‹ Le livre des jeunes fillesChapitre 49 sur 56 · LIA A EMMA · texte numérisé non relu

LIA A EMMA

Paris.

Ma chère Emma, la pauvre Eve s'arrange mal de l'absence de ses enfants, de celle de Rémi surtout; mais mon père vous approuve fort de vous être opposée à leur voyage. D'ailleurs, en vous imposant l'obligation d'écrire leurs faits et gestes de chaque jour, vous enlevez au moins tout prétexte aux inquiétudes de ma sœur, si vous ne pouvez lui rendre la joie absente,

Bertrade a ouvert enfin ses salons, ce qui enchante le comte. Elle reçoit, va dans le monde, donne des fêtes. Sa beauté est revenue avec le bonheur, et elle a tout l'attrait de la nouveauté pour ce monde qui l'avait oubliée. Son mari se montre très-fier des succès qu'elle obtient; je ne leur trouve qu'un tort à tous les deux : c'est de nous enlever trop souvent ma sœur; mais ils ne savent pas s'en passer.

Avant-hier ils dînaient ici, et le comte dit d'un

air joyeux : « Faites-vous bien belles demain, mesdames! il y a première représentation à FOpéra, et je tiens singulièrement à ce que vous y soyez remarquées toutes les trois.

— Mais, Amaury, objecta la comtesse, nous dînons demain chez ma tante, et il est de convenance rigoureuse de lui consacrer notre soirée. Songezdonc à son àg^e !

— Ha ! voilà encore Bertrade enchâssée dans le devoir comme un diamant dans son chaton !

— 3Ionsieur, me hasardai-je à dire (où ai-je pris tant de hardiesse, Emma?), votre comparaison justifie la comtesse.

— Mais moi, répliqua-t-il avec vivacité, je veux que ce diamant brille aux yeux de tous, et avec éclat ! »

Bertrade gardait le silence.

« Ne vous contrariez pas pour cela, ma chère, reprit-il d'un ton plus doux, je me charge de déterminer votre tante à nous suivre. »

Eve a bien de la peine à faire comprendre à notre amie qu'elle doit se relâcher un peu de cette étiquette qui ennuie visiblement son mari.

Nous avons déjeuné ce matin à Thôtel de Sermelles. Le comte était soucieux et garda le silence pendant tout le repas, ce qui ne lui est pas habituel. En rentrant au salon, mon beau-frère lui demanda avec intérêt s il était souffrant.

« Non, mon cher monsieur, répondit-il, mais je viens d'apprendre la nomination de Raymond de Boisfort au poste de chargé d'affaires près d'une des cours d'Allemagne ; un imbécile ! Il faut convenir qu'ily a des gens bien heureux !

— Il me semble, dit le marquis, avec une certaine aigreur, que ce bonheur-là était parfaitement à votre portée : il ne vous a manqué que d'en vouloir jouir.

— Vous savez bien, marquis, riposta M. de Rochebrune avec impatience, que le Gouvernement tient beaucoup à ce que les agents diplomatiques représentent avec un certain apparat. Comment voulez-vous que je m'en tire, tout seul, quand surtout on sait que je suis marié ?

— Amaury, se hâta de dire la comtesse, je suis prête à vous suivre partout où l'on vous enverra.

— Vous, madame, s'écria-t-il stupéfait, vous me suivriez n'importe où ? »

Alors sa femme s'approchant du fauteuil où il s'était jeté, et s'appuyant sur son épaule, lui dit avec tendresse : « Mon ami, si quelque chose dans ma conduite a pu vous faire douter de mon entier dévouement, je suis bien coupable en vérité ! »

Le comte se leva vivementt et entraînant sa femme vers M. de Sermelles : « Mon chère père, lui dit-il, envoyez-moi où il vous plaira, je puis être heureux partout maintenant ! » et il embrassa Ber-

ti ade avec effusion ; laquelle a été fort troublée de cette familiarité.

L'œuvre d'Eve est accomplie; elle en est heureuse au delà de toute expression.

Emma, embrassez-bien les deux chers anges pour votre sœur d'élection.

Lia Thurik.

■96 LE IIVUK

MADAME DE MIZERAY A EMMA

Paris.

Attendez-nous après demain, chère Emma, M. de Mizeray ne peut rester plus longtemps éloigné de ses affaires. Bertrade est sauvée, et j'espère qu'elle ne compromettra plus ce bonheur nouvellement reconquis. Je suis allée lui faire mes adieux ce matin; son mari entra chez elle comme elle quittait le salon pour donner quelques ordres. 11 vint à moi avec empressement, me prit les mains et me dit chaleureusement : « Oh ! Madame, si vous avez jamais besoin d'un appui, rappelez-vous qu'il est au monde un homme dont le dévouement vous est acquis sans réserve. Ma femme ma fait lire votre correspondance, et je sens vivement tout ce que je vous dois, croyez-le bien! »

Mais hélas, il n'est pas de bonheur sansmélange! Celui que je ressens à l'idée d'aller retrouver mes ( iifanls et mon paisible intérieur est troublé par la peine que j'éprouve à quitter mon père dont la

santé est profondément altérée : et ma mère! et Lia ! Devrais-je donc donc jamais m'en séparer !

J'ai laissé Georgine bien posée dans la maison de la comtesse. M. de Rochebrune lui ayant demandé si elle consentirait à partager avec sa femme le fardeau des réceptions, elle répondit avec beaucoup d'à-propos qu'elle se chargerait volontiers des gens ennuyeux. Elle a beaucoup gagné moralement, et le malheur lui a été profitable en cela.

A bientôt, Emma, à bientôt le plaisir de mettre de nouveau ma vie en commun avec vous, et de serrer sur mon cœur ces deux enfants adorés près desquels vous me suppléez- si bien; à vous seule je dirai les tourments de cette absence et quels affreux cauchemars ont troublé mes nuits.

Eve de Mizeray.

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