XII. DES LOUPS-GAROUX
A-t-il existé des hommes qui, à certains moments de leur vie et pendant plusieurs heures, au moyen d'un onguent ou ceinture, aient eu le pouvoir de se changer en loups, puis de reprendre leur forme naturelle? Cette question, débattue pendant plusieurs siècles parmi les
* V'oyez t. XIII des Mémoires de L'Académie des Inscriptions et Bdies- . Lettres f p. 647 :
« Dominas nocturnas et principem earum vocant domiaam Abundiam, pro eo quod domibus quos frequenlabant abundantiam bonorum temporalium prœstare putantur. — Quod autem nefaudae illae domin» nocturnie quibus pracesse credunt vetulœ Dominam Abundiam, vel Dominam Satiam, ab eo quod satis vel a satietate dictam, similiter et illae quïB in stabulis et arboribus frondosis apparere dicuutur, sint magnœ spirilus, per haec quae dicam tibi patefiet. »
ihauniatiirges, ne peut plus oiïrir aujourd'hui matière à discussion . mais que pendant tout le moyen-âge et les deux siècles qui suivirent , on ait vu des hommes atteints de folie se croire transformés en loups, et, affublés de peaux de bêtes, parcourir les campagnes, c'est un fait aussi certain que tous ceux que l'histoire nous rapporte et nous conlirme.
La philosophie métempsycologique mal interprétée, toutes ces transformations d'hommes en bétes racontées dans les écrivains sacrés et profanes, détournées du sens allégorique qu'elles ont pour la plupart, et redites comme l'œuvre du démon, sont, je crois, les sources de cette bizarre folie et des superstitions qui s'y rattachent. 11 faut y joindre l'ignorance des juges qui, à différentes époques, ont rendu des arrêts par lesquels des hommes qui s'avouaient loups-gai^oux étaient condamnés à mort. Aussi Bodin dit-il, en parlant de la lycanthropie* :
« La chose la plus difficile à croire , qui est plus admirable , est le changement de la figure humaine en beste et encore plus de corps en corps. Toutesfois, les procez faictz aux sorciers et les histoires divines et humaines de tous les peuples , sont la preuve certaine. )) Et plus bas : — « Je trouve encore plus estrange que plusieurs ne le peuvent croire, veu que tous les peuples de la terre et toute l'antiquité en demeurent d'accord , car non-seulement Hérodote l'a escrit il y a ,j deux mille deux cens ans, et quatre cens ans aupara-
' Dcmonomanie des Sorciers, liv. II. cliap. vi.
vaut, Homère, ains aussi Platon cii sa république, Pomponius Mêla, Virgile, Ovide et plusieurs autres. »
Il est encore une cause qui probablement a contribue au développement de cette idée et à accréditer l'existence de ces êtres fantastiques, c'est l'innombrable quantité de loups qui peuplaient l'Europe au moyenâge et qui attaquaient l'bomme sans défense. A différentes époques de notre histoire, nous trouvons que des ravages ont été causés par ces animaux dans des villes très-peuplées; à Paris même, pendant les guerres du xv^ siècle, il fallut chasser plusieurs bandes de loups qui s'introduisaient jusque dans les demeures isolées, en enlevaient les viandes qu'ils y trouvaient, et surtout mettaient à mal les petits enfants qui s'offraient à leur rencontre : et à ce propos nous citerons un petit dialogue écrit à la Im du xvi® siècle, sur la lycanthropie ^
« Nous pouvons icy noter et remarquer en passant, comment les sorciers et magiciens s'efforcent plustost de nuire aux enfans qu'aux plus grans et plus eagez, et y ont aussy plus de pouvoir, ce que bien souvent arrive pour le défaut et pour le péchez des pères et mères, mesmes pour les malédictions et imprécations d'iceux
contre leurs dits enfans d'oii les pères et mères ou
nourrices doivent beaucoup estre soigneux d'à toute heure les signer de la croix et munir de telles bénédictions. »
* Dialogue de la Lycanthropie, ou transformation cClwmnics en loups, vulgairement dits Loaps-Garous , et si telle se peut faire, elc, etc., par Claude Prieur. Louvain, 1696, m-8, fol. 58, verso.
Plus haut le même écrivain dit « qu'étant, en Tannée 1587, eu Périf^ord, et traversant un certain petit village, il advisa une pauvre ienime fort contristée, laquelle le dissuadoit de tenir le mesme chemin, d'autant, disoit-elle, qu'il n'y avoit pas encore demie heure, que, sur le seuil de sa porte, lui avoit été ravie du loup une petilte fillette qui pour quelques tourmens ou crys que la dicte femme et plusieurs de ses voysins puissent mener, jamais ne peut estrc recouvrée. L'auteur ajoute qu'aux environs de Toulouse plusieurs hommes, femmes et petits enfans s'étant perdus avoient été dévorés par les loups, et que venant à scier les bleds on y trouvoit cachés des os de bras et de jambe : ce n'est encore tout, car peu après en ce mesme pais et encore plus entre leurs voysins les Gascons et aultres païs d'alentour, ces loups prindrent telle hardiesse que personne n'osoit doresnavant aller par les champs, sans compaignie — Et en Auvergne couroient les loups par bande, au nombre de dix-huit ou vingt, au reste si hardis qu'ils sembloient disputer tout ce qu'il y avoit d'habitans en la ville, approchant jusqu'aux fossez... »
L'auteur qui nous fournit ces détails, parmi les différentes raisons qu'il donne de cet acharnement des loups contre les hommes, en dit une qui nous semble remarquable : « 11 est encore une opinion, elle est telle que bien souvent cela se fait par illusion diabolique ^ ou quand Dieu désire punir quelque peuple pour ses démérites. »
Certes, d'une telle pensée à croire que des hommes nient eu le pouvoir de se transformer en loup pour dé-
vorer ceux qu'ils rencontraient, il y a petite distance, et l'imagination peut aisément la franchir/
Du reste, il est raconté des choses bien étranges de ces hommes auxquels une telle puissance était censée appartenir : les uns veillaient au milieu des bois ou des vignes, puis, apparaissant tout à-coup, vers le soir, ils enlevaient une jeune fille, remportaient en leur retraite, et, déchirant les membres de la victime avec leurs ongles , ils en faisaient un horrible repas. Les autres avaient été vus dans les cimetières, s'attachant aux cadavres, en déchiquetant les parties. Après nous avoir donné l'origine du mot garorf , qui, en vieux français, voudrait dire gardez-vous, Bodin ajoute que « Gaspar Gencer, scavant homme s'il en fut oncques, et gendre de Mélancton, écrit qu'après avoir bien long-temps regardé la licanthropie comme une fable, il avoit changé d'idées au récit que lui avoient fait des marchands et des gens dignes de foi qui trahquoient en Livonie. C'est que tous les ans, sur la ïm du mois de décembre , il se trouve un belistre qui va sommer tous les sorciers de se trouver en certains lieux, et s'ils y faillent le diable les y contraint à coups de verge de fer si forts que les marques y demeurent. Leur capitaine passe devant et quelque milliers le suivent, traguetant une rivière, laquelle passée, ils changent leur figure en loups et se jettent sur les hommes et sur les troupeaux, et font mille domages, et douze jours après ils retournent au mesme fleuve et sont rechangez en homme. J'ai vu plusieurs fois, ajoute Bodin, Longuet, natif de Bourgogne, agent du duc de Saxe, homme fort docte venant traiter avec le roy de
France pour son maistrc, qui m'a récité riiisloirc semblable, et clict que lui estant en Livonie, a entendu que tout le peuple tient cela pour chose très-certaine. »
Une pareille fable, il faut Tavouer, ne méritait pas de faire changer d'opinion le gendre du savant Mélanchton.
Nous avons dit plus haut que plusieurs arrêts avaient été rendus contre ces hommes. De Lancre, conseiller du roi en son privé conseil, dans un épais volume imprimé a Paris en 16â§ \ nous a conservé une suite de lois publiées en France contre les sorciers. Parmi plusieurs procès intentés à des LycantkropeSj, il en cite un jugé en 1598, où les circonstances d'une monomanie infanticide sont fortement caractérisées.
« Symphorien Damon, archer des gardes du grand prévôt de l'hôtel du roi, dit qu'un mardi 4 août 1598, il trouva un Lycanthrope, et rapporte qu'allant avec le prieur des Augustins à un lieu qu'on appelle Caude, en Anjou, ils rencontrèrent un homme couché sur le
ventre, de son long, la face contre terre et vit cet
homme près d'une maison rompue, en lieu où personne
n'habite 11 étoit hideux et avoit de grands cheveux
et mauvais regard, et comme le déposant retournoit à lui, il prit la fuite vers un genetay.
» Incontinent on amena à la porte des Augustins dudit lieu de Caude, le reste du corps d'un enfant mangé par des loups, et aussi un homme qui se nommoit
' V Incrédulité et Mcscréance de Sortilège plaivcment convaincue. Paris, 1O22, i vol. in-4-
Jacques Roulct, lequel Jacques fut reconnu par le déposant pour être le mesmc qu'il avoit rencontre
Et ceux qui amenoient ledit Ptoulet déposèrent, en présence de tout le monde et du dit Roulet, qu'ils avoient esté le reste de l'enfant d'entre les pattes de deux loups compagnons du dit Ptoulet, et que le dit Roulet s'estoit jeté en forme de loup en un petit champ près et joignant le lieu où le dit enfant avoit esté mangé. Lesquels trois hommes, après avoir perdu la veuë des deux loups, prindrent la trace pour chercher le troisième, qu'ils avoient veu se jeter dans ce petit champ comme loup, où estans, trouvèrent le dit Roulet en forme d'homme, ayant le visage et les cheveux longs, espouvantables, et les mains sanglantes avec de grands ongles. Ils le saisirent, et lui ayant demandé qu'est-ce qu'il faisoit là, il respondit qu'il n'y faisoit pas grandchose, et luy demandant qui avoit mangé cet enfant, il dist que ç' avoit esté luy qui en avoit mangé la plus grande partie auparavant que son père et son cousin
fussent venus à luy » Certes, il est impossible, dans
ces dernières paroles, de ne pas voir un monomane bien caractérisé, et la déposition de l'accusé fortifie encore cette opinion : « Jacques Roulet dit qu'il alloit chercher sa vie, Jean son frère et Julien son cousin estant avec luy ; dict que pendant qu'ils alloient mandier leur vie, ils s'habilloient en loups.
» Enquis comment ils s'habilloient en loups : a dict qu'ils se frottoient d'onguent que ses père et mère lui bailloient, et que d'iceluy même il en frottoit son frère et son cousin, et que puis après ils devenoient en loups.
» Enquis s'ils ont mange cet enfant, dist qu'ils l'ont attaqué et que lui même l'a pris au travers du corps le premier, et sou irère et son cousin sont arrives qui l'ont prlns par les autres membres
)> Enquis combien d'enfans il avoit défaict, respond plusieurs
» Enquis si estant frotté de l'onguent, il devenoit loup, dict que non, et néantmoins a confessé qu'il a tué et mangé le dict enfant , et qu'il estoit loup quant il le
mangea
» Si les mains et les pieds lui vindrent pattes de loup, dict qu'ouy,
» Enquis si la teste lui vint en teste de loup ou bouche plus grande : dict qu'il ne sait comment il avoit la teste quant il mangea le dict enfant, et qu'il l'attaqua avec les dents : dict qu'il avoit la teste comme il Ta à présent. Qu'il y avoit plusieurs autres enfans mangez et blessez : il confessoit avoir esté au sabbat et avoir eu des graisses dont il se frottoit pour devenir loup.
» Le UeiUenant criminel ci' Angers Airaut le condamna à la mort. A quoy il fut appelant : et ayant esté ouy en la cour du parlement de Paris ^ la cour jugea (ju'il y avoit plus de folie en ce pauvre misérable idiot j, que de malice et sortilège. Tellement que par arrest, elle mist l' appellation et la sentence dont avoit esté appel au néants et néantmoins ordonna que ledit Roulet seroit mis à Clwspital Saint-Germain-des-Prez, où on. a accoustumé de mettre les fnlzy pour y demeurer l'espace de deux ans, affind'y cstre inslruict et redressé tant de son esprit, que ramené à la cognoissance de Dieu que i extresme pauvreté lui avoit
fait mescognoisti^e. L'arrest fut donné sur la (m de novembre mil cinq cens nouante huit (1598) au rapport de monsieur de Cogneux; président^ monsieur de Thou, sieur d'Emery. »
Et nous avons rapporté textuellement cet arrêt mémorable, parce qu'il fait autant d'honneur à la magistrature française, qu'à la haute sagesse de l'homme illustre qui l'a signé.
Malheureusement les exemples de semblables arrêts sont bien rares, et trop souvent on ajoutait foi aux dépositions extravagantes dé ces hommes atteints de folie. Ainsi, en 15â9, l'inquisiteur de la foi Jean Bon ht brûler au diocèse de Besançon un lycanthrope nommé Pierre, qui avoua son crime à peu près en ces termes :
« Il y a environ dix-neuf ans, le jour de la foire de Pouligny , je rassembloismon troupeau que l'orage avoit dispersé, me trouvant seul en un lieu éloigné des autres. Je rencontrai trois chevaucheurs, tous trois noirs et vestus de vestemens noirs ; le dernier desquels me demanda : Mon amy, où vas-tu? 11 semble que tu sois toutfasché et troublé? Luy ayant raconté ce qui faisoit mon désespoir, le chevaucheur rit d'un rire estrange. Il me promit de me rendre mon troupeau, de me donner mesme bien autre chose, si je voulois revenir au même lieu dans cinq jours. Je promis, et au terme convenu je trouvai mon chevaucheur. Il m'attendoit : il me demanda tout d'abord si j'avois délibéré de le servir, et moi de lui dire : Qui estes-vous? Je suis serviteur du grand diable d'enfer, mais ne crains pas, ajoutat-il, en voyant que je tremblois. Je promis d'estre à lui,
et de son côté, il me jura de préserver mon bcstail et de me faire du bien, puis le diahle me commanda de renoncer à Dieu, à la Vierge Marie, aux saints du paradis, au baptême, et il me bailla la main vsenestre à baiser, qui estoit noire comme morte et froide Plusieurs années se passèrent, le grand diable ne m'apprenoit rien, seulement il protégeoit mon troupeau. Enfin, sollicité de nouveau par mon cbevaucbeur, je quitte mon bestail et me rends en un bois, près Chastel Cbarlon. Là, je vis plusieurs estres inconnus qui dansoient. Ils avoient en leur main une cbandelle verte, laquelle jettoit une flame bleue et perse, puis s'étant tous dépouillés et moi aussi de vestemens, on m'oignit le corps avec un certain onguent. Cela fait je devins loup, et j'eus borreur de moi en voyant mes quatre pieds et le poil dont j'estois recouvert. Nous courions ainsi comme le vent, et d'une telle vitesse que nous trompions la vue. Ainsi transformé je fis mourir une femme qui cueilloit des pois. Je fus chassé par monsieur de Chousnée et ses gens. »
Telle fut la confession de ce berger, qui dit encore avoir commis d'autres meurtres et sucé le sang de plusieurs de ses victimes.
D'après tout ce que nous venons de rapporter, il est impossible de révoquer en doute l'existence d'une certaine maladie mélancolique , comme disent quelques écrivains du XVI^ siècle, d'une monomanie terrible qui poussait certains hommes à cette atroce folie. On pourrait même croire que plusieurs d'entre eux revêtaient des peaux de béte, et qu'à la faveur des ténèbres et l'i-
magiiiatioii aidant, ils étaient facilement pris pour des loups. Quelques faits rapportés par Bodin nous coniirmeraient dans cette opinion :
« Il me souvient, dit le Thaumaturge, que M. le procureur-général Bourdin m'a récité d'un procez signé du juge et des greffiers, de un loup qui fut frapé d'un traict en la cuisse, et depuis se trouva en son lict avec le traict qui lui fut arraché, estant rechangé en forme d'homme, et le traict cognu par celuy qui l'avoit tiré, le temps et le lieu justifiés par la confession du personnage. Et Job Fincelj, au livre XI des MervellleSj, escrit qu'il y avoit aussi à Padoue un lycanthrope qui couroit d'une vitesse incroyable. Toutes fois enfin, à force de chevaux il fut attrapé, et ses pattes de loup lui furent coupées, et au mesme instant il se trouva les bras et pieds coupez. »
Mais en voilà bien assez sur ces vampires du moyenâge, car on peut leur donner ce nom. Cependant il est encore des lycanthropes que nous avons oubliés, et qui doivent avoir existé : ce sont les jeunes Loups-Garoux, qui, à la faveur d'une feinte transmutation, cherchaient à s'introduire auprès des jeunes filles, voire même des femmes, mais pas absolument pour les dévorer. Ce genre de lycanthropie, beaucoup moins dangereux que l'autre, a dû parfois se rencontrer. Je n'en voudrais pour garant que cette ballade, composée au xvi^ siècle, et que mes lecteurs me sauront gré, je crois, de leur donner ici :