L’ÉPOUSE
IS mai.
Ma femme me trahit! après onze ans de mariage, ma femme me trahit! La foudre a déchiré le voile qui recouvrait ce secret terrible ; non pas la foudre, mais im événement d’une importance si minime que je frémis en songeant à quoi tiennent les destinées humaines. J’aurais pu l’ignorer toujours, ce secret, et continuer à vivre heureux au fond de mon ignorance. Je préfère le savoir.- Il m’étouffe, il m’écrase. A un ami qui me serre la main, à un passant qui me salue, je suis tenté de dire : Ne me souriez plus, pleurez avec moi, ma femme me trahit! Ces mots me sortent de la bouche comme une plainte, comme une imprécation, comme le cri de douleur d’un animal
blessé à mort. Garde ton mal, misérable, et ne le confie pas. Tu as eu onze années de bonheur ; il faut les expier.
Nous revenions de Paris à Marly, Cécile, Maurice et moi. Sous une des voxitcs qu’on a à parcourir, un rayon de lumière brilla tout à coup. Ce fut un éclair. Mais j’eus le temps de voir que les mains de Cécile et de Maurice étaient entrelacées. L’obscurité recommença presque aussitôt et cacha mon émotion. D’ailleurs s’en seraient- ils aperçus ceux qui me trompent? Tout entiers à eux-mêmes, ont-ils le loisir de s’occuper de moi? Un regard rapide jeté sur ma femme lorsque le jour reparut me la montra distraite et rougissant encore. Quant à Maïu-ice, il se mit à parler avec une insouciance dégagée qui m’apprit que cette pression de main, cette caresse surprise avait à peine etfleuré son cœur sans le remplir, sans l’absorber. Ce jeune homme n’en est probablement pas à son coup d’essai, et cette faveur accordée honteusement auprès de moi, dans l’ombre, n’est sans doute pas la première qu’il reçoit. En rentrant, je suivis dans sa chambre ma femme, et, ne pouvant plus me contenir, je lui dis :
“ Vous aimez Maurice? „
Elle recula. Je crus qu’elle allait tomber. Puis un cri s’échappa de ses lèvres, un cri où il y avait à la fois déjà honte, du remords, de l’efiroi, du mensonge :
“ Ce n’est pas vrai ! „ dit-elle.
Et quand je lui racontai ce dont je venais d’être témoin, elle réitéra son démenti formel, me reprocha de la soupçonner, de l’accuser. Elle se précipita dans mes bras en m’inondant de ses larmes, en m’accablant de ses protestations. Voilà donc les femmes et leurs comédies ! Eh bien, je les comprends à présent, ces atroces moraeries. Il y a dans le cœur de l’homme une si grande réserve d’imbécillité, de lâcheté, qu’il est tout naturel de l’exploiter. Pendant que Cécile pleurait, pendant que toute la chair de ce corps adultère frémissait d’angoisses et de supplications, je la trouvais plus belle, je m’enivrais au contact de cette femme qui palpitait et tremblait sous ma main; je me disais stupidement : “ Qu’importe! elle est à moi. Sa faute ne lui ôte rien de sa beauté. De quoi vais-je m’inquiéter? Elle est peut-être innocente. „ Oui, je pensais cela comme si je n’étais pas un homme de quarante- quatre ans, un honnête homme; comme si j’étais un enfant ou un vieillard follement épris d’une courtisane. Cécile me persuadait, me dominait. Les grandes questions d’honneur, de dignité, s’eifaçaient peu à peu. Ma femme réduisait ce débat aux minces proportions d’une querelle d’amants.
“ Si Maurice t’effraie, me dit-elle, éloigne-le, sacrifie-le à notre repos.
— J’y songerai, „ répondis-je.
Cette proposition amena dans mon esprit une réaction subite. Le charme physique auquel je succombais disparut. Ma fierté se révolta. Maurice chassé, je ne vis plus en Cécile qu’une femme enchaînée à moi uniquement par le devoir, un cadavre vivant dont râme serait ailleurs. De plus, Maurice absent me sembla plus dangereux que présent.
“ Si Cécile l’aime, pensai-je, elle saura bien le revoir. „
Je prévis toute une longue suite de trahisons accomplies impunément. Il serait si facile de me tromper tandis que je resterais là, naïf, crédule, confiant en apparence et dévoré d’incertitudes. Mon parti fut bientôt pris.
“ Non, dis-je à ma femme, Maurice ne nous quittera pas. „
Et j’ajoutai intérieurement :
“ Je veuxvoir, je veux savoir, je veux être certain. „
Cécile me regarda.
“ Tu doutes, „ me dit-elle.
Je fis un violent effort et répondis :
“ Je dois beaucoup au père de Maurice; il m’a rendu souvent service; il a aplani les principales difficultés de ma vie de jeunesse. Irais-je l’affliger en me séparant de son fils, en divulguant des soupçons que tu m’affirmes être mal fondés? D’ailleurs, si tu n’aimes pas Maui'ice, tu no dois point, pas plus que moi, redouter qu’il demeure avec nous.
— Non, je ne l’aime pas! s’écria Cécile avec un élan trop prononcé, trop exagéré pour être sincère,
— Eh bien, oublie ce que je t’ai dit; n’en parle pas à Maurice, et vivons heureux comme par le passé. „
J’étais près de la porte.
“ Charles ! „ s’écria ma femme avec un cri déchirant.
Je ne me retournai point. Je n’avais plus lu force de supporter cette scène douloureuse, la première qui ait eu lieu depuis notre mariage.
Soir.
J’ai prétexté ce soir un travail pressé pour pouvoir être seul. Maurice est au salon avec Cécile, le capitaine Goby et sa femme. Quelle différence entre la soirée d’hier et celle d’aujourd’hui! Hier, j’étais calme, heureux, sûr de l’avenir; je vivais. Aujourd’hui, j’hésite, je m’interroge, je n’ose prendre la main de Cécile de peur d’être attiré dans la fange des mensonges qui nous aviliraient tous les deux. J’épie les moindres bruits. Le pfile fantôme de l’adultère se dresse devant moi et me regarde avec un sourire plus glacé que le sourire de la mort. Puis il me semble voir apparaître, là contre ces murs, la silhouette ejilacée des deux amants. Et mon bonheur.
comme un plâtre vil, s’écroule, se disperse en poussière. Est-ce qu’elle m’aime encore, ma Cécile? L’implacable vérité me crie : non ! Je la saurai tout entière, cette amère vérité. J’ai refusé de congédier Maurice. Quoi! la vertu de ma femme ne dépend plus que d’une occasion. Qu’elle vienne donc, cette occasion ! Ensevelissons-nous tous dans un immense naufrage. Si onze années de tendresse réciproque peuvent être oubliées tout d’un coup dans une frénésie amoureuse, il faut se voiler la face, fermer les yeux afin de ne plus voir la lumière du jour. Par moments, accablé, écrasé sous mon malheur, je n’ai plus la force de me révolter, de blâmer, de condamner, de haïr. Je songe à la fatalité, la grande déesse antique devant laquelle tous les fronts se courbaient, et je m’y soumets. Je songe aussi à cette implacable loi de la nature : dans les mers, dans les flancs de la terre, dans les cœurs, partout, la vie se nourrit de la mort. Une feuille tombe et engraisse l’arbre pour en former de nouvelles ; un sentiment s’éteint, et de ses cendres un autre s’élève. Je subis ■* la loi commune. Pas d’exception pour personne. Je ne suis plus jeune. Ah ! ce mot me donne froid : je ne suis plus jeune ! Là est mon crime. Je l’expie sans que Cécile ose même me le reprocher. Mais elle le sent, elle le devine, elle le comprend. Elle obéit à cette loi cruelle qui brise tout ce qui est atteint de caducité et en tire des éléments nouveaux pour en-
gendrer et créer. Maurice est jeune ; il me remplace ; c’est dans l’ordre. Mes cheveux s’éclaircissent, commencent à blanchir, et les siens, noirs et épais, ont ces tons chauds où la lumière se joue. Ses yeux ne sont pas usés au feu du travail ; ils ont cet éclat humide dont chaque étincelle éveille une sensation. Sa bouche, empourprée de santé, donne facilement l’idée du baiser. Sa pâleur mate, vivace, semble promettre d’inépuisables ardeurs. J’aime à le voir, moi qui suis homme ; sa vue me réjouit. Quel charme ne doit-elle pas avoir pour une femme ?
Avant de surprendre leur secret, la sympathie qui unit Cécile et Maurice me semblait bonne autant que charmante. Ma Cécile! je lui ai donné un fils, jo me plaisais à lui voir encore une amitié, c’est à dire des occupations, des soins fraternels, des plaisirs. Je souriais même, et j’applaudissais à ses affectueuses prévenances pour notre cousin. Avant-hier, nous nous promenions en voiture, Cécile et moi. J’étais muet, tranquille, je me reposais, je regardais la verdure frémissante, la Seine sinueuse, les prairies, les champs de blé que le vent agitait comme des flots. Et j’étais heureux. Et j’écoutais en silence la douce mélodie que chante le cœur lorsqu’il a autour de lui tout ce qu’il chérit, tout ce qu’il souhaite. Mais ma femme, dans quels rêves se berçait-elle? Elle s’ennuyait ! J’y pense à présent, elle s’ennuyait. Je ne lui suÜis plus. Et pourtant, je l’associe autant
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que possible à mes travaux, à mes espérances. Mais si elle se fait vieille et raisonnable pour me comprendre, je ne puis me faire jeune pour l’amuser. Ma tâche me paraissait douce. Pauvre homme, elle m’a écrasé, et Cécile n’a pas eu pitié de moi. Elle s’ennuie à mes côtés. Nous rencontrâmes Maurice. Il monta en voiture et tout changea. Cécile causait, riait, s’animait. La fleur s’épanouissait au soleil. Est-ce étonnant? Non. Maurice a vingt ans. Son âme est ouverte à tous ces sentiments chaleureux qui s’épanchent au dehors, brillent et éclatent en gerbes lumineuses. Cécile aperçut des fleurs. Ils sont descendus tous les deux pour en cueillir. Ah ! malheureux et insensé, je les contemplais avec des yeux de père. Je les aimais, je les aime toujours, ces deux êtres par qui je souffre et meurs.
. 20 mai.
Tout se suit , tout s’enchaîne ; rien n’arrive par hasard. La science amère de la vie m’apparaît. La douleur est comme cette chambre obscure dont se servent les peintres, et où tous les objets viennent se dessiner nettement. Ma femme a parcouru toutes les phases habituelles. Jeune tille, elle a désiré un mari, elle l’a aimé. Mère, elle a adoré son enfant; puis l’enfant s’est séparé d’elle en lui laissant le cœur
vide. Dans ce cœur vide, les tempêtes ont eu le champ libre. Quelle régularité, quelle effrayante logique dans la marche des passions! D’abord, j’ai été tout pour Cécile, puis notre fils Gabriel a été tout pour elle. Peu à peu, à mesure qu’il avait moins besoin de sa mère, il s’est habitué à s’éloigner d’elle, par ses études et par ses plaisirs. Elle avait mis en lui toute sa vie ; mais il n’a pas tardé de lui faire comprendre, avec l’impitoyable candeur de son âge, que toute sa vie n’était pas en elle. Ces cruels désenchantements, ^ une mère ne les prévoit jamais. Ma femme en a souffert comme les autres. Elle est devenue triste, inquiète. Son caractère n’est pas trempé pour les rudes épreuves, et si elle possède toutes les grâces de la femme, elle en a aussi toutes les faiblesses. Eh! mon Dieu, c’est peut-être pour cela que je l’aime. Que ferais-je d’une supériorité impérieuse, qui aurait la prétention de me protéger, qui croirait m’honorer beaucoup en daignant partager ma vie? Quand Gabriel a atteint sa dixième année, il a fallu le mettre au lycée. Il y est depuis six mois , et le cœur de sa mère saigne encore de cette séparation. C’est par cette brèche , par cette plaie ouverte , qu’un amour coupable, un poison mortel a pénétré. Deux faits récents, sous leur apparente puérilité, cachent en eux une grande signification. Cécile a l’habitude d’aller voir son fils le plus souvent possible. Les lœemiers mois, Gabriel l’attendait avec impatience, lui sautait
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au cou, la dévorait de caresses, lui racontait ses chagrins. En rentrant, ma femme me parlait de ces entrevues. Elle pleurait sur le sort de sou enfant bien-aimé; mais ces larmes étaient douces, car Cécile, dans le secret de ses entrailles de mère, était ravie de voir son fils si malheureux loin d’elle. Bientôt les rôles changèrent. Gabriel pria sa mère de ne plus venir si souvent, d’abréger ses visites, parce qu’elles avaient lieu aux heures de récréation et foisaient manquer des parties de jeu. J’eus beaucoup de peine <à consoler Cécile. Le second fait n’a pas été moins douloureux. Depuis que nous sommes à la campagne , Gabriel , à ses jours de sortie, emporte un très gros bouquet. Do jdus, sa mère lui en donne un autre en allant le voir. Il y a quelques jours, elle oublia ses fleurs dans un magasin. Elle s’en aperçut trop tard pour aller les rechercher.
“ Et mon bouquet ? „ s’écria Gabriel en embrassant sa mère.
Elle s’excusa et offrit mille compensations, qui furent refusées. Gabriel avoua que ces bouquets passaient à un professeur qui, moyennant cette rançon, lui témoignait de l’indulgence et le relevait souvent de ses punitions. Quel coup pour la pauvre mère !
“ Mais tu m’as souvent répété, dit-elle, que tu conserves ces fleurs, qu’elles te rappellent la maison paternelle, que sans elles le lycée te serait insupportable.
lÆ LIVRE DES ÉPOUSES.
— C’était pour te faire plaisir, „ répondit l’enfant.
Cécile revint désolée. C’est de ce jour, sans doute, que date l’attention plus marquée qu’elle a accordée à Maurice ; c’est de ce jour qu’elle l’aime. Après le mari, l’enfant; après l’enfant, l’amant. Mais après l’amant que trouveras-tu, Cécile?
21 mai.
Elle m’a dit ce matin :
“ Tu ne seras de retour que vers six heures; veux-tu que j’aille t’attendre à Paris et que nous revenions ensemble? Je t’offre cela, parce qu’il est probable que Maurice arrivera à Marly bien avant toi.
— As-tu donc peur d’être seule avec lui?
— Non. Mais tes reproches...
— Ils étaient mal fondés. Tu m’as désabusé et je te remercie.
— Ah ! tu n’es plus jaloux?
— Non, puisque je n’ai pas sujet de l’être. „
Elle a baissé la tête et n’a rien ajouté.
Quelques amis de Maurice sont venus dîner à
Marly. Maurice est reparti avec eux. Il semblait, en les voyant, avoir repris goût à la vie de Paris. Quelques paroles mystérieusement échangées, et que Cécile a parfaitement comprises, nous ont appris qu’il était question d’amoui'ettes, de folies de jeunesse.
“Ne comptez pas sur moi avant huit jours, a dit Maurice eu nous quittant.
— Huit jours ! „ a rci)été Cécile en le regardant d’un air peu satisfait.
Peut-être qu’un violent combat se livre en elle. Peut-être se blâme-t-elle intérieui-ement d’aimer Maurice ; mais elle ne veut pas, toutefois, qu’il aime d’autre femme.
28 mai.
Ces quelques jours , passés sans voir Maurice, me semblent aussi pesants qu’ils le sont à Cécile. Un calme morne règne entre nous. Tout rajiprochement sincère est impossible. Cécile veut feindre, veut mentir ; mais, inhabile à tromper, elle trahit par un geste, par un sourire forcé, par une intonation fausse, ses secrètes agitations. Quand on aime, quand on a été aimé , la plus fugitive nuance suffit pour apprendre qu’on ne l’est plus. Où est-il, notre intime accord d’autrefois? Nous nous comprenions à demi-mot. Nos deux pensées n’en faisaient qu’une et se mouvaient ensemble sous l’influence d’une impulsion unique. Il y avait dans notre vie un calme, une tranquillité profonde, que rien ne pouvait troubler. Cécile causait avec moi libi’eraent de toutes choses. Absent, elle devinait l’emploi de ma journée comme
si elle eût assiste, minute par minute, à chacune de mes actions. Son esprit, son âme ne me quittaient pas, ne me perdaient jamais de vue. De mon côté, bien qu’éloigné d’elle, je savais quelles étaient ses occupations. Mon cœur la voyait toujours et lisait en elle. A présent, le livre m’est fermé. Avant mon mariage, j’avais un goût que je croyais commun à tous les hommes, c’est celui qui porte à s’isoler même d’un parent, même d’un ami, afin de s’affranchir de toute responsabilité morale, de tout lien, de tout devoir, de toute affection, pour rentrer en possession de soimême et se trouver complètement libre, complètement indépendant. Cette volupté égoïste, si chère à la plupart dés êtres, je l’avais x’épudiée en me mariant, pour l’échanger contre une autre plus pure , plus haute, plus complète : oublier ma personnalité pour vivre de la vie de Cécile en même temps que de la mienne, voir ma pensée toujours en concordance avec la pensée d’une femme aimée, ne pas éprouver une sensation sans la doubler en la partageant. Je n’imaginais rien, et je ne crois pas encore qu’il y ait rien sur terre de plus simplement grandiose que cette entente, cette fusion. Ainsi réglée, mon existence était le modèle auquel doit aspirer un honnête homme. Hélas! ce beau temps est passé. Nous n’osons plus nous regarder en face, Cécile et moi.
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4 juin.
En cherchant dans la chambre de Maurice un livre que je lui avais prêté, j’ai trouvé dans un tiroir des lettres, des brouillons de lettres adressées à Cécile. Elles n’ont pas été envoyées. Le papier n’est même pas plié. Je les ai prises, ces lettres ; je les hs, je les transcris, j’y cherche, avec un acharnement fiévreux, une révélation définitive.
Première lettre.
Je t’ai parlé, j’ai osé te parler! Quelle froideur dans ta réponse, dans ta contenance! Et moi qui croyais que tu allais m’accabler de l’eproches, puis tomber dans mes bras, maudi ssant notre faute et la bénissant. Je suis fou, n’est-ce pas? ne faut-il pas que tu t’habitues un peu à cet amour. A présent, la glace est rompue. Tu sais mon secret, tu es liée à moi par cette confession , si imparfaite qu’elle soit, et cette communion première entre nous deux jette sur notre vie un brûlant rayon de soleil. Quant à moi, il me semble que je suis, depuis cet aveu, plus grand, plus fort, plus heureux.
Il y a si longtemps que je t’aime! Encore enfant, tes baisers fraternels m’initiaient à l’amour. Ne t’en
es-tu jamais cloutée? Tu me le diras un jour, quand les confidences et les serments s’élanceront de nos cœurs et se mêleront comme l’encens qui monte vers Dieu. Que de choses à nous dire ! que de rêves .à réaliser! Ah! pourquoi ne t’ai-je pas saisie dans mes bras aujourd’hui, toute frémissante d’effroi? Pourquoi? Le sais-je? Ma résolution était bien prise. Je me croyais ferme et inébranlable comme un bloc do pierre. Mais, comme Moïse, tu as frappé le rocher et une source de pleurs en a jailli ; des pleurs, c’est à dire la honte et la faiblesse.
Et pourtant il faut que tu te donnes à moi ou que je meure. Non , je ne veux pas mourir sans t’avoir possédée. Assez longtemps j’ai combattu, assez longtemps j’ai essayé de t’oublier. Ce matin encore, au milieu d’une réunion joyeuse, je faisais tous mes efforts pour me persuader qu’il y a au monde d’autres femmes que toi. C’est un blasphème, Cécile ; il n’y a que toi de véritablement femme, de même qu’il n’y a qu’un Dieu, et que tous les autres cultes ne sont que de l’idolâtrie. Saisi d’une insurmontable tristesse et d’un dégoût violent, je suis parti, je me suis enfui pour être seul avec ton souvenir, j’ai marché au hasard, dans les rues, puis sur les chemins, dans la campagne déserte. Je ne sais où j’étais, mais j’étais avec toi, je t’emportais dans mon cœur comme un avare qui se sauve avec son trésor. Tout à coup, du sein de cette nature puissante et gaie, s’éleva une
9i LE LIVRE DES ÉPOUSES.
forme vagiie, insaisissable d’abord, puis appréciable, distincte dans scs harmonieux cahtours, et tu m’apparus, Cécile, semblable à ces radieuses visions que la foi montrait jadis à ses fervents dans les cieiix entr’ouverts. “ Viens avec moi, disais-tu, si tuveux connaître les tendresses éternelles. „ Tu le vois, cousine, ton image, n’importe où je sois, vole à moi plus vite que la tourterelle vers celui qu’elle a choisi. N’y a-t-il pas là un présage, un encouragement? Dieu lui-même semble nous dire : Aimez-vous, puisque vos âmes s’appellent et se rejoignent à travers les distances. Je me couchai sur l’berhe et je fermai les yeux pour retenir plus longtemps cette vision adorée. Puis , me relevant subitement : “ Assez de fictions! me suis-je écrié. Que fais-je ici? Je rêve, je me consume, je n’ose. J’oublie qu’en amour tout aboutit à un but, la possession, tout s’y complète et s’y féconde. Ce n’est pas un fantôme que j’aime, c’est une femme. „
Et je suis venu.
En traversant Paris, je suis entré chez mon cousin pour m’assurer que tu n’y étais pas, que tu serais seule à la campagne. Il m’a fait part d’une invitation qui nous concernait tous les trois.
“ Ma femme va venir, me dit- il, et si tu as besoin de retourner à Marly, ramcne-la. „
Quelle confiance I quel outrage 1 Elle serait humiliante pour nous, Cécile, si nous n’en abusions pas.
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Suis-je un idiot, un monstre, un être sans conséquence? Mon cousin se croit-il un aigle, une exception, un Dieu? Je lui ferai voir que nous sommes frères, c’est à dire égaux et ennemis.
Qu’ai-je dit? moi l’ennemi de Charles! Ali! qu’il se trouve jamais en danger, et il verra avec quel élan je donnerai ma vie pour sauver la sienne.
Il a confiance en nous ; tant mieux.
Notre amour (car tu m’aimeras ; tu m’aimes déjà peut-être sans oser te l’avouer), notre amour sera comme un arbre où nos âmes, à l’insu de tous, chanteront dans un doux nid de colombe l’éternel cantique de la jeunesse, tandis que ton mari, Cécile, trouvera fraîcheur et repos sous le feuillage impénétrable à ses regards.
Tel sera l’avenir. Mais le présent? Pourquoi le rends-tu si triste, toi qui as tout pouvoir sur nos deux destinées? Te souviens-tu comment, tu m’as accueilli, par quelles paroles tu m’as répondu? Je vais te les dire, Cécile, pour qu’elles ne restent plus entre nous comme une barrière, pour que tu les effaces par tes baisers, si elles ne sont pas déjà effacées par mes larmes.
Tu étais en grande toilette lorsque je suis arrivé à Marly. Sans hésiter, sans trembler, car loin de toi j’avais fait provision de courage, j’appuyai mes lèvres sur une de tes épaules nues.
Tu t’es retournée.
“ A quoi penses-tu? „ m’as-tu dit.
Ah! cruelle, n’avais-tu donc rien deviné de mes tortures?
Je ne t’ai rien caché de mon amour, de ma longue patience que déchirait enfin un cri d’espoir. Tu m’as écouté sans m’interrompre, immobile, les yeux fixes, d’un air froid, sévère, affligé. Puis tu m’as dit :
“ Ai-je mérité cela? Tu me fais bien du mal, Maurice. Je te chérissais à l’égal de mon fils. Je voyais avec peine approcher la fin de tes études. J’aurais pleuré en te disant adieu. Mais à pi'ésent, je ne pourrai même plus te mêler dans mon esprit à ce beau passé où il n’y a pas un jour de fête sans toi. Tu as gâté nos deux existences, empoisonné même le souvenir. Non ; je te pardonne, car tu n’as pas réfléchi. Dis-moi que tu t’es trompé, dis-moi ce que tu voudras, et nous continuerons de vivre comme frère et sœur. „
Je me suis avancé vers toi, j’ai pris tes mains glacées dans les miennes qui brûlaient.
“ Il est temps de partir, m’as-tu dit en te dégageant ; es-tu prêt? „
Et tu t’es mise en route avec moi comme avec un enfant que l’on excuse et qu’on ne redoute pas.
Calme, toujours calme! A peine as-tu ressenti un peu de l’émotion qui me dominait. Ton âme, Cécile, est donc aussi pure, aussi immobile quo ces lacs qui dorment dans les bois? Eh bien, cousine, on verra
si son onde tressaillera, frémira d’agitation et de trouble, quand je me précipiterai dans son sein pieds et poings liés.
Pardonne-moi, Cécile ; je ne sais que t’adorer et j’ignore l’art de te le dire. N’as-tu pas vu comme je tremblais auprès de toi? J’aurais dû, sans doute, t’habituer à ma tendresse en te la faisant comprendre peu à peu, au lieu de te l’imposer avec une brusquerie qui t’a offensée. Est-ce donc une science, une
lutte? Faut- il combattre? Hélas ! je suis sans armes et n’ai pour moi que la sincérité de mon amour. C’est quelque chose peut-être. Laisse-moi croire que ton cœur peut s’ouvrir devant mes aveux, et que ce grain y germera.
Depuis mon enfance j’ai toujours été auprès de toi, buvant, goutte à goutte, un enivrant poison. Est-ce ma faute si tu es belle? Est-ce ma faute si je suis jeune? Tu es si différente, des autres femmes! différente!... et tu es plus femme, cependant, que toutes celles que j’ai connues. Ton sourire est une caresse ; ton regard verse des flots de tonclresso et de bonté; ta voix exprime si bien toutes les nuances de ta pensée, qu’on te comprendrait même si tu parlais une langue étrangère. Il y a en toi un souverain charme, noble et touchant, chaste et enivrant, idéal et humain; tu as cette qualité si rare, qu’elle n’a pas de nom parmi les hommes, cette qualité qui les renferme toutes, et par laquelle on voit juste, ou ne so
laisse entraîner ü aucune déviation condamnable, on va naturellement vers ce qui est bien, en vivant d’après des principes de sens moral qui ne sont écrits nulle part, excepté dans les consciences fières et fermes.
Je sais tout cela, et je t’aime. Autant dire que je veux tenter d’escalader le ciel.
Mais tu es trop charmante, Cécile, trop désirable, et c’est ce qui annule l’effet de tes vertus austères.
Plein et tendre, comme les fruits savoureux qu’a mûris le soleil d’été, ton corps appelle la morsure d’une caresse. En vain tu repousses l’amour, tu es faite pour lui ; ta beauté s’efforce d’appliquer à ton visage l’immobilité des marbres, mais ton cœur y trace à chaque instant' le mouvant reflet de ses sensations. Tout ton être concentre par un continuel effort un trop plein de tendresse qui s’échappe malgré toi comme un flot embrasé. Tu veux nier l’amour et tu ne le peux pas ; ta nature protesté. Il est bien puissant, Cécile, bien au dessus de nos misérables lois humaines, puisqu’elles varient sans cosse selon les pays et les époques, et qu’il reste, lui, toujours le même, toujours maître, toujours immortel. L’amour est d’essence divine. Quand il commande, il faut se soumettre. Ne sais-tu [)as, chère adorée, par combien de magnificences et de félicités il récompense ! ceux qui ne tentent pas de se révolter contre ses loisV Que pendant une lieui’e, une minute, tes lèvres j
s’arrêtent sur les miennes, et soudain, Cécile, s’allumera un flambeau dont la lumière rayonnante éclairera jusqu’à notre vieillesse.
M’as-tu pardonné, Cécile? Tu me diras demain si tu me pardonnes.
Maubice.
Deuxième lettre.
Quel beau sermon tu m'as fait, Cécile ! Il n’y a que les jeunes curés pour parler de la sorte. Je suis ton frère, c’est convenu. Veux-tu que je t’appelle ma petite sœur? Eh bien donc, petite sœur, je passerai ma vie à faire des idylles auprès de toi. Tu opères des miracles. Me voilà bien loin des jours néfastes durant lesquels je restais la tête dans mes mains, comme pour l’écraser, t’appelant et t’implorant dans des rêves de feu. Bon ! je recommence ; encore un sermon, Cécile, j’en ai besoin. Prépare ton homélie, cher prédicateur de mon cœur. Je ne suis pas tout à fait exorcisé. Par moments, le diable secoue devant mes yeux éblouis toutes les torches de l’enfer. Mais tu m’as permis de faire mon salut avec toi, cher ange; tu veux bien m’autoriser à me cramponner au bout d’une de tes ailes pour monter au ciel, et je te dois, en retour, la confession naïve de mes faiblesses, afin que tu puisses m’aider à les dominer.
Je t’avouerai, d’abord, qu’après mon premier aveu, cet aveu un peu brusque, au sujet duquel tu m’as fait une si touchante semonce, je t’ai écrit bravement, sentimentalement, pour te donner de plus amples explications. Tu n’as pas reçu la lettre, n’est-ce pas? Dispense-toi de la réclamer à la poste; je n’ai pas osé te l’envoyer. O la belle lettre, Cécile ! elle est écrite avec le sang de mon cœur, et si tu la lisais... N’en parlons plus. Ou doit écouter les prédicateurs en chaire, mais il n’est pas permis de leur répliquer. Celle-ci, c’est une autre affaire; elle est virginale comme les lis de ton jardin. Je te le donnerai, cousine; c’est le bulletin do ma santé morale. J’ai le cœur plein de toi, la tête pleine de toi, je veux t’écrire mes impressions. Les heures passées avec toi flottent devant mes yeux comme des baiiderolles sur un arc do triomphe ; je veux tracer sur chacune d’elles une suscription, car chacune d’elles rappelle une victoire remportée sur moi-môme, avec récompense accordée par ma gracieuse souveraine.
Revivons-les ensemble, ces heures fortunées, et marchons à reculons pour aller moins vite et voii* plus longtemps dans le passé. Je puis t’écrire à présent, Cécile. S’il y a dans mes paroles une dcniière vibration d’orage, tu y trouveras aussi un salut enthousiaste pour le beau temps qui revient.
Quelle magnifique et douce journée que celle d’aujourd’hui 1 j’en ai l’âme toute parfumée. Je ne ro-
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tournerai pas de longtemps à Paris; mon innocence, encore toute petite, y manquerait d’air; je veux la laisser grandir auprès de toi, chère et belle protectrice. Où donc ai-je été prendre que l’amour rendait heureux? C’est une erreur, mes frères ; l’amitié seule donne le bonheur, elle renferme en elle... que de jolies choses tu m’as dites sur ce sujet ! à la porte, l’amour ! vous êtes un tyran. Vive l’amitié ! entrez, mademoiselle, vous êtes inoffensive et bonne. Je t’écris ma conversion, cousine, afin que ce récit fidèle te serve de diplôme pour être admise au paradis, si toutefois tu en avais besoin. Comme tu t’entends à distraire les passions, à les asperger d’eau bénite de cour ! Ah ! chère sœur, je ris ; n’est-ce pas plus sain que de pleurer ! Crois-moi, Cécile, et ne plaisantons plus, je suis pénétré d’attendrissement pour ce dévoûment fraternel qui s’est offert à moi avec une coquetterie si enjouée.
Après ton discours de morale, tu m’as dit :
“ Viens au jardin, nous ferons un bouquet pour mon fils. „
Pour ton fils !
Ah ! tu es habile. L’amour est un tremplin, dit-on ; il fait rebondir très haut. Mais il me faudrait une rude élasticité de nerfs, un élan bien prodigieux pour franchir tous les obstacles que tu accumules entre nous sans avoir Pair d’y toucher.
Tu m’as dit ensuite :
“ Veux- tu venir avec moi jusqu’à la rivière? Nous rapporterons du poisson pour le dîner. „
Cécile, je vous fais mes excuses ; je relate textuellement vos paroles, qui sont toujours pour moi paroles d’Évanpile, mais je ne puis malheureusement pas y ajouter cet incomparable accent, cette harmonie caressante, pleine de significations mystérieuses et voilées. Les mots étaient simples ; la musique disait :
“ Si tu es bien sage, mon cousin, bien docile et bien raisonnable, je te donnerai tout ce qu’il m’est possible d’accorder, ma présence, ma tendresse, mes soins, mon intimité, tout, excepté ma personne. Telle est ma volonté. „
Ai-je bien compris l’air de la chanson ?
Nous traversâmes l’eau, accompagnés d’une servante. L’homme qui nous conduisait tira de sa réserve une grosse anguille qui se démena vigoureusement dans le bateau et chercha à se sauver. Mais l’homme la saisit, la remit dans le filet et le retourna sur lui-mcme, de façon à enfermer l’anguille. Ah ! l’amour est comme ce pêcheur; quand il tient un être vivant dans sa nasse, il ne le lâche plus.
Tu me proposas de renvoyer la servante à la maison avec son butin, et de faire une promenade dans l’île de Croissy.' Tout semblait effacé ; le trouble de nos cœurs avait disparu. Nous marchions l’un près de l’autre, tantôt en silence, tantôt nous entretenant
toi
des mille sujets que nous fournissait la route. Là, nous foulions l’herbe d’une prairie dont l’extrémité se désaltère dans la Seine ; plus loin, nous suivions un étroit sentier sous les saules trapus et courts, plantés pour maintenir le terrain contre le choc des flots d’hiver. Puis vint le parc, avec ses arbres énormes chargés de feuillage frémissant, ses allées sinueuses dont le sable craquait sous nos pieds, ses bancs de pierre, ses vertes pelouses. Tu étais heureuse, Cécile ; tu t’amusais dé tout : du vol d’un oiseau, d’une perspective nouvelle, d’une fleur cueillie en passant, d’un coup de vent qui dérangeait ton chapeau de paille. On eût dit, à ton allure, une jeune fille retrouvant tout à coup les ombrages où a rêvé son enfance, les gazons où elle a joué. Que le grand air te va bien ! les plus riches paysages te font valoir au lieu de te nuire, car la vie est plus puissante, plus splendide en toi qu’en eux.
Bientôt, sur nos têtes, un bruit lourd se fit entendre, pareil à celui que produit une compagnie de perdreaux qui s’envole. Un oiseau, trop jeune pour quitter son nid, tomba en battant des ailes dans l’herbe haute. O ma Cécile , il n’y eut plus rien au monde pour toi, en ce moment, que l’attrait d’un innocent plaisir, et tu t’élanças cà la poursuite de cet oiseau avec l’agilité et l’adresse d’un écolier. Puis, quel cri de triomphe !
“ Un ramier ! c’est un ramier ! „
Et tu mo l’apportas bien vite, emprisonné dans tes deux mains.
Pendant une heure, tu t’en es amusée avec moi, admirant son plumage, ses mouvements de tête si gracieux et si inquiets, ses yeux jaunes, fiers et sauvages, où est écrit l’amour de la liberté et des vastes espaces. Tu voulais l’emporter , le garder en cage, refusant de croire qu’il n’y vivrait pas. Enfin, après mille caresses, tu le replaças sur une des branches de l’arbre d’où il était tombé.
O divins enfantillages ! pourquoi ai-je du plaisir à te les redire? Tu as peut-être raison, Cécile, ils renferment la source de nos plus purs souvenirs.
Toujours attentive à ton œuvre si bien commencée, tu me parlas d’une lecture qui t’amusait, puis tu me conduisis chez de pauvres gens que ta charité protège. La maladie et la nrisère, c’est un triste spectacle ; mais tu voulais remplir mon âme d’une variété de tableaux assez captivants pour l’occuper, pour en chasser toute autre pensée. Tu as réussi, Cécile. Tu fais de moi ce que tu veux. Je tremble rien qu’à l’idée de te voir attacher sur moi ton regard ferme, sévère et en même temps si tendre, si miséricordieux. Il faut bien t’obéir, ne pouvant t’entraîner. Un seul mot de ta bouche me dompte comme un enfant. Je n’ai pas eu assez d’éloquence pour te hiiro comprendre l’amour. Il faudrait, pour cela, que tu fusses faible et que je sois fort ; mais c’est toi qui es
forte et c’est moi qui suis faible. Si je te chérissais moins, j’aurais plus de sang-froid et d’audace; je combinerais , par d'infaüliblcs calculs , un de ces plans qui font marcher avec certitude vers le succès. Mais, dans ma pauvre cer\'elle amollie, il n’y a que doutes, timidité, irrésolutions. Ah! qu’elle est vraie et juste la fable antique de Circé I Cet abandon de toute virilité modifie mon âme au point de s'en faire aimer. C’est la léthargie après l’accès de fièvre. Cela me rappelle ces chevaux ardents et fiers poursuivant dans les prairies les cavales effrayées. Ils bondissent, ils franchissent, ils brisent. La nuit vient; sournoisement, dans l’ombre, on les prive de leur exubérance de force, de même qu’on arrache quelques plumes à un pigeon pour lui ôter la possibilité de s’égarer dans les espaces infinis ; puis, le lendemain, et sans que les enfants ingénus sachent pourquoi, ou voit ces mêmes chevaux baisser la tête, oublier leurs instincts, regarder d’un œil éteint et indifférent celles qu’ils convoitaient la veille, vivre sans autres soucis que l’avoine, l’herbe tendre et un abri , et conduire lentement par les chemins battus leurs cavaliers rassm'és.
Ce soir, dans ma chambre, je repasse en ma mémoire tous les incidents de cette journée délicieuse. Tu es avec ton mari; cela m’est égal. Es -tu contente, Cécile? J’ai ma part, l’avoine, l’herbe et l’abri. Je viens de m’accouder à ma fenêtre, et j’ai plongé
mon âme dans le silence, afin qu’elle lui ravît quelque chose de sa torpeur, La nuit m'absorhe dans son immense sérénité, et mes pensées indécises s’en vont mourir sur les pei-spcctives flottantes delà campagne. Je verse tout mon être au dehors, dans une mer de feuillage et d’ombres transparentes, pour que la nature endormie l’imprègne de sa paix profonde. Je redeviens calme. Des phrases naïves se pressent sur mes lèvres. Je ressemble à ces enfants qui parlent pour s’entendre sans savoir ce qu’ils disent. Puis quand je pense, je m’écrie ; Console-moi, nature, toi qui es la bonne mère. Et maintenant, en effet, je ne ressens plus que la salutaire et placide influence de la vie physique. Les flèches aiguës qui me traversaient le cerveau s’émoussent et ne pénètrent plus. La tranquillité descend sur moi avec la pâle clarté qui tombe des étoiles.
Cécile!... Cécile!...
Ton nom, que je prononce à voix basse, va-t-il entièrement m’apaiser ?
Étant plus jeune, à mes premiers chagrins, je m’endormais souvent ainsi, au bruit de mes sanglots.
Malheur sur moi, sur nous ! Je ne puis reposer. Quelques mots de toi, auxquels je n’avais pas pris garde d’abord, viennent do se dresser comme une troupe de vipères, et dansent autour de moi en sifflant.
“ Eh bien, m’as-tu dit à la fin de notre promenade, n’es-tu pas satisfait de songer qu’en rentrant tu pourras serrer la main de mon mari, et que moimême je n’aurai rien dit ou fait que je ne puisse lui raconter? „
Ce sont là les paroles d’une coquette. J’y vois clair, tu es une coquette. Tu veux tirer de moi, sans t’exposer jamais, toutes les sensations que je puis te donner. Tu panses ma blessure d’une main, et de l’autre tu arraches l’appareil. Tu t’inquiètes si ta victime ne souffre plus. Tu veux voir couler le sang ; c’est ton plaisir, à toi. Tu t’amuses d’abord avec les poissons, les oiseaux, les fleurs, les lectures dont tu te souviens, les nécessiteux que tu vas secourir; tu ris, tu causes, tu cours, tu t’apitoies, tu trouves la journée belle, puis tu t’informes du mal qui me torture, car ce mal est une flatterie vivante, il faut le réveiller s’il s’endort. Tu demandes ton spectacle, je vais te le donner. Ah ! tu me mets sur ce chapitre ! Sache donc que je suis en délire, que je t’appelle avec des cris de rage. Toute ta charmante personne, dont tu es si fière sans le paraître, je l’ai pressée contre ma poitrine, possédée en imagination, pétrie et déchirée comme mon bien. Je me l’incorporais, elle se fondait en moi et coulait dans mes veines comme une lave brûlante pour ressusciter ensuite et renaître à de nouvelles étreintes. Rougis, pâlis. Tu n’es pas mon amie, ma sœur, tu es ma maîtresse. Si
je ne puis t’attendrir, perle rare, je te broierai dans mes mains pour t’avaler dans un divin breuvage. Tu m’appartiens déjà par le rêve, par la volonté; bientôt tu m’appartiendras réellement. Nous jouerons aux jeux innocents, si c’est ton caprice. Mais ce n’est pas un enfant qui t’adore, Cécile, c’est un homme, un homme qui te possédera vivant, ou que tu plem'eras mort.
Où est-il, ton mari? Qu’il vienne. Faut-il aller vous trouver dans votre chambre nuptiale et me dresser entre vous comme un spectre? Vite, un coup d’épée. Je le préfère à ce supplice. Tu m’as porté les premiers coups ; que tou mari m’achève.
Adieu. Je vais partir. Je vais me sauver de ta maison. Tu ne me verras plus. Adieu.
Maukice.
Fragment de lettre.
Ah ! tu m’aimes, Cécile, tu m’aimes. Je l’ai compris à ta pâleur, à ta figure défaite, à ton émotion quand tu m’as revu après quelques jours d’absence. Laisse-moi te dire que mon cœur déborde de joie. Sois sans crainte. Tu m’aimes ; il suffit. Je ne demande plus rien. A quoi pensions-nous tous les deux, à quoi pensais-je?... Nous séparer!... Cher ange! nous no pouvons vivre que l’un pour l’autre. Tu as failli tomber dans mes bras en me revoyant. Et
moi!... Ah! nous n’avons pas besoin de parler. Nos visages disent assez que nous nous aimons. Tu as des visites, renvoie-les. Je vais te remettre ce mot pourt’en supplier. Renvoie tout le monde; tu ne manqueras pas de prétextes. Si tu ne te débarrasses pas de ces importuns, je vais dire tout haut que ton mari m’envoie te chercher. Il faut que nous soyons seuls.
A quelles journées se rapportent ces lettres sans suite et sans date? je l’ignore. Contiennent-elles le dernier mot de cet amour? J’ignore, j*ignore encore. Je pourrais en souffleter Maurice et le chasser de ma maison; mais je ne saurais pas, alors, s’il emporte mon honneur avec lui. Les montrer à Cécile ne m’éclairerait pas davantage. Ces lettres ne la rendent pas coupable, puisqu’elle ne les a pas reçues. Ma femme ne manquerait pas de me dire qu’elle n’est pas responsable des folies de mon cousin, et qu’elles n’offensent personne, puisqu’il les garde pour lui.
Elles sont actuelles, ces lettres. Elles relatent des événements récents. Elles me signalent un danger terrible, inévitable, sinon un crime consommé. Je saurai la vérité. Mon indécision a duré trop longtemps. La première fois que Maurice viendra, je le forcerai de parler, de s’expliquer, de se trahir. Comment ferai-je? Je ne sais. Je les mettrai eu face run de l’autre, ces deux êtres qui nîe trouqjeiit, et je leur dirai : Vous aimez-vous, oui ou non?
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6 juin.
Maurice est venu dès le matin, se préparant ainsi une journée de tête à tête avec Cécile. Au déjeuner, il s’efforça d’être calme, gai. Scs plaisanteries retombaient glacées. Cécile ne souriait pas, ne semblait pas les entendre; elle était silencieuse, pâle, effrayée. Maurice s’appliquait à me faire croire que nous étions tous, vis-à-vis les uns des autres, dans les conditions de sérénité habituelle. J’avais intérêt à ce qu’il fût persuadé qu’il me trompait fort adroitement, et je me prêtai à ce manège. Je réservais à ma femme une épreuve décisive, terrible, une épreuve d’où allait sortir notre arrêt de vie ou de mort. Assez longtemps j’avais attendu, douté; je voulais faire enfin éclater la vérité, dût-elle nous anéantir tous dans son explosion. Je savais ce que Maurice espérait de cette entrevue; Cécile le savait aussi, et, ne pas l’éviter, c’était pour ma femme en accepter toutes les conséquences.
Je fis appel à toute la puissance de ma volonté. Un seul instant de faiblesse, une apparence de soupçons m’auraient trahi. Je m’étudiai à conserver mon calme, le calme de Cécile, le calme de Maurice. Ils avaient trop à faire en"maintenant le leur pour s’apercevoir de ce que le mien pouvait avoir de contraint.
Après le déjeuner, je fis tranquillement mes dispositions de départ. Cécile me suivait des yeux, silencieuse, absorbée. Maurice prit un journal pour se donner une contenance et cacher ses agitations.
“ Au revoir, dis-je en affermissant ma voix ; je vais à Paris. „
Maurice et Cécile ne répondirent rien. J’eus quelques secondes d’anxiété horrible, mortelle.
“ Ils sont d’accord, „ pensai-je.
Et il me sembla que la terre allait s’entr’ouvrir sous mes pieds.
“ Courage! me dis-je; allons jusqu’au bout. „
Je présentai ma main à Maurice. Il ne craignit pas de me tendre la sienne. Je la touchai. Toutes deux étaient froides comme du marbre. Il leva les yeux sur moi et les baissa aussitôt. Je m’approchai de ma femme pour l’embrasser. Elle ne m’en donna pas le temps.
“ Puisque Maurice est ici, dit-elle, tu devrais demeurer avec nous ; nous passerions la journée ensemble. „
Je fus tenté de serrer ma femme dans mes bras, de la remercier du soulagement qu’elle m’apportait. Puis une pensée aiguë me traversa le cœur. Ce vœu étaitil sincère? Cécile désirait-elle réellement me voir rester?
“ Je ne puis, ajoutai-je, me dispenser d’aller à Paris. „
Ces paroles à peine prononcées, je me repentis de les avoir dites. Cécile et Maurice se turent. Poussé par une force aveugle, je me dirigeai vers la porte. Un mot me fit retourner. Cécile cria :
“ Emmène-moi ! „
Je revins vers elle, et, avec une cruauté froide, inflexible, je répondis :
“ T’emmener ! Pourquoi? „
Il y eut un silence glacial, embarrassant, significatif. J’avais trop souffert, je souffrais trop pour reculer, pour ajourner une explication. Il me la fallait pleine, entière, sans réticences.
“ Pourquoi t’emmener? continuai-je en mordant mes lèvres jusqu’au sang , en maîtrisant de mon mieux la colère qui débordait. Vas-tu abandonner Maurice? Me puis-je te laisser avec lui? Êtes-vous brouillés? Bonne occasion pour vous raccommoder. „
Il jeta son journal et vint à moi d’un air de défi.
“ Mon rôle est odieux, dit-il, et le tien est ridicule. Cécile refuse d’être seule avec moi parce que je l’aime.
— Je le sais.
— Et tu t’en vas !
— J’estime ma femme. Elle n’a pas besoin do moi pour la garder. Elle te fuirait de sou propre mouvement.
— Crois-tu? Et toi, tu ne me crains pas?
— Je te méprise.
— Tu me méprises!
— Oui, car tu ressembles à ces laquais qui profitent du départ du maître pour boire son vin. „
Maurice s’avança sur moi les poings fermés. Cécile s’élança pour nous séparer. Épuisée, haletante, elle tomba entre nous. Maurice fit un mouvement pour lui porter secours. Il jeta un cri. Sans avoir conscience de ce que je faisais, je lui avais saisi le bras et je le serrais fortement.
“ A genoux, lui dis-je en le courbant devant Cécile ; et ne la touche pas. Tu n’as le droit de l’approcher que pour lui demander pardon. „
Il se redressa.
“ Si tu as du cœur, dit-il, nous nous reverrons. „
Il disparut, pendant que je lui répondais :
“ Me battre avec toi, non ; c’est bien assez de te chasser. „
Je pris Cécile dans mes bras. Elle rouvrit les yeux. Hélas ! son premier regard fut pour chercher Maurice, sa première parole fut pour l’appeler.
“ Parti 1 „ s’écria-t-elle.
Ce cri fut pour moi uu coup de poignard. Cécile se redressa, pâle, résolue, me bravant du geste et des yeux.
“ Tuez-moi, dit-elle ; je le regrette, je l’aime, il va mourir.
— Tais- toi, Cécile ; tu réclamais tout à l’heure ma protection contre lui, tu me prouvais ta tendresse, ta fidélité, et maintenant...
— Je l’aime, je veux le sauver, reprit-elle avec un clau de fierté sombre et exaltée. Je vous dis qu’il va mourir.
— Eh bien, si vous le regrettez, Cécile, si vous l’aimez, il faut le suivre. „
Ce mot amena une réaction soudaine. Cécile se précipita dans mes bras et fondit en larmes.
“ Le suivre ! dit-elle. Mon Dieu ! en sommes-nous déjà là? „
Puis elle cacha son visage contre sa poitrine et murmura ces mots entrecoupés :
“ Pardon! je suis folle... Tu sais bien que je n’aime que toi. Mais il faut avoir pitié de cet enfant : il m’aime. C’est un crime... un crime involontaire... Il no faut pas le tuer.
— Qui y pense? Personne. Pas meme lui. Ne songe qu’à toi, Cécile. Tu souffres. Mais demain, aprèsdemain, quand tu voudras, nous aurons à causer sérieusement.
— Tout de suite ! tout de suite ! Je ne veux pas que tu restes sous cette impression. „
Elle m’a pris par la main, m’a entraîné au fond du jardin, et, s’arrêtant subitement ;
“ C’est fini, a-t-elle dit; il y a un deuil dans notre maison. Maurice est mort pour nous. Une rupture violente a eu lieu. Dieu m’est témoin que j’ai tout fait pour l’empêcher. Je me flattais de préserver Maurice de l’inconduite, du désespoir. Mais il ne
m’est pas permis, pas plus qu’à toi, de renouveler mes tentatives. Que puis-je faire ? Entre lui et toi, je n’ai pas à choisir. Il n’est qu’un parent, un ami, et tu es mon mari. Sommes-nous coupables? Oui, peut-être, de nous être cachés l’un de l’autre. Où était-elle, cette grande et. sainte confiance qui n’admettait pas le moindre secret entre nous? J’aurais dû t’avertir du premier aveu de Maurice. Mais j’espérais le ramener seule à de meilleures pensées. Un jour, après un voyage en chemin de fer, tu m’as accusée si brusquement, si durement, que j’ai eu peur, j’ai nié. Voilà ma faute ; mais tu ne t’es pas regardé, en ce moment : ton visage était horriblement contracté. C’est tout simple, tu m’aimes. Il exprimaitla haine, la vengeance, l’emportement furieux. Je ne t’avais jamais vu ainsi ; j’ai tremblé. Je me suis tue. La passion de Maurice augmentait. Je redoutais de me trouver avec lui. Il souffrait et je ne pouvais l’apaiser. Je pleurais en secret, je gémissais d’être, malgré moi, cause d’un pareil supplice. Mais je n’osais rien t’avouer; tu m’avais trop effrayée. Les hommes sont extrêmes, et je reculais devant l’idée de te livrer comme une victime un pauvre garçon qui m’adorait. Ne va pas trop loin : ne t’imagine pas que je me complaisais à ces protestations, qu’elles éveillaient en moi une sympathie cachée, que je voulais jouer avec le feu sans m’y brûler. Non, je te le jure, je n’ai pas ces mauvais instincts. La folie de Maurice ne me l’a pas rendu
plus cher; ce dont je m’accuse, c’est qu’elle ne lui ôtait rien de mon amitié. Maurice est un parent, presque un frère. Il y a si longtemps que nous avons pris l’habitude de lui donner une place à notre foyer I Je ne prétends pas qu’il ait accru notre bonheur. Grâce à toi, le bonheur m’a toujours environnée, soutenue, fortifiée; c’est l’atmosphère où je vis, l’air que je respire. Mais au dessous de lui, il y a les joies accidentelles, les plaisirs du dehors, qui font ensuite sentir plus vivement la félicité intérieure. ALiurice ne peut nous être indifférent. Il a partagé une partie de notre existence. Me blâmerastu de n’avoir pu le haïr ? Mais toi-même tu ne le hais pas. Malgré ce qu’il a fait, tu ne le hais pas. Tu détestes sa faute, mais non sa personne. Que puis-je te dire? Tu crois qu’il m’oubliera; je l'espère aussi. Effaçons-le du présent, mais non du passé. Il est mort pour nous ; pleurons-le comme un frère. Vivant ou mort, je n’en serai pas moins toute à toi. „
Dans tout ce que me disait Cécile, et malgré sa franchise, je voyais l’image de Maurice encore toute palpitante dans son âme ; et je ne me sentais pas le courage, ni le pouvoir peut-être de l’en arracher.
“ Allons voir notre fils, „ dis-je à ma femme.
Elle accepta avec empressement, avec reconnaissance. Elle se jeta dans mes bras. Sa tête se cacha dans ma poitrine comme dans un refuge.
“ Pleure, lui ai-je dit, pleure, Cécile; et quand
tu auras des chagrins, viens les verser dans ce cœur qui t’appartient. „
Ce soir, mes pensées semblent avoir perdu ces tranchants acérés qui me déchiraient. Ai-je pu accuser Cécile? Je m’isolais d’elle, je lui refusais mon appui, je me rejdiais sur moi-même avec une volupté amère. Une fausse dignité me retenait. Chère Cécile, elle a vaillamment souffert! Malgré moi, je suis attendis en songeant à ces mille délicatesses qui amollissent le cœur des femmes, et mêlent d’adorables faiblesses à leurs plus héroïques sentiments. Indulgent aujourd’hui, je ne l’étais pas hier et je le regrette. Dans la solitude que je m’étais faite, mon imagination s’exaltait. Je grossissais, pour les condamner, les crimes de Cécile, crimes qui ne sont en réalité que les défaillances d’une nature faite pour être protégée. La vertu des femmes est solide, haute, inébranlable. Mais, sur les édifices les plus respectés, poussent des herbes parasites, des fleurs enracinées aux fentes des murailles, et qui en sont le charme, la grâce, l’imprévu. On les arrache parfois, ces plantes. Elles nuisent à l’harmonie, à la sévérité des lignes, elles sont un danger permanent. Un danger! Peuvent-elles disjoindre les pierres et faire écrouler les murs? En l’âme de Cécile, à côté d’une fidélité à toute épreuve, existent peut-être ces tendances de coquetterie féminine qui naissent à l’aventure et secouent au soleil, aux vents d’orage, leurs petites
têtes frêles et pourtant vivaces. Qu’importe? Ma femme est pure ; sa pureté même est cause qu’elle se méprend sur ces imperceptibles taches originelles. Elle se jouait, l’innocente, au milieu des écueils les plus périlleux. A présent que je connais le danger, je serai hà pour la soutenir et lui crier : prends garde!
10 juin.
Maurice no reparaît plus. J’ai profité d’une légère indisposition de mon fils pour le ramener pendant quelques jours auprès de sa mère. Je cherchais une diversion, je n’ai trouvé qu’un embarras de plus. Gabriel demande à chaque instant : “ Où est donc Maurice? Pourquoi Maurice ne vient-il pas? „ Cécile et moi nous nous sommes rencontrés dans une môme réponse, et nous avons donné pour raison qu’il a beaucoup à travailler. Mais Gabriel ne se contente pas si facilement, et toujours ce nom de Maurice vient retentir entre Cécile et moi.
Mon fils montre déjà une ténacité extrême; ses jeunes passions, ses haines, ses amitiés, ses goûts, commencent à se laisser deviner. Il se contraint encore, parce qu’il se sent faible. Mais il est facile de prévoir qu’il emploiera une ardeur véhémente, irréfléchie, à se lancer vers le bien ou vers le mal.
“ Ton fils est charmant, m’a dit deniièrcment un de mes amis ; espérons qu’il te causera de grands chagrins. „
Ce mot plein de profondeur est parfaitement juste sous son apparence paradoxale. Les enfants qui ne causent pas tîe grands chagrins à leurs parents, de même que les femmes qui ne font jamais la moindre peine à leurs maris, sont presque toujours chétivement doues, vulgaires et insignifiant*. Nous aimons, d’ailleurs, ceux qui nous font souffrir. La nature l’a voulu ainsi, elle qui a mis au cœur des mères des trésors de tendresse pour de petits êtres innocemment cruels qui les torturent et les déchirent avant de naître.
Gabriel m’a donné aujourd’hui la juste mesure de ce qu’il sera plus tard : Cécile lui avait accordé la permission de partir de bonne heure pour la pêche, accompagné d’un garçon jardinier. Vers dix heures, en me rendant au chemin de fer, j’ai aperçu mon fils qui s’était débarrassé de son compagnon et marchait très vite du côté de la station. Je l’appelai et lui dis :
“Où vas-tu ?
— A Paris, me répondit-il très résolûment. Je veux voir Maurice, et je , vais le chercher. „
Mon premier mouvement fut de prendre Gabriel par la main et de le reconduire à Marly. Mais au bout de dix i>as, mon fils se jeta à mon cou et me dit d’un air ingénu :
“ Je n’allais pas à Paris. Je voulais seulement t’embrasser avant ton départ. „
Et il m’accabla d’un ouragan de caresses.
J’hésitai un instant. Je craignis d’accuser Gabriel d’une double faute : d’une désobéissance et d’un mensonge. L’âme des enfants se ravale par des admonestations qui souvent les rendent taciturnes, hypocrites et compriment leur essor. D’un autre côté, il me répugnaif de paraître la dupe de mon fils, ou de le louer de se tirer d’affaire habilement.
“ Ta mère, lui dis-je, ne t’a-t-clle pas donné rendez-vous?
— Oui, vers deux heures, dans l’île.
— Et tu ne t’y serais pas trouvé? „
L’enfant baissa les yeux.
“ Va l’attendre, ajoutai-je, et ne lui parles de rien. Elle aurait trop de chagrin de savoir que tu l’oublies pour Maurice ou pour n’importe qui.
— Je savais bien ce que je faisais, mon bon petit père ; si j’avais ramené Maurice, j’aurais fait grand plaisir à maman. „
Gabriel me quitta; puis, de loin, il m’a crié :
“ Si tu vois Maurice, dis-lui qu’il vienne. „
C’est peut-être le cri que jette involontairement Cécile.
Moi-même je le regrette, ce jeune homme qu’une faute a séparé de nous et qui laisse notre maison en deuil. Je le regrette, et pourtant tout eu lui, jusqu’à
son souvenir, est menaçant. H trouble encore Cécile, il va grandir par l’éloignement. Il me suscite mille appréhensions dans mon ménage, mille embarras au dehors. Que va dire mon oncle, que va dire la tante de ma femme, quand ils sauront le motif de notre brouille? Je place le repos de Cécile et le mien avant toute autre considération, mais ces révélations de crises intérieures me remplissent d’épouvante. Il en rejaillira sur nous tous de la honte, des railleries, du mépris. Cette situation pénible, à force de m’obséder de ses périls et de ses conséquences probables, a amolli ma cervelle. Des images grotesques, absurdes ou terribles, s’y gravent et s’y effacent tour à tour. J’ai beau me dire que je n’ai plus rien à redouter, un instinct secret m’avertit que tout n’est pas fini. Je me rappelle tous les drames intimes qui ont quelque rapport avec le mien. Ma profession m’a mêlé à plusieurs d’entre eux, et j’ai toujours vu s’ensuivre l’avilissement, la dégradation morale chez les êtres assez malheureux pour introduire ou laisser subsister dans leurs foyers les passions coupables. Ces passions jettent d’abord un éclat éblouissant, imposant; puis, dévorées par elles-mêmes, elles s’éteignent dans un abandon désolé ou dans un dévergondage scandaleux. Telle est la vie. Poussé ensuite dans le monde imaginaire, ma mémoire, flottant comme dans un rêve , recherche les dénoûments de ces histoires d’amour dont on amuse nos loisirs. En première
ligne se place la mort. Elle seule, en effet, peut trancher les noeuds inextricables ; elle est la solution logique et obligatoire. Mais si notre drame se continue, qui donc va mourir : Cécile, Maurice ou moi? Faute do résoudre ce problème, je me reporte vers les conclusions bénignes. A vrai dire, elles n’existent pas. On les impose à la foule, dans un ^héâtre, comme on lui impose tant de mensonges et tant d’inepties ; mais elles ne terminent rien, elles laissent tout dans le vague, elles font pressentir les hasards prochains, les rechutes et les catastrophes. Les grands écrivains de l’antiquité étaient bien plus justes, bien plus vrais quand ils montraient l’implacable fatalité s’appesantissant sur scs victimes et les attirant peu à peu, mais avec une force invincible, vers l’inévitable dénoûment : la mort. On aime aujourd’hui à voir les gens cavalcader autour du gouffre sans y tomber. Qu’avons-nous vu hier au spectacle? Une femme près de faillir et qui revient à la fidélité conjugale parce que son mari tue un chien enragé. Comme c’est ingénieux ! Mais le chien enragé qu’il me faut abattre, c’est l’incessante pensée qui agite le cœur de Cécile. L’ennemi est en elle, et non au dehors. En vain je m’illustrerais par des actions sublimes ; Cécile verrait toujours ce garçon séduisant, passionné, dont la jeunesse resplendit et attire. D’ailleurs, dans mon existence, les occasions do dévoûment sont rares à force d’être communes. Ma
femme est depuis longtemps habituée à ce que j’accomplisse régulièrement mes devoirs d’honnête homme. Je ne puis raisonnablement espérer une circonstance fortuite qui m’élève au pinacle en écrasant Maurice. Toutes ces combinaisons, du reste, sont . vaines et fausses. Le grain semé, il faut que l’arbre s’élève et porte ses fruits. Les réconciliations, les rapprochements entre époux ne sont que des simulacres, des tentatives avortées, d’hypocrites retours que le germe de désunion étouffe bientôt. Le criminel ne redevient jamais complètement honnête homme. La femme qui aime, nourrit son amour de tous les sacrifices que la société et l’honneur lui imposent. Ah ! je sens bien que tout n’est pas fini. Il s’est passé aujourd’hui, chez moi, un fait qxie je n’ose me rappeler, tant il me cause de terreur. Quand je suis rentré, Cécile n’était pas au salon, ni dans la salle à manger, ni au jardin. Je suis monté, je l’ai trouvée dans la chambre de Maurice, avec Gabriel. Elle mettait tout en ordre, et mon fils l’aidait.
“ Lorsque Maurice reviendra, dit Cécile, il sera content de voir chaque chose en place. „
Et Gabriel ajouta :
“ Viendra-t-il bientôt ? „
Elle espère donc le revoir ! Elle y compte !
Je restai cloué sur le seuil. Les portes d’un cabinet étaient ouvertes. Des vêtements d’été venaient d’être symétriquement rangés aux porte-manteaux.
Les rideaux des fenêtres avaient été remplacés par d’autres rideaux, d’un blancheur éblouissante. Ceux du lit étaient également changés. Le bureau, surtout, avait été l’objet d’un soin particulier. Les livres usuels étaient en ligue au sommet; les autres avaient été relégués dans la bibliothèque. Plus de désordre, d’encombrement.
“ Il est heureux, pensai-je, que mon fils n’ait pas mis la main sur les pages où Maurice raconte qu’il aime sa mère et se propose de la posséder bientôt. „
Une propreté méticuleuse faisait reluire les meubles. Enfin, comme dernière pi’évenance, attention de femme, un cahier de papier blanc, un encrier, une plume, furent disposés sur le bureau, dans l’expectative d’un prompt retour.
Je suis descendu, me tenant à la rampe de l’escalier. Il me semblait que ma maison tremblait et allait crouler. Cécile m’a rejoint presque aussitôt.
“ Ah! te voilà! m’a-t-elle dit. Nous n’avons pas perdu notre temps, Gabriel et moi. En revenant de la pêche, nous avons rangé dans la chambre de Maurice. Elle en avait besoin. „
11 juin.
Ne suis-je pas injuste? L’action de Cécile prouvet-elle une nature oublieuse, légère, ou une exquise^ bonté? Ce que je sais, c’est qu’au moment ou Cécile s’occupait si activement de son cousin, au moment
même où elle me déchirait le cœur, je sentais que je l’aimais davantage.
Gabriel nous a demandé de retourner à Paris, en disant que s’il se retarde dans ses études, il ne pourra plus passer ses examens de fin d’année. Ce louable motif ne nous a pas permis d’hésiter ; mais est-il sincère ? Cécile l’admire beaucoup. Je n’ai garde de lui dire que cet amour du travail me semble bien surprenant chez un enfant. Que souhaite donc Gabriel ? il s’ennuie peut-être avec nous. Quelle chose étonnante que la vie ! comme chaque être a sa personnalité distincte, fortement accusée ! Les liens du sang, de la famille, sont les plus sacrés et les plus durables, mais ils n’empêchent pas l’égoïsme de se mouvoir librement au milieu d’eux, et chaque individu, au sein même des passions où il paraît s’absorber et s’oublier, suit, comme un fleuve, sa pente naturelle.
16 juin.
Autre histoire. Cécile est allée faire visite à son fils, parti à la fin de la semaine dernière. Gabriel n’était pas rentré au lycée ; on le supposait encore à Marly. La pauvre mère, folle d’inquiétude, courut chez sa tante, chez des amis : on n’avait point vu Gabriel. Enfin elle l’aperçut, par hasard, attablé devant un café du boulevard, en compagnie de Maurice. Il faut rendre cette justice à Gabriel, dès qu’il vit sa mère, il se précipita vers elle et lui demanda
i-B LIVRE DES ÉPOUSES.
pardon. Un instant après ils se détournèrent pour cJicrcher Maurice qui avait di.sparu.
“ Il aura eu peur d’être grondé, dit Gabriel, mais le seul coupable, c’est moi. J’ai voulu voir Maurice,
et JC 1 ai vm. J’ai passé cinq jours avec lui ; nous nous sommes bien amusés.
Gabriel raconta son escapade à sa mère qui ne sut bientôt plus si elle devait rire ou se fâcher. Il avait été ramené au lycée par un domestique qui ne s’éloigna qu’après les formalités d’usage. Quand la grosse porte se lut refemée : “ Ouvrez, cria mon fils, j’ai oublie quelque chose. „ U s’esquiva et courut chez Maurice, qui se laissa attendrir et vint prévenir comme do ma part, que mon fils étant encore malade, ne rentrerait pas de quelques jours. Ces quelques jours furent employés en parties de plaisir promenades en voiture, déjeuners et dîners au restaurant, spectacles tous les soirs. Cécile m’a transmis tous ces hauts faits avec une complaisance qui trahit son indulgence. Évidemment elle sait gré à Maurice de s’être occupé de Gabriel, de lui avoir consacré son temps, d’être resté constamment avec lui, en lui faisant le sacrifice de ses amis, de ses habitudes,- de scs travaux. Visiblement aussi, elle sait gré à Gabrielle d aimer Maurice ; la tendresse du fils semble justifier celle de la mère. La raison ordonnerait d’etre sevère pour cette faute de jeunesse, qui en annonce bien d’autres dans l’avenir; mais Cécile,
tas
tout en me suppliant de ne pas punir, a Pair d’être reconnaissante envers son fils des émotions tour à tour terribles et délicieuses qu’elle lui doit. O femmes! qui vous gouverne? Les sensations et toujours les sensations. Nous avons tiré une conclusion de tout ceci : Gabriel et Maurice sont deux enfants, et il faut leur pardonner leurs torts. Eh 1 mon Dieu, je ne demande pas mieux.
23 juin.
Depuis huit jours nous n’avons pas entendu parler de Maurice. Cécile semble soulagée d’un grand poids. Elle n’osait, d’abord, prononcer le nom de son cousin, mais peu à peu elle s’est départie de cette contrainte devenue inutile. Nous en sommes arrivés à discuter tranquillement la faute de Maurice et sa conduite actuelle. Ma femme voit les choses sous leur aspect le plus favorable : elle suppose que Maurice se repent, s’amende, et cherche à faire oublier qu’il a été coupable. Il n’a pas écrit, il n’a rien tenté, donc il est dans de bons sentiments. Écrire, renouveler une tentative! mais laquelle? Il n’espère sans doute pas enlever ma femme ou la faire consentir à des entrevues furtives. Je ne juge pas définitivement son abstention, car il ne lui est pas aisé d’en sortir. Mais tout en restant sur la défensive, je ne
puis m’empêcher do reconnaître qu’il y a de grandes probabilités pour que Maurice ait réfléchi mûrement, sagement. Il ne sera pas impossible, plus tard, d’entrer dans des voies de conciliation, non à cause de lui, car le passé est encore trop près de nous, trop vivace, trop ineffacé, mais à cause de mon oncle, de mon iils, de nos parents, de nos amis, qui s’étonneraient à juste titre en voyant ces relations de famille interrompues, de Cécile, dont la conscience timorée lui reproche de les avoir brisées. Son désir est que Maurice ne soit pas notoirement brouillé avec nous quand ses études seront terminées et qu’il retournera auprès de son père.
25 juin.
Maurice, avec Gabriel, s’était comporté comme un enfant. L’homme devait reparaître, il a reparu, et vient ensanglanter ma maison de ses folies funèbres. Ce matin, à neuf heures, deux voitures se sont arrêtées à notre porte. C’est aujourd’hui dimanche, nous étions tous là. Un jeune homme est descendu et a sonné. On m’a averti mystérieusement. Je suis accouru. Ce jeune homme m’a appris que Maurice venait de se battre en duel, sur les hauteurs de La Jonchère, qu’il était grièvement blessé, et qu’il avait demandé à être transporté chez moi.
Ma première pensée fut de craindre que le nom de ma femme n’eût été prononcé, compromis.
Je m’écriai :
“ Maurice n’a rien dit d’autre?
— Non. A peine s’il peut parler. „
Alors seulement mon inquiétude relativement à mon cousin s’éveilla, et je me précipitai vers la seconde voiture. A demi couché et soutenu par un ami, Maurice regardait la maison d’un œil mourant; il me fit peur. Je lui pris la main; elle était froide, inerte, décolorée. Ses yeux se tournèrent vers moi, d’un air suppliant, et cependant fier encore.
“ Je viens mourir chez toi, „ murmura-t-il.
Il n’y avait dans ces pai'oles ni reproches, ni haine. La mort, d’un coup d’aile, avait chassé les passions et régnait seule. Maurice l’envisageait sans terreur, mais elle s’emparait de lui et laissait tout au plus subsister une autre préoccupation, celle de revoir Cécile,
“ Chargez-vous de le transporter, dis-je aux amis ; je vais prévenir ma femme. „
Je la rencontrai qui s’approchait. Elle devina un malheur, car elle pâlit et resta immobile.
“ Maurice s’est battu et il est blessé, dis-je rapidement ; contiens-toi, il y a là des témoins. „
Gabriel s’avança aussi,
“ Maurice est blessé, ajoutai-je; sois prudent, ne l’effraie pas. „
Je ne pus cependant empêcher un élan de douleur jn-olbiKle. Ma femme et mon fils, fondant en larmes, se jetèrent au devant de Maurice.
“ Je vous remercie, dis-je aux amis, d’avoir satisfait au vœu de mou cousin. Son père est en province; nous sommes sa famille, et vous pouvez juger à quel point il est aimé ici par moi, par ma femme et par mon fils. „
Maurice fut monté dans sa chambre; elle avait un air de fête. Le soleil l’emplissait, la réchauffait. Maurice sembla heureux de s’y retrouver. Ou l’interrogeait, on se pressait autour du lit où il était étendu. 11 fit signe de la main et laissa échapper ces mots :
“ Le repos... „
Nous sortîmes, excepté Cécile et Gabriel. Je n’eus pas le courage d’arracher ma femme à ce spectacle. Gabriel, si bruyant d’habitude, se tenait tranquille, décorant ses larmes, contemplant Maurice avec une tendresse où se mêlait une admiration muette, car mon fils entendait parler de grands coups d’épée.
Un des amis de Maurice me prit à part et me dit :
“ J’ai assisté au duel en qualité de médecin. Mais je ne suis encore qu’étudiant, et il est de mon devoir de vous engager à consulter plus habile que moi. Mon premier pansement est bon, et sera, je l’espère, efficace. Indiquez-moi le médecin que vous comptez appeler, je le mettrai au courant de la blessure, de ce que j’ai fait, et ces renseignements lui seront utiles.
— J’accepte vos offres, monsieur; mais d’abord, tirez-nous d’une grande anxiété. La blessure est grave?
— Très grave.
— Mortelle?
— Je le crains. „
Je frissonnai. Une vapeur me passa devant les yeux. Tombant sur un fauteuil, je songeai avec effroi aux regrets de mon oncle, à notre affliction à tous. Je me représentai ce jeune homme si comblé des dons de la nature et de la fortune, et fauché tout à coup, rigide, froid, mort, pour une vétille, peut-être, un rien, une dispute sans importance. Puis derrière cette altercation dont l’issue était si tragique, je pressentis un désespoir dont la cause m’était bien connue, une sombre résolution d’en finir avec la vie. Alors, je m’accusai. Mais de quoi? De ne pas avoir cédé ma femme à Maurice! L’événement, et non ma conscience, me donnait tort. Pour me disculper, peutêtre, et atténuer des conséquences que j’avais involontairement amenées, je cherchai à me persuader que la guérison de Maurice était possible, probable. Je me rappelai, que si les avocats croient toujours gagner leur première cause, les médecins, au contraire, par un sentiment qui découle de la même source, la vanité, s’imaginent sans cesse, à leurs débuts, avoir à soigner des maladies mortelles. Cette pensée me tira du morne accablement où j’étais
plongé. Je priai le jeune homme d’aller immédiatement à Paris et de ramener deux de mes amis, un médecin et un chirurgien célèbres.
Restaient les deux témoins. Je les retins, supposant que leur présence serait agréable à Maurice. Avant de partir, le jeune homme entra doucement dans sa chambre avec moi. Il reposait, si toutefois on peut nommer repos la prostration complète. L’étudiant me fit encore quelques recommandations et s’éloigna. Je revins près des deux témoins.
“ Comment cette malheureuse affaire est- elle arrivée ?
— Ohl bien sottement. Maurice est le meilleur garçon du monde. Chacun de nous l’aime et l’estime. Si je n’avais pas vu et su par moi-même qu’il s’est battu pour une raison politique...
— Ah ! il s’agit de politique?
— Cela vous surprend aussi?
. — En effet, Maurice n’avait pas d’opinion.
— Il en a adopté une, et très chaudement. S’il en réchappe, il va devenir un champion, un héros. Pour peu qu’il se mette encore en avant, qu’il paie de sa personne d’une façon aussi brillante, il sera un chef de parti. „
Je ne pus me défendre de sourire. Sourire amer, car je me persuadais de plus en plus que nous avions malgré nous contribué, Cécile et moi, à jeter Maurice dans les bras de la mort. Sourire railleur, car je
songeais comment s’établissent parfois les grandes réputations, et quels jeux du hasard suffisent pour lancer un homme dans les routes glorieuses. Une appréhension insurmontable me porta à questionner encore. Je craignais que Maurice n’eût trahi un secret dont il n’avait pas le droit de disposer, qu’il n’eût profané le nom de ma femme, le mien, dans des confidences coupables, ou en le prononçant dans un de ces accès de délire pendant lesquels on n’est plus maître de soi.
“ Ce prétexte politique, ajoutai-je, m’étonne et laisse le champ libre aux conjectiu'es. Ne soupçonnez-vous pas un motif caché?
— Aucun.
— Vous n’avez rien remarqué d’insolite en Maurice?
— Ceci est une autre affaire. Pendant la première année de ses études, il était rieur, insouciant, toujours de l’avis général, très enclin au plaisir, et en même temps au travail. Depuis trois ou quatre mois, il a totalement changé. Nous avons observé avec chagrin chez lui une très grande inégalité d’humeur : tantôt il nous recherchait pour nous entraîner à des folies, tantôt il nous fuyait obstinément, sans permettre à aucun de nous de rompre sa solitude. Il était évidemment obsédé par une pensée qu’il ne communiquait pas.
— A-t-il des dettes?
— Non. „
J’hésitai un instant et j’ajoutai :
“Un amour malheureux?
— Je le crois.
— Savez-vous pour qui?
— Je l’ignore. „
Je respirai. Cette réponse était faite d’un grand ton de sincérité. Un des amis s’est rapproché de moi et m’a dit :
“Nous avons d’abord supposé que Maurice avait rencontré ici, à la campagne, dans votre entourage, quelque femme à laquelle il faisait la cour. Nous l’avons même plaisanté n ce sujet. “ Tu vas bien sou- “ vent à Marly, „ disions-nous chaque fois qu’il témoignait do l’empressement à y venir. Il paraît que nous nous trompions. Maurice s’est plu ici pendant les premières années, mais ensuite il ne semblait plus désireux d’y venir. Plusieurs fois, dernièrement surtout, en voyant son air morne, accablé, mécontent de lui et des autres, nous l’exhortions à quitter Paris, à se retremper à la campagne. Il accueillait très mal nos conseils, alléguant que loin de Paris il s’ennuyait à périr. Vous avez même, tout le mois passé, cessé entièrement de le voir.
— C’est vrai.
— Nous avons dirigé d’un autre côté nos affectueuses investigations, cax nous l’aimons, monsieur, et nous aurions voulu trouver la clef de cette con-
duite bizarre. Tout a été inutile. Maurice est impénétrable. Je doute même qu’il soit poussé, par un amour contrarié, à tous les excès que nous lui avons vu commettre. Je le crois ambitieux. Il nous aime sans nous aimer, il nous fréquente sans se plaire avec nous, il nous estime et nous dédaigne, il nous traite en amis et nous parle souvent comme à des ennemis. Sa prétention de s’élever au dessus de nous se trahit à chaque instant, son duel le prouve. Il ne s’y est engagé que pour frapper un coup d’éclat. Dans une réunion, un homme d’une certaine notoriété a pris la parole, afin de défendre des principes surannés. Nous nous sommes contentés de lever les épaules. Maurice a relevé le gant et une rencontre a eu lieu. C’est peut-être l’acte d’un esprit blasé, d’un cœur désespéré qui veut voir la mort de près. C’est peut-être aussi, et plus probablement, la conséquence naturelle d’une ambition raisonnée qui veut s’imposer et prendre rang. „
Gabriel vint m’avertir que Maurice me demandait. Cécile était avec mon fils. Elle me saisit les mains tandis qu’il se jetait à mon cou d’un air suppliant.
“ Que t’a donc fait Maurice? me dit-il. Il a peur d’être renvoyé de chez toi.
— AhI pensai-je en frémissant, ce fatal secret finira par s’échapper, et mon fils sera le premier à l’apprendre. „
Par bonheur Gabriel ne sait rien encore, car il ajouta :
“ Il a mal fait de se b;.ttre, c’est vrai, mais tu le gronderas quand il sera guéri.
— Sois clément, dit Cécile, gardons-le ici.
— Tu n’as pas besoin de m’en prier, répondis-je vivement, ni toi, ni lui, ni ton fils. Maurice doit bien savoir que du moment qu’il est en péril, ses torts lui sont pardonnés.
— Viens le lui dire toi-même, „ reprit Cécile.
J’entrai, plein de gratitude pour mon cousin qui,
à cette heure suprême, respectjiit publiquement mon honneur avec autant de soin et d’eflforts qu’il en avait mis à l’attaquer secrètement. Je m’abandonnai sans arrière-pensée à l’espérance de sauver Maurice, et pourtant je ne me dissimule pas qu’il est aujourd’hui plus dangereux qu’auparavant, plus en position d’agir sur l’imagination de Cécile. Enfin, il n’a pas terni mon nom, il n’a pas commis de lâcheté, et, dans cette entrevue, nous avons eu la consolation de pouvoir nous regarder en face, comme deux honnêtes gens. J’ai même vu tout de suite, et très clairement, que Maurice a encore confiance en ma loyauté.
“ Dis-moi si je suis perdu? „ ra’a-t-il dit en m’interrogeant des yeux.
Sa franchise m’a touché. Il n’a pas peur que je le trompe ou que je me réjouisse de sa mort. Il redoute de mourir, et c’est à moi qu’il s’adresse pour le ras-
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surer. Quelle iadomptable puissance que l’amour ! Il secoue le bien et le mal dans l’âme humaine pour les confondre par un incroyable mélange où l’on ne sait plus lequel de ces deux éléments va dominer. Il est comme l’orage qui trouble les rivières, soulève la vase infecte et en empoisonne les eaux les plus pures. Quand l’image de la mort vient frapper Maurice de son austère grandeur, on le voit se rasséréner, et son âme transparente reflète les meilleurs sentiments. Puis avec la vie renaît l’amour, et toutes les passions mauvaises, un instant apaisées, s’agitent, remontent à la surface.
Dans ce çaoment solennel, où Maurice ne me considérait plus que comme un ami, j’oubliai moi-même toute rivalité, et je lui dis en lui prenant la main :
“ Tu vivras.
— Le crois-tu?
— Oui. Prends patience.
— Mais mes amis sont consternés.
— Il y a de quoi. Une blessure plus légère suffirait pour nous attrister. „
Il parut réconforté. Puis immédiatement ses ardentes préoccupations reprirent le dessus.
“ Tu me laisseras demeurer ici? dit-il d’un ton plein d’amertume.
— Oui.
— Sans conditions ? „
Ce mot m’a péniblement affecté. Il me montrait ce
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malheureux garçon incurablement gangrené, et s’attachant encore, du fond de sa triste position, à traiter avec moi de puissance à puissance. Cependant, à cause de l’état où se trouve mon cousin, j’évitai de le froisser, même dans sa puérile vanité, et je lui dis :
“ A une condition : donne-moi ta parole de l’observer religieusement.
— Laquelle?
— Me promettre de te soigner et de guérir vite. „
Ce n’était pas ce que Maurice attendait. Il s’était
flatté que j’abuserais de mes avantages pour exiger le sacrifice de son amour, sacrifice qu’il m’eût noblement refusé, à ses risques et périls. Il me promit toutefois de lutter de son mieux pour vivre. Au fond, il en a bonne envie. Afin de se dédommager un peu de son désappointement, il ajouta :
“ Et pourtant, tu dois souhaiter que je meure.
— Tu ne le penses pas ; sans quoi tu n’aurais pas demandé à être transporté chez moi. „
Maurice ne cherchait qu’une occasion d’éclater, de me braver en face. Je ne la lui ai pas fournie, car je n’aurais pu répondre à mon cousin sans risquer d’empirer son mal. D’ailleurs, qu’a-t-il à me dire? Qu’il a remporté une victoire? Je le sais. Il ne pouvait rentrer dans ma maison d’une façon ordinaire sans faire amende honorable. La difiiculté est éludée. Il verra Cécile tous les jours, à toute heure. Il aura
la facilité de redoubler de protestations et d’insistance. S’il succombe à sa blessure, il sera pleuré, son souvenir vivra éternellement. Ce sera un legs de sang, une vengeance posthume, une tombe placée entre Cécile et moi pour nous désunir. Le calcul est bon. Maurice a tout prévu, mais je ne puis cependant pas lui en faire compliment.
“ Je vais écrire à ton père, „ lui ai-je dit pour reporter ses idées sur un autre sujet.
Il vit un violent effort pour se dresser sur son séant et s’écria :
“ Suis-je donc si malade?
— Non. Mais ton père me saurait mauvais gré de ne pas l’avoir averti.
— Attends encore. Mon père est excellent, mais il est brusque, il parle haut, il me ferait des reproches; ne le préviens pas.
— Soit! „
Maurice s’agitait et retenait à grand’peine une profession de foi. Il voulait me lancer au visage qu’il adorait Cécile. Moi, je no voulais pas l’entendre. Je lui dis :
“ Je vais faire déjeuner tes amis.
— Ils n’auront pas faim.
— N’importe; il faut au moins que je m’occupe d’eux.
— C’est vrai, tu as raison. „
Ce détail fit plaisir à Maurice en lui prouvant que
son sort n’était pas désespéré et permettait de songer à d’autres soins.
“ Tu ne peux rester seul, ajoutai-je en m’éloignant; faut-il t’envoyer ma femme ou Gabriel? „
Il hésita un instant, cherchant à deviner si je lui tendais un piège, si j’essayais de sonder ses intentions ; puis il me répondit :
“ Envoie-moi Gabriel. „
Je sortis et j’appelai mon fils.
“ Ah! me dit-il, si j’avais été là quand Maurice a reçu ce grand coup d’épée, comme je l’aurais vengé I „
L’enfant manifesta xme joie vive quand je le priai do se rendre près du malade.
“ Je ne bougerai pas, dit-il, je passerai les nuits, et, tant que mon Maurice sera souffrant, je n’irai pas au lycée. „
Cécile s’était retirée dans sa chambre pour y pleurer en liberté. J’allai l’y joindre. En me voyant, sa douleur ne put se contraindre, et ma femme s’écria : “ C’est nous qui l’avons tué I „
J’éprouvai alors un accès de colère sourde contre Maurice. Je compris toute la portée de ce qu’il avait fait. Je vis que Cécile, bien plus encore que lui, était frappée au cœur, et qu’il fallait un effort de brutale énergie pour arracher le fer de la blessure saignante.
“ Oui, dis-je, c’est toi qui l’as tué par ta coquetterie, par tes manèges. Ayant déjà beaucoup ac-
cordé, tu ne devais plus rien refuser, et tu l’aurais sauvé, „
Ma fe mm e se redressa fière, le front haut devant l’outrage. Déjà elle subissait moins l’influence d’une douleur énervante, féconde en mauvais conseils. Je continuai :
“ Terepens-tu? regrettes-tu de n’avoir pas cédé? Tu pleures ; tu te dis : “ J’ai été cruelle, impitoyable; Maurice meurt pour moi. „ Sais-tu comment tu pouvais éviter ce malheur? En déshonorant le nom do ton fils, en le forçant à rougir de toi, à s’enfuir de la maison paternelle pour ne pas s’y habituer à la honte, pour ne pas risquer d’y coudoyer des enfants qui ne seraient pas ses frères. „
Ma femme m’a regardé, l’air égaré, les yeux fixes. Ses pleurs étaient taris : mais, en la voyant ainsi bouleversée, presque folle, se mouvant au hasard comme un corps sans âme, j’eus peur, j’eus pitié, je me sentis à bout de forces, de courage. Les larmes qui m’oppressaient coulèrent.
“ Ah ! s’écria Cécile en se rapprochant de moi, tu souffres aussi, tu es bon, tu pleures. „
Oui, je pleurais, et cependant je ne pouvais pas, je ne devais pas faiblir avant que ma tâche fût terminée. Il fallait, à tout prix, tirer ma femme de son alanguissant et dangereux désespoir.
“ Ne te désole pas, lui dis-je, sois sans remords ; tout peut se réparer. Maurice se rétablira; il ne
recommencera plus à braver la mort pour peu que tu l’aides à vivre. L’expérience t’a instruite, et tu sais à présent comment il faut s’y prendre.
— Jamais ! Maurice n’a rien à espérer : qu’il vive ou qu’il meure, je resterai digne de toi. „
Ce serment était si sincère, si ferme et prononcé d’un ton si convaincu, que je ne songeai plus qu’à consoler Cécile.
“ Pleurons ensemble, lui dis-je, car le même malheur nous frappe ; mais ne nous accusons pas, car nous no sommes pas responsables. Dans la vie, on a parfois à accomplir des devoirs dissemblables, opposés. Il faut choisir sans tergiversations, et obéir au plus sacré, au plus immédiat. Aujourd’hui, Maurice blessé se présente à notre porte. Nous l’avons reçu, nous lui prodiguerons nos soins sans nous informer s’il n’a pas spéculé sur sa blessure pour apporter le désordre dans notre maison. L’humanité nous défend de scruter les intentions de Maurice, ses projets ; elle ne nous montre en lui qu’un homme en péril. Fût-il un ennemi, un homme atteint d’une maladie contagieuse, il trouverait ici un asile. Contagieuse, ai-je dit; ahl Cécile, laisse-moi croire que la passion de Maurice ne le sera pas. S’il abuse de notre hospitalité, s’il y voit une concession, s’il exige, pour vivre, des droits sur toi dont tu n’es pas libre de disposer, tu ne remplirais plus un devoir en le sauvant, tu manquerais, au contraire, au plus grand, au plus
sacré, et vous vous aviliriez tous- les deux dans la plus impardonnable lâcheté.
— Maurice n’a pas calculé ainsi.
— En es-tu certaine? Je suis sûr, moi, que, dans ce moment, il suppute déjà les bénéfices de son équipée.
— Mais comment faire pour qu’il vive sans rien obtenir ? „
Voilà donc la question claire, précise, terrible. Ma femme l’a posée. Elle ne veut pas la mort du pécheur, c’est évident, ni moi non plus ; mais cela peut nous mener loin. Pour le moment, je n’ai pas osé répondre par cette autre question :
“ Si Maurice menace de se tuer, que feras-tu? „
Je n’ai pas voulu épouvanter Cécile, la briser dans l’étau de cette alternative effi-ayante. D’ailleurs , nous avons le temps. Maurice agonise peut-être, no songeons qu’à lui.
“ Raisonnons froidement, ai-je dit, et comme si notre inquiétude relativement à l’état de mon cousin était un peu amortie. On ne voit pas impunément la mort de si près. R est probable qu’il aura fait des réflexions, qu’il en fait, qu’il eu fera. Je ne veux pas l’amoindrir, le rabaisser à tes yeux ; le moment serait mal choisi. Je t’affirme seulement, et c’est à la louange de Maurice, qu’il désire beaucoup sa guérison. Il a eu un instant de folie; mais (ne va pas pas prendre ceci pour une raillerie) on n’a jamais
remarqué qu’un homme se tuât deux fois de suite pour une femme. Quand il en réchappe une première fois, il n’essaie plus. „
Hélas 1 je fais ce que je peux pour affermir ma femme. Elle a souri ; elle n’a vu que le bon côté de ce raisonnement, sans s’arrêter à ce qu’il renferme de blessant pour son amour-propre. Les médecins sont arrivés et ont mis fin à notre conversation. La consultation a été longue. Mon cousin épiait la physionomie de ses juges et cherchait à lire son arrêt. Mais s’ils parlent, c’est d’une façon banale; ils ne se prononcent pas définitivement ; ils ne donnent que ces espérances obligées, qui ne trompent personne. En particulier, ils n’ont pas osé me garantir le succès.
Quelle journée ! quelle angoisse ! Au milieu de la nuit, je me suis isolé pour songer à ces événements. Je ne puis que me les rappeler, les contempler dans ma mémoire, et je reste atterré devant les menaces qu’ils contiennent. De quelque côté que je regarde, je tremble. Mais vous êtes témoin, mon Dieu, de la sincérité de mon âme. Il n’y a rien de voilé, de honteux, de criminel dans ses replis les plus secrets. C’est du fond de mon cœur que je vous adjure de sauver Maurice. Ce garçon si jeune, si beau, si brillant ne doit pas mourir. Qu’il vive, mon Dieu ! qu’il vive! nous verrons après.
27 juin.
Il y a des moments où ma destinée m’accable et m’engourdit. Je suis alors comme ces gens qui, saisis par le froid, rompus de lassitude, se couchent sur la terre glacée, ramènent leurs membres les uns contre les autres, s’abandonnent à une torpeur résignée, et s’endorment sachant qu’ils ne se réveilleront plus. D’autres fois, mes peines me grandissent à mes propres yeux, comme si, en les portant, je portais un monde. Chaque créature possède en soi une surprenante force d’inertie. La nature a dit : “ Il faut que l’espèce humaine se conserve : „ et elle lui a donné l’attraction physique, les joies de l’enfantement. Dieu a dit : “ Il faut que les hommes souffrent ; „ et il leur fait aimer, en y communiquant une saveur puissante, les douleurs qu’il leur inflige. Dans le désespoir même, l’orgueil s’exalte et la vitolité se fortifie. En présence de Maurice mourant, de Cécile dont le cœur peut m’être enlevé, des sensations extraordinaires passent en moi et font vibrer tout mon être, comme ferait un vent violent acharné contre un grand arbre, le courbant, le secouant, et tirant de lui, avant de l’abattre, des accords pleins d’une pénétrante harmonie. La douleur est- elle féconde? l’homme doit-il s’y plonger pour être complet et fort
s’il n’y est pas brisé? Je suis tenté de le croire ; car, même dans les petites choses, elle m’a communiqué une énergie, une lucidité d’idées que je n’avais pas auparavant. Malgré ces crises qui attaquent ma vie dans ses racines les plus profondes, j’ai dû m’occuper de mes travaux journaliers, et ils m’apparaissent si clairement, je les vois si juste, je les domine de si haut, que je me suis demandé quelle puissance nouvelle était on moi. O souffrance! c’est sur ton sein, c’est dans ton lait amer que l’on puise le génie. Hélas ! cette force d’esprit ne sera sans doute pour moi que la dernière et plus lumineuse lueur d’un rayon qui va s’éteindre. O mon père! ô ma mère! vais-je bientôt vous revoir, ou du moins m’étendre près de vous dans la tombe où vous dormez? Tu avais bien raison, mon père, quand tu me disais, avec ton sourire triste : “ Charles , mon pauvre Charles, tu auras bien du mal en ce monde. Je ne te laisse, et c’est mon grand regret, qu’un nom honorable. Si tu étais un paysan, tu labourerais la terre, et tu serais content de ton sort, n’en ayant jamais connu d’autre. Mais tu as un certain rang à tenir, tu es placé dans une classe de la société dont tu ne dois pas descendre. Et pas de fortune pour t'y maintenir ! rien que ton nom et ton courage ! Pardonne-moi ta pauvreté. Lutte vaillamment, et surtout sois honnête. S’il te faut momâr à la tâche, meurs, mais reste honnête. „ Tu ne t’es pas trompé,
mon père ; j’ai eu bien du mal. J’en ai encore. Mais j’ai conquis la fortune, j’ai conquis la réputation, seuls biens dont tu t’inquiétais pour moi, et me voici aujourd’hui accablé d’un malheur que tu n’avais pas prévu. Maurice vivra-t-il? Conserverai-je ma femme? Ces anxiétés qui font comprendre l’immensité, l’infini de l’âme , parce qu’elles la mesurent, parce qu’elles l’attaquent à la fois de tous les côtés, ont, en même temps, un charme maladif et dévorant. D’où vient qu’à cette heure je pense si obstinément à mon père? Je le vois toujours, à son lit d’agonie, voulant vivre à cause de moi, et ne voulant pas, tant il était las. Je priais, j’espérais, car il était jeune; et cependant il mourut. A présent, dans des circonstances aussi poignantes, j’espère encore. J’esijère! Que puis-je espérer? Le voilà donc, ce grand bienfait que l’on nomme l’existence! Le voilà donc ce chef-d’œuvre de Dieu, l’homme ! Un être imparfait, qui n’a pas même le pouvoir de commander à sa destinée! Cécile, Maurice et moi, nous ne nous appartenons plus. Dans quelles mains est notre sort? Est-ce dans celles de Dieu? J’avais confiance en moi, je m’imaginais ne relever que de moi-meme, et je suis foudroyé. Par qui? Par un enfant, par une femme, ou plutôt par une sorte de fatalité aveugle.
1" jaillet.
Enfin, Maurice a été déclaré hors de danger. Il a parfaitement compris que cette promesse de guérison diminue son prestige de héros ; aussi cherche-t-il à faire croire à Cécile que l’espoir des médecins est mal fondé. Ce désir de prendre pour auxiliaire un péril imaginaire n’a pas été favorable à Maurice. Cécile, je m’en suis aperçu, n’a vu là qu’une basse* charlatiinerie de sentiment. Pour réussir, ces stratagèmes doivent être habilement dissimulés; or, mon cousin ne peut cacher sa joie lorsqu’on lui annonce et qu’il éprouve un mieux sensible. Il s’apitoie ensuite sur sa mort prochaine, mais l’écho est muet dans le cœur de ma femme. Elle m’a fidèlement averti d’une tentative de Maurice pour renouer de tendres entretiens. Dès les premiers mots, elle l’a arrêté, le menaçant de lui abandonner la maison de Marly et de l’y laisser se rétablir seul. Aussitôt il a changé de conversation. Mais il est arrivé ce qui suit souvent la sévérité des femmes : elles s’en accusent, craignent d’en avoir trop déployé, et, pour consoler celui qui en a été l’objet, elles redoublent auprès de lui de douceur et d’indulgence. La bouche condamne et le cœur absout. Cependant, Maurice n’est plus retombé dans la même faute, et Cécile me parle complaisam-
LE LIVRE DBS ÉPODSES.
ment de cette abstention méritoire qui, selon elle, est le fruit des plus constants efforts. Ce sacrifice serait plus profitable à mon cousin sans un contrepoids qu’il n’a pas prévu. Il a compté sur le puissant effet de son duel, de sa blessure, mais il n’a pas réfléchi qu’en restant ici à demeure, en y transportant sa vie, ses habitudes, ses amis, il allait forcément mettre Cécile au courant de mille détails intimes qui le rabaissent au niveau des ho mm es ordinaires. Avant son installation définitive à Marly, Maurice pouvait se dire exclusivement occupé de Cécile, ne pensant qu’à elle, n’existant que pour elle. A présent, ce n’est plus possible. Les amis viennent, se succèdent, séjournent. Ils ont beau modifier leurs propos devant ma femme, ils ne franchissent guère un certain cercle, celui de leurs études, de leurs relations, de leurs plaisirs. A tout cela Maurice s’intéresse, et Cécile en est témoin. De plus, comme chacun suppose qu’il n’existe entre elle et lui qu’une amitié de famille, certains récits, certaines aventures et allusions échappent parfois, et ma femme en fait son profit. Elle est trop fière pour paraître en savoir mauvais gré à Maurice, trop bonne pour imposer plus de réserve à ces jeunes gens, qui, d’ailleurs, ne s’écartent jamais absolument des convenances; mais ces révélations ne sont pas perdues. Cécile a pu se convaincre d’un sûr effet de perspective : examinez de près une montagne, un monument,
un grand arbre, ils paraissent monter jusqu’au ciel, leurs proportions colossales ne se réduisent que par l’éloignement ; mais regardez un homme de près, il diminuera de grandeur. Maurice acceiite franchement cette situation, qu’il ne peut, du reste, éviter. Son caractère, son esprit, son âme sont tout en surface ; il tient à la vie par de nombreux points de contact, plus variés que profonds, très opposés les uns aux autres et formant pourtant un ensemble, une harmonie. A mesure que les forces lui reviennent, il éprouve des sensations multiples, différentes. Il formule des projets, des espérances. Son caprice s’éveille pour lui faire goûter, sous des aspects sans cesse renouvelés, le bonheur de renaître. Il recherche le soleil , les fleurs, les parfums, les causeries enjouées. Tout ce qui lui présente un tableau riant, une puissante manifestation de la vie, est bien accueilli. Un instant, j’ai pu croire que mon cousin se tiendrait pour satisfait de la dure leçon qu’il a reçue, que son sang rafraîchi aurait perdu pour longtemps sa fougue. Plus prompte encore que moi à supposer le bien, Cécile se flatte que Maurice, régénéré par les approches de la mort, s’est purifié à ce souffle puissant qui a failli l’emporter. Les apparences donnent souvent raison à nos suppositions. Maurice nous voit , nous parle sans embarras. Il ne semble conserver aucune arrièrepensée. Mais la mobilité même de son caractère m’engage à rester sur la défensive. Au seuil de la tombe.
râme de Maurice s’est ouverte de tous côtés pour se répandre au dehors et trouver des points d’appui. Ne se concentrera-t-elle pas vers un but unique dès qu’il sera certain de son retour à la santé?
6 jaillet.
J’ai beau faire, je suis triste, d’une tristesse infinie, sans issue. On dirait qu’une solitude immense se fait autour de moi. Je suis comme ces mendiants mornes, assis au bord d’une route, et regardant d’un œil éteint les passants distraits dont ils n’ont plus à attendre qu’une indifférente aumône. Je contemple mon bonheur, ma sécurité qui s’enfuient, et j’ai à peine la force de leur tendre les bras, d’un geste désolé, en leur criant : restez 1 restez 1 On dit que, dans certaines maladies, ou sent dans sa poiti-ine un vide qui se creuse, une absence de vie, un abîme impossible à combler, insondable, d’où montent, comme des vapeurs froides et pénétrantes, l’atonie, la torpeur, l’anéantissement graduel et régulier. J’éprouve quelque chose de semblable. Mon cœur semble s’être échappé comme du sang par une blessure béante, et à sa place, de la lie amère qu’il a laissée, s’exhale wn âcre poison qui imprègne tout mon être et le paralyse en le dissolvant. Où est mon courage? où est cette volonté ferme qui envisageait les écueils sans
i Jl. .
s’émouvoir? Ah ! je n’ai plus la foi, je me sens abandonné des miens et de Dien. J’ai lutté, j’ai résisté. Mais il est de ces catastrophes insaisissables comme l’onde, que l’on ne peut prendre à bras le corps et terrasser, qui vous enveloppent, vous étouffent sous leur étreinte. Aucun événement ne survient, et je vois cependant un fatal dénoûment qui approche. Ma femme n’est pas coupable, je ne puis incriminer sa bonté lorsqu’elle soigne un parent malade. Maurice, lui non plus, ne me donne pas de sujets de plaintes. Il reste dans les bmites qui ne me permettent pas de l’attaquer, ni même de pariütre me défendre. Mais il y a, dans la réserve où ils se renferment tous les deux, une joie tacite, le sacrifice d’un côté, la reconnaissance de l’autre, et, par dessus tout, une sympathie qui grandit, s’affermit, devient puissante, indomptable, et dont je suis témoin sans avoir le droit de la condamner. Dans les plus simples mots, par un geste, un sourire, un regard, Cécile exprime à Maurice qu’elle le remercie de vivre. Et il paraît lui répondre : “ Si je vis, c’est pour toi. „ Ils s’aiment, et leur amour acquiert une force nouvelle dans cet éloquent silence au travers duquel il brûle comme un feu discret dont Cécile ne se défie pas et dont elle recherche au contraire la bienfaisante chaleur. Cécile me parle avec éloge de Maurice. Elle se complaît dans ce qu’elle suppose sou ouvrage, elle salue comme une vertu souveraine cette amitié franche qui,
à ses yeux, purifie le passé. Et je ne puis détruire cette illusion, je ne puis empêcher Maurice d’avancer, d’avancer toujours dans le cœur de ma femme. Je paraîtrais injuste, jaloux à tort, si je me plaignais, j’aurais l’air de nier l’évidence, je deviendrais odieux. Dans son innocente simplicité, ou dans son entêtement, peut-être, pour un mensonge qui la flatte, Cécile ne verrait plus en moi qu’un homme trop prompt à s’alarmer, ne croyant pas au repentir, et renversant, à l’aide de craintes mal fondées, un édifice qu’elle s’imagine avoir construit par sa patience et son angélique douceur. Déjà ma femme est moins expansive. Un mot de trop, et je suis perdu, je deviens un mari vulgaire, sans générosité, sans confiance. Maurice s’empare de Cécile, elle s’éloigne de moi de plus en plus, et, chose affreuse, le moindre effort que je tenterais pour la retenir tournerait à ma honte, à ma confusion. Elle m’accuserait de l’entraver dans un acte de dévoûment, l’œuvre adorée des femmes, leur tâche par excellence et de prédilection, et jamais elle ne me pardonnerait.
10 juillet.
Je les ai vus ce matin au jardin, appuyés l’un sur l’autre et se promenant. Quelle douce existence ils passent ! Je ne les gêne même pas, ils n’ont seule-
ment pas conscience de leur crime ; ils me parlent comme à un père, comme un témoin désintéressé de leur bonheur. Va, Cécile, trompe-moi, trahis-moi, tu as l’air d’en être si heureuse ! Qui me dira pourquoi je t’ai été fidèle? J’aurais pu posséder des femmes plus jeunes, plus belles, et introduire ainsi dans mon existence un élément de variété et de comparaison. Ah! pauvre niais, je n’y ai jamais songé, et ce renoncement m’a été facile. Auprès d’autres femmes, en effet, je n’aurais eu qu’une minute déplaisir empoisonné, une lueur fumeuse, une émotion factice suivie de dégoût, tandis qu’auprès de toi, Cécile, dans chaque caresse j’adorais l’épouse, l’amie, la mère, le passé, l’avenir en même temps que le présent. Je n’aurais eu loin de toi qu’une perle, perle fausse, et tu me donnais un collier de diamants, chapelet bénit que je parcourais grain à grain, et qui me représentait l’infini, l’éternité. Je m’abusais, tu me le prouves. Changer, c’est se multiplier, s’enivrer à toutes les coupes. Pourquoi se plaindre? Tu ne m’aimes plus, une aütre m’aimera. Où est-elle? Qu’elle vienne. Ah! loin de moi, tqjet les autres. Je vous hais et vous méprise, grasse argile où l’humanité prend racine, vous êtes toutes les mêmes, partout et toujours. Votre oreille est avide de louanges, votre cœur guette les démonstrations du désir, vos sens y répondent et vous dominent. A côté des dévoûments les plus purs, des sentiments
les plus nobles, il y a toujours en vous quelque chose de la bête, de la femelle. Le corps entraîne l’âme, et l’esprit couvre vos faiblesses de prétextes spécieux. Vous ignorez que l’amour, votre rêve éternel, votre idéal, ce fantôme à la suite duquel vous courez, haletantes et échevelées, l’amour n’est que ce qu’on le fait, sublime ou odieux, saint ou vil, une religion ou une profanation, la source qui lave ou la boue qui souille. Vous ne savez pas cela, ou si vous le savez, vous vous empressez de l’oublier. Et vous tenez notre sort, notre existence dans vos mains ! Ah ! Cécile, tu me fais cruellement souffrir. Et je t’aime encore ! oui, malheureux que je suis, je t’aime plus que jamais. Je ne puis voir sans une horreur profonde se séparer de moi celte femme qui a été si longtemps ma joie, ma lumière, ma récompense.
IS juillet.
Qu’ai-je à faire? Un animal blessé se réfugie dans la solitude, regarde couler son sang, et meurt tranquillement. Ma solitude , à moi , est fort agréable. Maurice et Cécile ne la troublent pas, ils sont trop occupés d’eux-mêmes. Le capitaine Gobyet sa femme l’embellissent, après un voyage en Italie, dont il s’est enfin décidé à régaler ma tante. Il nous a amené à Marly un coi’tége de vieilles gloires ; ce ne sont que
fêtes continuelles. Mon cousin va tout à fait bien ; il est transformé en triomphateur. Beaucoup de bruit dans la maison, trop petite à présent pour contenir tous les amis. Ce soir, grand dîner, feu d’artifice; c’est fort amusant. Je serais curieux de voir la physionomie de ma femme si on lui apprenait qu’elle est veuve ; elle pleurerait bien certainement. La mort, est-ce donc aujourd’hui le seul fefuge? Autrefois, on avait Dieu.
11 juillet.
Enfin, je vais agir, frapper ou être frappé. Ce matin, chez moi, presque sous mes yeux, Maurice a saisi ma femme dans ses bras pour s’emparer d’elle comme d’une proie. Elle m’a tout raconté.
“ Quittons Paris, quittons la France, ajouta- t-elle en se tordant les mains d’un air hagard ; qui pouvait s’attendre à cette violence? Fuyons ce fou, ce méchant, fuyons-le pour toujours.
— Où est-il? demandai-je.
— Il est parti. Mais il m’attend chez lui, demain. Je n’irai pas ; il fera ce qu’il voudra, je te jure que je n’irai pas.
— Tu lui as donc promis !
— Oui, je n’ai pu m’en dispenser. “ Si tu appelles, disait-il, ton mari viendra et je le tuerai. „ Il l’auniit
fait. Ah ! si tu l’avais vu ! un cri m’a sauvé. “ Pas ici, lui ai-je dit, pas dans la maison de mon mari ! „ Ses bras, comme paralysés ont cessé de m’étreindre. “ Tu as raison, m’a-t-il répondu, c’est ignoble, c’est lâche. „ Puis revenant vers moi comme un sauvage ivre, il s’écria : “ Cela m’est égal. Je n’ai pas risqué de mourir pour m’en aller sans avoir rien obtenu. „ J’avais peur. Je me sentais défaillir; si j’avais eu une arme je me serais tuée pour lui échapper. “ Pas ici, répétai-je encore, pas chez mon mari ! j’irai te voir demain. „ Il hésita. “ Tu me le jures? — Oui. „ J’ai juré. Que pouvais-je faire? Mais, qu’est-ce qu’un serment arraché de vive force? Je n’irai pas. Tu vois bien que je ne veux pas y aller, puisque je te préviens. Mais Maurice, que fera-t-il? Il est capable de tout. Partons dès demain, dès aujourd’hui.
— Soit. Je vais à Paris pour mettre en ordre quelques affaires. Demain, nous partirons. „
J’étais consterné, anéanti; soudain ma femme s’écria :
“ Ah ! tu ne m’aimes plus ! „
Elle était dans un état à faire pitié. Je la calmai de mon mieux. Il m’en coûtait de la laisser seule, et cependant j’avais hâte de m’éloigner. Arrivé à Paris, je courus chez Maurice.
“ Tu as outragé ma femme, lui dis-je, je viens te demander réparation. „
Ai-je bien ou mal agi? Ma conscience m’absout.
J’ai pen?é à Cécile, à mon fila, à ma profession si opposée au duel, à mon oncle qui a été mon bienfaiteur. Toutes ces considérations de liens du sang, de respect humain ont disparu devant une autre, puissante, impérative : l’offense faite à ma femme. L’offense faite à ma femme efface tout le reste. Je veux la venger. Je ne peux pas m’empêcher de la venger.
Maurice a paru surpris de ce que je savais tout, surpris de ma détermination, mais il n’a pas balancé. Cette solution, sur laquelle il ne comptait pas, semble même le satisfaire. Nous sommes convenus que nous irions dans une ville voisine, et que nous prendrions des témoins à la première caserne venue. C’est un service qui ne se refuse pas.
Des amis arrivèrent.
“ Est-ce que monsieur t’emmène? dirent-ils. Nous manqueras-tu ce soir?
— Non, répondit Maurice d’un ton dégagé, je fais demain un petit voyage avec mon cousin, mais ce soir je suis tout à vous. „
De retour à Marly, j’ai écrit à mon oncle une lettre explicative, qui lui sera adressée après le duel, et je me suis occupé de mes dispositions testamentaires. Mon fils, sans doute, respectera toujours sa mère, mais fixer clairement leurs intérêts réciproques est une garantie nouvelle de respect. Sais-je, d’ailleurs, ce que je vais laisser d’événements après moi ! J’ai
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été témoin de capitulations de conscience si surprenantes, de lâchetés si basses, si ignominieuses, qu’il me sera impossible de me préserver, si je succombe, d’un doute amer qui empoisonnera ma dernière heure. Allons, il ne faut pas se révolter devant ces idées. La sagesse humaine est faite d’indifférence, d’insensibilité, d’oubli. Quand on voit crouler sa maison, on en bâtit une autre avec les débris; quand on voit son bonheur renversé, on pleure d’abord, puis on le reconstruit tant bien que mal. Cécile est trop jeune pour fermer son cœur, comme un vase plein de parfums, et l’ensevelir dans ma tombe. Cette pensée m’est cmelle et me dissuade de mourir. Ah ! que l’àme des hommes est bizarre! Il y a en elle, dans ses sentiments les plus nobles, les plus élevés, quelque chose de dur, d’impitoyable, de naïvement égoïste. N’est-ce pas une barbarie féroce que de s’endormir pour toujours en souhaitant de laisser des regrets éternels? Eh bien, je l’ai, cette cruauté sauvage. Je ne suis pas assez détaché de Cécile pour songer de sang-froid qu’elle puisse se détacher de moi ; je voudrais l’emporter dans mon cercueil pour m’y réchauffer à ses côtés, pour attendre avec elle le sort commun, le néant ou l’immortalité. S’il y a xm ciel où Dieu règne, une vie nouvelle, je ne puis me faire à l’idée que Cécile viendra m’y joindre, épouse d’un autre. Ma Cécile, ma chère Cécile, n’insulte pas à ma mémoire. Ah 1 pourquoi la religion nous aban-
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donne- t-elle? pourquoi l’abandonnons-nous? Il y a en elle tant de consolations !
Le temps s’écoule. Il faut retourner à Paris. Je veux aller embrasser mon tils. Ma femme m’a prônais de m’accompagner. Elle croit que nous allons partir demain. Que ne puis-je ne lui rien cacher! Pourquoi les femmes, dans ces circonstances, n’ont-elles pas cette résignation sublime qui est peut-être la plus haute expression de l’amour ? L’usage défend de les prévenir d’un duel, et l’usage a raison. Elles s’y opposeraient. Dans cette soirée d’été si calme et si pure, la dernière peut-être que je verrai, je voudrais ouvrir mou âme à une expansion pleine et entière, je voudrais dire à Cécile : “ Donne-moi ton cœur et tout ce qu’il renferme de bon, de tendre : qu’il brille dans tes yeux, qu’il se répande avec tes larmes, qu’il rassemble et résume, pour ce moment suprême, ses enivrements et ses consolations, afin que, si je succombe, ta caresse invisible voltige encore sur mes lèvres. „ Cette douce effusion, ce rappel du passé, cette évocation de l’avenir ne sont pas possibles. Je ne dois pas oublier qu’aux yeux de ma femme je ne vais à Paris ce soir et demain que pour préparer notre départ.
Même date.
Mon cœur déborde. Je suis victorieux, mais sans avoir du sang aux mains et des remords sur la conscience. J’ai tué mon cousin moralement. S’il consentait à présent à ne pas se battre I Je n’y tiens plus, je suis vengé. Allons, il ne faut pas souhaiter l’impossible. Maurice est à terre; il cherchera à se relever. Mais quoi qu’il fasse, il y a entre ma femme et lui une barrière qui les sépare à jamais : le mépris.
Après le dîner, Cécile encoi*e tout accablée, se laissa emmener sans y songer, s’abandonnant aux salutaires influences d’un déplacement. Pendant la route, elle était comme ces malades que l’on promène en voiture, qui parlent peu, sans suite, sans réfléchir, et aspirent avec délice l’air vif et nouveau dont leurs poumons sont avides. En arrivant à Paris, je me fis conduire chez un notaire avec lequel je suis lié. J’avais mis d’avance sous enveloppe le testament, la lettre à mon oncle, et je priais par écrit mon ami, sans lui désigner la nature de ces papiers, de ne les ouvrir que si, au bout de deux jours, je n’étais pas venu les reprendre. Je les déposai chez le concierge, et Cécile ne vit là qu’une communication ordinaire, habituelle entre gens d’affaires. Je lui dis que mon voyage
n’avait que ce but, et celui de voir notre fils, puisque nous quittions Paris le lendemain. Notre surprise fut grande ; Gabriel n’était pas au lycée. “ On l’a envoyé chercher de votre part, „ nous dit-on. Encore une nouvelle escapade. Que fera-t-il donc à vingt ans? Pour aujourd’hui, je n’ai pas le courage de le juger trop sévèrement, car son équipée nous a tous sauvés. Cécile, justement alarmée, demanda des explications. Elle les interrompit pour me dire tout bas :
“ Taisons-nous ; nous serions cause que Gabriel serait puni ; il est sans doute chez Maurice, allons nous en informer. „
Puis elle ajouta rapidement tout haut :
“ C’est vrai, nous l’avons envoyé chercher. Il devrait êti’c rentré ; il aura été chez quelque parent avec le domestique. Nous allons vous le ramener. „
A peine sortis, l’inquiétude de ma femme augmenta. Nous marchions au hasard, oubliant la voiture qui nous suivait. Soudain Cécile la rappela et y monta.
“ Va chez Maurice, dit-elle ; je vais chez ma tante ; nous serons plus vite renseignés.
— Et où nous retrouverons-nous ? „
Nous étions tout près du Luxembourg.
“ Ici, si tu veux, „ dis-je à Cécile en lui désignant une des grilles du jardin encore ouvert.
Ma femme s’éloigna. Je me rendis chez Maurice; on m’apprit qu’il n’y était pas. J’insistai pour savoir
OÙ le rencontrer. On me connaissait, on me répondit qu’il était avec des amis dans un lieu où je ne pus présumer qu’il eût emmené Gabriel. Je revins au Luxembourg, fort en peine.
Cécile ne tarda pas à reparaître, toute radieuse.
“ Il est retrouvé 1 „ me cria-t-elle du plus loin qu’elle m’aperçut.
Puis, se rapprochant, elle ajouta :
“ Ne te fâche pas, j’ai promis d’intercéder pour lui et d’obtenir sa grâce. D’ailleurs, le capitaine est seul coupable. Il adore cet enfant; il a consenti, sur sa prière, à écrire au proviseur afin qu’il permît à Gabriel de sortir pour un cas urgent. Sais-tu quel est ce cas urgent? Faire des armes. Ils étaient en train de ferrailler. Ma tante les contemple en se pâmant d’admiration. Viens les voir. Gabriel est déjà adroit. C’est d’autant meilleur qu’à son âge il ne risque pas d’avoir des duels, tandis que s’il n’apprenait qu’à dix-huit ans à manier un fleuret, comme me l’a fort bien dit le capitaine, cela pourrait surexciter son humeur belliqueuse et entraîner des suites très graves.
: — Allons chez ta tante, , répondis-je, désireux avant tout de revoir mon fils.
Nous quittions le jardin du Luxembourg pour rejoindre la voiture, lorsque Cécile me dit, avec un accent où perçait une certaine anxiété :
“ As-tu vu Maurice ?
— Non. „
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Et j’ajoutai, sans trop peser mes paroles :
“ Il était au bal. „
Ma femme s’arrêta brusquement.
“ Au bal 1 Mais il n’y a pas de bals en cette saison.
— Il y a les bals d’été.
— Des bals publics?
— Oui. „
Avec une étonnante mobilité d’impressions, le visage de Cécile s’empourpra, puis pâlit, puis rougit encore. Alors seulement je compris tout ce que cette nouvelle, fort imlilférente pour moi, avait soulevé de honte, de colère et d’indignation. Le hasard m’avait mis dans les mains une arme puissante, dont je m’étais servi sans y penser. J’allais la laisser tomber sans continuer à en faire usage, mais Cécile, livrée à un dépit violent, qu’elle ne pouvait maîtriser, répéta encore :
“ Au bal ! ce n’est pas croyable ! „
Puis elle ajouta avec vivacité :
“ Tu le calomnies ; je ne t’en veux pas puisque c’est par tendresse pour moi, mais tu le calomnies. Tu ne l’as pas vu, il ne sait donc pas que je t’ai tout avoué. Je lui ai promis que je viendrais chez lui demain. Il m’attend ; il n'irait pas au bal ce soir. „
Je m’arrêtai devant Cécile.
“ Veux-tu t’en convaincre? ce ne sera pas long. „
Et je lui montrai, dans le ciel déjà obscurci par la
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nuit, une lueur produite par une illumination voisine.
Ma femme n’hésita pas.
“ Conduis-moi, dit-elle, tu me rendras service. „
Puis elle jugea nécessaire de m’expliquer ces mots, prononcés presque malgré elle, et que je pouvais interpréter d’une manière fâcheuse.
“ Je n’aurais jamais failli, me dit-elle, mais l’amour de Maurice ne me laisse pas impitoyable, parce que je le crois sincère ; ses fautes mêmes, je les lui pardonne en les déplorant, parce que je les crois filles de ses souffrances. Je voulais le fuir, mais loin de moi il aurait pourtant été toujours présent à ma pensée, et je me serais reproché des tortures dont je suis la cause involontaire. Mais si je le vois menteur, léger, indigne, je me dégagerai d’un lien que je déteste, je m’affranchirai, je respirerai plus à l’aise. Ce sera une délivrance, une véritable délivrance. Voilà pourquoi je t’ai dit : Conduis-moi, tu me rendras service. „
Par des mouvements fébriles et saccadés, Cécile tira sa bourse et la vida dans la sébille d’un mendiant assis contre la grille.
“ Tiens, dit-elle, j’agis avec cet homme comme j’ai agi avec Maurice; je fais l’aumône à cet aveugle, mais si on venait me dire que son infirmité est feinte, qu’il nous trompe, que c’est un fourbe et un ivrogne, je m’éloignerais de lui avec dégoût, sans lui rien
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donner, sans m’apitoyer sur sa misère. Montre-moi que Maurice est un fourbe et un libertin, montremoi que son prétendu amour n’est qu’un mensonge, et je m’éloignerai de lui sans même lui faire l’aumône d’un regret. „
Elle prit mon bras et le serra fortement, comme si elle eût senti plus que jamais l’impérieuse nécessité de s’appuyer sur moi. Nous longeâmes l’allée qui mène à l’Observatoire. Je sentais battre le cœur de Cécile. Et cependant, il y avait dans son allure net élan guerrier, plein d’une animation chaleureuse et émue, telle que doivent l’éprouver ceux qui marchent au combat. Le ciel s’assombrissait de plus en plus ; sous les étoiles déjà lumineuses, des nuages blancs flottaient. A mesure que nous approchions, nous entendions plus distinctement une musique vive, tapageuse, s’unissant dans les airs aux roulements des tambours qui battaient la retraite sous le palais. Cette double harmonie nous excitait et nous ôtait toute indécision. Pourtant, après avoir quitté le Luxembourg, la résolution de ma femme fut un instant ébranlée. Un double cordon enflammé, formant l’arceau, signalait l’entrée du bal.
“ C’est là, dis-je à Cécile.
— Je n’ose plus, „ répondit-elle en se pressant contre moi.
L’entrée était effectivement de nature à intimider. Des groupes nombreux de pauvres gens stationnaient
devant la porte, examinant les arrivants à la vive clarté du gaz, et ne se gênant pas pour exprimer leurs impressions par des exclamations souvent peu charitables.
“ Que dirait-on de nous voir là? dit Cécile en m’entraînant du côté opposé.
— N’es-tu pas avec moi?
— C’est vrai. Entrons : en compagnie de mon mari, je n’ai rien à.craindre. „
Nous nous approchâmes bravement, et, une minute après, nous étions dans le bal. Le hasard nous avait fait choisir un moment favorable. Un quadrille occupait tout le monde; ceux qui ne dansaient pas regardaient. D’un coup d’œil, j’étudiai le local. Une longue galerie , plus élevée que l’emplacement où l’on dansait, l’entourait d’un côté et s’adossait aux bâtiments. Cette galerie était presque déserte. Des plantes grimpantes l’isolent encore davantage de la partie bruyante du bal, et, derrière ce treillage habilement disposé, on a la facilité de se séparer de la foule, de voir sans être vu. Ce fut là que je conduisis Cécile.
“ On t’a trompé, me dit-elle bientôt ; Maurice n’est pas ici. Fuyons-le, partons demain, mais ne le méprisons point. J’étais bien sûre qu’il ne viendrait pas. „
J’avais, moi, le pressentiment qu’il viendrait. Pour gagner du temps, je me justifiai d’avoir mené Cécile
dans un endroit pareil. Mais je vis qu’elle était plutôt reconnaissante que mécontente. Une action si en dehors de nos habitudes avait quelque chose d’aventureux, d’insolite, qui lui plut et la flatta en lui prouvant que j’entrais en lutte ouverte, que je l’aimais, non pas raisonnablement, mais follement et aveuglément, et que je ne craignais pas de recourir aux tentatives les plus extravagantes pour la conserver.
Bientôt un murmure confus se fit entendre tout près de nous. Cécile baissa son voile qu’elle venait de relever, et s’écria :
“ C’est lui ! „
Je regardai dans la direction où son attention était fixée ; je vis Maurice, l'œil brillant, la tête haute, la démarche légèrement chancelante, entouré, acclamé, distribuant des poignées de main à des amis, à des femmes qu’il appelait par leurs noms, qu’il tutoyait et saluait de quelques mots d’un argot familier à cette jeunesse.
Je me détournai, honteux pour lui. J’eus compassion de Cécile; elle était pâle, immobile, et paraissait cruellement souffrir.
“ Partons, lui dis-je, nous en avons vu assez. „
Mais elle me répondit, d’une voix brève, tremblante ;
“ Restons encore; je subirai le châtiment jusqu’au bout. „
En effet, Cécile s’infligeait , comme un supplice expiatoire, ce spectacle où l’instigateur des premières faiblesses de son âme remplissait un rôle dégradant. Ce fut du moins ainsi que j’interprétai d’abord l’insistance de ma femme pour ne pas s’éloigner. Peu après, j’y vis autre chose : il me sembla que cette impression, que j’avais crue décisive, s’effaçait graduellement pour faire place à d’autres.
Il y a dans ces sortes de réunions un enivrement qu’il est difficile de ne pas partager à un moment donné. Le bal, peu nombreux à notre entrée, avait pris plus d’animation. Cécile avait d’abord considéré avec dédain des jeunes femmes usées, flétries, qui circulaient d’un air honteux ou trop hardi, lançant sur leur passage , comme des notes fausses et criardes, de prétentieux éclats de rire. Leur mise sans grâce, où la misère luttait avec la nécessité de plaire, n’avait rien de simple, d’élégant, d’original. Des oripeaux fanés, lourds et sans goût, couvraient mesquinement de maigres poitrines, rétrécies par le manque habituel d’air libre, ou ployées en deux par les excès. Autour de ces femmes, esclaves et martyres du vice, gravitaient des jeunes hommes à la physionomie terne, sans relief, dont les traits insignifiants portaient l’empreinte d’un désordre prématuré. Ce menu peuple, hideux d’aspect et de langage, déjà sous les armes au moment de notre arrivée au bal , en composait pour ainsi dire la base, la couche pri-
LE UTRE DBS ÉPOUSES.
mitive, la lie. Mais bientôt apparurent des filles d’une incontestable beauté , fraîches , souriantes , splendidement parées de leurs vingt ans , ardentes à la danse, levant la tête aussi haut que le pied, imprévoyantes comme ces enfants qui cassent sans scrupule les branches d’arbres pour en Cueillir les fruits. A côté d’elles, des ouvrières rieuses, leur tâche quotidienne terminée, venaient gaîment se délasser de leurs durs labeurs, couraient, sautaient, sans grand souci des hommages des hommes, désireuses avant tout d’oublier, de vivre, de se mouvoir. Des femmes d’un âge mûr, chevronnées par l’amour vénal , marchaient majestueusement , étalant de riches toilettes. On voyait glisser et disparaître comme des ombres heureuses des couples charmants, tendrement enlacés, et se souriant d’un air ingénu. Les hommes n’étaient plus les mêmes. Les anciens s’éclipsaient devant les nouveaux venus. On devinait à des pâleurs subites, à des coups d’œil furtifs, à des fuites ou à des recherches inquiètes , fébriles, ces mille drames de la jeunesse, qui commencent par un instant de faiblesse, se continuent par quelques mois d’insouciance, de bonheur, et finissent par un boisseau de charbon. Toutes les nuances se fondaient dans cette fournaise ardente, que chauffe la galanterie facile. Des figures piquantes , intelligentes ou fortement accentuées se montraient un instant et disparaissaient dans la foule. Les bos-
quels du jardin versaient incessamment de nouveaux flots à cette mer vivante sur laquelle, comme le soleil sur l’Océan, le plaisir dardait ses éblouissants rayons. Il était impossible de ne pas être, non pas charmé, mais captivé, distrait. Pour la première fois de sa vie, Cécile se trouvait dans un monde qui n’était pas le sien , mais qui , à part les dififérences de mœurs et d’éducation , montrait les mêmes instincts, les mêmes convoitises. Là aussi, comme dans un^salon, il y avait une aristocratie recherchée et fêtée, de grands efforts pour paraître, des prétentions exagérées, de l’hypocrisie, des rivalités sourdes, des propos envenimés, et au milieu de ces éléments constitutifs se confondant sans se mêler, la série habituelle de ces gens bornés qui traversent la vie comme des bœufs, sans lui demander autre chose que le boire, le manger, le dormir. Cécile pouvait trouver là un enseignement fécond et se convaincre que, à quelques nuances près, la pâte humaine est partout la même. Il est à croire qu’elle ne fit pas cette réflexion. Les femmes spécialisent plutôt qu’elles ne généralisent, et Cécile ne me parut pas se départir de l’intérêt unique qui l’attachait à ce mouvant tableau. D’autres pensées l’absorbèrent, plus en harmonie avec sa situation ; Maurice, qu’elle voyait continuellement depuis dos années, était devenu pour elle un idéal, un résumé de tous les dons que prodigue la jeunesse. Ne voyant que lui, elle
s'était imaginé que lui seul possédait ces brillantes qualités qui charment et subjuguent. Ce phénomène est commua. Qu’un jeune homme rencontre fréquemment une jeune fille, il l’aimera. Mais s’il en voit, en même temps, d’autres non moins belles, non moins dignes de sympathie, ce sera une révélation, son cœur ignorant partagera entre elles son amour, qui s’amoindrira en s’éparpillant. Il en fut ainsi pour Cécile. J’observai qu’elle regardait à la dérobée
ces beaux jeunes gens qui se premenaient avec non-
chalance, le sourire aux lèvres, la taille souple, les cheveux noirs et lustrés, le front fierj accessible aux plus hautes comme aux plus tendres pensées. Cécile les suivait un instant des yeux, s’oubliant dans une muette admiration pour ces jolis visages, ces séduisantes tournures ; parfois même elle me disait :
“ Vois comme ce jeune homme est bien. C’est étonnant 1 „
Ces derniers mots avaient plusieurs sens peutêtre , mais ils signifiaient d’abord bien clairement :
“ Maurice n’est donc pas le seul. „
Et la bonne opinion qu’elle avait de lui , de sa beauté, diminuait en se dispersant.
Il devait, du reste , dans cette soirée mémorable, passer par des alternatives successives de faveur et de défaveur. On préluda pour un quadrille. Des
jeunes femmes vinrent simultanément inviter mon cousin. Elles étaient mises avec recherche , avec goût, et Maurice, visiblement flatté de cet empressement, accorda la préférence à la plus jolie. Un nuage obscurcit le front de Cécile. Je fus moi-même contrarié de cet incident, devinant que la jalousie est égalitaire (comme on dit à présent) et que son niveau ne mesure pas la valeur d’une rivale. Je me disais aussi que Cécile deviendrait peut-être moins sévère pour Maurice si elle assistait à ses conquêtes, si elle le voyait entouré, adulé, choyé. Il est si doux de conserver un bien que tout le monde se dispute. Le quadrille commença. Maurice danse bien. Il aborda même avec succès le genre, fort en honneur où nous étions, qui réunit les qualités spéciales à chaque nation, l’emportement espagnol, la précision anglaise, la grâce lascive de l’Italie, le sémillant de la Pologne, le puissant et régiilier soufile germanique, et où éclate, par dessus tout , le sel , la malice , la raillerie, l’esprit, l’imprévu, la fougue de la France. L’entraînement devint général. L’orchestre sifflait, tonnait, enlevait. De ses flancs sortaient, comnie d’un volcan d’harmonie, des plaintes de hautbois, des chants de musette, des phrases coupées, hachées, heurtées, enchevêtrées, des roulements de tambours, des fanfares de trompettes, des coups de canon sous les notes stridentes des violons, des bruits étranges, fantastiques, innommés. Cécile, électrisée, se leva.
Tout se mêla avec une frénésie désordonnée, irrésistible. Une traînée de feu, de passion, fit disparaître ce qui se trouvait là de banal, de laid, de mesquin, et éclaira tout d’un éclatant rayon d’enthousiasme. Ce n’était plus la dissipation donnant la main à l’inconduite, c’était la jeunesse, la gaîté, l’oubli, l’entrain, la verve, le vertige. Avec quelle avidité Cécile regardait !
" Je suis un maladroit, pensai-je; ma femme s’amuse prodigieusement. „
Par bonheur, cette exaltation factice tomba avec les derniers accords de l’orchestre. Danseurs et danseuses redevinrent prosaïquement ce qu’ils étaient et s’essuyèrent le front dans des poses assez triviales. Maurice ne s’éloigna pas de nous. Il trônait au milieu de sa cour de jolies femmes. Mais il dut bientôt abdiquer devant une troupe de jeunes gens avinés qui envahit la salle. Courtisans et courtisanes l’abandonnèrent pour admirer les excentricités des nouveaux venus. Il y eut des cris, des discours, des vociférations. Cécile essaya vainement de nè pas s’effaroucher. Je vis bien que sa délicatesse souffrait devant ces héros de bals publics. Elle ne regardait plus, elle ne souriait plus, elle rougissait. La soirée prenait une teinte de débauche et d’orgie. Maurice acheva de perdre son prestige en venant se placer à une table au dessous de nous. Il appela des femmes pour leur payer à boire. Les plus belles étaient oc-
cupées ailleurs. Il en vint deux qui auraient fait honte à un clerc d’huissier. Nous entendîmes alors une conversatidn à scandaliser un gendarme.
“ Viens, dit Cécile, viens vite. „
Puis elle se redressa, hautaine, vengeresse, et cria d’une voix ferme :
“ Maurice ! „
Il se retourna et resta foudroyé.
“ Nous ne venons pas te chercher, continua-t-elle. Notre intention était seulement de te dire bonsoir. A présent que c’est fait, adieu. „
Il ne bougea pas, ne répliqua pas.
“ Allons vite voir notre fils, dit Cécile ; il me tarde de l’embrasser. „
Puis nous sommes revenus à Marly, causant, riant, heureux comme par le passé.
“ Nous pourrons pardonner à ton cousin, m’a dit Cécile. Ce pauvre garçon! il est plus ridicule que dangereux. „
Je pense à présent qu’il faut demain me battre avec lui. Je n’en ai guère envie, mais cependant j’irai.
15 juillet.
Maurice était absent ce matin, et on m’a remis cette lettre :
« Mon cousin,
“ Je pars pour longtemps. Notre duel ne nous
avancerait à rieu et n’a plus d’objet. Je puis le refuser sans qu’on doute do mon courage, car j’ai fait mes preuves.
* Maueice. „
En rentrant, j’ai montré la lettre à Cécile.
“ Te battre 1 s’est-elle écriée. Mon Dieul à quoi me suis-je exposée! ,
Elle a éprouvé ce sentiment d’admiration mêlé de reconnaissance qu’un duel, si absurde qu’il soit, soulève toujours dans l’esprit des femmes. Bien que j’aie eu les honneurs de celui-là sans en courir les dangers, Cécile, gravement, lentement, s’est inclinée pour s’agenouiller devant moi. Je l’ai relevée vivement et attirée dans mes bras.
“ Et notre voyage? lui ai-je dit ensuite. C’est aujourd’hui que nous devions partir.
— Restons, m’a-t-elle répondu. Les méchants et les fous doivent seuls s’exiler. On est toujours bien là où on est heureux. „