‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 41 sur 56 · JJ-: LIVRE · texte numérisé non relu

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MADAME DE ROCHEBRUNE A MADAME DE MIZERAY

Rochebrune.

Merci, Eve, mille fois merci de votre bonne invitation. Vous ne savez pas tout le bien que vous me faites ! Je serais déjà auprès de vous avec Iseult sans une grave indisposition de ma grand'mère. Elle est venue passer ici quelques mois d été pendant le séjour de mon père à Bade, et je m'inquiète en lui voyant garder la chambre. •

Ne pouvant me rendre immédiatement auprès de vous, je ne veux pas tarder davantage à vous ouvrir mon cœur; car vous l'avez deviné, chère amie, il renferme un chagrin ignoré de tous, et je sens le besoin d'épancher enfin cette douleur qui me tue lentement.

Souffrez que je prenne mon récit de loin afin que vous puissiez bien comprendre comment je suis arrivée graduellement à la triste position où je me trouve.

En épousunt M. de Rochebrune, mon cœur était

DES JEUNES FILLES. lâ'^r»

d'accord avec le devoir, chose rare clans nos familles où l'on est trop souvent obligé de sacrifier aux convenances. Aussitôt après mon mariage, je visitai l'Espagne avec Amaury, et ce voyage fut un long enchantement ; car mon mari avant un vif sentiment des arts sut y répandre beaucoup de charme. Nous restâmes l'hiver à Madrid où je fus présentée et invitée à toutes les fêtes de la cour ; enfin nous rentrâmes en France vers la belle saison que nous avons passée tout entière à parcourir les Pyrénées. Le temps de la chasse arrivé, je vins ici prendre possession de Rochebrune que le comte avait disposé en véritable artiste.

Là encore, cette vie d'enivrements continua. A Paris j'allais beaucoup dans le monde, et chaque soir Amaliry me répétait que j'étais la reine de beauté de toutes ces réunions. Rien n'avait donc troublé ce bonheur sans égal.

L'année suivante j'eus ma fille dont la naissance aurait dû resserrer encore notre union; mais, hélas! elle devint au contraire une cause de dissension perpétuelle entre nous.

Je m'obstinai à nourrir malgré la vive opposition de M. de Pvochebrune qui me supplia de n'en rien faire, mais en vain. Je fus inflexible, car il s'agissait d'un devoir ! et j'ai été apprise à ne transiger avec aucun. Nous étions alors ici; je cessai d'accompagner le comte clans les châteaux du voisinage; je

jn'occupai peu d'une toilette qui me devenait superflue. Amaury parut d'abord vivement contrarié, et bientôt il passa tout son temps hors de chez lui.

Iseult avait deux ans quand nous revînmes à Paris. Cette chère petite, toujours souffrante, criait sans cesse, ce qui agaçait son père au point que, ne pouvant plus y résister, il se logea dans le pavillon de riiôtel opposé à celui que j'habitais.

L'état de ma fille nécessitant les soins assidus d'un médecin éclairé, je ne pus aller à Rochebrune pendant l'été. Paris devint bientôt désert, et le comte s'ennuya. Alors, ne sachant que devenir, il suivit à Barle quelques amis et courut toutes les eaux d'Allemagne.

Oh! ma chèie Eve, combien cet abandon fut blessant pour moi qui avais cru que cette conformité de goiit et de sentiments qui m'avait rendue si heureuse, ne devait jamais cesser! Mon temps était pris par les soins que réclamait l'état de ma fille; mais ma pensée restée libre, s'égarait en mille conjecturés désolantes.

L'hi>er ramena le comte qui fréquentale monde et fit partie d'un club de jeunes fous. Il suivit les courses, paria, joua, et perdit dessommes énormes. Jamais il ne s'occupait de sa fille et semblait tout à fait détaché de moi. Plus d'une fois, cependant, il me pressa de retourner dans le monde, ou tout au moins de faire les honneurs des salons de mon père.

Je refusai, objectant le devoir que je m'étais imposé, mais en réalité trop navrée pour mener cette vie de dissipation.

Ces discussions, tropsouvent répétées, creusaient toujours davantage l'abîme qui nous séparait. Je le sentais; et pourtant, ô contradiction du cœur humain ! je trouvais une amère satisfaction à les faire naître.

Dans la solitude de mon appartement je pleurais mon Eden perdu sans retour; etquand, par hasard, Amaury me surprenait les yeux trempés de larmes, il s'en irritait et me quittait toujours mécontent. II ne sait plus rien comprendre !...

L'enfant se rétablit enfin; je lui fis ordonner l'air de la campagne, voulant fuir Paris à tout prix. Il y a trois ans de cela, et depuis lors je n'ai pas quitté le château. M. de Rochebrune vient ouvrir la chasse chaque année, mais non chez lui où il n'invite plus personne.

Vous le voyez, chère Eve, il n'y a pas de consolation pour de telles douleurs. Mais auprès de vous, dans cet intérieur si digne et si calme, mon fardeau me semblera moins lourd, vous avez raison de le dire.

Et pourtant, mon Dieu! que manque-t-il au bonheur d' Amaury .^^ N'a-t-il pas un nom, une grande fortune, une femme qui l'aime, et une délicieuse petite fille ?

Qui m'eût dit que cette maternité tant désirée me chasserait du monde enchanté où je vivais depuis deux ans!

Excusez la longueur de cette lettre : je me suis laissée aller à la douceur d'épancher le chagrin qui m'oppresse, il y a si longtemps que mon pauvre cœur est fermé, et je suis si heureuse de trouver une amie selon moi !

Bertrade, Comtesse de Rochebrune.

MADAME DE MIZERAY A LA COMTESSE DE ROCHEBRUNE

A la Source.

O Beitrade, souffrez que je vous le dise, vous avez détruit votre bonheur à plaisir ! Cette religion du devoir que vous portez si haut, produit de fâcheuses aberrations si le devoir est mal défini, et vous en êtes un exemple. J'en puis parler savamment, car je me suis heurtée au même écueil; sans le bon sens et la fermeté démon mari, comme vous j'aurais fait fausse route avec les intentions les plus pures. Mais dans nos existences occupées, le danger est l)ien moins grand que dans la vie de loisirs des personnes de votre rang.

i\'aviez-vous donc pas observé que les hommes ne sauront jamais, comme nous, compatir aux misères de la première enfance ? Je suis convaincue qu'il répugne à monsieur le comte de vous voir absorbée par des détails qui pourraient être, sans inconvénient, abandonnés à quelque femme de service.

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Vous avez fait une faute capitale, laissez-moi vous le dire, en ne suivant pas M. de Rocliebrune dans le monde qu'il aime, et surtout en refusant dé recevoir. Votre réclusion nuit nécessairement à la considération de monsieur le comte qui le sent, et s'en irrite à bon droit. De là, l'exagération de ses habitudes de jeune homme qu'il n'a reprises que pour s'étourdir, c'est évident : car il ne peut ignorer que la dignité du. chef de famille se perd dans la voie où il s'est engagé.

Pourquoi trouver étrange que votre mari ne sacrifie pas ses goûts aux vôtres, quand, au contraire, vous devriez conformer les vôtres aux siens? De tels sacrifices nous élèvent, nous, épouses et mères, tandis qu'ils amoindrissent les hommes. Ceux qui s'y soumettent perdent beaucoup, non-seulement dans l'estime du mcnide, mais aussi dans celle de leurs femmes en faveur de qui ils les font. Songez donc, Bertrade, que nous sommes obligées de veiller à la dignité de nos maris avec autant de sollicitude qu'à la nôtre propre !

Il n'est pas dans l'ordre que votre mari devine les sentiments que vous ne lui expiimezpas. L'homme est l'être fort et protecteur, et n'a pas besoin des facultés intuitives qui sont nécessaires à la femme. Pris isolément, chacun d'eux est défectueux; mais réunis ils se complètent : ce qui prouve que le mariage est d'institution divine.

Ne vous offensez pas de m' entendre dire qu'il entre beaucoup de personnalité dans votre amour pour Iseult que vous isolez de toute autre afTection. Je fus coupable de la même faute; et c'est après avoir sondé l'abîme où j'ai failli tomber que je puis vous dire combien l'amour maternel, ainsi compris, nous livre sans défense aux dangereuses voluptés de réo^oïsme.

En vous tenant ainsi à l'écart, vous avez repris possession de la liberté morale que toute femme aliène en se mariant, enlevant ainsi à votre mari la possibilité devons rendre heureuse. C'est une faute dont l'oisiveté de monsieur le comte est complice. Comment se fait il que le marquis de Sermelles, sénaleur, n'ait pas obtenu pour son gendre quelque poste éminent où il trouvât l'emploi de son acii\ité? Vous vous demandez ce qui manque à votre mari pour être heureux? Mais tout simplement la possibilité de jouir dans le monde de tous les biens que vous énumérez, et de s'y glorifier de vos periections.

Vous excuserez cette espèce de sermon, ma chère Bertrade, en songeant que celle qui se permet de vous le faire, a connu quelques-unes des angoisses qui vous serrent le cœur; vous ne verrez là, du moins je l'espère, qu'une preuve du plus tendre intérêt. Vous me demandiez des consolations et je vous donne des avis; mais de ceux-ci résulteront

les autres si vous méditez sérieusement ce que je viens de vous dire. Quand vous serez ici, nous aviserons ensemble aux moyens de faire cesser cette pénible situation, et je ne désespère pas du succès.

Eve de Mizeray.

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