LE LI\71E
Quelle bonne vie sera la nôtre, marraine, et comme j'aurai grand plaisir à vous prouver ma tendre affection !
' Lia Thurin.
MADAME Dl RINCEAU A LIA.
Nohan.
Merci, filleule, merci à vous tous pour votre sympathie. Malgré mon vif désir de me grouper autour de la famille, il est peu probable que j'habite jamais avec Henri. Tu ne sais pas, ma pauvre enfant, combien le rôle de belle-mère est difficile à tenir, et semé d'écueils que les mieux intentionnées ne savent pas toujours éviter. La tendresse qui déborde sans cesse du cœur de la mère doit être habilement contenue dans ses nouveaux rapports, de peur d'éveiller d'ombrageuses susceptibilités. Il n'est pas jusqu'à ces adorables petits êtres, envoyés aux grand'mères comme un beau rayon pour illuminer leur couchant et qui sont le renouveau de leur existence, qui ne soient une difficulté dans cette vie en commun. Il faut beaucoup de mesure avec eux pour maintenir l'harmonie dans le jeune ménage, car ils n'appartiennent pas à la vieille grand' mère ! Force lui est donc de
comprimer cet amour qui contient tout ce qui lui reste de chaleur au cœur.
La liberté du veuvage, dis-tu? hélas ! ma pauvre enfant, c'est la liberté dans le désert. Qu'est donc la femme privée de son appui moral? C'est en vain qu'elle cherche la sanction qui faisait sa force, et cette vigilante sympathie qui lui adoucissait les aspérités de la vie en lui en faisant accepter les amertumes. L'équilibre des idées de la veuve est rompu à jamais et ses notions entièrement troublées ; plus elle chemine plus «a voie devient douloureuse, plus le sentiment de son isolement lui étreint le cœur. On vante le bonheur des veuves qui n'ont plus de contradictions ni de contrôle à subir. Gomme la position est mal comprise ! Quelle liberté peut donc tenir lieu de cette parfaite entente des cœurs? A qui confier désormais cette pensée, naguère si bien comprise que souvent elle se passait du secours de la parole ? La tendresse entre époux ne ressemble en rien à celle qu'on ressent pour les enfants, laquelle manque de proportion, donnant tout et toujours et recevant peu : c'est dans l'ordre éternel. La perte d'un père, d'une mère est un douloureux accident, prévu ; mais celle d'un des deux époux !
Et puis. Lia, l'infériorité de la femme se retrouve dans toutes les relations et à tout âge. Il est des choses qui pe sauraient se dire de la mère au fils,
et réciproquement. Veuve, sa parole n'a d'autre autorité que celle qu'il veut bien lui reconnaître, lui, le chef actuel de la famille et dépositaire de son honneur; enfin, que te dirai-je? ils sont deux ; les époux n'étaient c^xxun! Tant qu'ils marchaient appuyés l'un sur l'autre, ils envisageaient leur fin avec sérénité. Mais la pauvre veuve ne voit pas sans eiFroi approcher la dernière scène de cette triste phase où, entourée de mercenaires, elle franchira le redoutable passage sans qu'un regard affectueux lui en adoucisse les tristesses.
Adieu, filleule ; me rapprocher de vous tous serait finir doucement uae vie bien tourmentée; mais c'est un problème dont la solution n'est pas facile; nous y réfléchirons.
Ta tante affectionnée, A. DU Rinceau.
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