LIA A EMMA GAULIER
Rochebrune.
Chère Emma,
Tout ici se passe à merveille. Le comte qui, en venant à Rochebrune, redoutait la soHtude habituelle de son château presque autant que la tristesse de sa femme, ce qui ne lui laissait pas la conscience en repos, le comte, dis-je, fut ravi de trouver aussi bonne compagnie à son arrivée, Bertrade se hâta de nous présenter :
— « Mme de Mizeray etMlle Thurin, sa sœur, mes amies de pension, à la douce hospitalité desquelles je dois mon retour à la santé. Quelque bon accueil que nous leur fassions, nous serons toujours en reste avec elles » (sa voix tremblait).
« Mesdames, dit le comte, je suis profondément reconnaissant des soins que vous avez prodigués à Mme de Rochebrune. »
— «< M. de Mizeray a bien voulu quitter ses afaires et nous donner quelques jours. J'espère,
Ainauiy, que vous saurez apprécier ce sacrifice. »
« Monsieur, dit M. de Rochebrune en tendant la main à mon beau-frère, entre gens de cœur Ton s'entend bien vite, et vous me trouverez très-jaloux de mériter votre estime. »
« — Voici Mme Vernet que mes amies ont choisie dans leur propre famille pour élever votre fille et qui veut bien nous consacrer sa vie. »
Le comte étonné, mais évidemment heureux, prit les mains de Georgine avec empressement et l'assura qu'elle pouvait désormais se regarder comme faisant partie de la famille ; ce qui parut assez malsonnant aux oreilles de sa femme en qui, toute charmante qu'elle est, l'on retrouve toujours la reine déchue dont Eve riait au couvent. M. de Rochebrune, bien moins imbu qu'elle des préjugés de naissance, apprécia tout d'abord la belle et bonne nature de Silas et ne le quitte plus.
La comtesse s'occupe de ses hôtes, mais un peu solennellement comme en tout ce qu'elle fait. Les parties de chasse sont fréquentes et les soirées fort animées ; ma sœur a un succès prodigieux et fait des merveilles; elle est toujours auprès de notie amie dont elle tempère la froideur par sa vivacité, tout en la mettant en relief, car, vous savez combien Eve s'occupe peu d'elle-même. Enfin l'harmonie s est un peu rétablie dans ce triste intérieur. Georgine
DES JEUNES FILLIiS, 283
sait faire disparaître à temps son élève qui n'est pas une aimable enfant, il faut en convenir.
Dans quelques jours nous retournons chez nous, à ma très-grande joie : cette vie bruyante ne me va pas. M. de Mizeray ayant invité nos hôtes, ils viendront passer une semaine à La Source. Ma bonne Emma, je sollicite d'avance vos bons avis et toute votre sympathie pour ma cousine qui manque d'expérience, mais qui est une charmante petite femme ; car je ne serai plus là pour vous la présenter. La santé de mon père ne lui permet pas de quitter Paris, cette année, et je ne puis laisser plus longtemps ma pauvre mère porter seule le fardeau de nos inquiétudes.
Adieu, chère, vous savez si je vous aime !
Lia.
Bertrade a paru mécontente de ne pas vous voir avec nous; ma sœur a prétexté la santé des enfants qui n'auraient pu quitter La Source sans imprudence.
MADAME DE MIZERAY A LIA
La Source.
Mon mari nous a rendues bien heureuses, ma chérie, en nous donnant la certitude de ton bon voyage et en nous rapportant de meilleures nouvelles de mon père.
Les Rochebrune sont arrivés ici peu après le retour de M. de Mizeray, et ils se sont montrés fort désolés de ne plus t'y trouver. Le comte est vraiment charmant de simplicitéet de bonnes manières. Il parle sur tous les sujets avec esprit et bon sens, sait mettre chacun sur le terrain qui lui est le plus favorable en lui facilitant les moyens d'y briller. Il raconte des histoires de guerre à Rémi et fait des châteaux de cartes aux petites filles. Iseult semble le craindre beaucoup et est fort surprise de voir Rachel en user avec lui comme avec un vrai camarade.
L'autre soir, Bertradeet Silas faisaient une partie d'échecs, et le comte se roulait sur le tapis avec les enfants qui montaient sans façon sur lui; Rachel
l'embrassait de temps en temps. Je voulus faire retirer ces petits importuns : « Vous êtes vraiment trop bon pour ces enfants qui ne sontpoint habitués à ce qu'on s'occupe d'eux ainsi; ils vous fatiguent de leur familiarité.
— Parlez plus bas, répondit-il en riant, de peur que la comtesse ne vous entende : sa dignité s'arrangerait mal de ces enfantillages; mais si vous saviez comme j'aime les enfants quand ils sont aimables! Vous ne sauriez croire, continua-t-il avec attendrissement, combien cette simple et bonne vie de famille me repose doucement des vaines agitations du monde, et combien j'envie votre tranquille bonheur! »
Nous échangeâmes un regard toutes les trois.
Quand les enfants furent couchés, nous fîmes de la musique; Bertrade chanta, et M. de Rochebrune sembla très-satisfait de sa soirée.
« Mes bons amis ! s'écria -t-il, ne me rendez pas si heureux, car je vous accablerai de visites.» L'on parla de notre voyage à Paris, où Silas est appelé par ses afTaires et où je veux aller déterminer mon père à prendre sa retraite.
« Amaury, dit Bertrade, vous reprendrez notre loge aux Italiens; je veux entendre avec Eve et sa sœur toute la bonne musique qui s'y fera cet hiver.
— Quoi ! madame, s'écria le comte, viendrez-vous à Paris pour cette saison?
• — Mais, bien certainement ! ma santé s'est si bien trouvée de mes visites à La Source que je me sens la force de faire les honneurs de mon salon à ma chère Eve. Je prendrai un jour et je donnerai des bals.
— N'allez pas gâter son modeste bonheur! s'écria spontanément Emma.
— Ne craignez rien, repondit le comte : aucune fête, tant splendide soit-elle, ne vaudra les soirées que Ton passe ici. »
Le pauvre homme est radieux ; il regarde sa femme et moi avec une attention soutenue ; il est fin et pourrait bien se douter de quelque chose.
Adieu, toi qui es si chère à tous ceux qui te connaissent; aime-moi bien, entends-tu!
Eve de Mizeray.
Emma qui étudie Geôrgiue dit qu'elle pourra devenir une bonne institutrice, mais qu'elle a beaucoup à faire. Notre amie paraît avoir gagné sa confiance : Georgine l'a priée d'être son guide dans la voie épineuse qu'elle va suivre; ce qu'Emma a promis, à la condition de tout lui dire franchement ; et elles se sont embrassées pour sceller ce pacte d'alliance.
MADAME DE MIZERAY A LA COMTESSE DE ROCHEBRUNE
Nancy.
Vous allez partir pour Paris, ma chère Bertrade, et je n'y serai pas d'ici à un mois. Encore un petit sermon avant de nous séparer.
Laissez-moi vous remettre en mémoire que vous aVez dédaigné les éléments de bonheur qui étaient à votre portée et qu'il s'en est suivi de grands maux. Pour les guérir radicalement, rappelez-vous sans cesse que le mariage exigeant de la femme une abdication complète, il n'y a que la confiance sans réserve qui rende ce sacrifice fécond. Jusqu'ici vous n'aviez saisi que la lettre morte de cette tâche qui nous est imposée : aussi votre union n'a-t-elle porté que des fruits amers. Par une incroyable illusion, vous vous êtes imaginé qu'en sacrifiant les agréments de la vie, vous pouviez sans remords conserver votre indépendance morale; et le repos de votre vie entière a manqué y périr. Nous sommes
un peu responsables de la moralité de nos maris, savez-vous ! car nous exerçons une grande influence sur leur conduite, même sans le vouloir, et quelquefois à leur insu. Jugez donc s'il faut veiller sur nous-mêmes !
Que Dieu vous soit en aide, mon amie, et vous donne la persévérance.
Eve de Mizeray.
UES JECKES FILEES. -JS9
MADAME VERNET A MADAME DU RINCEAU
Paris.
Ma bonne Tante,
Me voici entrée en fonctions depuis plus d'un mois; je suis parfaitement bien traitée chez la comtesse de Rochebrune qui observe strictement, cependant, la distance qui nous sépare. M. le comte et sa femme semblent très-unis maintenant. Quoique la comtesse se soit réservé la haute direction de l'éducation de sa fille, je vois bien qu'elle me sera le plus souvent abandonnée, tant la pauvre femme craint de voir s'éteindre cette lueur de bonheur qui de nouveau illumine sa vie.
Iseult est une singulière enfant, ne riant jamais, et que l'on croit sans moyens ; moi aussi je l'ai jugée telle au premier abord. La mère l'idolâtre au point de neutraliser les facultés de cette petite fille en lui enlevant toute initiative. A.u moindre mouvement la comtesse accourt demander ce qu'elle désire :
veut-elle un objet quelconque, elle le lui présente. Sans cesse occupée de sa fille, MmedeRochebrune la met continuellement en évidence, au grand déplaisir du comte qui sent le ridicule et aussi les inconvénients de cette manière d'agir. Je surprends souvent lés yeux de l'enfant attachés sur ceux de son père, guettant le moindre signe d'approbation qu'elle n'obtient jamais, tandis qu'elle est indififérente à l'amour exagéré de sa mère qui, dans son aveuglement, ne s'en aperçoit même pas.
Mon élève n'est pas aimable, tant s'en faut ! je cherche à l'égayer, je me fais enfant avec elle; et si elle se laisse aller quelquefois à l'impulsion de son âge, le plus souvent elle reste froide et concentrée, avec une méfiance qui n'est pas naturelle. Jugez donc de ma joie, chère tante, quand dans ces rares moments d'abandon, j'ai découvert en elle un esprit observateur et des plus fins ! Mais pourquoi reste-t-elle ainsi repliée sur elle-même ? Avant mon arrivée elle se refusait à tout travail ; à force de patience et de douceur je suis parvenue à le lui faire accepter ; et comme . de prime abord elle a réussi parfaitement à tout, au piano sm-tout, le succès l'a tellement stimulée qu'il faut la retenir à présent.
Je garde ma découverte pour moi, attendant que quelques progrès sensibles viennent dissiper les préventions du père. Elle doit avoir la même idée.
car elle ne parle jamais de ce qu'elle fait, et pas un mot à ce sujet n'a été échangé entre nous.
Ma tante, j'entreprends là une grande tâche; que Dieu bénisse mes efforts 1 et vous, toujours si bonne, soutenez mon courage.
Votre nièce soumise,
Georgine Yernet.
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