‹ Le livre des peintres de Carel van Mander (volume 2)Chapitre 43 sur 213 · DE HÜLST, EN FLANDRE · texte numérisé non relu

DE HÜLST, EN FLANDRE

Hans Soens.

Il n'arrive pas une fois sur cent, voire sur mille, que la nature produit deux individus si exactement semblables par la taille et le visage, qu'on ne les distingue à quelque particularité. Pourtant le contraire s'est vu en ce qui concerne les frères jumeaux François et Gilles Mostart, si pareils Tun à l'autre, que leurs parents eux-mêmes ne parvenaient pas à les distinguer.

Ils avaient vu le jour à Hülst, en Flandre, endroit qui n'est pas très éloigné d'Anvers', ville c]u'ils habitaient avec leur père, un peintre fort médiocre. Ils descendaient pourtant du vieux Mostart, de Harlem, et étaient originaires de la Hollande.

Il se fit un jour que Gilles, venant considérer l'ouvrage de son père, s'assit par mégarde sur le, siège où était déposée la palette de celui-ci. Lorsque le père vit les couleurs de sa palette ainsi brouillées, il cria à François de monter et, le trouvant exempt de tache, il reconnut l'innocence du garçon. Alors il appela Gilles qui tint conseil avec son frère; François était coiffé d'un bonnet particulier qui lui servait de signe distinctif; Gilles le mit et s'en alla trouver son père qui, ne voyant aucune tache, crut ses deux fils non coupables et s'en étonna fort, car il ne parvenait pas à les identifier.

Gilles apprit la peinture chez Jean Mandyn, le peintre de drôleries % et François chez le sévère Henri met de Bles^''; tous deux devinrent

1. 11 s'agit d'un village de la Flandre occidentale. Le catalogue du musée d'Anvers donne l'année i5-25 comme date de leur naissance. M. vanden Branden recule cette date jusqu'en i31^4.

2. Voyez tome 1°'', chapitre iv. Il fut aussi le maître de Barthélémy Spranger, toujours selon notre auteur.

l-!. Voyez tome I"', chapitre xxii. On peut se demander si réellement ce ne fut pas à Anvers que François suivit les leçons de ce maître, dont le séjour en pays flamand n'est pas établi.

6o LE LIVRE DES PEINTRES

de bons maîtres, François se distinguant comme paysagiste, et Gilles peignant les figures, particulièrement celles de petite dimension'.

François commença par peindre ses propres personnages; mais, un peu plus tard, il en confia l'exécution à d'autres.

Les deux frères entrèrent dans la gilde des peintres d'Anvers en i555'. François mourut de la suette étant encore assez jeune, lorsque déjà il était arrivé à se faire un nom^. Le principal de ses élèves fut Hans Soens, un habile maître qui s'est fixé à Parme, en Italie, et excelle dans le paysage et les petites figures, et ne le cède à nul autre, ni à Rome, ni à Parme, comme le prouvent les œuvres de son habile main ^.

Gilles était fort distingué dans les figures et les compositions, et si charmant causeur que bien des personnes avaient du plaisir à se trouver avec lui. Il n'était pas des plus portés pour sa religion ni pour les Espagnols et fit plus d'un tour.

C'est ainsi, par exemple, qu'ayant à faire une Vierge pour un Espagnol, et celui-ci ne voulant pas le payer fort largement, Gilles prit un pinceau et couvrit toute sa peinture d'une couche de blanc à la colle. Il accoutra la Vierge d'une manière débraillée et lui donna l'aspect d'une courtisane. Prétendant être sorti, il donna l'ordre de laisser monter l'Espagnol qui s'empressa de retourner la peinture qu'il connaissait comme s'il l'avait faite et, voyant une telle Vierge, entra dans une grande fureur et courut chercher le Margrave. Ceci se passait sous Ernest''. Dans l'intervalle, Gilles avait lavé la peinture et l'avait mise sur le chevalet.

Le Margrave vint, et apostrophant Gilles lui dit : « Que viens-je d'apprendre, Gilles? C'est de votre part un méfait qui m'afflige. A quoi donc songez-vous de faire pareille chose ? »

Le peintre l'introduisit et lui montra la peinture; tout était en ordre et l'Espagnol ne savait que dire.

1. Cilla n'est pas absolument exact; nous connaissons de très jolis paysages de Gilles.

2. Les livres matricules disent i553 et i554 pour l'un et l'autre frère.

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