PEINTRE ET POÈTE
Je constate qu'il existe chez nous un usage meilleur que chez les autres peuples, et qui consiste, même de la part de parents fortunés, à faire apprendre à leurs enfants, encore jeunes, un art ou un métier, ce qui, en temps de guerre ou en cas d'expatriation, peut venir singulièrement à point. En effet, il est constant que les vicissitudes du sort atteignent beaucoup moins Tart que la fortune, et que le métier que Ton a appris dans sa jeunesse devient comme une ancre de salut dans les épreuves, une précieuse garantie contre les atteintes de la misère. Le sort permit au très intelligent Georges Hoefnaghel, d'Anvers, d'en faire Texpéricnce.
11 naquit l'an 1 545 '*, de parents riches*' qui, très fort contre son gré, le poussèrent vers le commerce, car ses penchants Tentrainaient vers la peinture et ne permettaient point que ce que le jeune homme faisait à la maison ou à Técole allât à rencontre de ce que dame nature attendait de lui. Si le maître lui ôtait des mains le papier, il amassait la poussière ou le sable du parquet et y traçait des images à Taide du doigt ou d'une baguette; chez lui, il montait au grenier pour pouvoir faire en secret des dessins à la craie.
I. Voir sur ctt artiste : Ed. Fc'tis, les Artistes belges à l'étranger, tome 1"'', page 84, Bruxelles, 1857; Biographie nationale, article de M. L. Alvin; Max Rooses, Geschichte der Malerschitle Antwerpens, page 106, Munich, 1881 ; Ch. Kramm, de Levens en Werken der Hullandsche en Vlaamsche Kunstschilders, etc., page 702, Amsterdam, 1859. Outre ces notices étendues, consulter Nagler, Künstler-Lexikon.
■i. Jean Sadeler a gravé son portrait avec l'indication : yEtat. 4S, /5ry/. Hoefnaghel serait donc venu au monde en i543. Les registres de naissance de l'e'poque n'existent plus à Anvers.
3. Son père était Jacques Hoefnaghel, marchand de pierreries. Pinchart (Archives, tome H, page (ji) le cite comme ayant vendu à Marie de Hongrie un magnifique éventail en iS.^S; sa mère, Elisabeth Vezeler ou \'eselaers, était lille d'un orfèvre qui vendit de nombreux joyaux à François I"' de France. (De [,aborde, Comptes des bâtiments du roi.)
GEORGES HOEFNAGHEL
Un jour il lui arriva de dessiner sur une planche une de ses mains d'après l'autre ; ce que voyant, un envoyé du duc de Savoie, qui était
Georgifs Hofenaglivs Antverp:
QVI FICTVRAM DELICATIOREM GENIO Df^CE AMPLEXVS. EO PROMOFIT SVMMIS VT PRINCIP: PLACEAT ALBERTO ET GfILIELMO BoIARICIS .
Ferdinand Jfstriaco ipsi Imp ■ RVDOLPEIO ÀFcrsT.
(Joann . Jade l? rus Arn i eus Amiro et -PôsQeritatt .
GEORGES HOEFNAGHEL.
Gravé d'après nature par Jean Sadcler, eu 1591.
logé chez son père, intervint en sa faveur; le maître d'école en fit autant, de sorte qu'à dater d'alors Hoefnaghel fut autorisé à s'appliquer plus ou moins au dessin.
On le mit aussi à rétude des lettres, pour lesquelles il avait du reste un penchant prononcé, et il devint un homme très instruit et bon poète.
Quand il se mit ensuite à voyager, il fit un très gros volume de tout ce qui le frappait : des scènes rustiques, des pressoirs, des travaux hydrauliques, des scènes de moeurs : mariages, danses, fêtes, etc. Il dessina partout des villes et des châteaux d'après nature, des costumes, comme on peut le voir dans un livre imprimé de vues de villes, dont les plus pittoresques sont signées de son nom : Hoefnaghel'.
A Calis Malis, en Espagne', un peintre flamand lui envoya toutes sortes de couleurs à l'aquarelle, renfermées dans une boîte, et il s'en servit pour faire une jolie vue de Calis, la première chose qu"il fit en couleur.
Lorsqu'il revint aux Pays-Bas, rapportant beaucoup de curiosités et de représentations d'animaux et de plantes exotiques, il reçut les conseils de Hans BoP.
Pendant son séjour à Anvers, il perdit tout ce qu'il avait gagné par son négoce, car il faisait avec son père le commerce de pierreries et il avait caché pour des milliers de florins dans un puits,
La femme du peintre'' et une servante n'ignoraient point le fait; par elles les soldats espagnols parvinrent à tout voler, pendant le pillage que l'on a coutume de désigner sous le nom de furie espag'nole ^
I. Georgii Bruin. Civitates orbis terrariim, in œs incisa: et excusœ, et descriptionc topographica, murali et politica illustratœ : toini VI. Collaborantibus Francisco Hohenbergio chalcographo et Georgia Hocfnagel. Colonice, ab anno 7 5/:; ad j0i8. (Voir au sujet des planches de cet ouvrage : E. Fétis, op. cit.)
Une Vue de Scville, miniature incomparable que possède la Bibliothèque royale de Belgique, est datée de iSyoet de iSyS, cette seconde date explique'e par un merveilleux encadrement d'attributs. Natura sola magistra, ajoute l'auteur. Après une pareille œuvre, les leçons de Hans Bol devaient être bien supertlues.
■j. Calis ou Caliz, non hjin d'Almeria.
3. Hans Bol était un miniaturiste accompli, comme le prouvent les peintures conservées à l'ancienne résidence de Munich. Voir sa biographie ci-dessus, chapitre xu.
4. Hoefnaghel avait épousé le 12 novembre 1371, dans l'église Sainte-Walburge d'.Vnvers, Suzanne van Onchetn (d'après une note manuscrite de M. le chevalier de Burbure que veut bien nous communiquer M. E. Alvin). Le nona de la femme est orthographié van Onssen, dans la généalogie des Hoefnaghel donnée par M. Théodore Jorissen dans le Xavorschcr, tome XXII, pages 2G0-2G9. 1872.