EMMA A MADAME DE ROCHEBRUNE
Au château de la Source.
Chère Madame,
Venez ici en toute confiance, vous y serez accueillie avec bonheur, j'en suis certaine, quoique je n'aie point parlé de votre lettre. Si Mme de Mizeray ne vous a pas invitée, c'est qu'elle ne peut vous offrir chez elle la grande existence à laquelle vous êtes accoutumée; mais, je le répète, elle sera très-heureuse de vous avoir sous sou toit, et vous y serez à Taise dès la première heure.
Quant à la place que je tiens dans la famille, je vous dirai qu'Eve m'a appelée au partage — absolu — de l'amour de ses enfants et de son autorité dans la maison, ce qui me gêna bien un peu dans le principe; mais les sentiments que chacun, maîtres et serviteurs, me témoignent ici sont si sincèrement affectueux, ma place y est si largement faite, que je leur consacre ma vie sans arrière-
pensée, tant je suis touchée de leur foi implicite en moi.
Quant aux sacrifices dont vous parlez, on ne les accepterait pas ici, tant légers fussent-ils. Je leur suis dévouée jusqu'à l'immolation s'il y avait lieu, il est vrai; mais je conserve la liberté de ma pensée et de mon opinion, et je reste moi sans effort : en agir autrement serait leur faire injure.
Venez donc sans crainte parmi nous, chère madame ; l'harmonie parfaite qui règne dans cette maison aura une heureuse influence sur votre santé! Nos cœurs vous sont ouverts, vous y puiserez à volonté.
Votre ancienne et bien dévouée compagne,
Emma Gaulier.
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LXXXMIÏ
MADAME DE ROCHEBRLNE A MADAME DE MIXERAY.
Roehebrune.
Chère Eve,
Vous sentez-vous le courage de donner l'hospitalité à une pauvre femme bien triste et qui a grand besoin d'être consolée ? Vous m'avez paru si franchement heureuse que je veux surprendre le secret de ce bonheur; nous reparlerons du couvent où nous faisions de beaux projets pour l'avenir qui s'offrait si brillant à nos jeunes imaginations. Ah! ma chère! à quoi nous a menée toute cette belle poésie si follement prodiguée ! Le souffle glacial de la réalité a passé sur ces frêles et gracieux édifices,
et tout s'est évanoui je veux évoquer avec vous
tous ces chers souvenirs. Si vous saviez comme j'envie la paix profonde dans laquelle vous vivez, paix si favorable au développement de vos facultés !
J'attends votre réponse avec une fiévreuse impatience, car, bien que nous soyons séparées depuis
des années, je retrouve mon amitié juste au point où elle était lors de notre départ au couvent. Aussi puis-je me dire bien sincèrement, votre
Bertrade.
MADAME DE MIZERAY A MADA>FE DE ROCHEBRUNE
La Source.
.Venez, Bertiade, venez; je vous attends et vous remercie sincèrement de l'empressement que vous mettez à renouer nos relations. Je n'ai point à vous offrir les splendeurs d'une vie opulente; mais vous trouverez ici des cœurs sympathiques dont le contact vous sera salutaire. Je cherche en vain comment il se peut faire que vous qui unissez tout ce qui flatte l'ambition d'une femme à tous les autres éléments de bonheur, vous puissiez regretter cette vie de pension pleine de puérilités ! Si nos folles rêveries de pensionnaires nous ont valu plus d'un mécompte, les joies de la famille ne rachètent-elles pas tous les ennuis possibles, et les illusions peuventelles trouver place dans la vie d'une femme dont tous les instants sont employés à aimer et honorer son mari, à élever et chérir ses enfants ?
Cette paix profonde dont vous parlez, doit s€ trouver bien plus facilement encore dans de grandes
existences comme la vôtre d'où la question pécuniaire est écartée, que dans les intérieurs comme le mien où elle peut devenir la cause de fréquentes perturbations, et où Ton se heurte sans cesse à des détails irritants s'il n'y règne pas une entente parfaite.
Chère Bertrade, pardonnez à mon affectueuse sollicitude : vous souffrez de quelque plaie secrète, je le sens!... je ne demande pas de confidences, mais venez ici, je. suis persuadée que le fardeau vous y semblera moins lourd. Peut-être, hélas! sacrifiez-vous, comme tant d'autres jeunes femmes, le bonheur réel à de folles imaginations ! Analysez bien votre chagrin, sans aucune complaisance pour vous-même, et j'ose vous promettre que l'amertume en sera diminuée.
Si vous trouvez cette intervention indiscrète, pardonnez à mon amitié, et que tout ceci soit non avenu.
Je vous attends avec cette impatience qui me valut plus d'une de vos railleries quand nous avions les seize ans que vous regrettez si fort : sachez que je vous aime mieux maintenant qu'alors, sinon da-
vantage.
Eve de Mizeray.