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Le livre des peintres de Carel van Mander

J'ai dit ailleurs que de la savante école de Frans Floris procèdent des maîtres habiles, dignes nourrissons d'une telle mère.

Entre les meilleurs, il faut citer Lucas De Heere, issu d'une souche essentiellement artistique, car Jean De Heere, son père, comptait parmi les meilleurs statuaires des Pays-Bas-, et sa mère, dame Anne Smijters, était une excellente ■ enlumineuse, auteur de travaux rares exécutés avec une étonnante délicatesse de pinceau ^. Elle avait peint, entre autres, un moulin avec ses ailes, le meunier, chargé d'un sac, gravissant l'escalier, et, sur la butte, une charrette attelée d'un cheval; enfin, les passants ; et le tout pouvait être caché sous un demi-grain de blé^

Ce furent là les parents de Lucas De Heere, qui naquit à Gand en 1534.

1. Aussi d'Heere, Mynhecr et Denis. Son tableau Salomon et la reine de Saba, à la cathédrale de Gand, porte cette dernière signature.

2. Il exe'cuta, en effet, de nombreux travaux pour les églises et les monuments de sa ville natale, où il mourut en 1578.

3. De Smytere. Guichardin {Description de tout le Pays-Bas, iSôy, page 134) parle d'elle en ces termes : « Anne Smiters de Gand, vrayement peintresse excellente et digne. »

4. Bien qu'il y ait nécessairement ici de l'exagération, nous pouvons faire observer que l'une des miniatures de la réduction du Bréviaire Grimani, possédée par la Bibliothèque royale de Belgique, montre un moulin avec sa butte, etc., concordant fort bien avec la description de van Mander.

11 commença, de bonne heure, à apprendre le dessin chez son père qui était, non seulement un sculpteur entendu, mais encore bon architecte, et qui a laissé d'excellents travaux d'albâtre, de marbre et de pierre de touche ', ce qui l'obligeait à se rendre fréquemment à Namur et à Dinant pour y chercher des marbres, et, plus d'une fois, il se fit accompagner dans ces excursions par son jeune fils, qui déjà retraçait, d'après nature, d'une plume adroite et ferme, les villes et les châteaux ruinés des bords de la Meuse.

Arrivé, par l'enseignement de ses parents, à être un dessinateur passable, il fut mis en apprentissage chez Frans Floris, grand ami de son père. De rapides progrès le mirent bientôt à même de rendre de o-rands services à son maître, notamment dans les dessins exécutés pour les peintres verriers et pour les tapissiers, œuvres qui ont passé pour être de Frans Floris, ce qui donne la preuve de l'habileté du dessinateur.

Lucas De Heere se mit ensuite à voyager à l'étranger : en France, où il exécuta beaucoup de cartons de tapisseries pour la reine, mère du roi '. Il allait fréquemment à Fontainebleau où il y avait beaucoup de belles choses à voir : figures antiques, tableaux, etc.

Revenu de France, il épousa une honnête jeune fille nommée Eleonore Carboniers, fille du receveur de la ville de Vere"^.

11 a peint beaucoup de portraits d'après nature, en quoi il procédait avec une grande sûreté, et posait bien ses modèles ; il faisait aussi le portrait de mémoire, et assez ressemblant pour qu'il fût possible de reconnaître ses personnages.

1. Il exécuta, entre autres, en iSag, le mausole'e d'Isabelle d'Autriche, reine de Danemark, épouse de Christian II et sœur de Charles-Quint, morte en exil à Zwynaerde en i526. Ce tombeau, que décorait une peinture de Mabuse, fut détruit en iSyg; il avait été érigé à l'abbaye de Saint- Pierre, à Gand. L'exhumation des restes mortels de la malheureuse princesse a eu lieu au mois de mai i883, et la dépouille a été transportée à Copenhague pour être inhumée dans le caveau de la famille royale.

2. Catherine de Médicis. Bryan Stanley affirme que De Heere séjourna en Angleterre sous le règne de Marie Tudor, mais il est impossible que ses portraits de la reine d'Angleterre et de Philippe II, son époux, soient datés de i344, comme l'assure W. Bürger. {Tresors d'art en Angleterre, page 347. {Bruxelles, 1860.) Il faut accepter la date de i554 donnée par De Busscher. {Biographie nationale de Belgique, tome V, page iSg.)

3. Elle était également poète. Son mari lui dédia de nombreuses pièces de vers dans son Hof en Boomgaert van Poesien (i5G5).

II peignit le seigneur de Wacken et son épouse ' , ainsi que Cosijntgen, leur bouffon; c'étaient les volets d'un triptyque.

A réglise Saint-Pierre, à Gand, il y avait, aussi de lui, des volets où Ton voyait une Pentecôte, dans laquelle étaient représentés les apôtres remarquablement bien drapés. A Saint-Jean, on voyait une grande épitaphe ayant comme panneau central la Résurrection, sur Tun des volets, les Disciples d'Emmaiïs, et sur Tautre, la Madeleine aux pieds du Christ dans le jardinet ~.

Il existe de sa main divers tableaux et portraits fort habilement peints, et il y en aurait certainement davantage s'il n'avait perdu une bonne partie de son temps en compagnie des hauts personnages qui le recherchaient pour l'agrément de son commerce, non moins que pour son talent comme artiste et comme poète, car de tels arts vont aisément de compagnie. Il fut si bien avec de certains princes, qu'ils lui donnèrent de magnifiques offices •"'.

Un jour, en Angleterre, il fut chargé de peindre, pour l'amiral de Londres '^, une galerie qui devait être décorée de la représentation des costumes des différents peuples. Il les peignit tous, à l'exception de l'Anglais qu'il représenta tout nu, plaçant près de lui toutes sortes d'étoffes de laine et de soie, des ciseaux de tailleur, et un morceau de craie.

Voyant cette image, l'amiral demanda au peintre ce qu'il avait entendu figurer. Lucas répondit qu'il n'aurait su quel costume donner à l'Anglais, attendu qu'il en changeait chaque jour : que s'il l'avait représenté de telle sorte, demain il lui eût fallu changer de la française à l'italienne, à l'espagnole ou à la flamande. « Je me suis donc contenté de l'étoffe, ajouta-t-il, et des outils pour cjue l'on puisse en faire ce que l'on veut. »

L'amiral montra cette nouveauté à la reine qui, la voyant, se prit

1. Antoine de Bourgogne, seigneur de Wackene, Cappelle, etc., vice-amiral et grand-bailli de Gand, mort en Zélande, le 7 juillet i5G(S.

2. Ces tableaux ont pe'ri en i5Gi), pendant les troubles religieux.

S. Il eut, en effet, le titre de greffier de la chambre des comptes et pensionnaire du prince d'Orange et de Sainte-Aldegonde.

4. Edouard, lord Clinton, cre'é comte de Lincoln en 1372, mort en 1584.

à dire : « N'a-t-on pas raison de faire voir la versatilité de notre nation qui lui vaut les railleries des étrangers ^ ? »

A vrai dire, les Anglais et les Français ne sont pas les seuls peuples que Ton puisse accuser d'aimer le changement ; le reproche peut s'adresser tout aussi bien aux Flamands, qui se plaisent beaucoup trop à copier le costume des autres nations, particulièrement de celles qui leur sont le plus voisines, ou avec lesquelles ils entretiennent les relations les plus suivies.

Sous ce rapport, les Allemands et les Suisses encourent de moindres critiques, eux qui, le plus souvent, se contentent de leurs vieilles braies. Chez nous, au contraire, on va parfois les jambes embarrassées de chausses flottantes , serrées du bas, qui empêchent presque la marche.

Tantôt nous nous faisons des ventres qui pendent de beaucoup au-dessous de la ceinture ; tantôt nous nous serrons dans nos habits au point de pouvoir à peine respirer et remuer les bras ; ou bien nous avons des culottes de galériens comme les esclaves enchaînés à la rame, et telle chose est d'origine française, telle autre d'origine espagnole ou portugaise. Parfois, les chausses devaient être si étroites qu'il eût fallu un chausse-pied pour les mettre.

Mais nos dames atteignent le comble du grotesque avec leur cache-enfant, comme il est bien permis de l'appeler. Cela les rend aussi larges et rebondies que le cheval Bayard ; à peine savent-elles franchir une porte et, en même temps, elles se pincent et se serrent la taille au point de ne savoir se courber ni respirer.

Et, non contentes de se mettre elles-mêmes à la torture, elles martyrisent encore les innocentes fillettes qui peuvent à peine se développer.

I. Les archives de Gand possèdent un recueil d'aquarelles répondant à la description de ces peintures. Il porte pour titre Théâtre de tous les peuples et nations de la terre, etc., par Luc Dheere, et ne paraît avoir e'té achevé qu'en iSyô. (De Busscher, Recherches sur les peintres et sculpteurs à Gand, page i85. i8')6.) Walpole observe que l'idée de représenter l'Anglais sans vêtements, armé de drap et de ciseaux, était empruntée à une épigramme d'Andrew Borde (Andreas Perforatus), qui vivait sous le règne de Henri VIII :

Il I am an En^lishman, and nakcd I stnnJ hère Mubing in my mind what raymcnt 1 shall wear. »

On en est venu à un tel degré de sottise en ce pays, que la sécheresse, la maigreur, — qu il est permis de qualifier une maladie, — est tenue pour un ornement et une qualité. '

Les Italiens sont plus sages. Depuis l'antiquité ils aiment à voir leurs belles matrones bien en chair, comme elles le sont encore, et font les habits de femmes si amples qu'on pourrait, semble-t-il, sans effort, en faire sortir d'une secousse les occupantes, système le meilleur de tous.

Pour retourner à Lucas De Heere, il a laissé un certain nombre de pièces de vers, entre autres, le Verger des poèmes, dans lequel il a fait figurer un certain nombre de pièces traduites du français, telles que le Temple de Ciipidon, de Marot, et autres choses, avec nombre de pièces de sa propre composition, mais non pas d'après le mètre français qu'il a beaucoup suivi par la suite '.

Il avait également entrepris d'écrire, en vers, la vie des peintres, mais je n'ai pu me procurer ce commencement d'ouvrage, quelque peine que je me sois donnée dans l'espoir d'en pouvoir tirer parti ou d'en faire la publication^.

C'était un homme de grand savoir et de beaucoup de jugement, amateur passionné d'antiquités, de médailles et d'autres curiosités, dont il s'était formé un joli cabinet. Il possédait, entre autres, quelques figurines de bronze de Mercure, dans des attitudes curieuses; elles avaient été trouvées à Velseke, en Flandre, près d'Audenarde, dans un endroit où l'on suppose qu'était la ville de Belgis.

I. C'est dans ce recueil, déjà cité, que figure le poème sur Vsigneau mystique de van Eyck, dont l'ensemble a été reproduit par van Mander. (\'oyez tome I"'', page 34.) On doit à M. Blommaert une excellente étude sur Lucas De Heere, envisagé spécialement comme lettré. Ce travail a été inséré dans les Annales de la Société royale des beaux-arts et de littérature de Gand. i&bi.

1. Voici ce que dit à ce sujet M. De Qusscher [Biog-raphie Nationale) : «En 1824 devait se vendre à Gand, en même temps que le Théâtre Cosmopolite, le manuscrit biographique, mais il fut retiré avant l'enchère. L'instituteur Delbecq, savant amateur de gravures anciennes, eut en communication le poème du peintre gantois et en prit d'intéressants extraits qui ont été publiés dans le Bulletin de l'Alliance des Arts (Paris, 1845), dans un opuscule flamand, Otid en Nieuw (Gand, i865), et dans les Recherches sur les Peintres et les Sculpteurs, à Gand, au XVI' siècle. (Gand, 1866.) La connaissance que l'on acquit ainsi de l'importance de ce curieux document augmente le regret d'en avoir perdu la trace. On espéra, un instant, que le manuscrit était entré dans la riche bibliothèque de feu S. M. Guillaume II, roi de Hollande; cet espoir fut déçu. D'après les extraits, c'est an Précis historico-artistiqiie, ou, comme l'auteur l'appelle, un Traité [Tractaet], disposé par ballades véridiques selon l'ordre chronologique et l'honneur du pays ».

11 possédait une chaussure antique qu'on avait déterrée en Zélande et qui consistait en une semelle munie de beaucoup de curieuses bandelettes, comme on les voit aux statues romaines.

Comme il avait été mon premier maître', je lui envoyai, en gage d'afFectueux souvenir, une molaire naturelle qui pesait cinq livres et qui avait été trouvée entre notre village de Meulebeke et Ingelmunster, à Tendroit qu'on appelle « Terre des Morts » fliet dooder lieder landtj, avec d'autres ossements et des armures de fer, chose extrêmement curieuse.

Sa devise était un curieux anagramme de son nom : « Le dommage VOUS éclaire » (Schade leer u), phrase correspondante, par le nombre des lettres, à Lucas De Heere-.

A mon sens cela était fort ingénieusement trouvé, outre que c'était tme précieuse maxime, car, sentant son propre dommage, et voulant en déterminer la cause, de même qu'en remontant à la source de celui des autres, on s'instruit de la meilleure façon sur le moyen d'échapper à ces revers ou d'en racheter les conséquences.

Lucas mourut en i584, le 29 août, âgé de cinquante ans^.

COMMENTAIRE

Les notices assez nombreuses que l'on a consacrées à Lucas De Heere n'ont pas suffi à reconstituer la carrière d'une personnalité fort marquante de l'histoire des Pays-Bas au xvi= siècle.

1. Van Mander le quitta en i5iJS pour retourner chez ses parents et entra, ensuite, dans l'atelier ■de \'lerick, à Courtray. La cause de ce départ se trouve dans le fait du bannissement de Lucas De Heere, qui était un des adhe'rents de la Réfornte et le traducteur des Psaumes de Marot, Théodore de Bèze, etc. Il se présenta, du reste, à Middelbourg en iSyy, avec sa femme, à la Cène des Réformés, mais ne séjourna point. (Voyez S'Gravezande : Tweehondcrd J.vige Gedacliteiiis vait Iiet cerstc Synode der Nederlandsche Kerken , page 20Q. Middelbourg, i-jCn).)

2. Il se servit encore d'autres devises : t' oudste is t' beste {les vieilles choses sont les iiicilleiires), PAEUS is GOEDT {la Paix est bonne), etc.

3. Balkema assure que ce fut à Paris, où il s'était réfugié après l'assassinat du Taciturne alors que les Gantois entrèrent en négociations avec Farnèse pour la reddition de leur ville. De Busscher ajoute, — et sa qualité d'archiviste de Gand lui permit de se renseigner à bonne source, — qu'en i5q4. De Heere figurait encore sur la liste des fugitifs en retard de payer leurs contributions de guerre; il en conclut que la nouvelle de la mort du peintre-poète n'était pas parvenue k ses concitoyens. Une chose est certaine, c'est qu'au mois d'octobre 1384, Eleonore Carboniers, déclarée veuve de Lucas Di Heere, se présentait seule à la Cène à .Middelbourg. (S'Gravezande, loc. cit.)

Comme le ait van Mander, le peintre était issu d'une ancienne famille d'artistes et le nom de De Heere apparaît fréquemment dans les registres des corporations artistiques de Gand et d'Anvers, à dater du xv^ siècle.

Nous avons rappelé l'influence que, sans nul doute, le caractère et les goûts du peintre gantois durent exercer sur les aptitudes de son élève van Mander. On vient de lire que, même après leur séparation, des rapports très cordiaux continuèrent d'exister entre deux hommes si bien faits pour s'entendre.

La question de savgir si, vraiment, notre historien eut connaissance des notes recueillies par son maître a été plusieurs fois agitée. Nous avons sous les yeux un exemplaire de Walpole annoté par Mois, et cet érudit n'hésite pas à proclamer que, si van Mander ne réussit pas à retrouver le manuscrit de De Heere, il profita, sans nul doute, des matériaux que celui-ci put rassembler sur les peintres des Pays-Bas

Il convient, nous paraît-il, de repousser ce sous-entendu. Van Mander a dû tenir des renseignements de son maître, mais la nature de son travail exclut la vraisemblance d'une transcription faite sans contrôle.

Et quel degré de confiance méritaient les notes de De Heere? « Ce n'était pas, dit De Busscher, un assemblage de biographies, comme l'ouvrage de van Mander, mais un Précis historique, un Traité, disposé par ballades ou chants, dans l'ordre chronologique. Au dire de feu J. B. Delbecq, ce manuscrit ne comprend qu'un volume petit in-folio. »

Qu'est devenu ce recueil ? A-t-il vraiment passé dans la bibliothèque du roi de Hollande? — En 1866, les Journaux d'art ' firent connaître qu'il venait d'être retrouvé et que la publication s'en ferait par les soins de la Société des Bibliophiles gantois ; rien n'a paru, cependant, et nous ne sachions pas que l'on soit à la veille de voir se réaliser la promesse.

Bien que Lucas De Heere occupe parmi les littérateurs flamands et hollandais une place importante, nous n'avons à nous occuper de lui que comme artiste, et notre tâche se borne à signaler les rares travaux qui nous restent pour caractériser son talent.

Walpole, dans ses notes à Vertue-, énumère un assez bon nombre de portraits, qu'il est impossible, pourtant, de considérer comme authentiques à moins de supposer que Lucas De Heere les exécuta d'après d'autres œuvres plus anciennes ; car, en supposant même qu'il séjourna en Angleterre dès l'année i554, comme le prétend Stanley, encore est-il sans vraisemblance qu'on lui eût demandé de peindre un si grand nombre de personnes décédées. On profitait au contraire de la présence des artistes pour leur demander les œuvres qu'on ne pouvait obtenir que grâce à leur concours; les portraits étaient du nombre.

Plusieurs de ses portraits ont passé pour être de Holbein, et Dieu sait si le maître s'est vu attribuer des ouvrages de l'espèce ! — • Mais les œuvres où figure le monogramme H. E., que l'on prétend être celui de De Heere, ne peuvent elles-mêmes entrer en ligne de compte, attendu que ce monogramme se rencontre associé à la date i55o,

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