XI. LES FÉES
De tous les esprits aux formes humaines, ceux qui ont été les plus célèbres et ont le plus occupé la mémoire des peuples de l'Europe, ce sont les fées. Si dans le principe on peut les comparer à quelques divinités connues chez les anciens, elles en diffèrent et par leur nombre et par le rôle important qu'elles ont joué dans les mythologies modernes.
C'est au respect bien connu que les hommes du nord ont toujours eu pour les femmes, au pouvoir prophétique dont ils les croyaient douées, que cette tradition doit en partie le développement qu'elle a reçu. Nous disons en partie, car l'origine des fées touche encore à l'histoire de peuples différents d'époque et de pays, de mœurs et de langage ^ .
* Sur les fées et leur origine, on peut consulter les ouvrages suivants •■ Otia imperialia, par Gervais de Tylbury, t. I, p. looo du Recueil de Leibnitz, Reruvi Brunswicarum Scriptores, etc. HanoversB , 1707, 5 vol. in-fol., lib. 5, cap. 61. — De Universo, par Guillaume de Paris, t. I, édit. Aurcl. 1674, in fol., p. 1067, col. I-B. — La Cité de Dieu, traduite par Raou! de Presles (voyez Mémoires de l'Académie des Inscript., t. Xill, p. 646). — Dictionnaire étymologique de Ménage, au mot Fée. — Glossaire de Ducange, ad verb. Eadus. — Lettres sur les Contes de Fées attribués à Perrault et sur l'origine de la féerie. Paris, 1826, in-12. (Par M. Walckenaer.) — Pes Superstitions populaires sur les Fées, par
Toutes les fees se rattachent à deux familles bien distinctes Tune de l'autre. Les nymphes de l'Ile de Seine, ])rincipalement connues en France et en Angleterre, composent la première et aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies antiques mêlé aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent après les divinités Scandinaves, qui complètent en les multipliant les traditions admises à ce sujet.
On a souvent confondu les Péri avec les fées; c'est à tort, selon nous: si dans quelques compositions chevaleresques on reconnaît ces génies de l'Orient, il faut attribuer leur présence à une imitation directe. D'ailleurs ils ont un type invariable, qui doit partout les distinguer.
Le caractère de ces Péri est ce que l'imagination de l'homme peut rêver de plus doux, de plus enchanteur: suspendues entre le ciel et la terre, elles se balancent sur des nuages embaumés et vivent dans l' arc-en-ciel. Le parfum des fleurs les plus odoriférantes, le jasmin, la rose, leur sert de nourriture, et jamais elles n'ont besoin d'aliments plus substantiels. Soumises comme nous à la mort, elles jouissent pourtant d'une existence plus pure, plus prolongée. L'âme dont elles sont douées répond à leur forme céleste : généralement elles se plai-
\\ aller ScolL T. III, p. loi, des Chants populaires de l'Ecosse, {ormanl le t. XVI des Œuvres complètes, Paris, Gosselin. iu-12. — The Ilisiory ofthe EngUsh Poeiry, etc., by Th. Warton. London, 1824. 4 ^o^- in-8. T. I, editor's préface, p. 02 et suiv. — The Fairy Mythology, etc., de Keightloy. 2 vol. — Uilson's Early Taies, etc., ouvrages cités plus haut
AU LIVRE DES LÉGENDES. l7l
sent à répandre les plus grands bienfaits sur le mortel objet de leur choix ; elles le douent de tous les talents, de toutes les vertus.
Des écrivains ont prétendu , Walter Scott entre autres, que le mot Péri , prononcé Feri par les Arabes, était l'origine de notre mot Fée; cela est peu probable; cependant nous voyons dans Pomponlus Mêla que les Romains appelaient ces divinités 6^«/î6T/^t^s ou 5flr/^f??^5. Quand le mot oriental s'est répandu parmi nous, les clercs, qui en ignoraient l'origine, la cherchèrent dans le latin, et se rappelant Fata, destin (rates), poète et devin, ils en rapprochèrent le Péri des Orientaux. Mais ce qui doit faire rejeter cette étymologie, c'est que l'on prononçait Faë et aussi Fades. Donat , grammairien du vi^ siècle, dit positivement que Fatuus vient de Fando , qu'on appelait de son temps les Faunes Fatui et les nymphes Fatuœ. On disait anciennement Faées, et les Languedociens disent encore aujourd'hui Fades. A cette opinion, qui est celle de plusieurs judicieux écrivains * , nous joindrons le sentiment d'un auteur anonyme du XIV ^ siècle, qui nous dit : « Fce^ selon le latin, vaut autant comme destinée, fatatrices vocabantur ^. »
* Lettres sur l'Origine des Contes de Fées, etc., p. 64. — Keightley, Fairy Mylkology, t. I, p. 8. — Keitghtley, Taies and popular Fictions; tkeir resemblance and transmission from country to coantry. Loudon, 1854, iii-12. Appendices, p. Sôy. — The Canterbury Taies ofCliaucer ; with an essay on lus language a7id versification, an introductory discourse, noies, and a glossary, by Th. Tyi'whitt. Londoii, i83o, in- 12, 5 voL> t. IV, p. 228.
^ Voyez nos Appendices, n. 4-
I7â INTRODUCTION
En outre, voici comment parle Jean cl' Arras^ au premier cha})itre de sa Clironiqtic des Comtes de Lusignan :
u Laissons les acteurs ester, et racontons ce que nous avons ouy dire et raconter à noz anciens, et que cestui jour nous oyons dire qu'on a vu ou païs de Poitou et ailleurs, pour coulourer nostre histoire, à estre vraie, comme nous le tenons et qui nous est publié par les vraies chroniques, nous avons ouy raconter à nos anciens que en plusieurs parties sont a parues à plusieurs, très familièrement, choses les quelles aucuns appeloient luitonsy aucuns autres les facs, aucuns autres les bonnes darnes^ qui vont de nuit et entrent dedens les maisons, sanz les huis rompre, ne ouvrir, etostent les enffanz des berceulx et bestornent les membres, ou les ardent; et quant au partir les laissent aussi sains comme devant, et à aucuns donnent grant eur en cest monde. Encores dit le dist Gervaise que autres fantasies s'apairent de nuit en guise de femmes à face ridée, basses et en petite estature, et font les besoignes des hostelz libéralement, et nul mal ne faisoient : et dit que pour certain il avoit veu en son temps ung ancien homme qui racontoit pour vérité qu'il avoit veu en son temps grant foison de telles choses. Et dit encore que les dictes faës se mettoient en fourme de très belles femmes : et en ont plusieurs hommes prinses pour moilliers ; parmi aucunes convenances qu'elles leur faisoient jurer, les uns qu'ilz ne les verroient jamais nues, les autres que le samedi ne querroient qu'elles seroient devenues; aucunes, se elles a voient enffans, que leurs ma riz ne les verroient jamais en leur gésine; et tant qu'ilz leur tenoient leurs conve-
nances, ilz esloient régnant en grant audicion et prospérité, et si tost qu'ilz deffailloient ilz les perdoient et déchéoient de tous leur boneur petit à petit; et aucunes se convertissoient en serpens, ung ou plusieurs jours la sepmaine, etc., etc. * »
Nous avons dit que les premières de toutes les fées paraissent être les nymphes de V Ile de Seine ; en effet, nous en retrouvons les traces dans le petit nombre de témoignages que les écrivains de la Grèce et de Rome nous ont laissés sur les coutumes de notre pays. A juger du respect que les Celtes avaient pour leurs femmes, il n'est pas extraordinaire de rencontrer chez eux celte croyance; il faut même en attribuer l'origine à de tels sentiments :
« Les Germains, écrit Tacite, croient qu'il y a dans les femmes quelque chose de sacré et de prophétique ; ils ne dédaignent point leurs avis, et ajoutent foi à leurs prédictions : nous avons vu, sous l'empereur Vespasien, Véiéda honorée par ces peuples comme un être divin : ils ont aussi porté une grande vénération à Aurinia et à quelques autres femmes \ » Maintenant il faut rapprocher ces paroles de ce que nous lisons dans Pomponius Mêla : « L'Ile de Seine est sur la côte des Osismiens; ce qui la distingue particulièrement, c'est l'oracle d'une divinité gauloise. Les prêtresses de ce Dieu gardent une perpétuelle virginité; elles sont au
^ Roman de Mélasine , par J. d'Arras. Ms. du Roi, n. 7.555, fol. i, verso, fol. 2, recto.
2 Germania, cap. viii.
I7i INTRODUCTION
nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Ccncs : ils croient qu'animées d'un génie particulier, elles peuvent, par leurs vers, exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de toute espèce d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, prédire l'avenir: elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent en mer dans le seul but de les consulter *. )>
Telles sont les premières de toutes les fées que nous trouvons en France, et dont le souvenir, conserve dans nos plus anciennes traditions populaires, s'est perpétué dans les cbants de nos trouvères et dans nos romans de chevalerie ^ ; il se mêla aux croyances que le paganisme avait laissées parmi nous , et ces deux éléments , confondus , multiplièrent à l'infini ces fantastiques créatures. L'Ile de Seine ne fut bientôt plus assez vaste pour les contenir: elles se répandirent au milieu de nos forêts, habitèrent nos rochers et nos châteaux, puis, bien loin, vers le nord, au-delà de la Grande-Bretagne, lut placé le royaume de féerie. 11 se nommait Avalon. La description de ce pays enchanté varie beaucoup, on doit le croire: et suivant le temps, la nation, le héros, il change d'aspect et de climat. Mais toujours les richesses de la nature y abondent. Là, surtout, on trouve ces
* Pomponius Mcla, lih. 5, de Situ Orbis, cap. 6, cité par Cambry, t. II. p. 247. tlu Voyage dans Le Finistère, etc. Voyez encore Pelloulier, Histoire des Celtes, etc.. Paris, 1771, 2 vol. in-4, l- 11, p. 298.
^ Voir à ce sujet les Lais de Marie de France, t. II de ses Poésies, publiées par M. (le Roquefort. Pari?, 1820, 2 vol. in-8. Voyez aussi à la fin (Je ce chaj)ilrc fjuelc|ues extraits de romans de chevalerie.
simples précieux qui guérissent les larges blessures des chevaliers. Là fut porté Arlur après le terrible combat de Cubelin : « Nous l'y avons déposé sur un lit d'or, fait dire au barde Taliessin le célèbre Geoffroi de Monmouth * : Morgain, après avoir long-temps considéré ses blessures, nous a promis de les guérir. Heureux de ce présage, nous lui avons laissé notre roi. » Voici comment un de nos plus anciens romans de chevalerie a parlé de cette île fameuse :
Avalon est riche et brillante. Le château est le plus magnifique qu'on ait jamais élevé. Tout homme couvert de blessures qui se frotte à l'une des pierres est aussitôt guéri. Elles sont brillantes comme le feu. Chaque porte est d'ivoire, et cinq cents fenêtres éclairent la tour, dont les murs sont d'or mêlé de pierreries : la couverture est aussi en or, et à son sommet brille un aigle d'or qui tient en son bec un gros diamant. Là demeure le peuple des fées ^ .
Ces traditions ne sont pas les seules qui nous aient été transmises sur les fées ; avec les invasions des peuples Scandinaves en France, de nouvelles idées sur ces génies mystérieux se sont répandues parmi nous.
Plus haut, nous avons pu remarquer qu'entre tous ces esprits habitants cachés de la terre et connus sous le nom à' Elf ou. Duergar, il y avait aussi des fées qui
* Vita Merlini, poème latin du xii'^ siècle qui va bientôt être publié par M. Fr. Michel , cliez Silveslre. Voir encore, pour l'ile d'Avalon, Keightley, Fairy MythoLogy, etc., t. I, p. 71 : Falry Land.
^ Voir nos Appendices, n. 5, Extrait de Guillaume au court nez.
protëgeaieiit certaines familles. Cette croyance se rattachait aux dogmes religieux des peuples Scandinaves, et ce sont les différents poëmes sacrés de VEdda qu'il faut interroger pour les bien connaître.
Voici un passage de Volupsa :
c< Je sais qu'il existe un frêne : on l'appelle Iggdrasil, arbre majestueux, toujours baigné d'une rosée pure : de sa cime viennent les pluies qui tombent dans les vallées: il se tient toujours vert sur la fontaine de Urda.
» D'un lac situé sous l'arbre viennent les trois vierges savantes : l'une s'appelle Urda, l'autre Vernandi; Sculda^ nom de la troisième, est écrit sur le bouclier. Elles imposent des lois au monde, président à la naissance des hommes et leur annoncent leur destin * . »
Dans une autre partie de l'Edda on lit :
u II y a dans le ciel plusieurs villes fort belles. Près de la fontaine qui est sous le frêne, il y a une ville où demeurent les trois vierges qui dispensent les âges ; on les appelle Nomes ou Fées. Mais il y en a d'autres qui assistent à la naissance de chaque enfant pour décider de son destin. Il y a des fées de diverses origines: les unes viennent des Dieux, les autres des nains, les autres des hommes. »
En étudiant le caractère de certaines divinités Scandinaves , on retrouverait encore plusieurs des attributions que nos romans de chevalerie donnent aux fées.
' Volupsa, traduit par Licquet, t. I, p. clix, de \ Histoire de Normandie depuis les temps les plus recu'és jusqu'à la couffucte de l'Angleterre. Rouen. i855. ia-S, 2 vol.
Ainsi on trouve encore dans l'Edda ce passage, relatif aux mauvaises fëes :
« Gangler, roi de Suède déguisé, interroge et dit : Si les fées dispensent les destinées des hommes , elles les dispensent bien inégalement : quelques-uns sont heureux et riches, d'autres vivent sans bien et sans gloire: ceux-ci parviennent à un âge avancé, ceux-là meurent de bonne heure.
« Har répond :
« Les fées qui sont d'une bonne origine sont bonnes et dispensent de bonnes destinées; mais les hommes à qui il arrive du malheur doivent l'attribuer aux méchantes fées. »
C'est encore à toutes ces divinités chargées d'assister aux différentes actions de la vie, d'après YEdda^ et au souvenir que la mythologie romaine avait laissé en Gaule de semblables divinités, qu'il faut rattacher le principe de ces dames fées que nous verrons plus bas présider à la naissance des enfants.
Ainsi on connaît chez les peuples du nord Fre^'ciy nommée dans les poètes la Fée aux larmes d'or ; Siôna^ qui s'applique à tourner le cœur et les pensées vers l'amour ; Saûna^ la bonne fée, qui réconcilie les amants; Vara^ qui préside aux serments, et sa sœur, la prudente Vora^ à qui rien ne peut échapper. Dans ces divinités, dans les attributions diverses qui les caractérisent, il est facile de retrouver ces fées populaires de nos campagnes dont aujourd'hui encore on montre la retraite , et qui partagent , avec les Sarrasins et les géants, le droit de laisser un nom aux grottes, aux
souterrains, aux ruines diverses qui se trouvent dans toutes les parties de l'Europe. Nos romans de chevalerie ont surtout "ardc le souvenir des fées de différentes natares et des croyances admises à ce sujet : nous terminerons ces recherches par quelques fragments que nous y avons recueillis.
Dans le roman de Lancelot du Lac nous lisons :
« Toutes les femmes sont appelées fées qui savent des enchantements et des charmes et qui connaissent le pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herhes; ce sont les fées qui donnent la richesse, la beauté et la jeunesse. »
Et ce dernier témoignage nous est confirmé par celui d'un autre roman de chevalerie. Yoici le commencement de l'un des textes d'Ogier le Danois :
u La nuit où l'enfant naquit, les demoiselles du château le portèrent dans une chambre séparée, et quand il fut là, six belles demoiselles qui étaient fées se présentèrent : s'étant approchée de l'enfant, l'une d'elles, nommée Gloriande, le prit dans ses bras, et, le voyant si beau, si bien fait, elle l'embrassa et dit : « Mon enfant, je te donne un don par la grâce de Dieu, c'est que toute ta vie tu seras le plus hardi chevalier de ton temps. Dame, dit une autre fée nommée Palestrine, certes voilà un beau don, et moi j'y ajoute que jamais tournois et batailles ne manqueront à Oger. Dames, ajouta la troisième, nommée Pharamonde, ces dons ne sont pas sans péril : aussi je veux qu'il soit toujours vainqueur. Je veux, dit alors Melior, qu'il soit le plus beau, le plus gracieux des chevaliers. Et moi, dit Près-
sine, je lui promets un amour heureux et constant de ia part de toutes les dames. Eniin, Morgues, la sixième, ajouta : J'ai bien écouté tous les dons que vous avez faits à cet enfant, eh bien ! il en jouira seulement après avoir été mon ami par amour, et avoir habité mon château d'Avalon. » Ayant dit. Morgues embrassa l'enfant, et toutes les fées disparurent. «
Dans les deux fragments que nous venons de citer, il s'agit de douer un enfant de vertus plus ou moins extraordinaires, plus ou moins surnaturelles, c'est aussi la principale occupation que dans toiLS les contes on donne aux fées, et c'est une des principales idées que leur nom rappelle. La croyance à un tel pouvoir avait lait naître l'usage de placer dans la chambre des nouvelles accouchées un dressoir et une table chargés de vins exquis et de mets délicats ; nous lisons dans le roman de Guillaume au court nez :
Il y avait alors en Provence et en d'autres pays une coutume qui consistait à placer sur la table trois pains blancs, trois pots de vin et trois hanaps ou verres à côté. On posait le nouveau-né au milieu, puis les dames reconnaissaient le sexe de l'enfant, qui ensuite était baptisé.
Le fils de Maillefer fut donc ainsi exposé ; et les dames, après qu'elles l'eurent vu, s'éloignèrent. Tout dormait dans la chambre, quand cette aventure eut lieu : le temps était beau, la lune brillante. Alors trois fées entrèrent, prirent l'enfant, le réchauffèrent, le couvrirent et le placèrent dans son berceau. Ensuite elles trouvèrent et le pain et le vin, et quand elles eurent
soupe, chacune d'elles fil au iiouveau-iic présent d'un beau souliait '.
Souvent, et principalement en Bretagne, au lieu d'attendre les fces, on allait au-devant d'elles, et l'on portait l'enfant dans les endroits connus pour servir de demeure a ces divinités. Ces lieux étaient célèbres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont consacré le souvenir de cette croyance dans la désignation de Grottes aux Fées ^ que portent quelques sites écartés ou souterrains de leur territoire. Le roman de Brun de la Montagne nomme les marches ou frontières de Champagne, l'Allemagne, la forêt deBrochéliande et l'Espagne. Il est probable qu'il y avait encore beaucoup d'autres lieux connus pour être visités par les dames fées. Le fragment du roman de Brun de la Montagne qui est parvenu jusqu'à nous se rapporte entièrement à cet usage. En voici l'analyse :
H y avait un baron seigneur de la Montagne ; on le nommait Butor; quoique vieux, il épousa une jeune femme qui lui donna un fds. Quand Butor vit qu'il était père , il remercia Dieu dans son cœur et pensa qu'il ferait aussitôt porter son enfant à la fontaine du Rocher, au bois deBrochéliande, là où des fées avaient coutume de venir se reposer. Il fit donc appeler les chevaliers ses vassaux, et leur dit :
J'ai de ma jeune moitié un bel enfant ; je veux l'en-
* Voyez à la ûu du volume, aux; Appendices, n. 5. ^|
* Voyez à ce sujet le Cours d'Anliquités Monumentales professé à Caen par M. de Caumont. Paris, i85o, iii-8; t. I. p. 82.
voyer au bois de Brochéliande , à la belle fontaine où les fées viennent s'esbattre. Les chevaliers approuvèrent le dessein de Butor de la Montagne, et celui-ci, s' emparant du nouveau-né, dit a la mère : Il y a des lieux fcs sur les frontières de Champagne, à la Roche-Grifaigne, au bois de Brochéliande par-dessous la montagne ; je crois aussi qu'il y en a en Allemagne et en Espagne. Tous ces lieux fés sont consacrés à Artur de Bretagne * .
Ayant ainsi parlé, le seigneur de la Montagne livra son lilsà Bruyant, chevalier qu'il aimait; et ce dernier, accompagné d'un bon nombre de vassaux, se rendit au bois de Brochéliande. Les chevaliers déposèrent l'enfant auprès de la fontaine, et les dames fées ne tardèrent pas à s'y rendre; elles étaient bien gracieuses, et leur corps, plus blanc que neige, était revêtu d'une robe de même couleur; sur leur tête brillait une couronne d'or. Elles s'approchèrent de la fontaine, et quand elles virent l'enfant : Voici un nouveau-né, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle, qui paraissait commander aux deux autres; je suis sûre qu'il n'a pas une semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui donne, reprit la seconde, la beauté, la grâce; je veux qu'on dise que ses marraines ont été généreuses.
* U a des lieux £aës es marches de Cbampaigne, Et aussi en a il en la Roche Grifaigne ; Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne, Et en bois Bersillant, par desous la montaigne; Et non pourquaut ausi en a il en Espaigne, Et tout cil lieu faë sont Aiiu de Bretaigne.
Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les tournois, dans les batailles . Maîtresse, si vous trouvez mieux que cela, donnez-lui.
Dame, reprit la maîtresse, vous avez peu de sens, quand vous osez devant moi donner tant à ce petit. Et moi, je veux que dans sa jeunesse il ait une amie insensible h ses vœux. Et bien que, par votre puissance, il soit noble, généreux, beau, courtois, il aura peine en amour: ainsi je l'ordonne.
Dame, ajouta la troisième, ne vous fâchez pas si je fais courtoisie à cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas de plus noble. Aussi je veux m'appliquer à le servir et à l'aider dans toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai jusqu'à l'âge où il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne.
Je vois, dit la maîtresse, que vous aimez beaucoup cet enfant: mais pour cela, je ne changerai pas mon don.
Je vous en conjure, dame, reprit la troivsième, laissezmoi cet enfant: je puis le rendre bien heureux
Non, répliqua la maîtresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura en dépit de vous deux le plus vilain amour que l'on ait jamais éprouvé.
Après avoir ainsi parlé, les trois fées disparurent: les chevaliers reprirent l'enfant et le reportèrent au château de la Montagne. Bruyant raconta aussitôt à Butor comment, arrivés au bois de Brochéliande, ils avaient déposé l'enfant près de la fontaine; comment, après avoir attendu quelque peu à l'écart, ils avaient entendu une dame
Qui gaiement chuutoit uu très amoureus cliaul.
Quand elle eut Uni , continua le chevalier, une autre dame commença un chant plus doux encore : après elle, une troisième répondit à leurs accents. Puis, toutes ensemble, elles vinrent à la fontaine; jamais plus belles créatures ne se sont offertes à ma vue. Assises auprès de votre enfant , chacune d'elles le doua à son tour : la première a voulu qu'il fût beau, gracieux, toujours victorieux dans les batailles: la seconde, comme irritée de si grands bienfaits, lui promit qu'il serait malheureux dans son premier amour ; mais la troisième, voulant réparer ce meschef , dit qu'elle nourrirait votre fils, et quand il serait grand, le prendrait pour ami. Cependant la maîtresse assura qu'un vilain bossu lui serait préféré.
Butor , sans être effrayé des disgrâces amoureuses qui menaçaient son enfant, le lit baptiser, et raconta à sa jeune femme ce que les fées promettaient à Brun de la Montagne. La mère annonça qu'elle n'avait pas de lait; il fallut chercher une nourrice. En ce moment une dame de la plus grande beauté frappa à la porte du château. Conduite au seigneur de la Montagne, elle lui dit qu elle venait de perdre un enfant qu'elle nourrissait, et qu'ayant appris la naissance de son fils elle était venue à lui pour le servir.
Butor lui demanda si elle voulait nourrir son enfant. Elle accepta, et, ne s'occupant pas des richesses qu'on lui promettait, elle emporta le nouveau-né dans une chambre où il y avait deux lits. Elle ferma bien la
porte: puis, développant l'enfant, elle reconnut un anneau qu'elle lui avait passé au doigt dans la forêt de Brochéliande : car cette nourrice si belle n'était pas autre que la troisième fée qui avait promis de l'élever. Elle prit le nourrisson dans ses bras, le présenta à un grand feu pour le réchauffer et le couvrit de fin drap d'or: puis, le caressant, le baisant, elle chanta doucement pour l'endormir. Quand elle le vit bien tranquille, elle retourna au bois de Brochéliande, et chaque jour, pendant plusieurs années , elle revenait soigner son cher enfant
Brun de la Montagne, parvenu à l'âge de quinze ans, était un damoiseau accompli , aimant la chasse, la guerre et le plaisir.
La fée sa nourrice, le voyant ainsi disposé, le prit un jour à part et lui dit :
Gentil damoisel, le temps est venu où tu penseras d'amour : tu rencontreras une amie insensible à tes vœux, et pour elle tu souffriras de grandes douleurs. Sois courageux, car, mon très-doux fils, il faut que je te quitte jusques au temps où cette passion malheureuse sera près de finir.
Brun, ayant entendu ces paroles, sentit un profond chagrin :
Dame, reprit-il, pourquoi me laissez-vous? Qui aurai-je maintenant pour me guider? Jamais, hélas! je ne vous reverrai.
La fée se prit à pleurer; puis, couvrant de larmes et de baisers l'enfant qu'elle avait nourrie :
Beau doux lils, dit-elle , il faut supporter cette
épreuve. Ton malheureux amour doit durer dix ans; mais après ce terme, je te réconforterai de ta peine, dût-on alors me couper tous les membres. A cette heure, je ne puis rester avec toi.
La fée, ayant ajouté quelques autres conseils et annoncé qu'un vilain bossu devait lui enlever le cœur de son amie, quitta Bimn de la Montagne. Mais ce dernier ne tarda pas à rejoindre sa nourrice, car ayant fait vœu de ne jamais coucher sous un toit deux nuits de suite, tant qu'il ne l'aurait pas vue, il se fit armer chevalier par son père et courut les aventures.
Arrivé au bois de Brochéliande, Brun retrouva la fée, qui lui donna des avis pour toujours se conduire en loyal et bon chevalier. Puis, ayant rencontré un message de la cour d'Artur le roi des fées , ainsi qu'on le nomme, il apprit qu'un tournoi s'y préparait; il résolut de s'y présenter .
Brun de la Montagne, arrêté en chemin par plusieurs entreprises qu'il met à lin, rencontre dans un château la dame qui devait le rendre si malheureux, et lui déclare son amour
Nous nous voyons forcé de terminer brusquement ce récit, car le manuscrit, d'après lequel nous l'avons fait, s'arrête à cet endroit *.
On trouve encore des fées dans plusieurs autres romans de chevalerie. Parmi eux nous citerons Partenopex de Bloisj Cléomadès^ Cristal et Clarté. Le dernier
* Voir à la fin du volume, Appendices, n. 6.
de CCS trois pociiies, priiicipalcmcut, coutieiit les aventures merveilleuses d'un amant qui, pour obtenir l'objet de ses désirs, surmonte un grand nombre de périls tous j)lus extraordinaires les uns que les autres. INlais cet ouvrage, écrit vers la lin du xiii® siècle*, est rempli d'imitations, et toutes les fées qu'on y rencontre doivent quelques traits de leur caractère aux divinités fantastiques de différentes littératures. On peut en dire autant des fées qui jouent un rôle dans Cléomadès^ qui n'est, comme on sait, qu'un conte arabe emprunté par le trouvère Adenès ' aux Miile et Une Nuits^ ou à tout autre recueil de contes orientaux répandus dès cette époque en Europe. Quant à Partenopex de Blois\ bien qu'antérieur aux deux ouvrages précédents, il est encore le fruit des expéditions d'Orient, des souvenirs qui s'y rattachaient, des idées qu'elles avaient fait naître. La fille du roi infidèle et sa sœur, toutes les deux fées puissantes, mais bonnes et généreuses, rappellent bien plus les Péri que les déesses Scandinaves. Quant au nœud du récit, il est facile d'y retrouver le souvenir de la mythologie antique : c'est la fable de V Amour et
* Boman de Cristal et Clarie, Ms. du -s-iii" siècle, BiblioUièque de l'Arsenal, n" 285, in-fol. B. L. F. — On trouve dans ce poème des imitations de Partenopex de Biois et des vers du roman de Brut.
^ Vojcz, sur CUomadè» et Adenès son auteur, Bertlie aus grans piés, publié par M. P. Pari?, in-12, Paris, i832, p. xlviii de la Lettre à M. de Monmerc/ué, qui précède ce roman.
' \oyez Partonopeus de Biois, publié pour la première fois, d'après le M$. de la Bihliotheffue de l' /arsenal, etc., par MM. Hobert et Crapelct. î'aris, 18Ô4, 2 vol. in-8.
Psyché^ sous une autre forme, avec des costumes et des usages différents. Il faut bien se garder de confondre ces créations littéraires avec les fées de nos campagnes, avec Dame Abonde^ par exemple, qui était ainsi nommée, assure Guillaume de Paris, parce qu'elle apportait V abondance dans les maisons qu'elle fréquentait *. C'était là les véritables fées, celles que le peuple connaissait, celles qui jouaient un si grand rôle dans ces contes célèbres, bonheur de notre enfance, qui faisaient dire à La Fontaine :
Si Peau-d'Ane m'étoit conté
J y preucirois un plaisir extrême.