‹ Le Livre des mères. Les EnfantsChapitre 22 sur 35 · LA. GRAND'MÈRE · texte numérisé non relu

LA. GRAND'MÈRE

« Dors-tu?... Réveille-toi, mère de notre mère! D'ordinaire, en dormant, ta bouche remuait ; Car ton sommeil souvent ressemble à ta prière. Mais, ce soir, on dirait la madone de pierre : Ta lèvre est immobile et ton souffle est muet. « Pourquoi courber ton front plus bas que de coutume ? Quel mal t'avons-nous fait pour ne plus nous chérir ? Vois, la lampe pâlit, l'âtre scintille et fume ; Si tu ne parles pas, le feu qui se consume, Et la lampe, et nous deux, nous allons tous mourir ! « Tu nous trouveras morts près de la lampe éteinte. Alors, que diras-tu quand tu t'éveilleras?

Tes enfants à leur tour seront sourds à ta plainte. Pour nous rendre à la vie, en invoquant ta sainte, Il faudra bien longtemps nous serrer dans tes bras ! « Donne-nous donc tes mains dans nos mains réchauffées ; Chante-nous quelque chant de pauvre troubadour. Dis-nous ces chevaliers qui, servis par les fées, Pour bouquets à leur dame apportaient des trophées, Et dont le cri de guerre était un nom d'amour. « Dis-nous quel divin signe est funeste aux fantômes ; Quel ermite dans l'air vit Lucifer volant ; Quel rubis étincelle au front du roi des gnomes ; Et si le noir démon craint plus, dans ses royaumes, Les psaumes de Turpin que le fer de Roland. « Ou montre-nous ta Bible et les belles images, Le ciel d'or, les saints bleus, les saintes à genoux, L'enfant Jésus, la crèche, et le boeuf, et les mages ; Fais-nous lire du doigt, dans le milieu des pages, Un peu de ce latin qui parle à Dieu de nous.

« Mère!... — Hélas! par degrés s'affaisse la lumière, L'ombre joyeuse danse autour du noir foyer.

Les esprits vont peut-être entrer dans la chaumière... Oh ! sors de ton sommeil, interromps ta prière ; Toi qui nous rassurais, veux-tu nous effrayer? « Dieu ! que tes bras sont froids ! rouvre les yeux... Naguère Tu nous parlais d'un monde où nous mènent nos pas, Et de ciel, et de tombe, et de vie éphémère ; Tu parlais de la mort... Dis-nous, ô notre mère ! Qu'est-ce donc que la mort? — Tu ne nous réponds pas !... » Leur gémissante voix longtemps se plaignit seule. La jeune aube parut sans réveiller l'aïeule. La cloche frappa l'air de ses funèbres coups ; Et, le soir, un passant, par la porte entr'ouverte. Vit, devant le saint livre et la couche déserte, Les deux petits enfants qui priaient à genoux. L'enfant chantait; la mère au lit, exténuée, Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant; La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée ; Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant. L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit; Et la mère, à côté de ce pauvre doux être Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit. La mère alla dormir sous les dalles du cloître ; Et le petit enfant se remit à chanter... — La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour le porter.

Paris, janvier 1835.

XLY

TENTANDA VIA EST.

Ne vous effrayez pas, douce mère inquiète Dont la bonté partout dans la maison s'émiette, De le voir si petit, si grave et si pensif.

Comme un pauvre oiseau blanc qui, seul sur un récif, Voit l'Océan vers lui monter du fond de l'ombre, Il regarde déjà la vie immense et sombre.

Il rêve de la voir s'avancer pas à pas.

O mère au coeur divin, ne vous effrayez pas, Vous en qui — tant votre âme est un charmant mélange — L'ange voit un enfant et l'enfant voit un ange. Allons, mère, sans trouble et d'un air triomphant. Baisez-moi le grand front de ce petit enfant. Ce n'est pas un savant, ce n'est pas un prodige, C'est un songeur; tant mieux. Soyez fière, vous dis-je ! La méditation du génie est la soeur, Mère, et l'enfant songeur fait un homme penseur, Et la pensée est tout, et la pensée ardente Donne à Milton le ciel, donne l'enfer à Dante ! Un jour, il sera grand. L'avenir glorieux Attend, n'en doutez pas, l'enfant mystérieux Qui veut savoir comment chaque chose se nomme, Et questionne tout, un mur autant qu'un homme. Qui sait si, ramassant à terre et sans effort Le ciseau colossal de Michel-Ange mort, Il ne doit pas, livrant au granit des batailles, Faire au marbre étonné de superbes entailles? Ou, comme Bonaparte ou bien François Premier. Prendre, joueur d'échecs, l'Europe pour damier? Qui sait s'il n'ira point, voguant à toute voile, Ajoutant à son oeil, que l'ombre humaine voile, L'oeil du long télescope au regard effrayant, Ou l'oeil de la pensée encor plus clairvoyant, Saisir, dans l'azur vaste ou dans la mer profonde, Un astre comme Herschell, comme Colomb un monde? Qui sait? Laissez grandir ce petit sérieux.

Il ne voit même pas nos regards curieux, Peut-être que déjà ce pauvre enfant fragile Rêve, comme rêvait l'enfant qui fut Virgile, Au combat qui poursuit le poëte éclatant, Et qu'il veut aussi, lui, tenter, vaincre, et, sortant Par un chemin nouveau de la sphère où nous sommes, Voltiger, nom ailé, sur les bouches des hommes. Pauvre femme ! son lait à sa tête est monté.

Et, dans ses froids salons, le monde a répété, Parmi les vains propos que chaque jour emporte, Hier, qu'elle était folle, aujourd'hui qu'elle est morte, Et, seul au champ des morts, je foule ce gazon, Cette tombe où sa vie a suivi sa raison !

Folle ! morte ! pourquoi? Mon Dieu, pour peu de chose ! Pour un fragile enfant dont la paupière est close, 2H LE LIVRE DES MÈRES.

Pour un doux nouveau-né, tête aux fraîches couleurs, Qui naguère à son sein, comme une mouche aux fleurs Pendait, riait, pleurait, et, malgré ses prières, Troublant tout leur sommeil durant des nuits entières, Faisait mille discours, pauvre petit ami !

Et qui ne dit plus rien, car il est endormi.

Quand elle vit son fils, le soir d'un jour bien sombre, Car elle l'appelait son fils, cette vaine ombre ! Quand elle vit l'enfant glacé dans sa pâleur, — Oh ! ne consolez point une telle douleur ! — Elle ne pleura pas. Le lait avec la fièvre Soudain troubla sa tête et fit trembler sa lèvre ; Et, depuis ce jour-là, sans voir et sans parler, Elle allait devant elle et regardait aller !

Elle cherchait dans l'ombre une chose perdue, Son enfant disparu dans la vague étendue, Et par moment penchait son oreille en marchant, Comme si sous la terre elle entendait un chant ! Une femme du peuple, un jour que dans la rue Se pressait sur ses pas une foule accourue, Rien qu'à la voir souffrir devina son malheur. Les hommes, en voyant ce beau front sans couleur, Et cet oeil froid toujours suivant une chimère, S'écriaient : « Pauvre folle ! » elle dit : « Pauvre mère ! » Pauvre mère, en effet I Un soupir étouffant Parfois coupait sa voix, qui murmurait : « L'enfant ! » Parfois elle semblait, dans la cendre enfouie, Chercher une lueur au ciel évanouie; Car la jeune âme enfuie, hélas! de sa maison, Avait en s'en allant emporté sa raison !

On avait beau lui dire, en parlant à voix basse, Que la vie est ainsi ; que tout meurt, que tout passe ; Et qu'il est des enfants — mères, sachez-le bien ! — Que Dieu, qui prête tout et qui ne donne rien, Pour rafraîchir» nos fronts avec leurs ailes blanches, Met comme des oiseaux pour un jour sur nos branches ! On avait beau lui dire, elle n'entendait pas.* L'oeil fixe, elle voyait toujours devant ses pas S'ouvrir les bras charmants de l'enfant qui l'appelle. Elle-àvait des hochets fait une humble chapelle. C'est ainsi qu'elle est morte, en deux mois, sans efforts ; Car rien n'est plus puissant que ces petits bras morts Pour tirer promptement les mères dans la tombe. Où l'enfant est tombé bientôt la femme tombe. Qu'est-ce qu'une maison dont le seuil est désert? Qu'un lit sans un berceau? Dieu clément! à quoi sert Le regard maternel sans l'enfant qui repose?

A quoi bon ce sein blanc sans cette bouche rose? Après avoir longtemps, le coeur mort, les yeux morts, Erré sur le tombeau comme étant en dehors, — Longtemps! ce sont ici des paroles humaines, Hélas ! il a suffi de bien peu de semaines ! — Malheureuse ! en deux mois tout s'est évanoui. Hier elle était folle, elle est morte aujourd'hui ! Il suffit qu'un oiseau vienne sur une rive Pour qu'un deuxième oiseau tout en hâte l'y suive. Sur deux, il en est un qui toujours va devant. Après avoir à peine ouvert son aile au vent, Il vint, le bel enfant, s'abattre sur la tombe; Elle y vient après lui comme une autre colombe. On a creusé la terre, et là, sous le gazon, On a mis la nourrice auprès du nourrisson, Et, moi, je dis : — Seigneur ! votre règle est austère ! Seigneur! vous avez mis partout un noir mystère, Dans l'homme et dans l'amour, dans l'arbre et dans l'oiseau, Et jusque dans ce lait que réclame un berceau, Ambroisie et poison, doux miel, liqueur amère, Fait pour nourrir l'enfant ou pour tuer la mère !

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