Setuval
Ayant ainsi gagné assez bien d'argent, Vroom s'en retourna chez lui après avoir d'abord écrit à sa femme pour lui dire qu'il vivait encore, ce dont il vint bientôt fournir la preuve'.
Sur le conseil de ses confrères, il s'adonna d'une manière exclusive à la peinture des marines et y réussit de mieux en mieux; la Hollande étant un pays maritime, le public aussi prenait un extrême plaisir à ses productions.
Il se fit à cette époque que François, le fabricant de tapisseries 2, ayant accepté de l'amiral anglais mylord Howard ^ la commande d'exécuter en tapisserie les combats de la flotte anglaise contre les Espagnols en i588, Spiering me demanda les cartons destinés à ce travail.
Ce n'était pas mon genre et je conduisis le fabricant chez Vroom qui lui fit à la journée jusqu'à dix grands morceaux, épisodes divers de la lutte, ce qui procura aussi au peintre l'avantage de faire de grands progrès dans le genre qu'il avait adoptée
Vroom, s'étant embarqué à Santvoort, arriva en Angleterre chez l'amiral, et se fit connaître pour l'auteur des cartons de ses tapisseries, ce qui lui valut un cadeau de cent florins.
A Londres, il fit la connaissance d'Isaac Oliver, l'habile miniaturiste % qui fit de lui un superbe portrait.
Rentré en Hollande, Vroom exécuta sur une très grande toile le septième jour du combat des Anglais contre les Espagnols, œuvre des
I. II était à Harlem à la fin de iSgG, car, le 28 janvier 097, le magistrat l'exemptait, sur sa demande, des fonctions de commissaire de la gilde de Saint-Luc. (Vander Willigen, loc. cit.)
•2. François Spierings, tapissier établi k Delft, en vertu d'un octroi du 24 décembre 1592. (J. van de Graft, De tapijtfabrieken der XVI° en XVII° eeuw, page 68; Middelbourg, 1868.) 11 paraît avoir été d'origine anversoise.
3. Charles Howard, comte de Nottingham, lord grand-amiral d'Angleterre, mort en 1624, âgé de quatre-vingt-huit ans. Son portrait est à Hampton Court. (N° 620.)
4. Ces tapisseries coûtèrent 7,1 15 £ 8 sh. (Vertue, Anecdotes of painting, de, édition Dallawnay, tome I""", pages 227-282.) Elles furent placées au Parlement, sous la République, en i65o, et périrent dans l'incendie de 1834. On en trouve des gravures dans le recueil de John Fine, The Tapestry Hanghigs of tlie Hoitse of Lords representing the several engagments between tlie English and the Spanish flects, in-folio. Londres, 1783. Ce recueil est fort intéressant. Les planches sont imprimées en bleu et encadrées d'arabesques avec les portraits des capitaines des flottes des deux pays. Dans le célèbre tableau de Copley, représentant la Mort de Lord Chatham, les tentures de Vroom occupent le fond.
5. 156G-1617. Oliver n'a pas été surpassé comme portraitiste en miniature.
HENRI CORNELISSEN VROOM 21b
plus développées et qui excita l'admiration de Son Excellence le Prince Maurice et de l'amiral Justin *.
Depuis, il a encore dessiné l'expédition des bateaux partis de Zélande pour la Flandre et que suivit la bataille de Nieuport-. Cette œuvre ayant été exécutée en gravure, il en offrit des exemplaires à la ville et aux Etats, de sorte qu'elle lui rapporta assez d'argent-^.
Vroom, qui progresse de jour en jour dans l'art de représenter les navires, a fait un nombre d'œuvres pour ainsi dire incalculable : plages avec des poissons, des pêcheurs et autres fantaisies, desquelles choses, comme il va vite en besogne, il tire grand profit.
Et ce qui mérite surtout d'être loué, c'est qu'il ne livre pas de barbouillages; qui veut avoir une œuvre de sa main doit la payer.
Pour tout dire, Vroom est, dans sa partie, un maître éminent, non seulement en ce qui concerne les navires, leur construction, leur gréement, etc., toutes choses auxquelles il s'entend à merveille, mais il excelle encore dans tout le reste : fonds, paysages, rochers, arbres, ciels, eaux, vagues, châteaux, villes, poissons, qu'il associe à ses vaisseaux et qui contribuent au bon effet de ses œuvres.
Henri Cornelisz Vroom mourut à Harlem le 24 janvier 1640; il survécut, par conséquent, trente-six années à la publication du livre de van Mander. Mais le peintre ne songeait plus à quitter sa ville natale, où des commandes nombreuses et diverses l'occupèrent jusqu'à la tin de ses jours.
Le genre que Vroom avait adopté et dont il fut le créateur, dans un pays essentiellement maritime, assurait une grande popularité à ses œuvres. Remarquons-le, c'étaient des épisodes contemporains que retraçait son pinceau, et ceux-là mêmes qui avaient pris part à l'action en pouvaient attester la parfaite exactitude. L'amiral lord Howard,
1. Justin de Nassau, fils naturel du Taciturne, né en i55q, amiral de Zélande en i586, mort en iG3i.
2. La grande flotte réunie par Maurice en lôoo, et qui fut gravée sous le titre : Ectypoma Classis bis mille octingentarum naviiim ductore Illustrissimo Principe Mauritio Nassovio in Flandriam appulsce XXII Junii M.VI.C, grand in-folio.
3. La planche est dédiée au magistrat de Harlem. Une gratification de 60 livres lut octroyée à son auteur. (Vander Willigen, les Artistes de Harlem, page 320.) L'auteur a cru à tort qu'il s'agissait de l'Armada de Philippe IL
2i6 LE LIVRE DES PEINTRES
à qui étaient destinées les tapisseries exécutées à Delft, avait commandé lui-môme la flotte anglaise opposée à l'Armada.
Les ateliers de tapisseries de Delft vécurent largement des cartons de Vroom. Outre les tentures destinées à l'Angleterre, François Spierings fut appelé à exécuter une suite de sept marines pour orner la grande salle de l'ancienne abbaye de Middelbourg, tout à la fois logement princier et lieu de réunion des Etats zélandais. Cette suite fut complétée en 1597. Elle existe encore en entier, mais ne forme plus un ensemble ; trois des tentures, après avoir cessé d'occuper leur place originelle, ont été transportées à La Haye '.
A diverses reprises, les comptes des trésoriers des Pays-Bas font connaître des sommes payées à Vroom pour la livraison de peintures ou de cartons ayant un caractère officiel. C'est ce qui arriva en 1 607 et en 1 6 1 o ^, et môme on lui commanda une vue à vol d'oiseau de la flotte devant Philippine. Pendant la trêve, en 161 1 et en 16 14, il livra des peintures aux archiducs Albert et Isabelle. En i6o3, la ville de Leyde lui commanda les cartons d'un vitrail^; en 161 i, la ville de Harlem lui demanda la Prise de Damiette, et, en i635, celle d'Amsterdam réclama de sa main une autre œuvre pour la salle du Conseil des amiraux ''. Il paraît toutefois qu'en 1620, une nouvelle commande faite au peintre donna lieu à des difficultés et que, finalement, la municipalité chargea du travail Corneille Claeszoon van Wieringen, qui s'en acquitta à l'entière satisfaction des magistrats. Vroom reçut toutefois une indemnité. M. vander Willigen, dans son beau travail sur les maîtres de Harlem, a longuement exposé les négociations relatives à cet objet.
On peut dire que les tableaux de Vroom jouissaient d'une faveur égale aux portraits des corporations et, sans exalter leur mérite au delà du nécessaire, il n'est que juste de dire qu'ils sont restés seuls de leur espèce. Lanzi, qui s'occupe de Vroom à cause de son séjour en Italie, émet cette appréciation fort juste qu'il semble s'être plutôt appliqué à imiter l'art de construire les vaisseaux, art qui appartenait à sa nation, qu'à reproduire les changements et les grands effets de l'air et de la mer. Aucun maître, ajoute cet auteur, ne fut plus exact, plus minutieux même, dans l'art de pourvoir les navires de tous les agrès nécessaires, etc. ^ Vroom n'est donc pas un peintre de marines comme W. van de Velde, par exemple, il est un peintre de navires et, très accessoirement, de paysages maritimes.
De tout ce que produisit le maître, pendant sa vie errante, nous ne connaissons rien. Ce fut presque le hasard qui décida pour lui du choix d'un genre.
C'est avant tout en Hollande que l'on peut apprendre à connaître les oeuvres de Vroom. Le musée de Harlem conserve de lui quatre tableaux importants : V Arrivée de Leicester à Flessingue, en i586, œuvre datée de 1 623 \ un Navire sous voiles ^V Incendie
1. La suite complète, grave'e par M. Ch. Onghena, en partie d'après des dessins exe'cute's au xviii" siècle, a été insérée dans l'excellent travail de M. J. van de Graft : De Tapijtfabrieken der XVI' en XVII° eeiiw, etc. Middelbourg, 1868. In-8°.
2. Kramm, Levens en Werken der Nederlandsche en Vlaamsche Kiinstschilders, page 181 5.