Le kohl égyptien
J’ai quoton dont els se rougissent;
J’ai Manchet dont els se font blanches
On voit qu'il y a six siècles les dames avaient une
toilette presque aussi bien montée que celle d’une petite maîtresse moderne.
i. J’ai aussi tout l’attirail qui sert à la toilette d’une femme, des rasoirs, des pinces, des glaces, des brosses à dents, des cure-dents, des
Tous ces objets se trouvaient réunis dans un petit meuble nommé damoiselle à atourner. qui se composait d'un guéridon surmonté d’une tête et de deux bras ; les cosmétiques et les parfums étaient placés sur la table; un des bras portait le miroir, l’autre les peignes et épingles, et sur la tête reposait le modèle de
la coiffure. Ce petit meuble se faisait généralement en bois, mais la reine Clémence (1328) en possédait un en argent.
Tous les parfumeurs n’étaient pas ambulants, quelques-uns avaient pignon sur rue, et c’est la bou-
bandeaux, des fers, des nattes, des peignes, des miroirs, de l’eau de rose pour s’embellir, du coton pour se rougir, du fard pour se blan-
tique d'un de ceux-là qui est représentée dans la gravure ci-contre tirée d’un manuscrit du Musée britannique intitulé « le Pèlerin. » Dans la fenêtre on voit des pots de pommade et sur le comptoir des miroirs qui tous reflètent la ligure du saint homme avec un
Peigne (Musée britannique).
noble mépris des lois de l'optique. Quant aux peignes ils paraissent plus convenables à étriller des chevaux qu’à peigner des têtes humaines, mais ils ne faut pas croire qu’ils étaient tous ainsi; le spécimen que nous illustrons ici prouve que cet objet de toilette se travaillait déjà avec beaucoup de goût.
Les parfums étaient généralement renfermés dans des vases de cristal ou de métaux précieux. Ainsi nous trouvons dans l’inventaire des ducs de Normandie (1363) « deux petits barils de cristal à mettre basme », et « une navette dorée à mettre encens », et dans celui des ducs de Bourgogne « une petite boistelecte
d’argent à mectre cyvecte. » On employait aussi à cet usage des boîtes rondes d’ivoire nommées barillets qui étaient généralement de fabrication arabe.
Toutefois la forme de vase qui plaisait le plus était celle d’une pomme dans laquelle on mettait du musc, de l’ambre et d’autres aromates. Cette pomme, qu’on nommait pomandre ou pomme d’ambre, figurait presque toujours parmi les trésors des rois ou des grands personnages du xiv e au xvi e siècle. Dans l’inventaire de Charles V (1379) nous en trouvons plusieurs : « une pomme d’ambre garnie de trois bandes d’or», « une chose d’or plaine d’ambre, ouvrée à la morisque », « une pomme d'ambre d’argent doré », et dans celui du duc de Berry : « une belle pomme de must (musc) qui se euvre par le milieu. » Les comptes royaux de 1400 mentionnent « une pomme d’or garnie de musqué » et ceux de 1528 , « trois pommes rondes d’or à mectre senteurs, en chascune desquelles y a ung mirouer et ung caderan. » Charles-Quint possédait « une grenade d’or creuse et ung cueur esmaillé », tous deux servant au même but. On voit que cette mode dura longtemps et que la pomme d’ambre alla toujours en se perfectionnant. Nous la retrouverons plus tard en Angleterre aux mains de la reine Élisabeth. Elle existe encore en Orient, où sans doute elle prit nais-
sance, seulement elle est de plus grande dimension, et, au lieu de la tenir à la main, on la roule avec le pied sur le tapis.
Une autre mode orientale qui fit fureur au xiv e et au xv e siècle fut celle des « oyselets de Chypre »; on les composait d’aromates 1 réduits en pâte et moulés en forme d’oiseau, et on les brûlait pour parfumer l’air. Dans toutes les maisons royales ou princières, on plaçait ces oyselets sur la table du banquet dans des récipients de forme bizarre; tantôt c’était un poisson d'argent 2 , tantôt un chandelier à têtes de lion couronnées de lis 3 , parfois une cage suspendue à une potence, tantôt enfin un ours portant une hotte 4 . Quand Charles V se rendait à sa chapelle, un de ses serviteurs l’accompagnait portant « une cagette d’argent pour mettre oyzelez de Chypre. »
Même en faisant leurs dévotions, les grands personnages aimaient avoir l’odorat agréablement chatouillé, et les chapelets odorants étaient fort en vogue. En 1415, la reine de Chypre donna au duc de Berry « unes patenôtres faites de must », et, en 1469, le roi Louis XI reçut pareil présent de la reine de Sicile. Le duc de Bourgogne possédait « une patrenostre de ladanon » (labdanum), et la reine Anne de
1. Storax liquide et calamite, et labdanum liés avec gomme adragante. (Secrets de maître Alexis.)