LIA A SA SOEUR
Ma bien-aimée,
Il ne faut pas compter sur mon père pour le commencement des vacances. Il est chef de section^ je crois, et comme tel, obligé de rester à Paris la moitié du temps *, et tu sais que maman ne le quittera pas. Mais elle dit que si »tu peux faire accepter Georgine pour institutrice à la comtesse, elle prierait M. de Mizeray de venir chercher ma cousine que j'accompagnerais alors. Cette bonne mère veut absolument que j'aille à La Source, et je combats faiblement sa volonté; j'ai si grand besoin de te voir I mais je ne les quitterai pas sans peine, d'autant plus que papa n'est pas bien : il travaille trop. N'y a-t-il donc pas de bonheur complet en ce monde ! Notre cousine est fort en état de faire l'éducation de la petite Rochebrune ; elle a son diplôme et un talent suffisant sur le piano pour la mener loin.
Avec quel bonheur, ma chérie, je vois approcher
le temps où papa va pieiidre sa retraite; car alors, nous ne nous quitterons plus, et j'aurai ma part de tes enfants ! Vois-tu, je ne sais pas être heureuse là où tu n'es pas.
Lia Thurin.
MADAME DE ROCHEBRUNE A 3IADAME DE MIZERAY.
Rochebrune.
Mille grâces, ma chère Eve, pour votre touchante hospitahté, elle m'a fait un bien immense. En vivant familièrement dans votre intérieur, j'ai eu la révélation bien nette de mon erreur, et j'ai compris les doutes d'Amaury sur mon affection. Mais, hélas ! la position est si désespérée que malgré vos encouragements, je recule devant les dijQScultés qui se présentent pour en sortir. Comment parvenir à rompre les raille liens qui attachent M. de Rochebrune à ce monde de joueurs et d'étourdis, au milieu duquel il vit maintenant? Mes forces n'y suffiraient pas et ma tête s'égare rien que d'y penser. Enfin, il faut que je l'avoue à ma confusion, je ne vous ai pas encore confié le plus cuisant de mes doutes, car mon cœur s'ouvre bien difficilement depuis qu'Amaury n'y sait plus lire. Comment oser vous dire que je redoute de voir s'éteindre en moi cet amourque j'avais cru éternel et qui a résisté à tant de
chocs! Je le crois immense encore; mais est-il bien certain que l'abandon démon mari n'y ait pas porté un coup mortel à mon insu ! Quand je cherche à l'entretenir par le souvenir du passé, je ressens plus d'irritation que de douceur. Serai-je assez forte pour aimer longtemps sans retour, et l'indifférence ne viendra-t-elle pas achever de désenchanter ma vie ?
Si vous saviez comme elle me pèse, cette existence, et comme j'envie le sort de ceux que Dieu rappelle à lui! Je suis bien jeune encore, et pourtant je me trouve lasse de vivre comme si j'avais fourni ma carrière en entier. Avantdevous avoir retrouvée j'éprouvais un besoin de repos et de solitude qui me rendait importune toute société, parfois même celle de ma fille : et pourtant, cette solitude ne me procure pas le calme auquel j'aspire. J'ai cherché à donner le change à mon cœur endolori en m'occupant des pauvres gens qui se trouvent à ma portée, et j'ai soulagé bien des misères : j'^n ai même éteint quelques-unes. Mais promptement rebutée par la grossièreté de ces misérables êtres, je me suis déchargée sur une personne de confiance du soin de les secourir; car, ma belle Eve, je n ai point votre courage, et les haillons me font horreur. Puis tout ce mon de -là n'est-il pas avide et ingrat î
Eve, ma chère, dans six semaines il sera ici. .. . comment faire ?
Iseult envoie quelques petits souvenirs à ses amis et les accompagne de mille baisers. Dites à monsieur de Mizeray que je le vénère, dût-il s'en fâcher; assurez Emma de ma tendre estime, et à vous que dirai-je ! les expressions me font défaut.
Bertràde, Comtesse de Rochebrune.
MADAME DE MIZERAY A LA COMTESSE DE ROCHEBRUNE
La Source.
Ma chère comtesse,
Il faut à tout prix échapper à ce besoin de soHtude absolue, car elle dénaturerait promptement les belles qualités qui vous méritent estime et considération; que valons- nous, pauvres femmes que nous sommes, quand l'occasion de nous dévouer nous manque ? L'isolement est malsain à l'âme, en ce qu'il y favorise l'égoïsme et l'induit bien vite à sa propre glorification; et au contraire, Ton est près de Dieu quand on s'oublie entièrement en vivant au milieu de tous.
Je sens parfaitement toute la difficulté de ramener M. de Rochebrune; mais cette difficulté doit stimuler votre courage au lieu de l'abattre. Je crois qu il sera bon d inviter beaucoup de monde pour l'ouverture de la chasse, de façon que monsieur le
comte, trouvant le château plein d'animation à son arrivée, ne pense pas à le quitter, et soit oblige d'en faire les honneurs; faites d'ici là des visites dans le voisinage, en annonçant que votre santé et celle de votre fille étant meilleures, vous voulez recevoir; ce qui paraîtra tout naturel. Ensuite vous suivrez M. de Rochebrune àParis et dans les fêtes où il va ; en s'y présentant avec vous il sera obligé à plus de réserve; enfin, vous ouvrirez vos salons où bien certainement il ne se posera pas en mari garçon, et vous le verrez bientôt rester chez lui avec bonheur. Mais surtout, tâchez qu'il soit occupé sérieusement le plus tôt que faire se pourra.
La première conditioa de tous ces arrangements est que vous preniez une institutrice. C'est un sacrifice qu'il vous faut faire aux trop légitimes exigences de M. de Rochebrune.
Bertrade, quoi que je fasse, je ne puis trouver d'excuse à la répulsion que vous inspirent les malheureux que vous assistez. Mais songez donc que la reconnaissance, comme vous l'entendez, est un sentiment élevé qui demande une culture de l'àme refusée aux pauvres gens dont les facultés sont absorbées par l'impérieuse nécessité de pourvoir à la vie quotidienne î Cette ingratitude dont vous vous plaignez, le bienfaiteur ne la provoque-t-il pas bien souvent par sa façon d'obliger, oubliant que c'est un frère qu'il secoure ? C'est qu'il faut beaucoup de
ménagements avec ceux que le besoin place dans une position inférieure qui les maintient en défiance contre les heureux de la terre; ils craignent toujours qu'on veuille les humilier, ce qui n'arrive que trop souvent, involontairement même. Comprenez bien qu'en blessant leur susceptibilité vous leur imposez une souffrance ; où donc alors est le bienfait ? L'argent, et même la compassion, ne suffisent pas à fonder l'œuvre charitable : il y faut encore l'intervention directe*, il faut entrer en communion avec ces pauvres êtres à qui vous devez l'aumône morale aussi bien que l'autre. La vraie reconnaissance des pauvres est dans la confiance avec laquelle ils viennent réclamer de nouveaux services, sûrs de n'être ni refusés ni dédaignés. Quel plus bel éloge pourraient-ils faire ? Notre devoir, à nous dont l'esprit est éclairé, sera toujours d'aider au développement des sentiments de bienveillance chez le pauvre : il les éprouve rarement, aigri qu'il est par la misère, ce qui ajoute à son malheur. La charité privée doit viser haut, songez-y bien, et vous ne reculerez certes pas devant les devoirs quelle impose.
Quoi, ma chère, vous êtes lasse de la vie, vous qui avez mari et enfant, et quand il vous reste tant de bien à faire? Quel blasphème ! Avez-vous donc oublié ce que notre mère vénérée nous disait au couvent: Dieu veut qu'on aime la vie et ses épreuves. N'a-t-il pas multiplié à l'infini les raisons de nous attacher
à cette existence qu'il nous impose? Sans parler des jouissances que nous apportent les parfums, les sons et le spectacle de la nature, n'avons-nous donc pas ce magnifique ciel étoile dont la vue fait rêver d'un monde meilleur? Maudire la vie est la plus absurde satisfaction que se puisse donner l'orgueil humain.
Ne laissez plus votre cœur se fermer ainsi : vous en feriez suspecter la droiture; ne le restreignez pas aux affections de famille, car il s'appauvrit de tout ce qu'il ne donne pas, puisqu'en fait d'affection, plus on dépense plus on est riche. Faites participer votre âme à vos moindres actions; sans son concours l'intelligence éclaire à la façon de la lune qui ne réchauffe pas ; et d'ailleurs, les meilleurs sentiments restent ste'riles s'ils ne se manifestent.
Mon Dieu ! ma chère, je crois que je tourne au pédantisme.
Adieu, et vite aux visites! puis après, les invitations.
Votre ennuyeuse amie, Eve de Mizeray.