vous, c’est votre bonté, c’est votre douceur, si précieuses et si pleines de promesses pour moi dans l’avenir ; c’est

cet étonnant et sublime discernement à établir l’immense supériorité d’une mère sur une tante; c’est cette tendre pitié pour nue pauvre créature dont vous avez, si jeune encore, sondé l’immense misère; c’est cette protection compatissante pour une âme blessée, souffrante, que vous espérez guérir à l’ombre de votre bonheur. Dès à présent, je me fie à vous. Votre raison m’est connue. Agissez; je souscrirai à tout ce que vous ferez. „ |

Cécile m’avait écouté attentivement; elle semblait me remercier de ma confiance. Tout à coup elle se ' leva :

“ Voici le jour, „ dit-elle.

Je me levai aussi, tout effrayé de voir qu’elle se disposait à s’éloigner.

“ Vous me quittez! „ m’écriai-je.

Elle saisit ma main et me dit :

“ Vous me retrouverez ici la nuit prochaine, et mon parti sera pris. Accordez-moi encore cette journée. „

Cécile s’enfuit rapidement. Au moment de franchir la porte de la terrasse, elle se retourna et ajouta, en me faisant un geste d’adieu : ' j

“ Ce soir ! „ |

Rentré chez moi, je n’ai cessé de penser à elle. Qu’il y a de courage et de charme attendrissant chez cette jeune fille si peu aguerrie et si forte pourtant ! Quand elle est arrivée auprès de moi, elle est restée un ins-

tant muette, et son front soucieux, sa démarche, ses yeux disaient :

“ Où vais-je? que fais-je? quelles seront les conséquences? „

Et, en s’aventurant dans ces vastes champs de l’inconnu, son cœur battait si fort, qu’on en voyait les palpitations sous la blanche mousseline.

Plus tard, après les premières paroles échangées, lorsque, transporté et ravi, j’attirais Cécile contre mon sein, et que mes lèvres frémissantes cherchaient les siennes, elle m’a dit, en sc dégageant doucement, et d’une voix si faible que je l’entendis à peine :

“ Pas encore. „

Que d’amour dans ce mot ! Qu’elle est puissante, la grande, la simple, l’immortelle nature ! Comme elle éclate en cris soudains , en foudroyants éclairs ; comme elle efface vite les puériles leçons par lesquelles ou essaie de l’entraver, de la donq^tcr, de la corriger! Voilà une jeune fille élevée dans l’ignorance de tout ce qui, aujourd’hui, l’intéresse et la touche. Ce qu’elle a appris ne lui sert à rien, et le mieux pour elle est de l’oublier. Que ferait-elle d’une science frivole, superficielle et mesquinement épurée, à l’heure où elle a à se conduire dans une circonstance si délicate, si grave? On a préparé Cécile au mariage , mais par une initiation tout extérieure. Ou lui a enseigné le cérémonial, les convenances, l’uniforme à revêtir, le prêtre, l’autel, la mairie; peut-êti-e encore

a-t-on discuté devant elle, sans qu’elle les comprît, les clauses du contrat qui nous lie. Mais de l'Jiomme dont elle va partager la vie d’une façon si intime, de ses devoirs réels, pas un mot. Et cependant, il faut qu’elle les connaisse, aussi bien ceux qui, négligés, amèneraient la perto de son bonheur, que ceux dont l’oubli entraînerait la perte de sou honneur. Un seul point est grossi au détriment de tous les autres, c’est une surveillance matérielle, continuelle, tellement active qu’on la supposerait inspirée par la jalousie, tellement sévère qu’elle devient oft'ensante. Les jeunes filles sont esclaves, esclaves de fait, et, autant qu’il se peut, de pensée, avant d’être épouses. Il leur est impossible de connaître et de choisir. Elles ne sont libres qu’au moment où cette liberté ne leur est plus utile que pour se parjurer de serments prononcés sans discernement. Voilà ce qu’a fait l’éducation appliquée au mariage. Mais (spectacle consolant) la plupart des femmes possèdent une lumière intérieui-e qui les guide au travers des ténèbres qu’une longue préméditation a épaissies autour d’elles. ,J’en juge par Cécile. On lui montre en moi un ennemi ; ou lui conseille de se défier, de craindre; on tente d’endormir son cœur, de fausser sa raison ; on lui dit : “ N’aime pas, l’amour est une mer où tout te prouve que tu vas faire naufrage. „ L’enfant réfléchit, délibère, n’écoute plus qu’elle-même, se débarrasse des entraves dont une expérience maladroite l’avait cou-

verte, et s’élance, chaste et nue, dans cette mer de passions qu’on lui montrait si menaçante.

On a frappé à ma porte. Le garçon d’hôtel est venu me demander si je descendrais déjeuner ou s’il fallait me senrir chez moi. Descendre! Me rencontrer peut-être avec la tante de Cécile! Jamais une explication de ce genre ne se serait offerte d’une façon plus inopportune. Je ne me sens d’irritation contre personne. Ma tête, un peu fatiguée par le voyage, la veille et les émotions, ne saurait supporter une discussion violente. Ce n’est pas que j’aie besoin de repos. Je jouis d’un calme si délicieux que je ne veux pas permettre au sommeil de m’en dérober une seule minute. Cécile, d’ailleurs, ne dort pas; elle s’occupe de nos intéi’êts. Je ne veux pas les compromettre ni lui déplaire en brusquant une solution. Je resterai chez moi et j’attendrai.

22 septembre.

Elle no m’a pas manqué de parole, ma Cécile; elle est venue, elle est mienne. Mon cœur frémit encore d’une commotion profonde, et verse autour de lui d’harmonieuses vibrations. Notées, elles deviendraient le plus sublime des poèmes. L’humanité tout entière tressaille dans chacune d’elles, s’y condense et apporte, dans un éclair, un infini de grandeur et d’existence. Chaque objet me paraît embelli,

poétisé ; je vois briller sur tous les fronts un rayonnement d’intelligence, dans tous les yeux une cordiale bonté ; je suis tenté do saluer chaque passant et de lui dire : Touche ma main, je suis tou frère.

A peine arrivé à la terrasse, toute parfumée encore de sa présence de la veille, Cécile me rejoignit et m’aborda d’un air résolu.

“ Partons ensemble, me dit-elle; ma tante ne souscrira jamais à un rapprochement ; il faut forcer son consentement. „

Je restai un instant surpris. Le projet de Cécile, qu’elle avait sans doute médité pendant tout le- jour, et que j’ignorais, n’entra pas du premier coup dans ma pensée.

“ Ne me comprenez-vous pas? reprit-elle. Emmcnez-moi; nous reviendrons demain chercher ma tante.

— Venez ! „ m’écriai-je.

Ayant Cécile à mon bras, et sans demander d’autre explication, je m’enfuis avec une hâte fébrile. Cécile, toute frissonnante, me dit :

“ Vous m’enlevez !

— Oui, pour la deuxième fois. Mais cette fois-ci, c’est la bonne.

— Où irons -nous?

—T Où vous voudrez. „

Nous étions dehors. Je regardai la ville ; Cécile regarda la campagne.

DIgitiz

“ Il est nuit, ajoutai-je, et Gênes renferme cent logis prêts à nous recevoir. „

Cécile me désigna du doigt un point de la montagne cii’culaire qui descend vers le golfe.

“ Allons là-bas, dit-elle... c’est plus loin. „

Mes yeux cherchèrent les siens qui se baissèrent. Sur ses lèvres glissa un sourire qui ajouta encore à la grâce ingénue de ces derniers mots. Nous nous mîmes en marche dans la rue déserte et montueuse. Cécile se retourna à plusieurs reprises comme pour adresser un adieu. Par moments elle pressait le pas et son bras tremblait sous le mien, comme si elle eût craint d’être poursuivie. Puis elle riait d’un rire un peu contraint, puis elle semblait songeuse, inquiète, et je sentais alors son cœur battre plus vite. Tout à coup, elle s’arrêta. -

“ C’est le bonheur de toute ma vie que je joue ici ce soir, me dit-elle d’une voix émue.

— Que redoutez- vous ? „ m’écriai-je.

Elle se rassura.

“ Je ne redoute rien, me répondit-elle d’une voix ferme. Je suis sous votre protection. „

Et nous continuâmes notre route.

La nuit silencieuse nous permettait de distinguer, dans la demi-obscurité, les habitations d’été qui devenaient plus nombreuses au fur et à mesure que nous laissions la ville derrière nous. Je n’osai dissuader Cécile d’aller plus loin, ni l’attrister de sottes

prévisions en lui parlant de la fatigue à laquelle elle s’exposait.

Cécile me raconta qu’elle avait écrit à sa tante.

“ Entre deux devoirs, dit ma femme, je ne pouvais hésiter. J’ai obéi au plus sacré. Je dois à ma tante le respect, mais je vous dois ma présence, ma vie. Demain nous irons nous jeter aux pieds de ma seconde mère, en lui demandant pardon de la peine que nous lui aurons causée.

— Nous la marierons, m’écriai-je assez étourdiment.

— Ah! mon ami, si cela était possible !

— Je m’en charge. „

Pendant cette nuit lumineuse, étincelante d’amour et d’étoiles, tout me semblait facile.

Nous marchions, nous marchions toujours.

Par instants, nous étions gais comme deux amis en vacances, ardents et muets comme deux chasseurs qui s’avancent dans les ténèbres, afin de surprendre le gibier aux premières lueurs du matin. Le charme de cette promenade était si grand que je finis par ne plus me préoccuper de savoir comment elle finirait. A force de monter, nous nous trouvâmes enfin sur un plateau élevé d’où la vue s’étendait sur l’immensité de la mer, calme et comme endormie. Éblouie, enchaînée par les yeux devant ce magnificiue horizon, Cécile s’appuya plus fortement sur mon bras et resta en extase. Mais bientôt la fatigue se manifesta

après ce temps d’aiTêt. Lu subissant sans l’avouer, Cécile vint s’asseoir sur un quartier de roche, et sa jolie tête s’affaissa graduellement sur sa poitrine.

“ Chère enfant, lui dis-je, vous êtes lasse.

— Moi! répondit- elle, pas du tout. „

Et pour preuve, elle se leva, tandis que je demeurais assis.

“ Laissons-la faire, pensai-je, l’air est pur, chaud et clément. Bientôt Cécile viendra s’assoupir sur mon cœur, aussi paisiblement que sur le sein d’une mère. „

Ma femme cria :

“ Charles! „

C’était la première fois que mon nom sortait ainsi de sa bouche. J’accourus.

“ Je sais un peu d’italien, me dit-elle d’un air de naïf triomphe. Voyez plutôt. Cet écriteau signifie : maison de campagne à louer.

— Maison de campagne à louer ! répétai-je, eh bien, louons-la. „

J’avançai le bras pour sonner. Cécile retint ma main.

“ Quelle folie ! „ dit-elle.

Mais je vis que cette idée, par cela même peut-être qu’elle était bizarre et imprévue, plaisait à l’imagination de Cécile. Je ne voulus, néanmoins, la contraindre en rien.

“ Faut-il sonner? „ lui demandai-je.

Elle hésita un peu et me dit :

“ On ne vous répondra pas. „

Je sonnai de façon à réveiller tous les saints du paradis.

Bientôt un gros homme parut, tenant une lanterne à la main.

“ Sauvons-nous, me dit Cécile tout bas et en riant.

— Non pas. Parlez, puisque vous savez Pitalien.

— Je n’en sais pas si long.

— Attendez. Je vais user d’un langage commun à tous les peuples. „

J’olFris poliment une pièce d’or au gros homme qui la prit, l’examina, puis se découvrit en nous disant, dans un jargon cosmopolite :

“ Vous êtes Français; voulez-vous entrer? Qu’y a-t-il pour votre service? „

Je désignai l’écriteau et fis sonner mon or de voyage. Cet homme intelligent me comprit. La grille s’ouvrit toute grande.

“ C’est donc sérieux? „ me dit Cécile d’une voix basse, altérée.

Elle restait immobile. Je la pris doucement par la main et nous suivîmes le gardien. Il nous fit parcourir, de bas eu haut, une maison fort propre et convenablement meublée. Puis il nous conduisit dans un vaste jardin dont les allées de vieux arbres, habituées sans doute à emprisonner le silence et la nuit, semblaient s’étonner d’être troublées par des voix

humaines et par la vacillante clarté qui s’en allait mourir sous leurs feuilles,

Cécile marchait à mes côtés. Une émotion profonde la dominait. Toute la partie aventureuse et remuante de cette nuit singulière s’effacait de son esprit comme du mien. Elle oubliait Gènes, l’Italie, le rendez-vous de la terrasse, la fuite, la promenade à pied, et cette folle idée d’aller sonner à une maison inconnue. Nous causions de tout ce qui se présentait à nous, mais sans suite, sans y songer, et nos âmes, qui s’étaient réfugiées dans nos yeux comme dans un poste d’observation, se regardaient souvent à la dérobée.

Voyant que Cécile hésitait pour rester, ce fut à elle que le gardien adressa ses instances. Il nous installa sans qu’elle eût dit ni oui ni non.

C’est donc en Italie, ma Cécile, que s’est tressé le premier anneau de la chaîne qui nous unit à jamais. T’en souviendras-tu, chère âme? Toujours, j’en suis sûr. Et lorsque cette chaîne sera assez longue pour que notre amour, fils de la terre, puisse s’en servir à monter jiisqu’au ciel, tu penseras encore, n’est-ce pas, Cécile? à ce premier anneau que Tltalie a tressé.

Quand nous sommes revenus, le lendemain, auprès de mademoiselle de Pluyette, elle était à demi couchée dans un grand fauteuil et tenait encore entre ses mains la lettre de ma femme, qui se jeta au cou de sa tante et l’embrassa. Mais celle-ci était en proie

Gfi

à une consternation si navrante, que toutes les caresses de sa nièce ne réussirent pas à la dissiper. Du reste, pas un mot, pas une plainte. Des pleurs, rien que des pleurs et des sanglots. Devant cette douleur cruelle et concentrée, ma femme parut péniblement affectée. Elle me prit à part et me dit :

“ Retirez-vous quelques instants. Le chagrin de ma tante m’effraie. Je préférerais des reproches. En votre présence, elle n’ose peut-être m’en adresser. Laissez-nous ensemble, et je me charge de l’apaiser. „

Je ne demandais pas mieux. Mademoiselle de Pluyette ne saurait condamner Cécile à être enterrée toute vive. Voilà une heure et demie que dure l’entretien. J’ai beau rappeler à ma pensée ma femme, cela ne me sufiSt plus, et je m’ennuie saus elle. Il est temps d’aller voir si ma tante est consolée.

Même jour.

Le désespoir continue. Mademoiselle de Pluyette espérait, m’a-t-elle dit, être emportée par cette crise, et se félicitait de mourir sous le beau ciel de l’Italie. Mais elle vient de changer d’idée. Elle préfère s’éteindre sous son ciel natal. Ses caprices sont des ordres pour nous. Ce soir, nous partons pour la France.

16 octobre.

Les idées funèbres persistent chez mademoiselle de Ruyette ; nous sommes fixés à Marly depuis près d’un mois, et elle s’obstine à croire sa nièce la plus malheureuse des femmes. Ce qui me console, c’est que Cécile m’affirme tout bas qu’elle en est la plus heureuse. Mon oncle est venu nous confier son fils Maurice, qui va entrer dans un des collèges de Paris à la fin des vacances. Mon cher parent est moins patient que moi envers mademoiselle de Pluyette.

“ Tu devrais, m’a-t-il dit, te débarrasser d’elle.

— J’y ai souvent pensé, ai-je répondu, mais elle m’inspire je ne sais quel sentiment complexe et difficile à exprimer. Je no la déteste pas, je la plains. Je la considère comme une vieille enfant, et son inolfensive folie ne m’irrite plus. Tu vas me trouver singulier et prétendre que je ne suis pas un homme complet, puisqu’il me manque cet instinct grâce auquel on écarte le plus vite possible ce qui est désagréable ou nuisible. Le fait est que je me suis accoutumé à ma tante et que je la vois sans déplaisir. C’est peutêtre parce que j’ai remporté sur elle un avantage, celui de rentrer en possession de ma femme, qu’elle voulait me ravir ; ou bien parce que Cécile lui est sincèrement attachée et que toutes les affections.

toutes les idées de ma femme sont devenues les miennes. Par un motif ou par un autre, je préfère tolérer quelques doléances sans importance et ne pas reléguer mademoiselle de Pluyette dans une solitude qui lui serait dangereuse. Personnellement, tu n’as pas à te plaindre de la présence de ma tante, puisque tu prends plaisir à la tourmenter continuellement. „

Eu effet, mon oncle a avec elle des conversations de ce genre :

“ Pourquoi donc, mademoiselle, avez-vous empêché mon neveu et ma nièce de venir me voir avec vous, comme c’était convenu? J’avais fait restaurer mou manoir des Eygalières , et mes soins sont perdus.

— Ah! monsieur, va-t-on chez les gens pour y mourir ?

— Mourir ! vous n’en ferez rien. Quel âge avezvous?

— Mon cœur a cent ans.

— Si vous souhaitez tant de mourir, comment se fait-il que vous ayez refusé de manger, ce matin, des champignons dont la provenance vous paraissait douteuse?

— Je ne veux pas mourir empoisonnée.

— Comment se fait-il que vous ayez jeté les hauts ci-is, dans notre promenade sur l’eau, quand ce bateau à vapeur s’est avancé sur nous ?

— Je ne veux pas mourir noyée.

— Vous ne voulez pas mourir du tout. Vous vivrez quatre-vingt-seize ans, et ou sera obligé de vous assommer. „

La bonne tante hausse les épaules ; mais elle est ravie de ces boutades, parce qu’elle aime par dessus tout que l’on s’occupe d’elle.

Hier, nous sommes sortis tous ensemble. Déjà, dans ses nuits fraîches, la seconde quinzaine d’octobre attaque ce qui reste de végétation. Excepté l’herbe des prairies, tout prend une teinte jaune. Les peintres abondent dans les campagnes, calmes et laborieux pendant le jour, joyeux et bruyants dès que leur travail est fini. Ou aperçoit de loin leurs grands parasols piqués en terre sur les hauteurs de la Jonchère et de Voisins, ou dans l’île de Croissy. Les véritables artistes s’efforcent d’interpréter tout simplement la nature, de fixer avec leur palette ces nuances harmonieuses et fugitives du feuillage, qu’un seul jour, en cette saison, suffit à modifier. Ils sont fervents, infatigables, et avouent hautement leur impuissance à repixiduire exactement, à idéaliser leur modèle. D’autres, ceux qui se prétendent les habiles, se contentent d’à-peu-près, vont vite, mais ont soin d’ajouter à leurs paysages une statue, un chalet suisse, un temple grec, une grotte, une ruine bien peignée, en donnant pour prétexte qu’à notre époque le faux peut seul faire accepter le vrai. Nous

nous sommes arrêtés à causer avec ces peintres, gens d’esprit pour la plupart et que quelques louanges apprivoisent aisément. Mademoiselle de Pluyette a donné à l’un d’eux un magnifique sujet de tableau.

“ Ce serait, a-t-elle dit, une femme d’un âge raisonnable, mais belle encore, très belle, désabusée des affections du monde, n’ayant d’espérances qu’au ciel, et venant mourir, au sein de la nature, tandis que le dernier soleil d’automne éclaire son pâle visage.

— Un portrait? a demandé l’artiste.

— Oui, monsieur; le mien. „

Mon oncle resta plus longtemps que nous près du chevalet, puis accourut d’un air très affairé.

“ Mademoiselle, dit-il, ce monsieur vous demande en mariage.

— Quelle extravagance ! „ s’écria la tante qui prit au sérieux cette plaisanterie.

Puis elle ajouta :

“ Est-ce bien vrai?

— Très vrai. Mais j’ai refusé net en votre nom. Vous méritez mieux qu’un artiste. „

Cécile seule souffre de ces moqueries, qui lui semblent cruelles. Elle m’a chargé d’en parler à mon oncle, qui m’a répondu :

“ Ta tante mourra d’une passion rentrée. Tu sais que je suis très actif; je veux la marier pendant mon séjour ici. „

En revenant, nous avons rencontré le capitaine Goby, notre voisin, celui qui jette des pierres dans notre jardin. Cette manie a été racontée à mon oncle.

“ Voilà mon affaire, m’a-t-il dit, il sera très facile de persuader à ta tante que ces pierres sont des messages d’amour. „

17 octobre.

Je me suis laissé endoctriner. Malgré ses facéties perpétuelles, mon oncle a dans le caractère un côté très sérieux. Il tourne plaisamment les choses, et arrive à son but avec un imperturbable sang-froid. Notre entrevue chez le capitaine a été bizarre. Je m’étonne encore que l’on puisse accomplir si follement des actes si graves. Il est vrai que beaucoup de gens font très gravement de très grandes folies ; cela fait compensation.

Presque aussitôt après notre coup de sonnette, M. Goby se montra , tenant à la main une redingote qu’il était en train de brosser.

“ Que demandez-vous ?

— Une conférence.

— Entrez au salon. Est-ce pour les pierres? Je vous préviens que vous ne me faites pas peur. Attendez que j’aie fini ma redingote. Je n’ai pas de domestique, moi. Le gouvernement ne me le permet pas

avec- sa pension. Je nettoie mes effets moi-môme. „

Le début ne promettait rien de bon.

“ Laisse-moi faire, me dit mon oncle ; pour adoucir ce sanglier, il faut le prendre à rebrousse poil. „

Dès que M. Goby nous rejoignit, mon oncle se mit dans un fauteuil, prit une grosse voix et dit d’un ton bourru :

“ Asseyez-vous. „

Le capitaine le regarda d’un air surpris et obéit.

“ Votre nom? continua mon oncle.

— Monsieur, répondit l’officier d’un ton moitié colère et moitié soumis, à moins que vous ne soyez une autorité...

— Votre nom?

— Etienne Goby.

— Votre profession?

— Capitaine retraité.

— Votre âge?

— Cinquante-cinq ans.

— Combien d’années sous les drapeaux?

— Trente-deux. Deux campagnes, quatre blessures, dont une imparfaitement guérie. Personne ne s’en aperçoit, mais j’en souffre dans les temps humides, et je ne suis pas décoré. C’est honteux !

— Vous êtes célibataire?

— Veuf. Marié trois fois.

— C’est beaucoup; mais cela vaut mieux que d’être un homme sans mœurs. Capitaine Goby, j’ai

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des reproches à vous adresser. Pourquoi ne lancezvous plus des pierres dans le jardin de mademoiselle de Pluyette? Elle est habituée à votre exercice. Ne vous voyant plus vous y livrer , elle s’est inquiétée ; elle a craint que vous ne fussiez malade et m’envoie prendre de vos nouvelles. „

Je crus un instant à une catastrophe. Le capitaine s’avança vers nous avec la physionomie d’un bouledogue irrité. Mon oncle ne bougea pas et continua ainsi :

“ Capitaine Goby, mademoiselle de Pluyette veut vous épouser; je viens vous offrir sou cœur et sa main. „

Un large sourire illumina la face de notre adversaire.

“ Vous êtes rond et carré en affaires, dit-il ; je ne déteste pas cela. A l’armée, nous ne mâchons pas les mots. L’âge de cette demoiselle ?

— Douze mille livres de rente,

— Je vous demande son âge.

— Je vous réponds douze mille livres de rente. Venez ce soir dîner avec nous.

— C’est impossible. Je me suis fait une loi de ne jamais accepter une invitation, pour ne pas être obligé de la rendre. Je ne suis pas l’iche, moi, je n’ai que ma retraite.

— J’aime cette noble franchise. Cincinuatus re-

tourna à sa charrue après s’être couvert de gloire.

Tranchons la difficulté. Vous avez bien dans vos celliers quelque vieux flacon auquel nous puissions casser le cou. Ce sera une politesse reçue de vous, et nous ne ferons que vous la rendre si vous nous honorez ce soir de votre présence. „

L’arrangement fut accepté. Le capitaine nous fit fêter une bouteille de rhum en homme qui se souvient des grands dîners d’adieu et de promotion.

Après l’avoir quitté, mon oncle alla trouver mademoiselle de Pluyette.

“ Savez-vous une nouvelle? dit-il. Votre voisin, le capitaine Goby, est amoureux de vous. Il vient de me faire appeler et m’a déclaré ses intentions. Si vous ne l’épousez pas, il se brûlera la cervelle.

— L’épouser, moi ! Plutôt mourir !

— Vous mourrez après, chère demoiselle; sauvez d’abord la vie à ce galant homme . Quant à moi , je n’ai pu résister à sa douleur. Je l’ai invité à dîner. „

La tante s’est soudainement esquivée , et a reparu bientôt en grande toilette. J’ai douté un instant de la réussite. A table, le capitaine a parlé de ses trois femmes avec complaisance, avec orgueil, et comme s’il eût dit : j’ai eu trois chevaux tués sous moi. Mais ma chère tante n’en a paru que plus charmée. Elle semble impatiente de brûler ses ailes à la flamme où tant d’infortunées se sont consumées. Il y a eu échange de paroles. Mon oncle restera jusqu’après le mariage. Cécile ma remercié, et Maurice se ré-

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jouit déjà d’aller à la noce. Je ne puis trop admirer la sagacité, la sûreté de coup d’œil de mon oncle. Il a parfaitement deviné quelle prise ont les coups de foudre sur les existences oisives et fourvoyées. Ces êtres incomplets, qu’un long loisir a énervés, doivent être contraints comme des enfants pour prendre une décision. Si on ne lui eût pas mis, pour ainsi dire, le pistolet sur la gorge, jamais mademoiselle de Pluyette n’eût consenti à se marier. Quant au capitaine, je crois qu’épouser une femme riche était un rêve qu’il caressait depuis longtemps. Au demeurant , c’est un honnête homme dont la rudesse n’est qu’apparente.

8 novembre.

Nous sommes de retour à Paris. Maurice est au collège, ma tante est mariée, mais je n’ai plus le temps de raconter son bonheur. Elle a, d’elle-même, souhaité de loger séparément avec son cher époux, afin de se consacrer exclusivement à lui, et, n’aimant pas la campagne, elle nous a cédé sa maison de Marly. Mes journées, mes soirées parfois, sont consacrées au travail. Cécile, fort heureusement, s’accommode parfaitement de notre nouvelle existence. Quand je sors, son front s’approche pour un baiser. Quand je rentre, je ne la dérange jamais, elle n’a

pas besoin de chasser des pensées étrangères pour me faire fête et (charme suprême de l’amour) elle a toujours l’air de m’attendre. Je m’aperçois que, pendant mes absences, elle s’occupe exclusivement des soins intérieurs, de ce bien-être que les femmes les mieux douées aiment à entretenir discrètement autour d’elles, s’offrant ensuite, avec une tendresse coquettement riante, comme couronnement d’un luxe sagement ordonné. L’acte le plus important de ma vie est accompli. Toutes les phases qui l’ont accompagné se terminent simplement, naturellement. Je ne regrette rien des jours passés, car ma jeunesse, mon éternelle jeunesse, c’est Cécile. Je ne me flatte pas d’être plus privilégié que les autres hommes, mais Cécile m’inspire confiance, et rendra faciles à traverser les épreuves que me réserve l’avenir.

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