FAMEUX PEINTRES ENCORE VIVANTS
JEAN FREDEMAN' DE VRIES
PEINTRE DE LEEUWARDEN
Ayant accompli la tâche de retracer la carrière des ëminents et célèbres peintres tlaniands dont la Parque a tranché les jours et dont j'ai essayé de lui ravir les noms pour en décorer le temple de Mémoire, je veux maintenant consacrer mes efforts à compléter l'œuvre en parlant des peintres vivants. J'ai cité déjà quelques élèves ou descendants des illustres défunts; je n'y reviens plus, ne possédant à leur sujet que peu de données.
Je dois m'attendre à voir cette nouvelle entreprise en butte à des critiques inconsidérées, quoique je fasse de mon mieux pour les éviter, en prenant pour seuls guides la vérité et la modération dans les avis que je porte sur les hommes et leurs œuvres.
Et si, au jugement d'aucuns, il m'arrive de verser dans l'exagération, qu'on veuille bien ne l'attribuer qu'à mon incompétence.
J'espère, d'autre part, que nul ne viendra se prévaloir des pauvres grincements de ma plume enthousiaste, pour se faire gloire de ce qui ne lui a été que confié pour un temps, à l'instar de ce page qui,
I. Plus ordinairement Vredeman, plus fréquemment aussi Hans que Jean, point k considérer, le monogramme du maitre se composant des lettres H. V. R.
monté sur le cheval de son maître, fait le beau et n'en devra pas moins tout à l'heure céder la monture à son seigneur.
Celui qui a de son savoir une moindre opinion, quoi qu'on dise à lui-même ou de lui, sera pareil au Corrège ou à André del Sarto et d'autres encore, auxquels il n'était point possible de faire croire qu'ils fussent des maîtres.
Les présomptueux feront toujours paraître les fumées de leur outrecuidance, qu'on en souffle ou non le foyer. Il est digne de remarque, en eflfet, que les meilleurs maîtres, ceux dont l'intelligence semblerait devoir surtout se manifester, sont parfois ceux dont l'excessive prospérité enfle à ce point les voiles que leur boussole dévie et qu'ils s'égarent comme le vieux Zeuxis que l'on voyait aux jeux Olympiques se pavaner dans un manteau où son nom était écrit en lettres d'or, ou comme Parrhasius, dont Athénée nous apprend, dans son XIP livre, qu'il se montrait vêtu d'une robe de pourpre, couronné d'or, et signait ses œuvres à peu près de la sorte :
Ceci est le travail d'un homme qui vit dans l'opulence
Et honore la vertu : Parrhasius.
Sa patrie est la célèbre Ephèse ; Evenor est son père;
Il est Grec, et le prince des peintic».
Etrange contradiction ! honorer et aimer la vertu, et vivre dans l'opulence ! Et pourtant il se vantait d'avoir fait des choses surhumaines, comme d'avoir représenté, à Lindus, Hercule tel qu'il lui était apparu en songe.
Entre les philosophes, il suivait Aristippe, l'apôtre de toutes les voluptés, et n'était point triste dans ses œuvres, mais comme le dit Théophraste, dans son traité du Bonheur, peignait en chantant.
11 prisait très haut ses créations, était ambitieux à l'excès, et vantait son savoir en ces termes :
Je dis que la limite de l'art est ici atteinte;
Mais l'invincible encore me retient;
Ne mieux pouvoir est mon supplice.
Malheur de l'homme trompé dans son espoir!
J'ai parlé de sa supériorité artistique; voici qui démontre son faste.
JEAN FREDEMAN DE VRIES
De son temps on portait des chaussures de bandelettes de cuir entrelacées; celles de Parrhasius étaient d'or.
JEAN V REDE M AN DE VRIES E. Gravé en i'5o4 par H. Hondius.
11 me paraît que les paroles ni les écrits n'eussent pu faire qu'un tel homme conçût de soi-même une opinion peu exaltée, alors qu'il se vantait d'avoir surpassé l'éminent Zeuxis.
Hélas ! ce ne sont point seulement des Parrhasius, qui vont partout se vantant, chose plus facile à ridiculiser qu'à corriger.
Donc je poursuis allègrement mon travail, en commençant par le plus âgé des célèbres peintres que je sais encore en vie et qui, comme tant d'autres, s'appliqua dans sa jeunesse au dessin, sans savoir à quoi la nature le destinait, ni quelle voie devait le mener à la perfection.
Il en fut ainsi de .Jean De Vries, qui naquit à Leeuwarden, en Frise, en 1527. Son père était un connétable' ou canonnier allemand, qui servait sous Georges Schenck'-.
Mis en apprentissage à Leeuwarden, chez un peintre d'Amsterdam, Reyer Gerritsen^, De Vries se destinait à la peinture sur verre. Ayant passé cinq ans chez ce peintre verrier, il s'en alla à Campen, chez le peintre de la municipalité, mauvais sujet, avec lequel il ne put s'entendre et qu'il abandonna après deux ans, pour se fendre à Malines, en Brabant, où il fut fréquemment malade, et s'appliqua surtout aux procédés de la détrempe.
A Malines et à Anvers, il prit part à la décoration des arcs de triomphe érigés en i54g pour l'entrée de l'empereur Charles et de son fils Philippe''. Ayant ainsi gagné quelque argent, il s'en retourna en Frise, à Kollum, où il peignit à l'huile un tableau •\
11 se trouvait là un ébéniste qui possédait les livres de Serlio ou de Vitruve, traduits par Pierre Koeck; De Vries passa ses jours et ses nuits à les transcrire, les grands comme le petit -'.
I. Le constable, condestable, occupait dans l'artillerie un j^rade subalterne et était, semble-t-il, charge' de pointer les pièces. (Weiland, Ncderduitsch lettcrkiindig Woordenboek. Anvers, 1843.) Dans le Kriegsbuch de Fronsperger nous voyons pourtant le condestable tigaré comme un officier supérieur.
•2. Gouverneur de la Frise.
3. Reijer Gerbrants, inscrit comme bourgeois de Leeuwarden en 1544. (EekhotV, ds Stcdclijke Kunstver:[ameUng van Leeuwarden, page 281. 1875.)
4. D.ms l'édition du Livre des peintres de i()i(S, cette date de i540 a été remplacée par celle de i3fir). La première version est seule correcte, attendu que la ville d'Anvers donna des têtes splendides en i549, *étes dont Pierre Coeck dirigea la partie décorative, et pour lesquelles on eut recours au pinceau d'un nombre considérable d'artistes. Le souvenir de ces t'êtes a été consigné dans un livre de Corneille Graphaeus, le greffier de la ville, publié à Anvers en 154Q même, sous le titre le Triomphe d'Anvers. Il est bonde rappeler, au surplus, qu'en iSôo Charles-Quint avait cessé de vivre, et que Philippe 11 était en Espagne.
3. Ce tableau ne paraît pas être resté dans la ville frisonne.
(). L'auteur entend par les « grands » livres de Pierre Coeck, sa traduction des livres d'architecture
JEAN FREDEMAN DE VRIES loi
Il retourna alors à Malines', chez un peintre du nom de Claude Dorici, lequel lui donna à faire diverses choses où entraient des architectures-. Il termina aussi une perspective que certain Corneille van Vianen avait laissée inachevée en mourant"'.
C'était un homme assez entendu mais qui procédait empiriquement; De Vries, Tayant constaté, s'appliqua avec tant d'ardeur à Tétude de la perspective qu'il en vint à pratiquer cette branche d'une manière infiniment plus facile et plus pratique.
Etant allé à Anvers'', il y fit dans la maison de Guillaume Key^ un trompe-l'œil simulant un portique de bois, et pour Gilles Hofman, vis-à-vis d'une porte, une grande perspective avec une échappée de vue sur une cour. Quelques seigneurs allemands, et aussi le prince d'Orange^', y furent pris, croyant que c'était une construction véritable et une cour réelle.
Il dessina pour Jérôme Cock plusieurs compositions architectin-ales : une suite de quatorze pièces, perspectives, temples, cours, palais et salles^. Une seconde suite de vingt-six pièces, des palais vus d'en haut, extérieurement et intérieurement^. Une troisième suite, ovales et
de Serlio et par le « petit » livre l'opuscule intitule' : Die invcntie der Colommen met haren coronemcnten ende maten ut Vitruvio cndj andere diversche aiictoren, etc., Antwerpen ter begheerten van Goede Vrienden, fcbr. 1339.
1. Nous l'y trouvons, effectivement, en i5<")i, époque à laquelle il concourt à la décoration de Vommegang [zoTth^o]. (Neet's, Histoire de la peinture et de la sculpture à Malines, tome l'"', pa;;e 1Ô7.)
2. Dorizi est admis à la gilde de Saint-Luc de Malines en 1 536, comme bourgeois de la ville. Il avait vu le jour en iSiy et organisa, en i55q, dans sa ville natale (?) une loterie d'objets d'art. (Voyez Neefs, Histoire de Ix peinture, etc., tome I"'', pages 3i8-32i. Malines, 1876.) Dorizi avait cessé de vivre en février i565. Il laissait un fils nommé Claude.
3. Ce Corneille n'a laissé aucun nom parmi le.5 artistes. Kramm le suppose allié à la nombreuse famille des van Vianen d'Utrecht.
4. Son départ de Malines, pour aller se fixer à Anvers, eut lieu en 1 5') 1-1 504. Toutefois, dés l'année i5,t5 avait paru à Anvers, chez Gérard De Jode, un recueil d'ornements de \'redeman De Vriese.
5. Guillaume Key le peintre. Voyez ci-dessus, tome 1"'', chapitre xxxix.
6. Guillaume le Taciturne. Le prince d'Orange quitta Anvers au mois d'avril 1567 et Guillaume Key mourut en juin i568.
7. Memorabilium, Xovi Tcstamenti, in templo gestorum, etc., 14 pièces, titre compris.
8. Scenographiœ sive pcrspectivœ ut ^Kdificia, hoc modo ad opticam excitata, Pictorum vulgiis vocjt pulcherrimœ viginti selectissimarum fabricarum a Joanne Vredemanno Frisio excogitata' et designatœ : et a Hieronymo Cock œiitœ, etc., au Quatrj Ven^- avec privilège du Roy pour six ans, i5l)0. (Réédité en lijoi par Théodore Galle sous le titre l'aria' architectural formce.) La première édition est dédiée au cardinal Granvelle par Cock. L'encadrement de la dédicace est conservé à la seconde édition.
perspectives avec le point de vue au centre, à Tusage des incrusteurs ' ; un quatrième ouvrage d'environ vingt-quatre planches de tombeaux^.
Pour Gérard De Jode, il fit un livre de fontaines^ et un livre d'architecture d'après les cinq ordres, chaque ordre se représentant cinq fois''.
Pour Philippe Galle, il fit des compositions de cours intérieures, vestibules, tonnelles de verdure et dédales •'. Pour le même encore^ à l'usage des ébénistes, toutes sortes de modèles de menuiserie, portaux, tables, escabeaux, buftets, etc., en perspective''.
A Pierre Balten', il donna un recueil intitulé : Thcatriini de vita Iniinaua, selon les cinq ordres, du composite au toscan, qui est la Vieillesse et jusqu'à la Melancolia, la Mort figurée dans une ruine. En môme temps étaient représentés, en six planches, les âges de la vie humaine^.
Il a fait encore des entrelacs, des compartiments, des grotesques et des ornements", le tout formant bien un ensemble de vingt-six livres.
En iSyo, lorsque la fille de l'empereur'", se rendant en Espagne, fit
I. Cette suite remarquable de 20 planches n'a d'autre titre, k la première édition, qu'une dédicace de Jérôme Cock à Pierre-Ernest de Mansfeldt. La réimpression de Théodore Galle est de 1601 et porte pour titre Varice architccturœ forma'. Elle ne doit pas être confondue avec la suite piécédente.
■1. PiCiOres, statiiaril, arcliitecti latomi et quiciinque principiim magnificoriimq. viroriim mcmoricc œtcriicc, inscrvitis, etc., i5'j^-!. 28 planches in-4", titre compris.
3. Artis pcrspectiva' pliiriiim i^enertim... mullip'enis fontibus, etc. Excndcbat Antverpiœ Gerardus De Jude, A° i5Go. 3o planches in-folio oblong.
4. Architeciiira oder Bauung der Antiquen, etc., Antw. Gerardus de Jode, 1377. sTraduit en français en i3i)7 parThéodore Kenip.) Titre et 21 planches in-folio. iNon cité par Guilniard.)
3. Hortorwn riridariumq. elegantes, etc. Excud. fliilippus Gallœus Antv. i3S3, titre et 20 planches plus (S in-folio oblong. Jean Galle reprit cette suite et porta le nombre de planches à i^a en ajoutant six planches très intéressantes de P. vander Borcht.
("i. Différents pourtraicts de menuiserie... portaux, bancs, escabelles, tables, etc. Titre et iti planches en hauteur, s. d.