‹ Le Livre des mères. Les EnfantsChapitre 6 sur 35 · LA VIE AUX CHAMPS · texte numérisé non relu

LA VIE AUX CHAMPS

Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine; Moi, je vais devant moi ; le poëte en tout lieu Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu. Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute. Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route, J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit; Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. •Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe, Volume où vit une âme et que scelle la tombe, J'y lis.

Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé., Je sors, j'entre en passant chez des amis que j'ai. On prend le frais, au fond du jardin, en famille. Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ; N'importe : je m'assieds, et je ne sais pourquoi Tous les petits enfants viennent autour de moi. Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons. Ils savent que je suis un homme qui les aime, Un être auprès duquel on peut jouer, et même Crier, faire du bruit, parler à haute voix; Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois, Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste, 3e leur souris encor, bien que je sois plus triste ; Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais Des choses en carton, des dessins à la plume ; Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume, Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit ; Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit. Aussi, dès qu'on m'a vu : « Le voilà! » tous accourent. Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel, Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel ! Les petits — quand on est petit on est très-brave, — Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave ; Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, Des albums, des crayons qui viennent de Paris; On me consulte, on a cent choses à me dire, On parle, on cause, on rit surtout; — j'aime le rire, JNon le rire ironique aux sarcasmes moqueurs, Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs, Qui montre en même temps des âmes et des perles. — J'admire les crayons, l'album, les nids de merles ; Et quelquefois on dit, quand j'ai bien admiré: « Il est du même avis que monsieur le curé. » Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise, Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise, Et les petits toujours groupés sur mes genoux, Un silence, et cela veut dire : « Parle-nous. » Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit. Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute, je dis comme Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme, Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché. Je dis : « Donnez l'aumône au pauvre humble et penché ; Recevez doucement la leçon ou le blâme.

Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme ! Je leur compte la vie, et que, dans nos douleurs, Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires. Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ; Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté !

La Terrasse, août 1810. A MADEMOISELLE FANNY DE P....

0 vous que votre âge défend, Riez! tout vous caresse encore.

Jouez! chantez! soyez l'enfant!

Soyez la fleur ! soyez l'aurore !

Quant au destin, n'y songez pas ; Le ciel est noir, la vie est sombre.

Hélas! que fait l'homme ici-bas?

Un peu de bruit dans beaucoup d'ombre. Le sort est dur, nous le voyons.

Enfant, souvent l'oeil plein de charmes Qui jette le plus de rayons Répand aussi le plus de larmes.

Vous que rien ne vient éprouver, Vous avez tout! joie et délire, L'innocence qui fait rêver, L'ignorance qui fait sourire.

Vous avez, lis sauvé des vents, Coeur occupé d'humbles chimères, Ce calme bonheur des enfants, Pur reflet du bonheur des mères.

Votre candeur vous embellit.

Je préfère à toute autre flamme Votre prunelle que remplit La clarté qui sort de votre âme.

Pour vous ni soucis ni douleurs.

La famille vous idolâtre. L'été vous courez dans les fleurs ; L'hiver, vous jouez près de l'âtre.

La poésie, esprit des creux, Près de vous, enfant, s'est posée ; Votre mère l'a dans ses yeux, Votre père dans sa pensée.

Profitez de ce temps si doux!

Vivez! — La joie est vite absente; Et les plus sombres d'entre nous Ont eu leur aube éblouissante.

Comme on prie avant de partir, Laissez-moi vous bénir, jeune âme, — Ange qui serez un martyr, Enfant qui serez une femme !

Toujours ce qui là-bas vole au gré du zéphyr Avec des ailes d'or, de pourpre et de saphir,

Nous fait courir et nous devance ; Mais adieu l'aile d'or, pourpre, émail, vermillon. Quand l'enfant a saisi le frêle papillon,

Quand l'homme a pris son espérance !

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