D’ALPHONSE KARR
PRÉFACE
Il y a quelque temps, un matin, je causais avec un magistrat de mes amis. Il est sur le point de prendre sa retraite, et semblait s’inquiéter de ce qu’il ferait désormais des heures que pendant une grande partie de sa vie il a consacrées à une carrière remplie très-honorablement. Quel est, lui dis-je, le vice, mis en réserve, sur lequel vous comptez pour le temps de votre vieillesse ? J’entends par vice un goût honnête porté à l’excès, un amour qui occupe l’imagination ; — car, si je vous connais bien,
vous n’aurez recours ni au jeu ni à la gourmandise , et je pense que, comme moi, vous aurez cette force heureuse de renoncer à l’amour assez tôt pour éviter l’horrible malheur de demander aux femmes ou même d’accepter d’elles des plaisirs qu’elles ne partageraient pas. A notre âge on peut encore continuer, on ne doit rien recommencer.
—Vous avez raison, me dit-il; j’ai bien quelques souvenirs à ruminer, j’ai des livres, j’ai comme vous une sensibilité extrême pour jouir des magnificences de la nature ; j’aime la campagne, j’adore les fleurs — mais je ne les connais pas autant que vous, n’ayant pas eu, comme vous, le loisir de m’en occuper, et d’entrer dans leur intimité ; — d’ailleurs , elles ne vous suffisent pas non plus, et, au milieu d’elles, vous méditez ce que vous devez écrire plus tard.
— Que n’écrivez-vous ?
— Moi?
.Voudrais-tu qu’à mon âge
Je fisse de la plume un triste apprentissage.'
— Je ne vous parle pas, mon ami, de faire
PREFACE
des romans, ou des articles pour les petits journaux. Ce que je voudrais vous voir écrire, ce serait votre testament professionnel; — les chemins parcourus, les obstacles franchis, les défaites, les victoires — les espérances, les dégoûts — les vices de la législation actuelle, ses progrès sur celles qui l’ont précédée, et les progrès que vous voudriez lui voir faire — quelques portraits des magistrats avec lesquels vous vous êtes trouvé en contact — quæ sint sequenda, quæ sint vitanda — les modèles à suivre, les exemples à éviter; quelques récits, quelques anecdotes — vous feriez un livre intéressant pour tous et utile à ceux qui vous suivent dans la carrière — un livre qui vous aiderait à vivre pendant que vous le feriez et qui vous empêcherait de mourir tout entier quand vous l’auriez fini.
Tenez, ajoutai-je — voici sur ma table deux livres bien différents et qui cependant confirment, chacun à sa manière, ce que je viens de vous dire ; l’un est d’un homme connu comme traducteur de Juvénal, les biographes l’appel-
lent Dussaulx, lui s’appelait Dusaulx, comme le prouve ce volume imprimé sous ses yeux en 1 779- — Dusaulx avait été joueur — il a consacré une partie de ses loisirs à écrire sur, ou plutôt contre le jeu un gros livre plein de raisonnements, d’érudition, d’anecdotes. — Il a laissé après lui le chemin par lequel il s’est sauvé.
Cet autre volume vient de m’être envoyé par son auteur, M. Eugène Rimmel, le célèbre parfumeur ; — il contient l’histoire des parfums chez tous les peuples et dans tous les temps.
Ce qui vous donnera comme à moi une idée juste du caractère de l’auteur et du mérite de l’ouvrage, c’est que dans ce volume de 400 pages il n’est pas question une fois de « sa boutique, » même par allusion. Ce serait un trésor pour la société, si tous ceux qui ont exercé avec succès une profession laissaient ainsi, à la fin de leur carrière, comme je vous le disais, un testament professionnel — le recueil de ce qu’ils ont appris et vu dans toute leur vie.
Mon ami parti — j’écrivis les lignes qui pré-
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cèdent— et je continuai à songer aux parfums.
La Providence m’aura laissé traverser la vie fort pauvre d’argent, mais je ne me suis jamais plaint d’elle parce qu’elle m’a fait riche d’une autre manière en m’accordant, par des sens exquis et développés, une rare aptitude à jouir des richesses gratuites qu’elle a données à l’homme. — Une extrême sensibilité de la vue, de l’ouïe et de l’odorat m’a convié d’une façon particulière et intime aux fêtes splendides de la nature, à une symphonie ravissante de sons, de couleurs et d’odeurs, — de telle sorte que ma vie pourrait m’être racontée, mes souvenirs être évoqués soit par des sons, soit par des séries de couleurs, soit par des gammes de parfums ;—cela amène même parfois des contrastes bizarres. — Ainsi j’étais tout enfant lorsque mon cher père composa un air, très-chanté alors, sur un sujet assez lugubre : la peste de Barcelone en 1821. — Je me rappelle l’air entier, mais seulement les deux premiers vers des paroles dont j’ai oublié l’auteur.
Numéros memini,... si verba tenerem.
Eh bien, si je fredonne ces deux vers,
L’air corrompu que la mort empoisonne
Dans l’Ibérie a répandu le deuil, etc.
ça sent pour moi positivement le réséda — de même que l’odeur du réséda me fait facilement penser à la peste de Barcelone et m’en rappelle la date — une des trois ou quatre dates qu’il m’ait été possible de tracer dans ma mémoire — assez bonne pour tout le reste. — Dans le jardin que nous avions alors, mon père, qui aimait les fleurs, avait ensemencé, au pied d’un mur au midi, toute une plate-bande de réséda. — Ainsi élevé dans la religion du réséda, j’ai toujours eu autour de moi trop de réséda — au point qu’un jardinier prétendait que j’en empoisonnais mon jardin (toujours la peste).
Linné disait tenir de source certaine que l’ambroisie dont se nourrissent les dieux n’est rien autre chose que l’odeur du réséda, qui par un privilège spécial monte jusqu’à leur séjour interdit à l’odeur nauséabonde exhalée par la graisse des victimes que les prêtres anciens —
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dans l’intérêt des côtelettes et des biftecks qu’ils aimaient et prélevaient — avaient persuadé aux populations être très-agréables aux dieux.
Grétry ne pouvait supporter l’odeur de la rose — de même que la reine Anne d’Autriche et je ne sais quel prince ou duc de la maison des Guises. La princesse de Lamballe haïssait la violette. — Mais cela doit être raconté dans le livre de M. Rimmel, ou il y a tout.
Je demandais un jour à Victor Hugo quelle était l’odeur qu’il préférait entre toutes : — C’est, me dit-il, celle qu’exhale de ses fleurs roses et blanches le petit liseron des champs au pied des haies, — et depuis, il a donné ce goût et cette préférence à l’héroïne des Travailleurs de la Mer. C’est, en effet, une odeur suave et ressemblant un peu à celle de l’amande amère. Ce goût de V. Hugo pour un parfum délicat et fugace fut cause que je m’étonnai plus tard d’un vers du même à propos de la rose du Bengale :
Comme elle est sans épine, elle n’a pas d’odeur,
car le rosier du Bengale a peut-être les plus
gros aiguillons de tous les rosiers, et la rose exhale un parfum spécial et très-fin que l’on respire même d’assez loin dans les heureuses contrées que j’habite, où la plupart des haies sont faites en rosiers du Bengale, hauts de deux mètres et couverts de fleurs pendant tout l’hiver. Les anciens prenaient les parfums très au sérieux, et les couronnes qu’ils se mettaient sur la tête pendant les festins n’étaient pas seulement un joyeux ornement et une vivante magnificence , ils attribuaient à l’odeur de la rose et à celle de la violette le pouvoir d’enlever la pesanteur de la tête après que les coupes avaient circulé, et à celle du safran la puissance de procurer un sommeil réparateur et des songes agréables. — Mais tout cela est dans le livre de M. Rimmel.
Quoique j’aie tout à l’heure remercié la Providence de m’avoir donné le sens de l’odorat très-complet, de m’avoir créé — emunctœ naris, je dois céder la palme à un journaliste parisien qui célébrait un jour « l’odeur enivrante des camellias. »
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J’avouerai aussi que je n’ai pu apprécier « l’odeur de la vertu » dont parle Plutarque.
« Quelle odeur devons-nous exhaler ? » dit un des convives du célèbre banquet — « l’odeur de la vertu » — répond Socrate.
Les écrivains catholiques n’ont donc pas inventé « l’odeur des vertus » ni « l’odeur de sainteté. » Ces odeurs, d’abord métaphoriques, ont été traduites depuis assez grossièrement par des odeurs réelles. — Madame de Genlis — autre femme emunctissimce naris — prétendait avoir senti et reconnu l’odeur de sainteté. Ce serait le cas de créer une parfumerie religieuse qui vendrait — Y odeur de sainteté pour le mouchoir, et Yodeur de vertu pour « la toilette des dames. »
Je suis réellement très-embarrassé pour écrire ces quelques lignes de préface au livre de M. Eug. Rimmel. — En ouvrant le volume sur les parfums, il s’est exhalé de ma mémoire une foule d’anecdotes relatives aux odeurs et aux fleurs qui l’auraient faite amusante au lecteur en me la rendant facile — et c’est avec une
sorte de dépit que j’ai vu que M. Rimmel les savait également. Je ne crois pas qu’il ait découvert cependant, ou se soit rappelé, ce que dit le même Plutarque — que chacun doit avoir ses parfums particuliers — que ceux d’un homme ne doivent pas être les mêmes que ceux d’une femme, etc.
Un des graves reproches que je fais à la mode et à la rigoureuse tyrannie qu’elle exerce, c’est de former toutes les femmes sur le même modèle.
Chaque femme ne devrait avoir pour guide pour sa parure que la recherche de ce qui la rend plus belle — de ce qui .met en relief ses avantages et dissimule ou change en agréments ses petites imperfections — excusez l’irrévérence de cette hypothèse.
Il est ridicule et insensé de voir une forme de vêtement adoptée par toutes les femmes aussitôt qu’il a plu d’édicter une révolution ou un changement aux couturières au bénéfice de leur industrie, ou à quelque femme à la mode, qui, dans un accoutrement nouveau, trouve
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moyen de servir sa beauté en nuisant à celle des autres.
Une couleur à la mode, un parfum à la mode — me mettent en colère.
Les femmes semblent trop oublier que la plus charmante créature, la plus richement douée — a cependant un point de charme auquel elle ne peut atteindre : être une autre.
Le succès dans le monde appartient à la femme qui est le plus « autre ». Le moyen le plus certain d’être « autre » c’est d’être soi-même, ipsissimus , ipsissima, très soi-même, disaient les Latins.
Au milieu de. femmes couvertes de pierreries — qu’une seule entre simplement vêtue d’une longue rohe de velours noir sans un seul bijou, à l’instant elle prend avantage sur toutes celles qui, avant son entrée, se disputaient et se partageaient les regards.
Les poètes et les peintres romantiques se sont avisés vers 1830 de préconiser les cheveux rouges. — Ce culte a eu ses apôtres, ses pontifes intolérants, et je puis même citer un mar-
tyr. — Ce charmant esprit — Gérard de Nerval a dû les commencements de sa folie à l’amour que lui avait inspiré une ballerine à chevelure orange.
Tout doucement les cheveux rouges sont devenus à la mode après avoir été pendant des siècles un motif de répulsion, et on est arrivé à la folie de teindre en cette couleur capucine de magnifiques cheveux blonds, châtains ou noirs. Un de ces derniers hivers, il parut dans les salons de Nice une jeune fille qui, n’ayant ni beauté, ni grâce, ni élégance, fut déclarée reine de l’hiver uniquement parce qu’elle avait les cheveux roux. — Un homme de mes amis s’en passionna au point de m’impatienter.
— Je voudrais causer un peu demain avec vous.
— J’irai chez vous demain matin.
— Non, soyez au jardin public, à l’heure de la musique ; j’irai vous y trouver.
Pourquoi ? vous n’y allez jamais.
— C’est que ce que j’ai à vous dire ne se peut ciire que là, et puis je ne vous ferai pas
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perdre une occasion de voir votre belle aux cheveux d’or.
— Je ne l’ai jamais vue le jour.
— N’ayez pas peur, ces teints-là ne perdent pas au soleil.
Le lendemain en effet, nous nous promenions autour du kiosque des musiciens — et tous deux, sans nous le dire, nous cherchions la beauté en question.
Nous l’aperçûmes en même temps ; elle venait directement sur nous, et nous dûmes nous ranger de côté pour la laisser passer. — Elle était au bras de sa mère et donnait la main à une sœur plus jeune qu’elle et n’allant pas encore dans le monde. — Derrière elle une bonne portait sur un bras un baby et en traînait un autre de l’autre main. — Un petit frère jouant au cerceau se jetait dans les jambes des passants. — Toutes ces têtes, les petites sœurs, le frère au cerceau, les deux babys, la mère elle-même, étaient couverts des mêmes cheveux roux.
— Eh bien? dis-je à mon ami.
— C’est vrai — me dit-il.
Nous nous comprenions, — je lui avais dit :
les cheveux rouges doivent leur charme à leur rareté ; — s’il se trouve une seule femme rousse dans un salon, elle a des chances certaines d’être remarquée, des chances probables d’être adorée, si cette couleur est à la mode comme elle l’a été trois fois depuis la création du monde — et toujours dans le pays où la majorité des femmes a les cheveux noirs ou bruns.
Si je devais avoir un harem de neuf cents femmes comme le roi Salomon, j’y mettrais une rousse, je n’y en mettrais pas deux.
Combien peu de gens aiment réellement ce qui leur fait plaisir, ce qui les charme, ce qu’ils aiment; — ils veulent savoir d’abord ce qu’aiment les autres ce que on aime — on le tyran de la société. L’homme veut surtout que les autres le croient heureux, et la mésaventure de Candaule n’a corrigé personne.
Revenons aux parfums. — Plutarque a mille fois raison : — chacun doit adopter son parfum.
— Une femme qui change de parfums selon
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la mode, est une femme parfumée ; une femme qui porte toujours le même parfum se l’assimile et est une femme odoriférante — comme la rose, comme le lilas, comme l’œillet. — Celui qui l’aime ne la sépare pas plus de cette odeur qu’il ne sépare la vanille de l’héliotrope.
Je classe l’ouvrage de M. Rimmel parmi les bons livres — ceux où l’on apprend quelque chose agréablement — en suivant les chemins fleuris qui mènent quelque part — l’utile dulci , s’il est encore permis de se servir de cette citation.