LE J.IVRE
criai-jo dans nia surprise ; à quel heureux hasard dois-je l'honneur de voire visite ?
— Madame, j'habite à six lieues de Nancy, où je viens rarement, il est vrai. D'hier seulement je sais que vous êtes mariée dans ce pays, et je viens vous embrasser.
— Combien il est aimable à vous, madame, de n'avoir point oublié votre anciejine compagne de pension, et que de regrets aura ma sœur de n'être pas ici !
— Eh! quoi, Eve, ne suis-je donc plus Bertrade pour vous? Mais n'apercois-je pas Emma auprès de ces jolis enfants? »
Alors, me dirigeant vers celle-ci qui se tenait à l'écart : « Oui, c'est Enmia qui veut bien vivre avec nous. »
Après la reconnaissance faite et les compliments qui s'ensuivirent, les enfants s'emparèrent de la petite Iseult et remmenèrent dans leur chambre, suivis d'Ennna.
Alors nous pariâmes, tout en nous promenant, de notre cher couvent; et il ne me fut pas difficile de deviner que cette hère jeune fille que nous avions crue incapable de tout sentiment profond, cache, comme femme, un ver rongeur en son à me. Elle parle de mécomptes, d'illusions perdues. Je suis convaincue quelle n'est pas heuleuse. Qui \v sera donc pourtant, si ce n"est
DES JEUNES FJELE3. :233
cette femme jeune, belle, riche, titrée, épouse et
mère
Elle a témoigné un grand désir de te voir et regrette le bon temps du couvent. Comprends-tu cela, ma sœur? Car, encore que nous y fussions très-heureuses, ne Fest-on pas cent fois davantage dans sa famille, dans sa propre maison?
En allant retrouver Emma, nous surprîmes mes enfants partageant leurs jouets avec leur nouvelle amie qui semblait plus étonnée que touchée de ces démonstrations affectueuses. L'étiquette, dont sa mère futtouj ours Fesclave , semble peser déj à sur elle .
Rachel nous voyant entrer, accourut à la comtesse et lui dit, avec cette grâée enfantine que tu lui connais : « Madame, voulez-vous qu'Iseult soit notre sœur? Nous l'aimerons bien et nous lamuserons toute la journée; elle est si triste! »
Bertrade et moi nous nous sommes séparées avec promesse formelle de nous revoir. Cette visite m'a laissé une impression pénible ; plus d'une fois j'ai été sur le point de provoquer les confidences de la pauvre femme qui n'a peut-être pas un caur ou elle puisse épancher le sien. Mais la douleur est chose sacrée, et j'ai craint de porter une main profane sur la sienne. Cependant, je sens que je lui aurais procuré quelque soulagement.
Je t'embrasse avec effusion.
Eve de Mfzeray.