E LlYRE
MADAME DE MIZERAY A SA SOEUR
A la Source.
Ma très- chère,
Deux jours après la visite de la comtesse nous sommes allés la lui rendre à Rochebrune. Figuretoi un grand vieux château très-sombre, blotti au tond d'une vallée, contre l'ordinaire de ces antiques demeures féodales. Il est entouré de larges douves dont les eaux, alimentées par une petite rivière, n'en sont ni plus saines ni plus agréables à la vue. Le parc est rempli d'arbres séculaires qui le rendent bien solennel. Il semble impossible que la moindre lueur de gaieté se fasse jour dans une telle demeure. Les enfants l'ont senti instinctivement, car leur babil a cessé aussitôt la grille du parc franchie.
Bertrade vit là, toute seule, avec une vieille grand'mère qui Ta élevée. Ou est le mari? Je n'ai pas osé le demander malgré mon vif désu^ de le
savoir. 11 y a bien certainement un mystère douloureux dans cette existence.
Elle nous a reçus avec une efFusion à laquelle nous ne nous attendions pas. Je suis fort touchée de la distinction avec laquelle elle traite mon mari. La petite fille était contrainte, même en offrant de jolis cadeaux au^ enfants; <ille manque absolument de ce grand charme de l'enfance : la simplicité.
Je crains fort que ce commencement de liaison n'ait pas de suite, et j'en serais fâchée. Mais la vie que l'on mène à la Source est si opposée aux habitudes de la comtesse de Rochebrune !
Je le répète, ma Lia bien-aimée, il est malheureux pour Bertrade que tu ne sois pas ici ; ton humeur tendre et mélancolique lui irait bien mieux que ma pétulante activité. Emma prétend que c'est une question.
Eve de Mizeray.
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