‹ Le livre des peintres de Carel van Mander (volume 2)Chapitre 111 sur 213 · Voyez ci-après, chapitre xxxiv · texte numérisé non relu

Voyez ci-après, chapitre xxxiv

HENRI CORNELISSEN VROOM 211

trouver d'ouvrage; il se rendit alors à Arbrizziola ' pour y peindre des faïences, et, ne trouvant pas à s'occuper, alla se placer à Turin, dans le Piémont, chez le peintre du duc, nommé Jean Kraeck, où il travailla une couple de mois^. Traversant alors le Mont Cenis, Vroom gagna Lyon, non sans avoir, à ce qu'il raconte, couru un très grand péril, car il fit une chute et serait tombé du haut d'un rocher à pic si la gelée n'avait fait adhérer son fond de culotte au rocher. Il fallut que des muletiers vinssent le détacher, non sans qu'une bonne partie des chausses restât collée à la pierre.

A Lyon, il put trouver à se placer dans un château, non loin de la ville, chez M. Bottoin, et peignit, à la détrempe sur toile, les campagnes de ce personnage et de ses ancêtres, à Pise, en Italie, tant sur terre que sur mer.

Il eut ainsi l'occasion de peindre des galères, des vaisseaux de toute sorte, et des rencontres de cavalerie et d'infanterie.

Au bout de ce travail, qui dura environ six mois, Vroom alla à Paris, chez un peintre de Leyde'', puis, à cause de la grande cherté, se rendit à Rouen \ où il fut mortellement malade et considéré comme perdu.

1. Albissola ou Arbissola, village situé à une lieue de Savone et succursale de la fabrique de faïences de cette ville. Les produits de Savone, d'aprçs Albert Jacquemart {Histoire de la Céramique, page 344 j Paris, 1873), sont d'une nature purement commerciale; le camaïeu bleu y domine.

2. Jean Carrach, Carracka, Caraqua, peintre d'Emmanuel-Philibert de Savoie, à dater de i5G8, et plus tard de Charles-Emmanuel, son successeur, mort à Turin en 1607. Lanzi le nomme Isidore Garacca, sans pouvoir e'tablir son origine. Nous pre'sumons que van Mander était bien renseigné quant au nom véritable du peintre, qui était, on n'en peut douter, d'origine flamande. Voici d'ailleurs le décret de nomination de Jean Kraeck, précieux document que nous devons à l'obligeance de M. le baron Gamba, directeur de la Pinacothèque de Turin : « Emmanuele Filiberto, etc., etc., desirando noi insieme aile arti liberali che habbiamo per la nostra recreazione, etc., et essendo informati da persone intendenti et prattiche in taie esercitio délia sufficienza anzi esperienza che ci ha fatta in alcune opère sue vedere il ben diletto nostro Gioanni Caraqua fiamengo che assai ci sono piacciute, attesa insieme la sincera affettione che mostrô sempre havere al servizio nostro, c' è parso di ellegerlo, crearlo et diputarlo, corne per le presenti lo ellegiamo, creamo et deputiamo meritevolmente pittore nostro con tutti gli onori, prérogative, comodità, immunità, preminenze, diritti e carichi che di tal esercizio spettano e convengono con li stippendji a parte stabiliti a nostro beneplacito con che tara il debito giuramento, etc., etc., etc Date in Turino il primo gennajo i568. » (Archivio dcllo Stato.)

La dépouille de Garraqua et celle de sa femme reposent dans les caveaux de la cathédrale de Turin. Le livre de la paroisse le nomme Giov.vini Carracha fiammini^o pittore di S. A. On voit de ses œuvres au musée de Chambéry.

3. Probablement Jean de Hoey. (Voyez tome 1°'', page 140, note 4.)

4. 11 est à présumer que la présence de Vroom dans cette ville était motivée par son désir de s'y occuper de travaux de céramique.

Il se rétablit pourtant, grâce à une vieille femme qui lui banda la tête.

Il s'embarqua alors pour la Hollande, revint à Harlem, et, s'y étant marié', se mit à peindre quelques petits tableaux d'après des estampes, ainsi que des navires.

Marié depuis environ un an, il partit pour Dantzig, chez Toncle dont il a été question plus haut, et peignit pour des jésuites polonais un tableau d'autel. Son oncle l'initia aux règles de la perspective et à d'autres parties de son art-.

Rentré de nouveau à Harlem avec sa femme, il reprit, au bout de quelque temps, le chemin de l'Espagne, emportant une partie de ses sujets religieux. Malheureusement, il fut assailli en route par une terrible tempête, et il fallut que l'équipage et lui quittassent le navire pendant la nuit pour se diriger dans une barque vers un îlot rocheux : Los Barlingos, où ils parvinrent, non sans avoir couru de grands périls, à aborder dans une petite crique, leur bateau étant rejeté, à diverses reprises, par les vagues furieuses. Ce ne fut pas sans peine qu'ils arrivèrent à gravir le rocher, et le navire, allant à la dérive, fut brisé en mille pièces, le flot poussant le chargement vers un endroit de la côte portugaise où se trouvait un couvent de moines.

Les moines, voyant les petits tableaux de Vroom, firent des représentations au capitaine du port, lui disant que les naufragés étaient des chrétiens et non des Anglais, qui étaient habitués à venir le long des côtes faire la course.

Vroom et sa troupe, en tout vingt-cinq personnes grandes et petites, ne trouvant sur le rocher aucune nourriture, et n'ayant, pour toute boisson, que l'eau du ciel, furent trois jours en vive détresse et tinrent conseil sur le point de savoir si, comme des enragés, ils ne dévoreraient pas les jeunes garçons pour éviter de mourir de faim.

A la longue, ils firent de leurs chemises un grand drapeau, ce qui eut pour résultat que les moines leur envoyèrent une barque, ramée

1. Sa femme s'appelait Joosje (Josine) Cornelisse. (A. vander Willigen, les Artistes de Harlem, page 1Î20. Harlem, 1870.)

2. Gc'rard Hendricksz, que nous avons cite' plus haut, mourut à Dantzig en i585. Il avait, paraît-il, quitte' la Hollande en 072 et vécut successivement à Kiel et k Dantzig. Le fils du maître, également sculpteur de grand mérite, habita Breslau et y mourut vers iôi3. 11 est probable que ce que van Mander dit de l'oncle de \'room se rapporte au cousin du peintre.

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par des esclaves, et un des moines leur porta de l'huile, du pain et du vin, et ramena les naufragés à Penice', non sans leur avoir demandé d'abord s'ils n'étaient point Anglais, car, dans ce cas, on les eût abandonnés à leur sort.

Arrivés à terre, Vroom et ses compagnons se rendirent sans retard à la petite église des moines pour y rendre grâces au ciel de leur avoir procuré les moyens de salut. Le capitan ou gouverneur les reçut très bien et les traita lui-même à sa table. Vroom trouva chez lui ses petits tableaux exposés, les uns intacts, les autres brisés; il n'en est pas moins vrai que, sans le secours du peintre, les marins hollandais eussent infailliblement péri. Comme dit le proverbe, il fait bon d'avoir les dévots pour amis'-.

Après une couple de Jours, on donna aux naufragés un peu d'argent et ils se mirent pédestrement en route pour Lisbonne. De là, Vroom gagna Saint-Huves" et y embarqua pour la Hollande. Toutefois, au moment où on levait l'ancre, il eut le pressentiment que le navire périrait et exigea qu'on le remît à terre, ce qui lui valut pas mal d'invectives et l'épithète de peintre fou.

Le navire, obligé de dépasser Texel, périt dans le Sund. Il avait pour patron Roel Jansen, de Medenblick.

Les marins qui étaient présents lorsque Vroom s'était embarqué à Saint-Huves, et avaient poursuivi leur route, ignorant qu'il eût été débarqué, lorsqu'ils surent que le bateau avait péri, s'empressèrent de répandre en Hollande et à Harlem le bruit de la mort du peintre, et l'on prit des mesures pour le partage de sa succession.

Vroom, en attendant, était à Saint-Huves, dans un couvent, chez un Père ; il y peignait et était bien traité.

11 y avait à Saint-Huves un peintre pour qui Vroom peignit sa propre aventure et son naufrage, et qui vendit le tableau pour une grosse somme à un seigneur de Lisbonne, de sorte que le peintre sut beaucoup de gré à Vroom et lui demanda d'autres marines.

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