‹ Le livre des épousesChapitre 5 sur 5 · P ASTO RALE · texte numérisé non relu

P ASTO RALE

En ce monde, rien n’est plus curieux à observer que la diversité d’opinions et de sensations causées par le moindi’e événement.

Ce qui amène la ruine ici est une cause de richesse un peu plus loin.

Ce qui réjouit d’un côté fait pleurer de l’autre.

Ce que vous blâmez, je l’approuve, et, sans entrer dans le domaine de la politique, où l’accord est si rare, même entre honnêtes gens, on peut hardiment affirmer que le soleil lui -même, lorsqu’il luit, n’a pas le privilège de contenter tout le monde.

S’il fait beau, on se plaint de la chaleur; s’il fait froid, on se plaint d’être glacé; s’il neige...

Mais ici nous entrons dans notre sujet. Voyons

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

donc avec plus de détails les réflexions qu’inspire la neige.

Elle est gênante, disent les gens qui vont à leurs occupations; elle est la parure de l’hiver, ajoutent ceux qui sont disposés à ne voir que le beau côté des choses; elle encombre effrontément la voie publique, et je finirai par formuler une demande pour qu’on en débarrasse les rues, murmurent les conseillers municipaux chaque fois qu’ils manquent de tomber dans quelque bonne ville de province; elle couvre mes moissons de son manteau, elle les engraisse et les fortifie, disent les cultivateurs en se frottant les mains de joie et de froid.

Et, de tous les côtés, autour du foyer qui flambe, on entend les chasseurs répéter ce chœur oublié jusqu’à présent dans tous les opéras :

« Il neige ! c’est désolant ! Pas moyen de tirer un coup de fusil, sans quoi le garde champêtre nous dresserait procès-verbal ! n Et dans les villages, lorsque les enfants, étonnés de ce spectacle, veulent sortir pour chercher dans les jardins la trace des allées disparues, on les arrête au logis par cette chanson, murmurée à voix basse, presque mystérieuse :

La neige envahit la campagne,

Flottant, tombant, s’amoncelant;

De la vallée à la montagne Tout s’endort sous un voile blanc.

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

Restez, restez dans tos chaumières.

Que Thiver retienne vos pas!

Bercez en chantant, tendres mères.

Bercez vos enfants dans vos bras.

Cependant, au milieu d’un des plus sauvages paysages des Vosges, un homme marchait, seul, sur un sol couvert de neige.

Une longue habitude lui faisait reconnaître son chemin, jalonné d’ailleurs p'ar de grands arbres.

Quelques-uns d’entre eux gisaient sur le sol, brisés par une bourrasque de la nuit précédente.

Ils étaient là, couchés par terre comme des guerriers morts au champ d’honneur.

Ils laissaient dans les airs un espace vide à côté de leurs compagnons debout, et leurs membres fracassés n’attendaient plus que la scie et la hache.

“ Cela fera du bois pour se chauffer, dit l’homme en escaladant les branchages épars sur la route. Nous en avons besoin ; l’hiver est rude. «

Il prononça ces mots d’un ton presque joyeux, mais son regard n’était pas sans quelque inquiétude.

Évidemment, ayant à parcourir un trajet encore long, il essayait de réagir contre l'espèce d’affaissement moral qu’engendre la campagne solitaire lorsque le froid vous pénètre jusqu’aux os, lorsque la neige intercepte la lumière du jour et semble dire à tous : “ Prends garde! je puis devenir ton linceul. 1)

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Mais cet homme ne pouvait tenir compte de cette menace tacite.

Il revenait chez lui ; une épouse chérie et un fils bien-aimé l’attendaient !

Et puis, il venait à peine de quitter un village, dont le clocher montrait encore à ses yeux sa silhouette sombre dans le ciel blafard.

Là, il avait déjeuné; là, il avait repris des forces et du courage.

Néanmoins, la teinte blanche l’enveloppait, l’inondait, l’éblouissait par son aveuglante uniformité.

Il éprouvait par moments une sorte de malaise et de vertige, comme lorsqu’on nage en pleine mer et lorsqu’on est environné par une immense quantité d’eau.

Quelquefois, mais rarement, il rencontrait comme un fragment de terre promise, c’est à dire un coin abrité où l’herbe et le sol reparaissaient.

Là, se pressaient en foule les oiseaux qui fuyaient à peine à son approche. Alouettes, chardonnerets, linots cherchaient quelque chose à glaner sur la terre couverte de neige partout ailleurs et si inhospitalière pour eux. Puis ils regagnaient d’un vol allangui' le bout des basses branches, en poussant de rares petits cris plaintifs, car le chant même était devenu pour eux une fatigue.

Leur aspect, toutefois, réjouissait le voyageur.

Pour l’homme solitaire, tout être animé devient un compagnon.

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Un peu plus loin, il fit une rencontre. Une jeune fille parut devant lui.

“ Ah! ah ! se dit-il, en voilà une qui n’a pas peur de la neige. Elle me rappelle Thistoire de l’une des filles de Charlemagne. »

Elle passa, et il ôta son chapeau avec une sorte de respect.

Il là connaissait de vue.

Où allait-elle ainsi, seule?

Sa jeunesse et sa beauté auraient pu faire croire que le printemps est éternel pour les cœurs de vingt ans, si ses vêtements noirs et sa démarche attristée n’eussent démenti cette supposition.

Elle allait à un rendez-vous, la pâle jeune fille, mais à un rendez-vous plein de larmes.

Celui qu’elle devait épouser n’existait plus.

Pareil à ces oiseaux frileux qui ne peuvent supporter les rigueurs de nos climats, il avait péri jeune sous la pernicieuse influence des neiges de décembre.

Plusieurs années s’étaient écoulées, mais sa fiancée ne l’avait pas encore oublié, ne devait l’oublier jamais.

Quand la neige couvrait les campagnes, -elle s’en allait seule prier sur la tombe de ce fiancé mort avant l’heure, et la vaste nappe blanche qui se déroulait sous ses yeux n’était pour elle qu’une éclatante parure de deuil.

Le voyageur la suivit un instant du regard.

3(10 . LA NÈIGE ET LES VEKTES FEUILLES.

Puis Toyaut où elle allait, il se découvrit de nouveau et dit :

“ Respect à celles qui restent fidèles à la mémoire des morts 1 n

Et il continua son chemin.

C’était un homme d’une trentaine d’années, et dont la physionomie plaisait au premier abord.

Grand, les épaules larges, les bras robustes et les jambes agiles, son visage avait une expression de douceur, d’honnêteté et de force.

Ses lèvres respiraient la franchise, et ses yeux bleus indiquaient une grande tendresse d’âme.

Trois ans auparavant on disait encore de lui, quand on voulait le désigner : le beau Gaubert.

Depuis qu’il était marié, on disait : le bon Joseph.

Joseph Gaubert était peintre, non un de ces artistes dont les tableaux sont la gloire de nos musées et l’ornement coûteux de nos salons, mais un peintre dans la plus humble acception du mot, un de ces peintres qui à l’occasion remplacent lestement à une fenêtre un carreau brisé.

Non pas qu’il n’eût point le sentiment artistique

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très prononcé. Seulement il n’avait jamais eu le temps ni les moyens d’étudier, et il était resté un simple artisan.

A l’heure où nous le suivons sur la route poudrée à frimas, il venait de faire d’importants travaux de décoration dans un château voisin, et il se rendait à son logis, au petit village de Chézy, dans les Vosges.

Car Joseph Gaubert n’avait pas encore formé un établissement et n’habituit point dans une grande ville.

Après avoir travaillé longtemps à Remiremont, il avait épousé une jeune fille nommée Marcelle et ils étaient venus demeurer à Chézy un an auparavant, à la suite d’une consultation de médecins qui avaient déclaré que l’air de la campagne était nécessaire à la santé d’un enfant né de ce mariage.

Cela n’avait pas empêché l’habile artisan de conserver une clientèle riche et nombreuse. Très apprécié pour son goût et sa probité, on ne faisait guère de réparation dans aucun château des environs, dans aucune maison de campagne, sans le consulter, sans l’appeler pour qu’il mît la main à l’œuvre.

Et chaque fois, après huit ou quinze jours d’absence, Joseph rapportait de quoi assurer la prospérité du logis, en attendant de nouveaux travaux. '

Ce jour-là, il s’avançait promptement, le cœur léger et joyeux, malgré un temps horrible.

Vêtu de velours vert pâle, coiffé d’un chapeau de

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feutre enfoncé presque sur les yeux, il s’était boutonné jusqu’au cou pour se préserver du froid et laisser moins de prise aux ouragans déchaînés.

Parfois cependant, il s’arrêtait, il plaçait sa main devant sa bouche pour neutraliser l’effort de la bise qui lui coupait la respiration.

Et il regardait avec un vague effroi l’horizon, où la neige semblait avoir créé de vastes et implacables solitudes.

“ Marchons, marchons, ne nous attardons pas, se dit-il après une de ces courtes haltes. J^e froid, comme la chaleur, porte au sommeil, à l’engourdissement; et il faudrait n’avoir pas eu de grands parents morts de froid à la retraite de Russie pour ne pas savoir combien il est dangereux de s’arrêter en route quand la terre est glacée, quand les membres paralysés n’ont plus l’énergie nécessaire de veiller d’eux-mêmes à leur propre salut dès que la volonté les abandonne, n

Puis il poussa un soupir de satisfaction.

“ Marcelle, reprit-il mentalement, et toi, mon fils, mon brave petit Jean, vous êtes à l’abri, vous, heureusement. Je voyage, moi, je travaille, mais au moins ceux que j’aime ont chaud et ne manquent de rien. «

Il voulut regarder à sa montre.

Ses doigts engourdis eurent de la peine à la retirer de son gousset.

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“ Deux heures ! s’écria-t-il. Et à quatre heures il fait nuit ! Hâtons-nous ! hâtons-nous ! «

Il se souvint d’une histoire qu’on venait de lui raconter. Un garde particulier, en faisant une tournée dans les champs, avait trouvé une femme blottie contre un arbre et morte de froid.

“ AhI ce n’est pas possible, pensa-t-il, et on a voulu me faire peur pour m’engager à rester plus longtemps à l’auberge. Mais je suis parti. L’auberge et le cabaret ne sont pas des endroits où doit s’attarder l’homme qui a le bonheur d’avoir une famille. Marcelle m’attend. Mon fils m’attend. Allons, courage! J’arriverai. »

Il pressa le pas.

“ Momûr de froid! se dit-il ensuite comme pour envisager cette pensée en face afin de la chasser bien loin de son esprit. A-t-on jamais songé à tout ce que ce supplice doit avoir d’épouvantable? Il n’a été infligé à personne, même aux plus grands criminels, par la bonne raison qu’il ne peut être appliqué dans les pays chauds, ou en toute saison dans les régions tempérées; mais ce doit être quelque chose d’horrible que de sentir la mort vous saisir peu à peu par une étreinte irrésistible, et de ne pouvoir la braver, l’éloigner, tellement tous les ressorts de la volonté sont paralysés par le froid, n Cette surexcitation, causée par un danger mortel à éviter, ne fut pas longue.

Jl

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Les pieds de Joseph Gaubert s’enfonçaient dans la neige, et, malgré l’action de la marche, étaient glacés. Le sang n’y circulait plus. Sa figure, d’un rouge violet, était comme happée, déformée. U n’avait plus la force de remuer la tête. Tout son corps se ramassait sur lui-même comme pour ne pas laisser perdre une étincelle de chaleur. Ses mains, ses bras, il ne les sentait plus. Le froid les avait saisis d’une façon tellement intense, qu’il lui semblait qu’on aurait pu les lui couper sans lui faire du mal. U n’avançait plus que par suite d'une résolution tenace, opiniâtre, et avec des mouvements qui paraissaient automatiques tant ils étaient roides et uniformes.

Envahi par une torpeur invincible, il l’attribua à la fatigue.

“ J’ai fait déjà quatre lieues ce matin, murmurat-il, et, ce soir... oui, oui, je me reposerais bien un peu... j’ai besoin de me reposer. «

Il avisa un tronc d’arbre renversé et où la neige n’avait pu s’accumuler.

Il s’y assit.

Mais presque aussitôt il se releva avec un frissonnement d’épouvante.

“ Debout, père de famille ! se dit-il en faisant un effort suprême. Je vais m’endormir, et le sommeil, c’est la mort... Et ma femme sera veuve!.,. Et mon fils n’aura plus de pain ! »

Il se remit en route.

LA NEIGR ET LES VERTES FEUILLES. 30îi

Mais sa torpeur, un instant dissipée, ne tarda pas à se manifester de nouveau, plus puissante, plus terrible, plus absorbante que jamais.

“ Cbézy! murmura-t-il... Chézyl... Est-ce encore bien loin? «

Et il s’abstint de penser, comme si penser eût été une inutile dépense de forces.

Une heure après, il s’écria avec une geste d’effroi :

“Je suis égaré!... Oh! oh! mon Dieu! Je suis égaré... et il fait nuit! «

C’était vrai.

La nuit descendait sur terre, et l’amoncellement des neiges avait fait perdre à Gaubert toute trace de son chemin.

A un endroit où la route n’avait plus d’arbres pour la signaler et était de niveau avec un champ, il s’y était engagé sans s’apercevoir de son erreur. Maintenant il se trouvait dans une terre laboui’ée dont les sillons rendaient le sol inégal et l’avertissaient, malgré la couche de neige, qu’il se fourvoyait.

Mais il était trop tard.

La double obscurité causée par la neige qui tombait et par les ténèbres s’épaississant de plus en plus, voilait et fermait l’horizon.

Après un premier moment d’anxiété et de désespoir, Joseph ne se laissa pas abattre.

“ Marchons, se dit-il. La neige ne m’ensevelira pas

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

tant que je serai debout. Marchons. J’arriverai toujours bien quelque part.

Autour de lui régnait un effrayant silence.

Le vent était apaisé. De blancs et incessants flocons descendaient du ciel avec une sorte de monotonie molle, et se fixaient au sol sans bruit et sans secousse.

Pas un cri d’oiseau, pas un son de cloche, pas une voix humaine !

Rien !

Rien qu’une immensité morne, au travers de laquelle on cherchait vainement une indication pour se diriger.

Joseph Gaubert crut échapper à force d’énergie aux désastreux effets de sa situation, mais il les subit d’autant plus que ce fut d’une façon pour ainsi dire 'inconsciente .

La nature a de ces précautions.

Inexorable et terrible par instants pour ceux qui affrontent ses divins mystères, qui bravent le froid, la neige, les mers orageuses ou les chaleurs brûlantes des déserts, elle les punit souvent de leur audace par la mort, mais elle leur en cache ou elle leur en adoucit maternellement les approches, en leur jetant au cœur l’espérance, la résignation, l’ignorance du danger.

'Il en fut ainsi pour Joseph Gaubert.

Vaincu par la nature et assailli par une prostra-

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tion que les forces humaines étaient incapables de soulever, son cerveau affaibli lui voila par des pensées riantes l’inévitable horreur de son sort.

« Heureusement, Marcelle ne m’attend pas à heure fixe, se dit- il. Sans quoi, quelle inquiétude elle aurait, la chère femme, de me savoir en voyage par un temps pareil ! n

Il tenta d’avancer encore. Mais il se trouvait au milieu d’un bois dont il heurtait les arbres à chaque pas.

Bientôt, tout meurtri d’un choc et à bout de forces, il s’abandonna, il se laissa glisser contre un chêne.

“ La lune va se lever, murmura-t-il d’une voix défaillante... La lune va paraître. Elle me guidera jusqu’à Chézy. Marcelle... Jean... vous m’attendez?... n

Il s’endormit d’un sommeil léthargique, indomptable comme le sommeil éternel que cause l’asphyxie et dont on ne sent pas les atteintes.

La neige continua de tomber et recouvrit à moitié ce corps bientôt froid comme le sol, froid comme la neige.

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Six mois après, les feuilles étaient vertes, la nature se montrait dans toute sa splendeur, et le joli village de Chézy était en fête.

Un jeune homme nommé Martin Riaux, fils d’un riche cultivateur, épousait ce jour-là la belle Marianne, jeune fille qui, elle aussi, avait du bien au soleil.

La grande salle de la mairie fut trop petite pour contenir les témoins et les invités, car tous s’étaient fait un devoir et un plaisir d’assister à cette cérémonie depuis le commencement jusqu’à la fin.

Puis, musique en tête, on se rendit à l’église.

Martin Riaux était superbe.

Grand et brun, la joie resplendissait sur son visage.

La mariée, elle, portant avec grâce et élégance le costume du pays, encadrait modestement sous un riche voile de dentelle ses traits fins et réguliers.

Les parents, les invités, groupés hiérarchiquement d’après le degré de parenté, l’âge, la richesse, la considération, le rang, car c’est peut-être dans les villages que l’égalité existe le moins, s’avançaient processionnellement .

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Actif et remuant comme la mouche du coche, un cousin de Martin Riaux, nommé Célestin Lobbejoie, allait de l’un à l’autre et pressait les retardataires.

“ Faut se dépêcher, disait-il. Après la mairie, l’église; après l’église, le repas. Dans les noces, on mange. Je commence à avoir faim. »

Le curé officia, fit une courte et touchante allocution, puis il prononça les paroles sacramentelles qui, au nom du Dieu vivant, unissaient Martin Riaux et Marianne eu mariage.

Alors un sourd sanglot se fit entendre dans un coin obscur de l’église.

Presque aussitôt il fut couvert par la voix majestueuse de l’orgue.

Ce sanglot étouffé attira l’attention de Célestin Lobbejoie, qui avait l’oreille fine.

Seulement, il crut que c’était quelqu’un qui remuait une chaise, et il tourna la tête de ce côté.

Puis il s’y dirigea précipitamment.

« C’est vous, Marcelle, dit-il en s’adressant tout bas à une femme agenouillée. Pourquoi n’approchezvous pas? Vous êtes dans les invités. Joseph Gaubert en serait aussi, s’il vivait encore, mon cousin Martin me l’a dit. Suivez, suivez le cortège. Après la bénédiction on va se mettre à table. Allez chercher le petit Jean. Les enfants s’amusent toujours là où l’on mange. Et même je me flatte de m’amuser, moi qui ne suis plus un enfant, n

LA NEIGE ET LES VERTES FEÜILLES

Il disparut.

Ses fonctions de garçon d’honneur le réclamaient ailleurs.

Pendant que la foule se pressait ^ soit pour aller signer à la sacristie, soit pour faire compliment aux nouveaux époux, la femme à qui Célestin Lobbejoie avait parlé se retira.

Mais elle fut rejointe sous le porche de l’église par Marianne.

La veuve et la jeune épouse se regardèrent.

Un pâle sourire de joie effleura les lèvres de la veuve.

Un doux sourire de tristesse glissa sur les lèvres de la nouvelle mariée. .

“ Vous êtes venue, lui dit-elle ensuite, merci.

' — Je le devais, répondit Marcelle. Du fond du cœur j’ai prié pour vous. Je prends part à votre bonheur comme vous avez pris part à mes peines. J’avais l’intention de quitter Chézy hier, mais je suis restée pour vous voir dans tous vos atours, et pour que mes vœux puissent monter au ciel en même temps que ceux de tous vos amis.

— Vous partez?

— Aujourd’hui. «

Marianne ouvrit la bouche comme pour interroger, mais elle s’abstint discrètement.

“ Une femme sans mari et un enfant sans père ont besoin d’appui, continua Marcelle. J’espère en trou-

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ver un auprès d’une grand’mère à qui j’ai écrit et qui m’a offert l’hospitalité.

— Tout le monde ici vous eût aidée, Marcelle.

— Mais personne n’eût pu le faire en qualité de parent, Marianne.

— Et vous êtes fière.

— Je suis la veuve de Joseph Gaubert. »

Marianne n’insista pas.

« Puisque vous êtes restée un jour de plus à cause de mon mariage, reprit-elle bientôt, ne viendrez-vous point?... n

Mais Marcelle, d’un geste doux et triste, montra ses vêtements de deuU.

« Je vais où l’on prie, et non pas où l’on danse, répondit-elle, n

Puis son sourire s’accentua d’une joie bienveillante et sympathique.

“ Que ce voile d’épouse vous sied bien, Marianne I continua-t-elle. Nulle mieux que vous n’est digne de le porter.

— La tâche n’est ni lourde ni difficile encore, Marcelle, répliqua la nouvelle mariée d’une voix grave; mais, si ce voile devient jamais le voile des veuves, je ne demande à Dieu qu’une grâce, c’est de savoir le porter comme vous portez le vôtre. «

Un flot tumultueux de gens s’approcha.

Et la voix de Célestin Lobbejoie, qui dominait les autres, disait :

31 i LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES.

“ Cousin Martin Riaux ! cousin Martin Riaux ! tu laisses donc ta femme causer avec tout un chacun? n La veuve et la nouvelle mariée se séparèrent. Lorsque tous les assistants furent sortis de l’église et réunis sur la place, le cousin Lobbejoie se mit à parcourir les groupes en criant :

« Attention à vous, les invités ! On va se mettre à table. Les tables sont dressées tout autour de la grange. Ça durera ce que ça durera. »

Mais bientôt Célestin faillit tomber à la renverse en écoutant ces mots prononcés par un ami :

« Tu ne sais pas?... la mariée veut aller voir son oncle Robin, qui est paralytique. »

Lobbejoie courut à son cousin, et, tout essoufflé : “ L’oncle Robin?

— Oui.

— Aux Creuzettes!... six kilomètres! une forêt à traverser ! et il y a des loups !

— As-tu peur?

— Et manger ?

— En revenant.

— Oh! oh! oh! moi qui n’ai rienmangé depuis hier !n R courut vers la mariée.

Elle était en train d’expliquer à tous comme quoi, son oncle Robin étant paralytique et n’ayant par conséquent pas pu venir à la noce, elle croyait conforme aux bienséances d’aller, avant toute chose, lui faire une petite visite.

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES. 313

Célestin Lobbejoie écouta à peine l’explication.

“ Cousin Martin Riaux! cria-t-il d’une Voix tonnante... cousin Martin Riaux! n

Et il ajouta, tandis que le nouvel époux s’approchait :

“ C’est-il vrai, oui ou non?... la femme doit obéissance à son mari. Monsieur le maire l’a dit pas plus tard que tout à l’heure... et il éüiit dans l’exercice de ses fonctions! n

La circonstance était solennelle pour Martin Riaux. Son caractère n’avait pas encore eu occasion de s’affirmer. Il s’affirma à l’instant même.

« Je n’ai rien à refuser à mon épouse, dit-il, surtout en un jour comme le jour d’aujourd’hui. Si elle veut aller voir son oncle Robin qui est paralytique, allons voir son oncle Robin qui est paralytique, n

Les Vosges sont un pays de montagnes et un pays très boisé.

Les communications y sont par conséquent difficiles, et le petiî village de Cliézy, notamment, n’est desservi ni par un chemin de fer ni par un service régulier de voitures publiques.

Marcelle Gaubert se mit donc en route, à pied, afin

314 LA NEIGE ET LES VERTES FEDILLES

de gagner un bourg voisin d’où elle devait se faire conduire chez sa vieille parente.

La coïncidence du mariage de Martin Riaux avec une des plus riches filles de la contrée ne l’engagea point, loin de là, à différer son départ.

Ce fut au contraire une circonstance favorable pour l’effectuer tranquillement.

Les infortunés q’ont pas la prétention qu’on leur fasse cortège ; ils savent qu’ils doivent aller et venir seuls, sans amis qui les accompagnent et leur disent : “ Au revoir! » Mais en même temps ils ne se soucient point d’éveiller une curiosité indiscrète ou moqueuse, et ils cherchent à s’y dérober autant que possible. Or Marcelle Gaubert avait calculé qu’elle s’éloignerait tout à son aise ce jour-là. Et, en effet, pas de gens sur leurs portes, pas de questions au passage, pas de vœux et de regrets stériles ! Presque tous les habitants de Chézy étaient à la noce de Martin Riaux.

Déjà les faibles ressources laissées par Gaubert étaient presque épuisées. Une vieille grand’mère avait promis d’accueillir auprès d’elle la jeune veuve et son fils. Marcelle avait donc résolu de quitter Chézy. En supposant même que l’appui qui s’offrait à elle fût problématique ou temporaire, il lui en coûterait moins, plus tard, de travailler, d’être servante s’il le fallait, dans un pays autre que celui qui avait été témoin de sa prospérité et de son bonheur.

Ses dispositions prises, ses quelques dettes payées,

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES. 31S

elle sortit de chez elle avec son mince bagage et son fils, doux fardeau.

Elle le porta dans ses bras jusqu’au chemin traversant la forêt attenant à Chézy.

Là, elle le fit marcher un peu.

Mais l’enfant n’avançait pas vite.

Malgré sa bonne volonté et son désir de donner de l’exercice à ses petites jambes, tout au plus aurait-il - pu parcourir un kilomètre en quinze jours.

Bientôt il s’arrêta.

Ayant rencontré du sable, il voulut absolument construire un édifice.

Eu toute autre circonstance, sa mère l’eût laissé faire.

Les plaisirs de son enfant étaient devenus ses plaisirs à elle, ses seuls plaisirs.

Mais la route était longue ; Marcelle prit Jean dans ses bras. Puis, voyant les yeux de son fils se remplir de larmes, elle l’embrassa, elle lui sourit, elle lui fit prendre patience en le berçant doucement d’une chanson tout en marchant.

Les choses extérieures appelaient l’attention do Jean. Les grands arbres étalaient leurs panaches verts dans l’air immobile, les oiseaux, parfois, voletaient de branche en branche ou lançaient des notes éclatantes et rapides comme une fusée, qui venaient distraire l’enfant. Mais, d’un autre côté, la chaleur était accablante, et ajoutait à l’effet accoutumé

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

de la chanson du foyer. Jean s’endormit profondément.

Sa mère pencha la tête vers lui, et des lèvres effleura son front.

Et elle marcha plus vite.

Elle ne sentait pas la fatigue, car son cher et doux fardeau, en qui se résumaient maintenant le passé et l’avenir, était plutôt pour elle une allégeance à ses peines qu’un poids véritable.

Oui, Jean était pour elle l’avenir tout entier. Ainsi que le lui avait dit Marianne Martin Riaux, Marcelle portait dignement le voile des veuves, et s’était promis d’être ensevelie dans ses plis.

Elle était pourtant belle et jeune encore. Mais les grands cœurs comprennent malaisément les affections qui se succèdent les unes aux autres, comme les fleurs d’un arbuste à chaque saison nouvelle. Ils n’aiment qu’une fois, et, si l’objet de leur affection leur est ravi, ils vivent par les souvenirs en attendant la réunion dans la vie éternelle. Marcelle, d’ailleurs, n’avait-elle pas une ineffable compensation à son veuvage? Elle possédait un fils, elle ne vivait que par lui et pour lui. Grâce à ce fils, un rayon d’espérance glissait encore parfois sur ses vêtements Loirs, une lueur de joie étincelait souvent à travers ses larmes de veuve.

Bientôt, tout en s’enfonçant de plus en plus dans la forêt, elle arriva sur un plateau très élevé et presque entièrement découvert.

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Quelques gigantesques châtaigniers avaient seuls pu s’acclimater dans l’air vif de ce sommet.

Près de leurs troncs crevassés par la foudre et à moitié pourris, s’élançaient de jeunes tiges droites et flexibles, destinées à les remplacer un jour, lorsque le temps aurait terminé l’œuvre de destruction , lorsque les vents déchaînés auraient jeté bas ces colosses qui n’avaient plus de force et de sève que dans l’écorce.

Us étaient là, laissant passer les âges, paraissant presque aussi vieux qu’un énorme rocher sombre qui, comme un géant robuste, soutient les masses de terre où croissent les arbres.

Au dessous du rocher taillé à pic, au fond de l’abîme, serpente une petite rivière aux fri^ches eaux murmurantes, dont le bruit, toutefois, ne parvient pas jusqu’à ces hauteurs, et se perd dans le feuillage épais des vergnes et des saules.

Afin de marcher sur le tapis de mousse qui s’étendait aux pieds des châtaigniers, Marcelle Gaubert côtoya un instant cet abîme.

Tout à coup elle s’arrêta, frémissante.

Une louve était devant elle, l’œil fixe, le poil hérissé, les mamelles pendantes et taries.

“ C’est une mère, et elle a faiml se dit la veuve. Je suis perdue. »

Elle voulut fuir. La louve, en trois bonds, fut près d’elle.

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

Puis les deux mères se regardèrent, immobiles.

Marcelle, tout en serrant d’un bras son fils sur sa poitrine, saisit de l’autre une tige de châtaignier afin de s’en faire un bâton, une arme.

Mais le bois flexible ne se rompit point sous l’effort.

Alors, elle eut une inspiration. Elle retira sa mante, y plaça l’enfant, noua les quatre bouts, ressaisit la tige d’arbre, la fit ployer, la lâcha ensuite, et son fils, qui dormait toujours, se trouva suspendu à une certaine hauteur, comme dans un hamac.

, Tout est piège et appréhension pour les loups. Aussi la louve laissa s’accomplir cette action, qui d’ailleurs fut brusque et rapide comme l’éclair.

“ J’ai fait ce que j’ai pu, se dit la veuve. Dieu fera le reste. »

Et elle attendit.

Ce ne fut pas long.

La louve lui sauta à la gorge, et les deux mères roulèrent sur le sol.

Vainement Marcelle essaya avec ses deux mains de disjoindre cette terrible mâchoire qui l’étranglait. Se sentant vaincue et près de succomber en abandonnant son fils sans défense aux attaques de la louve, elle se traîna, elle rampa jusqu’au bord de l’abîme béant, au fond duquel coulait la petite rivière.

Puis elle jeta un regard d’adieu à son fils, et, par

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un effort désespéré, elle entraîna la bête fauve dans le précipice.

Leur chute ne les sépara point. Se heurtant toutes deux aux aspérités du rocher, elles arrivèrent brisées et mortes au fond du gouffre.

En ce moment, une joie cordiale régnait chez l’oncle Robin, qui était paralytique.

Toute la noce de Martin Riaux s’y était transportée, musique en tête.

On but force rasades, car l’oncle Robin était paralytique, mais il n’était point avare.

Célestin Lobbejoie seul fut de mauvaise humeur.

Il prit Martin Riaux à part et lui dit :

“ C’est-il que tout va se passer ici? C’est-il qu’on boira sans manger? C’est-il que, toi et ta femme, vous avez l’intention d’esquiver vos obligations concernant la noce en mettant tout sur le dos de l’oncle Robin, qui est paralytique? »

Martin Riaux se mit à rire.

“ Tu n’es pas drôle, cousin, répondit-il, tu n’es pas amusant du tout! Et pourtant, si tu n’étais point là, il me manquerait quelque chose. Explique -moi ça, si tu peux, n

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

L’oncle Robin pleurait à chaudes larmes.

« Elle est venue ! disait-il. Elle a pensé au pauvi-e vieux Robin. Elle s’est dit : Il sera content de me voir ! Et tu ne t’es pas trompée ! Buvons à la santé de ma nièce, à la santé de mon neveu Martin Riaux! Ils sont venus me voir... C’est le plus beau jour de ma vie... Ils sont venus me voir le jour même de la solennité! Buvons! Quand les vieux s’aperçoivent que les jeunes ont bon cœur, ça les console de tout, même d’être paralytiques. «

Cependant l’oncle Robin ne voulut pas les retenir plus longtemps.

On se remit en route pour Chézy.

Dès qu’on eut quitté les Creuzettes, dès que le cortège fut entré dans la forêt, quelques jeunes gens * coupèrent de longues branches de noisetiers garnies de vertes feuilles, et en formèrent d’élégants parasols qu’ils portèrent triomphalement devant la mariée.

Ce n’était point là une attention superflue, quoique l’on fût dans les bois.

Le soleil, en effet, était presque perpendiculaire, et la noce était beaucoup trop nombreuse pour abandonner le chemin et s’en aller chercher de l’ombre dans les étroits sentiers.

Bientôt cet exemple fut imité. Les jeunes gens offrirent d’abord des parasols champêtres aux jeunes filles, qui auraient pu gâter leur teint aux ardeurs

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

du soleil, puis aux vieilles femmes, qui auraient pu attraper mal à la tête.

Ce spectacle rappelait cette forêt qui marche dont parle le poète anglais, et qui effraya si fort l’armée du roi Macbeth.

Seul, Célestin Lobbejoie n’approuvait pas.

“ Vit-on jamais chose pareille? disait-il. N’auraiton pas mieux fait de rester chez les mariés, au lieu de faire attendre les viandes qui rôtissent? »

Et comme Martin Riaux, pendant une courte halte, remerciait avec effusion les gens qui avaient bien voulu l’accompagner dans sa visite à l’oncle Robin :

“ Oh! il n’y a pas de danger qu’ils te quittent, ajouta Lobbejoie. Ils savent qu’il y a à manger au retour. Tu peux les promener toute la journée sans risquer d’en égarer un seul. Ils sont bien trop gourmands pour te lâcher d’un pas. n

Une décharge générale de pistolets et une multiple explosion de pétards le firent sauter en l’air.

« Ça, c’est bête, cria-t-il en courant se cacher derrière un arbre. Voilà comme les accidents arrivent! »

On vint lui tirer de nouveaux coups de feu dans les oreilles.

“ C’est pour faire peur aux loups, lui dit-on ; c’est pour faire peur aux loups ! «

Mais lui, tout tremblant :

“ Vous croyez plaisanter? reprit-il. Il n’en est pas

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

moins vrai qu’on en a tué un avant-hier... et on a aperçu la louve qui se sauvait... et on sait qu’elle a des louveteaux à nourrir ! »

On lui répondit par ce chant, qui est de tous les pays :

Promenons-nous dans les bois Pendant que le loup n’j est pas.

Ce fut comme un signal pour la bande joyeuse.

Les enfants se mirent à faire une ronde, tout en chantant.

Puis les jeunes filles, se groupant autour de la mariée, proposèrent d’aller danser un quadrille sous les grands châtaigniers.

« Et manger? s’écria CélestinLobbejoie abasourdi. Et manger? »

On ne l’écouta pas.

Toute la noce se dirigea vivement vers les grands châtaigniers, qui étaient proches.

C’est là que venait d’avoir lieu la lutte terrible et mortelle entre la louve affamée et Marcelle Gaubert.

L’orchestre, composé de deux violons et d’une clarinette, se plaça sur une éminence et préluda.

Puis les jeunes gens se mirent à danser, tandis que les vieux causaient entre eux, regardaient et se rappelaient leur vingtième année.

L’ail’ était doux, vif et parfumé, sous ces grands

LA NEIGE ET I.ES VERTES FEUILLES

arbres dont les dômes immenses interceptaient les rayons du soleil.

Tous les assistants se sentaient envahis par cette joie sans mélange que causent un beau jour et un mariage.

Sous l’ombrage sonore retentit bientôt cette chanson, tandis que les couples entrelacés foulaient d’un pied léger le sol couvert de mousse :

Aux forêts désertes,

Chantons!

Sous les feuilles vertes,

Dansons !

Le printemps rayonne.

Puis l’été moissonne,

Puis le pâle automne Ramène aux frimas;

Tout renaît sans cesse.

Mais le temps nous presse.

Et notre jeunesse Ne reviendra pas.

Aux forêts désertes.

Chantons !

Sous les feuilles vertes...

Mais Marianne Martin Riaux poussa un cri.

“ Sous les feuilles vertes, dit-elle... oui, là, il y a quelque chose qui s’agite. Voyez! voyez! »

Elle désigna le petit Jean enveloppé dans la niante

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de sa mère et suspendu aux branches comme dans un hamac improvisé.

Les danses furent interrompues.

On s’approcha, on l’entoura.

La tige d’arbre fut ployée jusqu’à terre, la mante fut décrochée, puis une exclamation de surprise s’échappa de toutes les poitrines :

“Un enfant! c’est un enfant!

— Ah! c’est plus fort! ajouta Célestin Lobbejoie. Je m’étais laissé dire que les châtaigniers ne produisaient que des châtaignes... n Marianne fit un geste d’impatience.

“ Tu n’as pas la parole, cousin Lobbejoie, reprit Martin Riaux d’une voix ferme. »

Et la nouvelle mariée, se penchant vers l’enfant : “ Où est ta mère? » interrogea-t-elle.

Jean, tout étonné, regarda autour de lui.

“ Mais vous nè voyez donc point qu’il ne parle pas encore? reprit Célestin Lobbejoie. Croyez-vous donc qu’il va vous donner des renseignements exacts comme s’il était brigadier de gendarmerie?

— Où est ta mère? » répéta Marianne.

Et Jean tendit vers elle ses petites mains.

Elle le prit dans ses bras et l’embrassa.

Une autre femme voulut le prendre. Il tourna la tête et se cramponna au cou de Marianne.

« C’est le fils de Marcelle Gaubert, dit celle-ci en le reconnaissant.

LA NEIGE ET LES VERTES FEUILLES

— Oui, reprit Martin Riaux. Cette niante lui appartient, et si Marcelle n’est pas ici, c’est qu’elle est morte. »

Il montra à Marianne, eu lui faisant signe de se taire, un groupe sombre et immobile au fond du gouffre qu’ils dominaient.

C’était la veuve et la louve sanglantes et inanimées.

Ce triste spectacle expliquait suffisamment ce qui s’était passé.

“ Elle est morte pour défendre son fils, continua Martin Riaux d’une voix émue. Silence ! N’oublions pas que ce jour doit être un jour de fête pour tous les amis qui sont nos invités. Mais fiez-vous à moi, Marianne; j’aurai soin que cette digne femme ne reste pas sans prières et sans sépulture. »

Puis il considéra l’enfant avec compassion.

“ Pauvre orphelin! murmura-t-il.

— Orphelin? Oh! non! répliqua Marianne vivement. Et si vous vouliez... »

Elle n’acheva point.

“ Excusez-moi, reprit-elle. J’en ai trop dit, peutêtre... et vous êtes le maître, Martin Riaux. »

Elle jeta un regard d’ineffable tendresse sur l’enfant, puis fit un pas vers quelques femmes pour le remettre entre leurs mains. ^

« Marianne! dit Martin Riaux en la rappelant... . Marianne! »

Puis il ajouta :

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“ N’est-il pas à vous? Ne vous a-t-il pas choisie entre toutes pour sa mère? Oh! gardez-le. Nous sommes riches, et il sera heureux. Et je l’aimerai, Marianne, car il m’a prouvé que vous êtes la meilleure des femmes, comme vous en êtes la plus belle.

— Ça va-t-il finir? cria Célestin Lobbejoie. Mangera-t-on aujourd’hui, oui ou non?

— On mangera, cousin, et il y aura un convive de plus, répondit Martin Riaux. »

Dès que la détermination des nouveaux époux fut connue, elle rencontra une approbation universelle.

“ Le petit Jean est gentil 1 dirent les femmes. »

Et les hommes, les vieux surtout, ajoutèrent :

« C’est une bonne action ; et quand on inaugure son entrée en ménage par une bonne action, la maison qu’on habite est bien vite respectée. »

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