EMINENT PEINTRE DE MALINES
Avec quelle puissance opère chez certains individus le noble désir de s'illustrer dans Tart, on a pu le constater par l'exemple du célèbre Michel Coxcie, né à Malines en 1497.
Dès sa jeunesse il s'appliqua à suivre une autre voie que ses concitoyens, de fort médiocres sires pour la plupart.
Élève de Bernard de Bruxelles ^, il se montra très appliqué au travail et voyagea ensuite hors du pays, notamment en Italie, où il fit un long séjour, et dessina beaucoup d'après les œuvres de Raphaël et d'autres maîtres •'. 11 peignit également à fresque, dans l'ancienne église de Saint-Pierre, à Rome, une Résurrection, ainsi que dans l'église allemande de Santa Maria délia Pace '' et ailleurs.
Lorsqu'il revint au pays ■', il ramenait une femme qu'il avait épousée en Italie et qui exerça sur lui une grande influence '''. 11 raisonnait souvent avec elle de ses peintures et devint, de la sorte, un homme savant et riche. A la mort de cette femme ^, il se remaria, mais n'eut pas d'enfant de cette nouvelle union.
1. Son nom était van Coxcyen. M. Pinchart [Archives des arts, etc., tome II, pat;e G) donne le fac-similé de sa signature.
2. Bernard van Orley. Toutefois, le père de Coxcie, également peintre, lui donna ses premières lestons.
li. Ce fut lui, notamment, qui dessina d'après Raphaël la suite des compositions de la Fable de Psyché que l'on connaît par les planches du maitre au Dé (Beatricus). \'asari, éd. Lemonnier, tome IX, page 2q3.
4. 11 faut lire Santa Maria dell' Anima, l'église des Allemands, où existent encore, dans la troisième chapelle, les fresques tirées de la Légende de sainte Barbe, par Coxcie.
5. Ce fut, paraît-il, en iSlîg, car le ii novembre de la même année on le trouve inscrit à la gilde des peintres malinois.
(3. La femme de van Coxcie se nommait Ida van Hesselt et le maître l'épousa, parait-il, à Hasselt. (.\lph. Wauters, Bulletin de l'Académie royale de Belgique, 1884, tome I", page 63.)
7. Arrivée au printemps de 1 5(JQ. Ida laissait deux tils, Raphaël (né en 1540), Guillaume et une
Sa première et principale œuvre fut le maître-autel de Téglise d'Alsemberg, à deux ou trois lieues de Bruxelles. C'était un grand tableau, un Crucifiement, œuvre remarquable, que plus d\m artiste de Bruxelles allait contempler. Cet excellent morceau fut transporté en Espagne, au temps des troubles, par un négociant bruxellois, Thomas Werry, et acquis par le cardinal Granvelle pour le compte du roi Philippe '. Le même marchand fit passer beaucoup d'autres belles choses des Pays-Bas en Espagne.
11 y avait aussi de Coxcie, à Téglise Sainte-Gudule, à Bruxelles, un tableau de la Mort de la Vierge, une de ses principales œuvres, achetée à fort bon compte ici et revendue très cher en Espagne ~.
A Malines, il y avait de la main du maître deux volets d'un triptyque de Saint Luc dont le panneau central était de Bernard de Bruxelles •'. Ces volets étaient en la possession de l'archiduc Mathias qui les emporta avec lui en quittant les Pays-Bas, car ils pouvaient compter parmi les meilleurs travaux de Coxcie ''.
On voyait de lui , à Notre-Dame d'Anvers , le tableau d'autel de Saint Sébastien, qu'il avait peint pour la confrérie des archers, une fort bonne œuvre ^.
L'église de Sainte-Gudule de Bruxelles possédait encore de lui une Cène qui était également un très bon tableau ^.
11 fit encore beaucoup de tableaux d'autel et autres que l'on voit
fille, Anne. Le maître se remaria la même année avec Jeanne van Schelle dont il eut, contrairement à l'assertion de van Mander, deux autre.s (ils : Michel, qui mourut en i(i](i, Conrad, et une tille.
1. Le Christ entre les larrons, à l'Escurial. En iCyi3, il en fut fait une copie par Henri De Clerck ( 1 57o-i()2<)), pour orner le niaitre-autei de l'église de Saint-Jo.sse-ten-Noode, prés de Bruxelles. (Pinchart, Archives, tome II, page 177.J Stirling ne parle pas du Crucifiement, mais assure que (>oxcie fut luimême en Espagne. [Annals, tome I'"', page 2-22.)
2. Musée royal de Madrid, ii"~ i;->oo-!io2. Les volets représentent, à droite, la Naissance de la Vierge {rswdv&V Annonciation); à gauche, la Présentation au temple revers la Visitation) et au bas de chacun des volets le peintre a figuré en grisaille la Nativité et V Adoration des rois. Le musée de Hruxelles possède un autre tableau de la Mort de la Merge, par Coxcie, n" 2.^2.
3. On sait qu'il s'agit du tableau de Mabuse, emporté par l'archiduc Mathias, le i) avril i58o, et qui se trouve à Prague. Xnyc/. à ce sujet, tome 1"', page 21^7.
4. Ils représentent Saint Jean à Pathmos et Saint Jean-B.iptiste dans la chaudière.
5. Musée d'Anvers, n" 071. Le tableau porte la ■signature du maitre et la date i575. i.fitatis suce ■](').)
(). Musée de Bruxelles, n"2!î|. C'est un triptyque ayant pour volets: à gauche, le Lavement des pieds des apôtres; k droite, Jésus-Christ au Jardin des Oliviers. Bonne réduction ancienne à l'église de Sainte-Waudru, à Mons.
MICHEL COXCIE
en divers lieux, car il vécut longtemps, travailla beaucoup et amassa aussi une grande fortune. A Malines, il possédait trois maisons comparables à des palais '.
Michael Coe xiu^ , MscHLiNiEN^y
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MICHEL COXCIE.
D'après la gravure de S. Frisius.
Il e.xiste de Coxcie divers tableaux qui ne sont à obtenir à aucun prix. On dit que ses dernières œuvres ne peuvent être comparées à
I. Sa maison ctait située rue du Brul, vis-à-vis de la ruelle de la Vigne. C'est aujourd'hui l'hôtel du comte de Bergeyck. M. Neefs assure, toutefois, que van Mander a exagère la richesse du peintre.
celles de sa jeunesse et sont d'un moindre mérite'. H était extrêmement suave et onctueux dans sa manière de peindre et soigneux de son ornementation. Quelques-unes de ses Aladones sont d'un excellent effet \
Pourtant Coxcie n'était pas fort original dans ses créations et s'aidait parfois d'œuvres italiennes. Aussi ne fut-il nullement enchante lorsque Jérôme Cock publia l'estampe de V Ecole d'Athènes de RaphaeF, dont il avait tiré des études qu'il avait grandement utilisées pour son tableau d'autel de la Mort de la Vierge à Sainte-Gudule, à Bruxelles, ce qui alors sauta aux yeux de tout le monde. Quand il était un peu pris de boisson, il avait l'habitude de crayonner au fusain sur les murailles.
Il avait l'esprit prompt à la répartie et ne mesurait pas ses termes, à l'occasion. Un jour qu'il était appelé à voir beaucoup de jolies choses rapportées de Rome par un jeune peintre, et que celui-ci se plaignait du mal qu'il avait eu à les réunir, Coxcie demanda s'il n'aurait pas trouvé plus commode de les rapporter dans son sein que sur ses épaules. L'autre objecta que le paquet était trop volumineux pour le porter dans son sein; mais Coxcie voulait dire dans son cœur ou sa mémoire, c'est-à-dire que mieux eût valu que le jeune peintre revint meilleur artiste que de se charger du bagage d'autrui. Ayant entrepris un travail pour l'hôtel de ville d'Anvers, il tomba de son échafaudage et mourut peu après, en l'an de grâce 1592, âgé de quatre-vingtquinze ans ''.
(Histoire de la peinture, etc., à Matines, tome I''', paf;e 154.) Il riisultc, en eftet, d'une lettre, adressée le 1°'' avril iSHgpar Philippe II au prince de Parme, que Coxcie, alors nonagénaire, était dans une position de fortune peu brillante. (Pinchart, Archives, tome I"', page ?2o.)
1. L'église des Saints-Michel-et-Gudule, à Bruxelles, possède de lui un tableau de la légende de la sainte patronne de la collégiale, œuvre datée de 1592. Coxcie avait donc quatre-vingt-treize ans et,
' en réalité, l'œuvre se ressent du grand âge de son auteur, ce qui n'a rien que de très explicable.
2. Une œuvre de l'espèce existe au Belvédère de \'ienne, n° 7()(). 11 faut citer, toutefois, comme le meilleur échantillon de cette catégorie de peintures, la Madone avec l'Enf.vit Jcsm et s.iint Jean (attribuée à Lambert Lombard), au musée de Bruges.
3. Estampe de Georges Ghisi, de iVIantoue (Bartsch, n" 24), gravée à Anvers, en i55o, par cet illustre maitre.
4. Sa mort arriva le 10 mars iSga. Coxcie s'occupait de retoucher le Jugement de Salomon qu'il avait peint pour la ville d'Anvers en i583. (Vanden Branden, Geschiedenis, page lilio.) Le tableau dont il s'agit est sans doute aujourd'hui au musée d'Anvers (sous le nom de F. .Floris).
MICHEL COXCIE 3'/
COMMENTAIRE
L'histoire de Tart n'accorde qu'un rang secondaire à Michel Coxcie. Van Mander lui-même, comme on l'a vu, n'entreprend pas de le ranger parmi les maîtres originaux. Pour avoir vécu presque centenaire et avoir créé un nombre d'œuvres pouvant constituer à elles seules un musée, le peintre malinois ne laisse qu'une trace légère de son passage dans l'école llamande.
Cela dit, nous sommes à l'aise pour constater que Michel van Coxcycn ou Coxcie, — comme on voudra, — fut un des maîtres de son temps les plus considérés, et l'opinion publique s'égara, en ce qui le concerne, jusqu'à le décorer du titre de 7?c7^/za<?/ flamand !
La tradition prétend taire de Michel Coxcie l'élève même de Raphaël ; à cet égard, il n'y a aucune certitude '. 11 est vrai que Vasari le connut à Rome en i532, puisqu'il le dit, mais Raphaël avait depuis douze ans cessé de vivre. D'autre part, le Michèle Fiammingo que Bertolotti trouve mentionné en 15-3 - comme ayant reçu d'un compatriote un coup de couteau à la face, ne saurait être notre peintre, attendu que celui-ci i était, à l'époque indiquée, un vieillard, et que l'on connaît les ceuvres qu'il peignit dans la dernière période de sa carrière.
Si nous prenons Coxcie à son retour aux Pays-Bas, il avait dépassé la quarantaine et se trouvait en mesure de créer des choses importantes. Quentin Metsys avait cessé de vivre, van Orley touchait à la tin de sa carrière-'; par la force des choses, leur succession allait échoir à celui des Flaniands venu le plus fraîchement d'Italie, porteur des traditions du grand art de la Péninsule. Il sera le peintre de l'empereur et de son fils '', qui, non contents d'acheter de Seconde main ses œuvres enlevées des églises des Pays-Bas, lui commanderont directement des travaux. Nous savons qu"il dessina pour Charles-Quint une tapisserie de sa grande victoire de Muhlberg"'. Son pinceau décora, pour la reine Marie de Hongrie , le palais de Binche'', et c'est encore de lui que procède la copie de \i\ Descente de croix, de Roger vander Weyden, "destinée à remplacer, à Louvain, l'teuvre originale enlevée par la gouvernante. Philippe II lui compte deux
1. M. Eugène Mtintz l'exclut formellement de la liste des élèves du grand peintre. {Raphaël, page 624. 1881.)
2. A. Bertolotti, Artisti Belgi ed Olandcsi à Roma, nei secoli XVI e XVII, page 53. C'était peutêtre Michel Joncquoit, de Tournay, que van Mander connut à Rome. (Tome l", page 3 p, et ci-après, , chapitre xxv.)
3. Frans Floris n'avait pas vingt ans; van Orley mourut en janvier i54'2 et, en i543, Coxcie est reçu bourgeois de Bruxelles. (Voyez Alph. Waulers, Bulletin de l'Acidcmie royale de Belgique, 1884, tome VII, page 63.)
4. Nous ne savons toutefois s'il obtint officiellement le titre de peintre de Charles V. M. Alphonse Wauters, archiviste de Bruxelles, ne le trouve cité comme peintre de Philippe II qu'en i556.
5. Pinchart, Tableaux et sculptures de Mari? de Hongrie. {Revue universelle des arts, i856, page i33.)