‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 36 sur 56 · EMMA GAULIER A LA SUPERIEURE DU COUVENT DES DAMES ANGLAISES · texte numérisé non relu

EMMA GAULIER A LA SUPERIEURE DU COUVENT DES DAMES ANGLAISES

A la Source.

Chère Mère vénérée,

Vous apprendrez avec plaisir que la réception qui m'attendait a dépassé mes espérances. Dès le premier jour je me suis trouvée au milieu de cette famille comme si j'en eusse toujours fait partie. Eve me donne une grande preuve d'estime en me confiant ses enfants, car elle pousse l'amour maternel et ses faiblesses aussi loin que possible.

Quand M. de Mizeray me présenta ses deux enfants, le petit garçon leva sur moi ses beaux yeux tristes et doux; il m'offrit sa joue et resta appuyé sur le bras dont je l'entourais. Rachel plus résolue me regarda en face puis s'écria : « Tu es bonne aussi, toi! » et aussitôt elle sauta sur mes genoux.

Faites, ô sainte mère, que j'aie toujours place dans vos prières, afin que Dieu me consei^ve le bon-

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heur inespéré qui m'est échu si inopinément. La mémoire de vos bontés et de vos leçons entretiendra le feu sacré en moi, et maintiendra dans mon cœur l'amour du bien. J'accueillerai avec intérêt toutes les idées de mes petits élèves, rpême les plus puériles afin de rassurer ces âmes qui abordent en tâtonnant le monde dont elles n'ont encore aucune idée. Ils ont, comme tous les êtres sortis des mains du Tout -puissant, le germe de toutes les vertus; c'est à moi d'en favoriser le développement et de tirer le meilleur parti de leurs penchants et de leurs aptitudes.

Je ressens un profond respect pour Mme Thurin qui pratique l'humilité selon Dieu, avec une grande simplicité. Elle passerait inaperçue si l'on ne prenait le soin de la rechercher.

Bénissez-moi, mère vénérée; bénissez votre fille toujours pénétrée de la tendresse respectueuse qu'elle vous doit.

Emma Gaulier.

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MADAME VERNET A MADAME DU RINCEAU

Orléans.

Ma chère tante,

Huit mois à peine se sont écoulés depuis la mort de mon père, et la main de Dieu s'appesantit encore sur nous. Un nouveau malheur vient s'ajouter à tous les autres, prélude, je le crains bien, du plus grand qui puisse m'accabler encore. Le banquier dépositaire des débris de notre petite fortune est en faillite; et il se peut qu'après la liquidation il ne nous reste pas de quoi vivre, même de la façon la plus restreinte. Ma mère s'affecte beaucoup plus de ce fâcheux événement pour moi que pour elle qui en souffrira pourtant davantage. Je lui répète eu vain qu'étant jeune je travaillerai, et parviendrai facilement à améliorer ma position. Depuis que nous étions seules j'avais restreint le nombre de mes élèves à deux, afin de la quitter le moins loAgtemps possible. Je vais maintenant en chercher de

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nouvelles, et travailler en vue de passer des examens du second degré pour être en mesure de faire une éducation complète au besoin ; car, avant tout, je tiens à ce que ma pauvre maman n'éprouve pas de nouvelles privations.

Nous avons de bonnes nouvelles de mon frère qui vient d'être envoyé à Constantine; sa lettre est pleine de bons sentiments. Ce qui nous rassure entièrement sur son avenir, c'est la manière chaleureuse dont il parle de tout ce qu'il doit à mon oncle et à vous, ma bonne tante.

Je suis bien éprouvée, ma tante, mais je n'en murmure point. Qui peut dire que la prospérité ne m'eût pas rendue égoïste et légère? et certes, mieux vaut souffrir que faire le malheur, fût-ce même involontairement, des gens qui nous aiment. Votre bien triste nièce,

Georgine Vernet.

OTÎS JEUNES KII.I.ES. i^n

>fADAME VERNET A MADAME DU RINCEAU.

Orléans.

Hélas ! ma tante, jene l'avais que trop bien pressenti : ma pauvre mère n'a pu supporter tant de secousses douloureuses : elle s'est éteinte hier au soir, en me recommandant à votre tendresse fraternelle.

Me "voici donc seule dans cette petite maison qu'ils aimaient tant ! Malgré mes bonnes résolutions je sens défaillir mon courage. Mille soins pénibles sollicitent encore mon activité : mais quand tout sera fini où trouverai-je l'énergie nécessaire à lutter contre ma triste destinée ?

Ma tante, ne me retirez pas votre appui, car je suis bien jeune encore pour être laissée à moimême. Concentrez sur moi toute l'afiTection que vous portiez à votre frère ; que deviendrais-je sans

cela?

Votre bien malheureuse nièce, Georgine Yernet.

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MADAME DU RINCEAL A MADAME VERNET

Nohan .

Ma pauvre Georgine,

Cette lettre précédera de peu d'heures ton oncle qui veut assister aux obsèques de ta mère ; préparetoi à le suivre à Paris, car nous te trouvons trop ' jeune pour te laisser dans l'isolement. Si je n'étais retenue dans ma chambre par une angine assez sérieuse, je serais accourue pour t' aider dans les tristes soins qui te restent à remplir.

Nous approuvons fort, Rémi et moi, ton projet de te livrer à l'instruction, carrière honorable pour une femme bien qu'embarrassée de nombreuses épines. A Paris, et sous la direction de ton oncle, il te sera facile de te faire recevoir pour peu que tu travailles avec assiduité ; tu seras chez lui comme chez toi. Ta tante te regardera comme sa troisième fille, et tu trouveras dans Lia une sœurlendre et attentive.

DES TEUNES FILLES. 227

Courage donc, ma pauvre fille ; sois tranquille, aucune des affections sur lesquelles tu es endroit de compter ne te fera défaut.

A. DU Rinceau.

LXKXIII

MADAME DE MIZERAY A SA SOEUR

La Source.

Lia ! Lia ! que n'étais-lu hier ici pour fêter notre vingt-huitième anniversaire î

Le matin, comme de coutume, je faisais mon inspection dans les appartements avec ma femme de chambre ; mes enfants me suivaient, ce qui arrive rarement. Ils étaient fort affairés autour de moi, comme s'ils eussent attendu quelque grand événement. En soulevant la portière qui sépare le grand salon du petit, mes yeux tombèrent sur un tableau de chevalet représentant la Source où Rachel, vermeille comme une fraise, puise avec une feuille de noyer roulée en coupe, tandis que son frère étendu sur l'herbe, la regarde de ses grands yeux mélancoliques. La ressemblance est si frappante que je restai immobile, retenant mon souffle. Des larmes de plaisir ont bientôt baigné mes joues. En tournant la tète je découvris Emma qui, dans un coin, guettait mes impressions. Je la serrai ten-

drement sur mon cœur sans trouver un mot à lui dire. Alors les enfants ont fait éclater leur joie longtemps contenue, parlant tous les deux à la fois.

Silas qui nous surprit ainsi fut presque alarmé de cette scène à laquelle il ne comprenait rien. Je lui montrai du doigt le tableau. Après l'avoir regardé attentivement, il vint vers Emma, et, prenant ses deux mains avec effusion, il lui dit dXin air pénétré : « Puisse le ciel vous rendre tout le bonheur que vous répandez dans ma maison ! » et quand il fut remis de son attendrissement :

« Comment avez- vous fait, dit-il, pour clore la bouche à ces chers indiscrets?

— En leur disant tout simplement qu'ils me feraient grand plaisir de garder le silence. »

Le père embrasse ses enfants avec transport, tant ce petit fait lui semble de bon augure.

Emma prend chaque jour un plus grand ascendant sur moi, et je m'y livre sans résistance. N'en sois pas jalouse, ma chérie. Ne m'as-tu pas dit que la soif du mieux dont je suis tourmentée ôte à mes idées la fixité indispensable pour mener les choses à bien? C'est pour cela que la raison de notre amie m'est un correctif fort nécessaire. Aussi, tout va bien dans la maison depuis que je ne fais plus rien , sans la consulter. Mais la chère àme ne s'en prévaut pas, ai-je besoin de te le dire?

Mon pauvre petit Rémi est toujours languissant; il ne faut pas songer encore à lui faire commenceides études sérieuses, et Silas en est tout attristé. Emma prétend que l'espèce de magnétisme que j'exerce sur l'enfant qui me comprend, sans que j'aie la peine de m'exprimer, l'énervé complètement. Elle obtient de lui en quelques heures le même travail qu'il mettait toute la journée à faire sous ma direction, et il lui reste alors plus de temps pour les exercices gymnastiques.

Adieu, ma bien-aimée ; quand te reverrai-je !

Eve de Mizeray.

EVE DE MI/ERAY A SA SOEUR

A la Source.

Lia, te souvient-il de Bertracle, cette fièie beauté moyen âge comme son nom, outrant le devoir et les convenances, et qui du haut de sa dignité nous prenait en pitié, nous, ses compagnes de couvent? Toi, la bonne par excellence, tu l'aimais pour sa force d'àme et ses sentiments élevés; mais moi, moins indulgente, je nourrissais contre cette dédaigneuse châtelaine une sourde irritation, tant elle m'agaçait avec ses airs de reine.

Hé bien, je Fai retrouvée. Ecoute:

Emma et moi travaillions à l'ombre des acacias tout en surveillant les enfants qui jouaient sur la pelouse, quand une belle voiture armoriée s'arrêta au bas du perron. Une dame en descendit tenant une petite fille par la main, et s'avança vers nous. C'était Bertrade, la belle Bertrade!

«' Madame la comtess" de Rochebrune ! m'é-

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