IX. L'IMITATION DE JÉSUS-CHRIST
TTne veuve ayant peu de biens mais beaucoup *^de piété et de zèle pour l'éducation de ses enfans, avait une fille de dix ans nommée Dorothée. Cette enfant était d'un caractère porté aux distractions. La mère appréhendant qu'elle ne se gâtât parmi ses compagnes et n'ayant pas le temps nécessaire pour l'instruire elle-même, la confia malgré sa pauvreté à une pieuse maîtresse, afin de lui donner une éducation chrétienne. La petite Dorothée demeura pendant deux ans auprès de sa maîtresse, et fit pendant ce temps d'admirables progrès dans la piété. Elle retint et grava dans son cœur toutes les maximes de son aimable institutrice; mais cette maxime surtout lui resta
profondément imprimée dans l'esprit «que dans toutes ses actions il faut prendre pour modèle N.-S. Jésus-Christ.» Dorothée dès son retour auprès de sa mère devint le modèle et la consolation de toute la maison. Patiente, douce, obéissante, elle ne se plaignait jamais, parlait peu, et paraissait toujours contente. Au milieu de ses travaux, dans toutes ses contrariétés elle conservait toujours l'humeur égale; chaste, elle était ennemie de toutes les vanités; respectueuse envers tout le monde, elle ne parlait mal de personne , se montrait officieuse envers tous, et se conservait toujours en union avec Dieu.
Une telle conduite lui procura en peu de temps l'estime de toute la paroisse; cependant l'envie ne resta pas oisive, et lui suscita des ennemis. Quelques-unes de ses compagnes excitées par la jalousie, commencèrent à la noircir, la décriant comme une trompeuse et une hypocrite. Dorothée supporta tout avec douceur pour l'amour de Jésus- Christ et ne cessa de traiter de la manière la plus affable toutes celles qui la décriaient si malicieusement. Enfin le monde reconnut l'innocence de Dorothée, et les propos calomniateurs de ses ennemies retombèrent sur elles-mêmes à leur plus grande confusion. Le curé de l'endroit qui vit avec admiration dans cette fille les effets de la grâce ainsi que le grand bien qu'elle opérait dans tous ceux qui la fréquentaient, lui demanda un jour: « dites-moi sincèrement, Dorothée, comment passez-vous la journée, et comment vous comportez-vous dans vos relations avec vos compagnes ? » — Dorothée lui répondit : Il me parait, Monsieur que je fais bien peu en camparaison de ce que
je devrais faire. Je n'ai jamais oublié les conseils que j'ai reçus de ma maîtresse n'ayant encore que onze ans : elle me disait souvent que je devais dans toutes mes actions et mes souffrances prendre Jésus-Christ pour modèle. Je tâche de le faire, et voici de qu'elle manière : en m' éveillant et me levant, je me représente comment l'enfant Jésus, à son réveil, s'est offert en sacrifice à son Père céleste : en priant, je me représente comment Jésus adressait ses prières à Dieu son Père et je m'unis à lui en esprit. En travaillant, je me rappelle les sueurs que Jésus-Christ a versées, les peines et les travaux qu'il a endurés pour le salut de mon âme, et bien loin de me plaindre, j'unis avec amour et soumission mes fatigues aux siennes. Lorsqu'on m'ordonne quelque chose de difficile et de pénible, je me rappelle aussitôt que Jésus-Christ, par amour pour moi, a souffert la mort de la croix, et alors j'entreprends volontiers tout ce qu'on m'impose quelque difficile qu'il soit.
Lorsqu'on parle mal de moi, ou qu'on m'adresse des paroles dures et offensantes, je ne réponds rien; je le supporte en silence en me rappelant que Jésus-Christ a souffert, sans se plaindre, toutes les fausses accusations, toutes les calomnies, les outrages, et la plus cruelle ignominie; je réfléchis que Jésus était innocent, que je suis au contraire une pécheresse qui mérite des traitemens plus durs que ceux que j'ai à souffrir. En man- | géant je me rappelle avec quelle modestie et quelle tempérance Jésus prenait sa nourriture , afin de pouvoir travailler pour la gloire de son Père : lorsqu'on me présente quelque mets qui me re-
pugne, je pense au fiel dont Jésus-Christ a été abreuvé sur la croix et je lui sacrifie ma sensualité. Lorsque j'éprouve la faim et que je ne puis l'apaiser, je ne m'en afflige pas ; car je me rappelle que Jésus-Christ a jeûné quarante jours et quarante nuits et que par amour pour moi et pour expier l'intempérance des hommes, il a supporté la faim la plus accablante. Dans mes entretiens avec le monde, je me représente la douceur, l'amabilité et la sainteté de Jésus-Christ lorsqu'il s'entretenait avec ses apôtres. Quand j'entends de mauvais discours ou que j'aperçois quelque chose de criminel, j'en demande aussitôt pardon à Dieu, et me rappelle la douleur excessive qu'éprouve le sacré cœur de Jésus, en voyant que son Père céleste est offensé. Lorsque je pense aux ! innombrables péchés qui se commettent dans le monde et combien Dieu est offensé sur la terre, j'en gémis en m' unissant à la prière que prononça Jésus-Christ, lorsqu'il dit avec larmes à son Père ! céleste: «mon divin Père, le monde ne vous connaît point î »
Avant de me confesser, je me rappelle l'affliction et les larmes de Jésus-Christ au jardin des Oliviers et sur la croix. En entendant la sainte Messe, j'unis mon esprit et mon cœur aux trèssaintes intentions de Jésus-Christ, lorsqu'il s'offre sur l'autel pour la gloire de son Père céleste, pour l'expiation de nos péchés et pour le salut de tous les hommes. Lorsque je chante ou que j'entends chanter les louanges de Dieu, je me réjouis dans le Seigneur, et me rappelle ce divin cantique que Jésus-Christ dit avec ses apôtres après l'institution de la sainte Eucharistie. Avant de prendre
le repos, je me représente Jésus-Christ qui ne se reposait que pour prendre de nouvelles forces, afin d'honorer son Père céleste ; je me représente encore quelle différence il y a entre mon lit et la croix sur laquelle il s'étendit comme un agneau, offrant à Dieu son esprit et sa vie; alors je m'endors en répétant avec Jésus sur la croix: mon Père, je remets entre vos mains mon esprit et mon âme.))
Le curé, surpris de trouver tant de lumières dans une jeune et pauvre fille de village, lui dit: « Dorothée , que vous êtes heureuse ! de quelle consolation vous jouissez dans votre état! — «Il est vrai, reprit Dorothée, je trouve une grande consolation dans le service de Dieu, cependant je n'ose vous cacher que j'ai aussi des souffrances et des combats à soutenir. Je dois me faire beaucoup de violence, pour supporter les railleries des autres et vaincre mes propres passions. Il est vrai, Dieu me comble de grâces ; cependant il permet que de fortes tentations viennent m' assaillir : tantôt je me vois plongée dans l'affliction tantôt dans la sécheresse et dans un état d'ennui qui m'accable. )>
ce Et que faites-vous alors, demanda le curé, pour vaincre l'ennui et les tentations?» — Dorothée lui répondit: «Lorsque je me trouve dans la tristesse et dans l'aridité, je me représente le Sauveur sur le mont des Oliviers abattu, triste, affligé jusqu'à la mort, où je le contemple en esprit sur la croix, délaissé et sans consolation, et là je m'unis à lui , en prononçant du fond de mon cœur les paroles qu'il a répétées si souvent lui-même : «Mon Père ! que votre volonté se fasse !»
Dans mes tentations , voici quelle est ma conduite: sentant en moi quelque inclination pour fréquenter certaines compagnies, pour prendre | part le soir à certaines danses ou à d'autres entretiens dangereux; lorsque je vois d'honnêtes filles, non contentes de se livrer à ces occasions périlleuses, m' inviter encore à les accompagner; ou I lorsque de violentes tentations me provoquent au ï péché, ou me portent à prendre plus de liberté, | je me représente aussitôt Jésus-Christ qui me dit: «Comment, ma fille, voulez-vous donc m' abandonner pour vous livrer au monde et à ses plaii sirs; voulez-vous m' enlever votre cœur pour le I donner à la vanité et aux démons ? n'y en a-t-il pas encore assez qui m'offensent? voulez-vous aussi vous unir à eux et quitter mon service?» Et aussitôt je lui réponds de la manière la plus ; tendre: «Non! mon Dieu! jamais, jamais je ne vous abandonnerai. Je vous resterai fidèle jusqu'à la mort. Où irais-je, ô mon Seigneur, si je vous abandonnais, vous qui seul avez les paroles de la vie éternelle! — Et cette pensée nie donne de suite du courage et de la force.»
«Mais, répliqua le curé , dites-moi, ma fille, quel est le sujet ordinaire de vos entretiens avec vos compagnes? Je leur parle précisément, ré-
i pondit-elle, de ces choses que vous avez bien voulu entendre jusqu'ici. Je leur dis de prendre
| Notre-Seigneur Jésus-Christ pour modèle dans
J leurs actions ; de se rappeler à la prière, à table, au travail , en compagnie et dans les souffrances de cette vie, comment Jésus-Christ s'est conduit dans les mêmes occasions, en unissant leur in-
1 tention à la sienne. Je leur dis que je m'applique
à ce saint exercice et que je m'en trouve bien; qu' il n'y a rien de plus grand, rien de plus noble que de suivre un Dieu , que d'imiter un Dieu , et qu'il n'y a rien de plus aimable que de servir un si bon Maître.»
Le curé lui dit enfin: a Courage , Dorothée. Profitez des grâces dont le Ciel vous comble, le Seigneur a certainement sur vous de grandes vues de miséricorde et de sanctification. »
Heureuse l'âme qui imite ainsi Jésus-Christ.