‹ Le livre des ParfumsChapitre 24 sur 71 · Juvénal, sat · texte numérisé non relu

Juvénal, sat

Héliogabale dépassa ses prédécesseurs en extravagances et en prodigalités. Fils d'une prêtresse de Vénus Astarté et consacré lui-même au culte de la déesse, il porta dans le palais des Césars tout le faste voluptueux des monarques de l’Orient. Il demandait aux parfums une partie des forces qu’il dépensait dans les prodigieux exploits dont l’histoire nous a retracé le tableau. Le sénat des femmes, qu’il créa pour délibérer sur l’étiquette de la cour et la forme des vêtements, devait aussi décider de la composition des cosmétiques et de la qualité des parfums.

Les Romains, du reste, étaient fort habiles en la matière, car janîais, ni avant ni depuis, on ne vit consacrer autant de temps et d’argent aux soins de la toilette qu’on ne le fit dans Rome impériale.

Les divers instruments employés à cet important travail se nommaient mundus muliebris, qu’on peut, en jouant sur les mots, traduire par le monde d’une femme, quoique le Digeste prenne la peine d’expliquer que c’est ce qui rend une femme plus propre : Mundus muliebris est quo mulier mundior fit 1 . Vient ensuite l’énumération des objets désignés sous ce titre, qui comprennent tout ce qui peut servir à la toilette ou à la coiffure.

Ces objets étaient généralement renfermés dans un coffret, tel que celui qu’on trouva à Pompéi dans la maison des Vestales, ce qui prouve que les chastes

i. Digeste, liv. XXXIV, tit. u.

LES ROMAINS

prêtresses n'avaient pas renoncé à tout désir de plaire. On y voyait un miroir de métal poli enrichi d’arabesques, des broches d’or ou fibules, des épingles d ivoire pour les cheveux, un peigne de buis, une boîte

à onguents ( unguentarium ), de petits vases de verre contenant du fard (fucus), des flacons d’essences, des bracelets d’ivoire, des pendants d’oreilles, des curedents, des colliers et des ciseaux. Dans l’illustration placée en tête de ce chapitre, nous avons cherché à donner une idée du mundus muliebris.

Grâce aux poëtes satiriques de l’époque, qui censuraient , sans pouvoir les guérir, les manies de leurs compatriotes, nous pouvons retracer une peinture assez exacte d’une Romaine à sa toilette.

Couverte d’un peignoir en toile fine de Cos, elle est à moitié étendue sur un siège moelleux, tenant d’une main le miroir, qu’elle consulte sans cesse ; de l’autre une longue épingle d’or nommée discriminale, dont le but avoué est de séparer les cheveux, mais qui sert beaucoup plus, en réalité, à punir la moindre maladresse de ses esclaves.

Autour d’elle s’empressent, timides et craintives,

iyo

les cosmètes, chargées de la parer, portant chacune les attributs de son emploi. C’est le moment où le pinceau ayant étendu la dernière couche de fard, la patricienne beauté admet ses familiers en sa présence, pendant que ses habiles ornatrices donnent à sa coiffure la forme arrêtée après de longs débats.

« Un général sur le champ de bataille, dit Lucien, n’a pas plus d’officiers autour de lui qu’elle n’a en ce moment de servantes pour la parer. »

Dans un coin, les cinofles préparent la teinture qui donnera aux cheveux la blonde nuance qu’on recherche, et la poudre dorée qui en relève l’éclat, tandis que les cinéraires font chauffer les fers en forme de roseau creux qui serviront aux calamistes pour crêper les boucles et leur donner l’aspect d’une frisure naturelle.

La psecas, jeune Grecque, nourrie à Athènes des leçons des grands maîtres, entreprend enfin la coiffure qui doit encadrer la figure de sa maîtresse ; mais malheur à elle si elle ne réussit pas à donner à la chevelure le pli voulu, ou si un caprice de la maîtresse l’indispose contre elle ! Un violent coup d'épingle dans le bras, ou même dans le sein, l’avertit de sa disgrâce. Et pourtant, comme dit Juvénal :

Pourquoi la maltraiter, parce qu’un poil rebelle,

Maigre tous ses efforts, se retourne a l'envers,

Ou bien que ton miroir, serviteur trop fidèle,

T’avertit que ton nez est un peu de travers ?

Le grand œuvre est enfin achevé, et sur sa tête

LES ROMAINS

s’élève un édifice à faire envie aux marquises de la Régence.

Admirez avec moi ce noble monument !

On dirait Andromaque avec son port de reine,

Mais soyez satisfait de la voir par devant,

Derrière d’un pygmée elle a la taille à peine.

Si les Romaines faisaient grand cas de leur chevelure, elles ne consacraient pas moins de soins à préserver la fraîcheur de leur teint, et ce fut à elles qu’on dut l’invention de ces masques de pâtes adoucissantes qu'on remit plus tard à la mode, sous le règne de Henri III.

On les appliquait le soir en se couchant; le matin, différents lavages en débarrassaient la peau et la laissaient fraîche et vermeille. Il y avait même certaines coquettes qui gardaient ce masque sur la figure pendant tout le temps qu elles restaient chez elles, et ne le retiraient que pour sortir. Aussi Juvénal prétendait-il assez plaisamment qu’il y avait des femmes dont les maris ne connaissaient pas le visage 1 . Peutêtre n’y perdaient-ils pas beaucoup !

Ces masques se composaient pour la plupart de mie de pain détrempée dans du lait, ou de farine de seigle et de miel. La célèbre Poppée en faisait grand usage, et se servait en outre de bains de lait d’ânesse pour entretenir la blancheur de son corps, qu’on comparait à celui d’une Gauloise, ce qui était le plus beau compliment qu’on pût lui faire. Elle tenait tant

i. Juv., Sut. VI.

à ce genre d'ablutions que, lorsqu’elle fut exilée de Rome, elle obtint la permission d’emmener avec elle cinquante ânesses pour pouvoir subvenir à son bain quotidien.

Les écrivains nous font connaître les formules d'un grand nombre des cosmétiques employés par les Romaines. Le suif y jouait un grand rôle; on préférait celui d’Athènes, vendu sous le nom d ’œsipe. Il était épuré par deux fontes successives et blanchi au soleil, ce qui ne l’empêchait pas de conserver une odeur assez forte, que les femmes subissaient avec résignation, dans l’espoir d’augmenter leur beauté. Les martyrs ont été de tous les temps!

Ovidè composa sur les cosmétiques, qu’il appelait « les médicaments de la face 1 » , un livre dont il reste quelques fragments assez curieux pour nous faire regretter la perte des autres chapitres.

Nous en extrairons la recette suivante pour conserver le teint. « Prenez de l’orge de Libye et pareille quantité de farine de fèves. Détrempez le tout dans des œufs. Faites sécher et broyez. Jetez-y de la corne de cerf, de celle qui tombe au printemps. Joignez-y quelques oignons de narcisse pilés das un mortier. Faites entrer ensuite dans ce mélange de la gomme et de la farine provenant du froment de Toscane. Enfin liez le tout par une plus grande quantité de miel, et cette composition rendra le teint plus uni qu’un mi¬

i. Meiicamina faciei

roir. » Ovide ajoute que la manière de s'en servir est de s’en appliquer une épaisse couche sur la figure en se mettant au lit.

Les rides, les taches de rousseur et les autres imperfections de la peau étaient combattues par des préparations particulières. La coction du talon d'un jeune taureau blanc, prolongée pendant quarante jours et quarante nuits, donnait une liqueur souveraine contre les rides. On employait la farine d’orge pétrie avec du beurre frais pour faire passer les rougeurs, et la litharge pour enlever les taches du teint. Une pâte composée de graisse de veau, de moelle de cerf et de feuilles d’aubépine passait pour effacer le haie, et une pommade contenant de la graisse d’oie mélangée de résine et de chaux, pour guérir les gerçures des lèvres.

On recommandait les fumées de l’encens pour calmer les irritations de la peau et faire disparaître les boutons. « Bien que l’encens, dit Ovide, soit agréable aux dieux, il ne faut pas le jeter tout dans les brasiers sacrés; il est d’autres autels qui réclament sa vapeur parfumée. »

Ces soins ne suffisaient pas toujours pour donner au teint une fraîcheur assez grande : l’art se chargeait alors d’y suppléer. On avait recours à la terre de Chio ou de Samos dissoute dans du vinaigre, ou à la céruse délayée dans de l’eau pour donner à la peau une blancheur éclatante. Parfois aussi, d’après Ovide, Pline l’Ancien et Horace, on se servait dans le même

but à'excréments de crocodile. Le brillant coloris de la jeunesse s’imitait au moyen du fucus, tiré d'une espèce de mousse 1 , ou du purpurissus, écume chaude de la pourpre®. Ces fards s’appliquaient avec un pinceau ou avec le doigt, comme on le voit sur un grand nombre de vases.

Les qualités pernicieuses de la plupart de ces compositions étaient aussi connues des anciens qu'elles le sont des modernes; mais les femmes ne se laissaient pas plus arrêter dans leur emploi par les sages conseils de l’hygiène que par les attaques des satiriques, qui ne leur épargnaient pas leurs railleries. L’usage de ces cosmétiques offrait cependant d’assez graves désagréments, comme le dit Martial 3 :

Avec ce teint fardé, du temps crains les caprices,

U pourrait démasquer soudain tes artifices.

Ne vas pas au soleil, car il fondrait ton blanc.

Et par la pluie en pleurs tu le verrais coulant.

Si le gaz avait été connu des Romains, le poëte eût pu ajouter à ces inconvénients celui de devenir noire tout à coup, mésaventure à laquelle s’exposent toutes les personnes qui font usage de fards métalliques.

j,. Lichen roccella.

a. On trouva un pot de rouge fort bien conservé dans les fouilles d’Herculanum.

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