LIBRAIRIE DE L'ART J. ROUAM, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
33, AVENUE DE l'OPÉRA, 33
I E livre de van Mander, la plus précieuse des sources pour servir à l'étude de TÉcole néerlandaise, n'a pas été, jusqu'à ce jour, mis intégralement sous les ][ yeux du lecteur non familiarisé avec la langue flamande. Feu M. Koloff, du Cabinet des estampes de Paris, en avait préparé une traduction qui est restée malheureusement inédite.
Il nous a paru utile, tout en respectant les limites de l'œuvre originale, de la compléter, autant que possible, par des indications destinées à augmenter la précision du texte de 1604.
Nous avons recouru, à cet effet, aux travaux les plus consciencieux, et largement tiré parti, en outre, de notes recueillies dans les musées et les collections d'estampes. Ce travail est donc le fruit d'un grand nombre d'années de lectures, d'observations et de recherches.
Pourtant, il ne saurait être envisagé comme définitif; quantité de points restent à élucider, quantité d'œuvres à découvrir et à déterminer. Nous espérons toutefois que sa publication sera bien accueillie des travailleurs. Ils joindront certainement à la nôtre l'expression de leur reconnaissance envers les hommes modestes et érudits dont chaque page de ce livre leur apprendra à mieux apprécier les services et la valeur.
Peintre et poète très célèbre de son temps, van Mander serait probablement ignoré du nôtre sans \c Livre des Pei?îtres ^ , et ce livre, comme tant d'autres, ne figurerait sur les rayons poudreux des bibliothèques qu'à titre de curiosité, en l'absence des deux cents pages que l'auteur y consacre aux artistes de son pays.
Ce n'est pas, disons-le bien haut, que l'on puisse songer sans injustice à déprécier l'œuvre de l'écrivain flamand. Elle ne venait pas en première ligne sans doute; Cennini, Biondo, Armenini, Lomazzo, surtout Vasari, avaient parlé aux peintres de leur art, mais nous n'hésitons pas à dire que van Mander ne le cède à aucun de ces auteurs en originalité, en conscience, surtout en compétence.
Qu'un livre comme le sien ne réponde qu'insuffisamment aux exigences de notre époque, faut-il s'en étonner ? Quelle œuvre historique suffit à apaiser notre soif de savoir ? L'auteur ne se jugeait pas lui-même à l'abri de la critique. « On me pardonnerait de grand ca'ur le mince produit de mes recherches, dit-il, si l'on savait les peines que je me suis données. » Aujourd'hui même on reste confondu à la pensée de tant d'efforts.
Reportons-nous au temps où paraissait ce livre. C'était en 1604; Rubens travaillait en Italie; son nom encore inconnu, de ce côté des Alpes, n'était pas venu jusqu'à van Mander ; Frans Hais avait vingt ans; Rembrandt n'était pas né. L'avenir réservait à l'Ecole des Pays-Bas ses plus vives splendeurs.
Mais cette Ecole comptait dans le passé deux siècles de glorieuses manifestations. Bruges, Gand, Louvain, Bruxelles, Malines, Anvers, Harlem, Leyde, avaient été des
I . Het Schilder-Boeck, waer in voor eerst de leerlustighe lueght den Grondt der Edel Vry Schilderconst in verscheyden deelen wort voorghedraghen. Daer nae in dry deelen, t' leven der vermaerde doorluchtighe Schilders des ouden, en nieuwen tyds. Eyntlyck d'wtlegghinghe op den Metamorphoseon Pub. Ouidii Nasoitis. Oock daerbeneffcns wtbeeldinghe der ßgucren. Alles dienstich en mit den Schilders Constbeminders en dichters, oock allen staten van menschen. Door Carel van Alander Schilder. Harlem, 1604, in-4".
centres d'une importance artistique capitale. L'emploi de la couleur à l'huile avait permis aux Néerlandais de donner l'expression merveilleusement précise d'un attachement à la nature se faisant jour dans des œuvres d'une extrême originalité.
Le paysage, la peinture des mœurs, le portrait étaient devenus peu à peu des genres indépendants, illustrés par un groupe de praticiens dont le nom, bientôt, devait être légion.
Le caractère particulier des peintures mises au jour par les Flamands n'était pas fait pour simplifier la tâche de l'historien. Le môme homme he s'en tenait pas nécessairement à un genre unique, non plus que l'élève ne s'attachait à poursuivre, sans en dévier jamais, la voie frayée par son maître. Sous les formes les plus imprévues, dans les lieux les plus divers, apparaissent ses œuvres et sa personne. Il va en Italie, en France, en Allemagne, jusqu'en Orient, revient aux Pays-Bas, travaille toujours, change de manière, est portraitiste ici, paysagiste là-bas, véritable Protée de l'art.
Il fallait, en quelque sorte, surprendre au passage les individualités, et tel fut, précisément, le système suivi par van Mander.
Ce n'est pas, gardons-nous de le croire, qu'il lui suffise de montrer un personnage sous une seule de ses faces; il le suit autant qu'il peut dans ses pérégrinations et fait œuvre de biographe dans le sens le plus absolu du mot.
Holbein, par exemple, au sujet duquel il eut infiniment de peine à se renseigner, est jugé d'une manière si complète, que Woltmann, après avoir passé la meilleure partie de son existence à étudier le maître, trouve encore plus d'un détail à emprunter à l'historien flamand.
Les allées et les venues d'Antonio Moro, qui ont tant préoccupé les historiens de notre temps, ne lui ont pas échappé; il suit le peintre pas à pas et, quoi qu'on en dise, est absolument dans le vrai. Ainsi de vingt autres circonstances où la critique moderne a voulu le prendre en défaut.
A quoi bon signaler, dès lors, son manque de méthode, l'ordre un peu fantaisiste dans lequel se présentent ses notices.'' N'incline-t-on pas, au contraire, à donner raison à Kramm, lorsqu'il se félicite de ces manquements à l'ordre rigoureux, dans la conviction que nous leur devons le livre? Car, en cherchant à mieux coordonner les parties de son travail, l'auteur eût sans doute reculé devant l'immensité de la tâche qu'il abordait.
A quelles sources puisait van Mander? Question intéressante, mais bien difficile à résoudre. Evidemment, il ne se contentait pas d'indications ramassées au hasard, et l'hypothèse lui faisait horreur. Le temps consacré à la rédaction des notices a pu être assez court, mais les éléments du travail ont dû coûter une peine extrême à rassembler, et l'énergie avec laquelle l'auteur s'élève contre le mauvais vouloir ou l'indifférence de ceux auxquels s'adressent ses demandes de renseignements nous prouve assez que, s'il a fait emploi des travaux de ses précurseurs : van Vaernewyck, Lampsonius, Guichardin, — peut-être aussi des notes de son maître Lucas de Heere, — il ne négligeait point de frapper à toutes les portes et s'adressait de préférence aux peintres euxmêmes, à leurs amis ou à leurs proches.
Même de nos jours, malgré la facilité des communications, malgré Texistencc et le libre accès des musées, des bibliothèques, des dépôts d'archives, une tâche pareille pourrait suffire à l'existence d'un homme.
Dans une certaine mesure les circonstances de la vie de van Mander durent faciliter son entreprise.
Né en 1648, il avait pu voir les édifices du culte catholique encore parés de leurs anciennes splendeurs, et sa précoce intelligence lui avait permis de garder un souvenir ineffaçable de tant d'œuvres anéanties par la main des modernes iconoclastes. A presque chaque page de son livre il éclate en protestations indignées contre ces actes de vandalisme commis au nom de l'émancipation religieuse.
Combien d'artistes de valeur dont il ne peut que transmettre le nom à la postérité, dont aucune œuvre n'attestera plus le mérite!
Ses voyages en Italie, en Allemagne, en Suisse, lui permirent aussi de connaître beaucoup d'hommes et de travaux auxquels une place était réservée dans son livre. Vingt années de sa vie s'étaient écoulées en Hollande et, là encore, il avait noué des relations avec les esprits les plus éminents de sa patrie d'adoption.
Il invoque l'autorité de Goltzius, qui fut un peu son élève, et qu'une célébrité européenne avait mis à même d'être mieux renseigné que bien d'autres. Ses amis Jacques Rauwaert, un ancien collaborateur de Heemskerk, Melchior Wyntgis, Barthélémy Ferreris et d'autres, tels que Jacques Razet, qui lui ferma les yeux, tenaient le premier rang parmi les amateurs de la Hollande. Tant d'utiles concours devaient puissamment venir en aide à l'écrivain.
Esthétiquement, quelle somme d'importance convient-il d'attacher aux appréciations de van Mander ?
J. B. Descamps nous dit : « Les jugements qu'il porte des peintres dont il écrit la vie sont des monuments précieux du goût de son siècle et des règles sûres pour le nôtre. » La phrase, d'abord un peu ambiguë, — car le goût du xvi" siècle et celui du xvni'' sont loin de s'accorder, — ne manque pas cependant de justesse.
Appartenant à une époque dont l'idéal artistique est en désaccord manifeste avec celui des siècles précédents, nous ne voyons pas van Mander mésestimer des œuvres créées par les précurseurs de la Renaissance. Certes, il acceptera comme un progrès la diffusion des théories ultramontaines, mais ses vues, à cet égard, n'ont rien d'exclusif. Sacrifiant largement, pour sa part, au faux goût du jour, il sait admirer la conscience des maîtres gothiques, apprécier les qualités sincères et profondes de leurs créations. Ses critiques porteront sur la manière de draper, sur l'abondance des plis, sur l'insuffisance de la perspective aérienne, mais il parlera de telle œuvre « belle pour son temps », allant ainsi fort au delà de la critique moderne, si prompte à condamner dans l'art ce qu'un revirement du goût a fait délaisser.
Dans son poème didactique sur la peinture, il n'y a presque pas de strophe où n'apparaisse, à titre d'exemple, un peintre de l'antiquité ou de la Renaissance. Les noms d'Apelle, de Polygnote, de Zeuxis se mêlent à ceux de Michel-Ange, de Raphaël,
du Titien. Mais il sait fort bien citer aussi Giotto, Albert Dürer, Lucas de Leyde et même Pierre Breughel, comme des types accomplis d'expression juste et sincère. Jean van Eyck est pour lui le praticien par excellence.
De telles appréciations doivent être signalées chez un enthousiaste de Zucchero et du Baroche, et tendent peut-être à expliquer ce fait imprévu que Frans Hals, le plus indépendant d^ tous les peintres, a pu se former à son école.
En somme, si le livre de van Mander est imparfait sous plus d'un rapport, s'il est d'une lecture parfois fatigante et nous rappelle trop peut-être le rhétoricien, il n'en doit pas moins être envisagé comme un document de première et inestimable valeur.
Et c'est bien ainsi que l'ont jugé les historiens de la peinture flamande.
Dès le xvn'^ siècle nous les voyons puiser sans scrupule à cette source précieuse. Sandrart, en Allemagne; Bullart, Félibien, de Piles et Descamps, en France, vivent largement d'emprunts faits à van Mander, tout en s'abstenant de le citer, et retardent ainsi, bien plus que de raison, la traduction intégrale de son œuvre.
Le vieil auteur s'était préoccupé de combler les lacunes de son texte, d'en corriger les erreurs inévitables; la mort l'en empêcha, et lorsque parut, en i6i 8, la seconde édition du Livre des Peintres, les éditeurs ne trouvèrent à donner qu'une simple réimpression, sans autre complément qu'une biographie de l'auteur.
Cette notice, qu'on a parfois attribuée au frère cadet de van Mander, Adam, qui s'était établi maître d'école à Amsterdam, ne répond que très imparfaitement à notre attente.
Sans doute, l'auteur y raconte, non sans charme, les années de jeunesse du maître et ses débuts dans la carrière des arts; il nous initie à plus d'un détail intéressant de son séjour en Flandre, nous trace enfin le tableau émouvant de son agonie; mais la partie active d'une existence si bien remplie n'est, en quelque sorte, qu'effleurée et ce Livre des Peintres, qui nous intéresse à tant d'égards, reçoit à peine une mention. Peut-être le jugeait-on de trop récente date pour qu'il pût être utile de rappeler au lecteur les difficultés de son élaboration. Quoi qu'il en soit, ce point, d'importance capitale, est resté dans l'ombre.
Mais la reconnaissance que nous devons à van Mander n'en est point diminuée, et nous nous félicitons de pouvoir contribuer en quelque mesure, par les pages qui vont suivre, à la proportionner aux mérites du consciencieux et savant écrivain.
Carel van Mander vit le jour à Meulebeke en Flandre, au mois de mai 048 *. Sa famille était ancienne. « S'il me fallait, dit le biographe anonyme du maître, énumérer les vaillants guerriers, les pieuses dames, issus de la souche des van Mander, relater
I. L'inscription du portrait placé en tète de l'édition du Livre des Peintres de 1C04 porte : Caerle ver Mander van Molebcke. Cette localité ne doit pas être confondue avec le faubourg de Bruxelles : Molenbeek-Saint-Jean. « Meulebeke», ruisseau du moulin, est un bourg situé sur la route de Thielt à Roosebeke, à trois lieues nord de Courtray et à cinq lieues sud de Bruges. La famille van Mander tirait son nom d'une petite rivière que les anciennes cartes appellent la Mander et qu'on appelle aujourd'hui la Mandel. Van der Mander, van Mandel, Vermandel, ne sont, en réalité, que les formes différentes d'un même nom encore fréquent dans les Pays-Bas.
leurs nobles actions, dire les services qu'ils ont rendus au prince et à la patrie, indiquer les biens qu'ils possédaient et les titres qui leur furent octroyés, nous aurions un gros volume, non moins fatigant à faire qu'à lire. »
Sachons-lui gré de sa réserve et disons que le père de van Mander, Corneille, était un personnage assez notable, bailli de son endroit, et possesseur d'une certaine fortune. Trois fils et une fille étaient issus de son mariage avec Jeanne van der Beke.
Carel, le deuxième des garçons, fit preuve d'une très précoce intelligence et, dès son jeune âge, d'un goût prononcé pour le dessin, se traduisant en caricatures plus ou moins gênantes pour les servantes de son père, dont il dénonçait les rustiques amours.
Ses espiègleries étaient d'ailleurs d'un goût douteux. Une fois, par exemple, il fit si bien qu'un des valets de la ferme consentit à appliquer sa langue au fer de la pompe par un temps de gelée, aventure dont on devine la suite. Un autre jour il s'en prit à la robe neuve d'un petit camarade, sous prétexte de la décorer, et lui peignit au bas des reins, à même sa personne, un si terrible visage, que la mère de l'enfant laissa tomber d'effroi l'instrument de la correction déjà levé.
D'abord à Thielt, puis à Gand, van Mander et l'aîné de ses frères, Corneille, apprirent le latin et le français, le futur peintre ne cessant d'affirmer ses dispositions par les croquis dont il chargeait ses cahiers.
Grâce aux instances d'un oncle fixé à Gand, le jeune Carel fut admis à faire un apprentissage régulier des beaux-arts chez Lucas de Heere.
Le choix du maître fut extrêmement heureux et l'on ne peut douter de l'influence très grande qu'il exerça sur l'avenir du jeune homme.
Lucas de Heere avait en quelque sorte par tradition le culte de l'art flamand. Dès le xv^ siècle, ses ancêtres avaient pratiqué la peinture, et lui-même avait pu recueillir de la bouche de Frans Floris le récit des merveilles de l'art italien. Antiquaire, numismate, poète, il se lança avec passion dans le mouvement politique et religieux du xvi'^ siècle, ce qui ne l'empêcha pas, bien qu'il fût du culte réformé, d'arracher aux mains des iconoclastes plus d'une œuvre d'art. Frappé de proscription en i568, il dut s'expatrier, et lorsque le biographe de notre auteur parle de la brusque cessation des rapports de l'élève et du maître, c'est exclusivement à l'exil de ce dernier qu'il faut attribuer la rupture. En effet, précisément en i568, van Mander passe de Gand à Courtray, et devient l'élève de Pierre Vlerick, un peintre fort oublié, dont lui-même nous a laissé la biographie'.
Peu favorisé du sort, Pierre 'Vlerick alla se fixer à Tournay, où son disciple le suivit, mais, en somme, au bout d'une année l'apprentissage prenait fin, et nous savons par van Mander lui-même qu'il ne fréquenta aucun autre atelier. A vingt et un ans il était de retour à Meulebeke.
Il n'est pas absolument établi que les parents du jeune homme tenaient à lui voir embrasser la carrière artistique. Ses frères faisaient un commerce de toiles que lui-même
I. M. Edouard Fétis a consacré une notice à Pierre Vlerick dans ses Artistes belges à l'Étranger, tome II, page 35o. Bruxelles, i865.
négligeait fort, prenant le meilleur de son temps pour la peinture et la poésie. Les « esbattements » qu'il composa et mit en scène lui créèrent dans la contrée une véritable réputation.
Ainsi, par exemple, il fit voir un Déluge où, non seulement, une toile peinte rendait fort bien Tefîet des eaux montantes, mais où le respect de la vérité allait juse][u'à faire tomber sur les spectateurs une épouvantable averse. On en parla longtemps au village.
Puis le jeune homme courait les concours de sociétés de rhétorique et remportait des prix de déclamation, en même temps qu'il se faisait connaître comme peintre et peignait quelques tableaux pour les villages voisins.
En 15-0, les parents de van Mander lui permirent d'entreprendre le pèlerinage d'Italie, à la condition, toutefois, que l'oncle François, fixé à Gand, le prémunirait par ses conseils contre les dangers du voyage que lui-même avait fait dans sa Jeunesse. Gela prit un certain temps et le jeune artiste n'arriva à Rome qu'en ojS, après avoir visité en route, comme c'était l'usage, les maîtres les plus distingués.
Le séjour des artistes flamands en Italie n'avait pas pour but exclusif le complément de leurs études; beaucoup y cherchaient l'occasion d'utiliser leur savoir et s'ils étaient, en général, médiocrement payés, ils ne manquaient pas de travaux, surtout vers la tin du xvi^ siècle. Aussi les Néerlandais et les Allemands formaient-ils à Rome un groupe compact, dont l'Anversois Spranger était le chef reconnu.
La protection de ce peintre, alors très acclamé, valut à van Mander le double avantage d'échapper au désœuvrement et au contact trop immédiat de la fameuse « bande » de ses compatriotes, fort adonnés au culte de Bacchus. Lui-même, dans son poème de la peinture, hésite à conseiller aux jeunes peintres le voyage de Rome à cause des dangers que leur offre la fréquentation des artistes de leur pays.
Un gentilhomme de Terni voulut que van Mander décorât les murs de sa demeure d'épisodes de la Saint-Barthélémy. Etrange sujet, en vérité, pour un peintre qui allait si tôt éprouver lui-même les cruels effets des discordes civiles ! Il eut aussi à peindre pour divers prélats des paysages exécutés à fresque.
Le biographe de van Mander nous dit qu'il était habile à traiter les ornements dans la manière dite « grotesque », et l'assertion est pleinement justifiée par un tableau commémoratif placé à l'hôtel de ville de Harlem, au-dessous de la mâchoire de baleine offerte par Linschoten à sa ville natale. Mais on ne peut admettre que van Mander fût des premiers à pénétrer dans les Grotte romaines, comme l'avance le biographe, attendu que Raphaël et ses élèves avaient largement utilisé le style d'ornementation antique. Il faut tout simplement s'en tenir à ceci : que notre artiste, étant à Rome, s'occupa d'étudier, d'après les originaux mêmes, les ornements des anciens.
Malheureusement, quel que fût son bon vouloir et son assiduité au travail, il ne put se soustraire à l'influence du mauvais goût régnant en Italie, et quand sonna l'heure du retour, l'on peut dire que si l'Ecole flamande comptait un habile praticien de plus, elle allait tirer un médiocre profit de ses exemples.
Nous savons par van Mander qu'en 1577 il était à Nuremberg, et nous savons aussi que la même année il exécuta au cimetière de Krems, en Autriche, des peintures déco-
ratives^. Spranger avait également quitte l'Italie et s'occupait à Vienne des préparatifs de l'entrée de l'empereur Rodolphe II ; il sollicita et obtint le concours de son ancien camarade.
Nous acceptons comme vrai que van Mander reçut de la part de l'empereur des propositions d'entrer au service du monarque. Rodolphe avait un goût prononcé pour les arts et appréciait fort les œuvres flamandes. Il existe encore une peinture du maître au musée de Prague.
Quoi qu'il en soit, le village de Meulebeke fut bientôt appelé à faire une réception triomphale au plus illustre de ses enfants. Toute la jeunesse de l'endroit se porta à la rencontre de van Mander pour lui faire escorte jusqu'à la demeure paternelle. Hélas! la joie du retour allait être bientôt troublée par un lamentable concours d'événements.
La « Pacification de Gand « [i5y6\, et 1' « Edit perpétuel » qui suivit de près ce grand acte, ne donnèrent aux Pays-Bas qu'une éphémère tranquillité. De fait, le principe de la libre pratique du culte réformé gardait des adversaires violents, malgré l'adhésion donnée par le clergé lui-même à l'acte de i5j6. Alors que les principales villes flamandes étaient au pouvoir du Taciturne, le parti des « Malcontents », composé surtout de bandes wallonnes armées, parcourait les campagnes, semant partout la terreur et la ruine.
Le village de Meulebeke ne fut pas un des moins éprouvés, et la résistance héroïque de ses habitants aux hordes de pillards, ne ht que lui attirer de plus cruelles représailles.
La famille van Mander dut chercher son salut dans la fuite; au milieu de ses préparatifs de départ, elle se trouva surprise par la soldatesque. Carel, depuis son retour, avait trouvé le temps de se marier; il avait laissé à Courtray sa jeune femme ^ et son enfant, et s'occupait de convoyer vers la ville les récoltes de son père pour les mettre en sûreté, quand lui-même se vit assailli par un gros de soldats qui, après l'avoir complètement dépouillé, s'apprêtaient à le pendre, lorsqu'une circonstance presque miraculeuse lui sauva la vie. Dans un officier que le hasard amenait sur la route, le futur auteur de la Vie des Peintres reconnut un ancien compagnon de Rome. Quelques mots d'italien conduisirent à une reconnaissance, et le pauvre artiste, débarrassé de ses liens, put voler au secours de ses proches. Leur demeure, hélas! n'était qu'un monceau de ruines; tout avait été saccagé. Mais Adam van Mander, grâce à un habile stratagème, avait pu sauver au moins quelque chose de l'avoir paternel. Se mêlant aux pillards et parlant français, il avait réussi à se faire passer pour un des leurs. Fouillant les meubles avec acharnement et brandissant une grande épée, il s'était mis à la poursuite de sa mère elle-même, la contraignant de lui remettre ses bijoux. Bref, il joua son rôle en parfait comédien.
1. Le biographe dit à Baie. De Jongh rectifie cette erreur dans son édition de 1764, tome II, page 240.
2. Elle s'appelait Louise Buse. {Biographie des hommes remarquables de la Flandre occidentale, tome II, page 217. 1844.)
Chargée des maigres épaves de sa fortune, la famille put gagner pédestremcnt Courtray, les lils portant le vieux père impotent.
Le biographe de van Mander nous le montre ensuite travaillant à Courtray en i58i, en i582 à Bruges, où il s'était réfugié pour échapper à la peste qui décimait Courtray et à laquelle avaient succombé la sœur du peintre, son mari, Pierre Pype, peintre aussi, et leurs enfants. Le voyage de Tune à l'autre ville ne se lit pas sans danger. Ecoutons l'écrivain anonyme : « Carcl partit pour Bruges en i582 avec sa femme et son enfant, emportant quelques hardes et un peu d'argent. Les Malcontents leur prirent en route jusqu'au dernier vêtement; ils allèrent jusqu'à dépouiller l'enfant de ses langes et la mère en fut réduite à s'envelopper d'un lambeau d'étoffe que les soldats lui avaient laissé. Carel, de son côté, avait pour tout vêtement une vieille couverture. Heureusement que, dans une pauvre petite jupe de dessous, la femme avait ménagé une pochette que n'avaient point trouvée les soldats et qui contenait une pièce d'or. Van Mander sauta de joie quand sa femme lui révéla le secret. « Courage! » s'écria-t-il; « si nous gagnons la ville sans autre encombre, tout ira bien. » Et tandis que sa femme pleurait, lui se mit à chanter à voix haute. « Je peindrai tant et si « allègrement, qu'il nous viendra bien des habits et de l'argent », dit-il, et, prenant l'enfant des bras de sa mère, il se mit à gambader d'une façon si drôle que la pauvre femme finit elle-même par rire. Dans ces dispositions ils parvinrent à la ville et van Mander rencontra d'emblée parmi les peintres une vieille connaissance, Pierre Weyts, qui lui donna de l'ouvrage, et il put gagner sa vie. »
Il ne saurait être question, ce nous semble, de révoquer en doute la véracité de ce naif récit. Le départ de van Mander pour Bruges eut lieu, comme on l'a vu, en i582; il faut insister sur ce point. En effet, la bibliothèque de Harlem possède une curieuse brochure sur la venue des Flamands dans cette ville, et parmi eux, à la date de iS-g, ügurc Carel van Mander de Meiilebeke, avec femme et enfants^. Cette date est évidemment erronée.
Le document dont il s'agit est une supplique à la municipalité de Harlem, en vue d'obtenir l'institution d'une gilde de blanchisseurs de toiles et de lils. Elle expose l'importance acquise par une industrie « introduite depuis plus de soixante ans par les réfugiés de la Flandre ».
Les pétitionnaires rappellent avec joie l'accueil hospitalier fait à leurs pères. « On peut dire que la Hollande, — ainsi s'expriment-ils, — est devenue, par la grâce divine, le refuge des malheureux persécutés et traqués... L'honneur et la louange reviennent surtout à notre bonne ville de Harlem dont LL. SS. les bourgmestres se sont montrées si pleines de compassion pour les pauvres réfugiés, les accueillant comme une mère accueille son enfant. Car la Hollande ayant secoué le joug des Espagnols, ceux-ci se sont rejetés sur le Brabant et la Flandre, faisant cruellement souffrir les
I. Mcmoriael van deOverkomste der Vlamingen hier binnen Haerlem. L'exemplaire, unique jusqu'à ce jour, de ce document imprimé, provient de la bibliothèque du docteur A. de Vries, vendue à Amsterdam en 1864. M. le professeur Alphonse Willems, de l'Université de Bruxelles, en possède une copie certifiée qu'il a bien voulu mettre à notre disposition.
populations, et ravageant les villes et les campagnes. Le i" octobre iS-S ils se sont emparés de Menin et nombre de fugitifs accourant à Harlem y ont été amicalement reçus par le bourgmestre et traités comme citoyens ». i^Suit la liste de quarante-quatre familles immigrées en 1578 et i5jg.]
« Voyant combien libre et facile leur était la vie à Harlem, et n'étant plus violentés dans leurs aspirations religieuses, ni pressurés par la soldatesque, sous Tadministration clémente d'une sage municipalité, ces gens ont cru de leur devoir de faire connaître aux autres Flamands l'accueil qui leur avait été fait, et de les engager à venir à Harlem, car la situation de la Flandre ne faisait qu'empirer, et, de la tin de i58() jusqu'en i58i, il y eut un mouvement déplorable d'expatriation. Les réfugiés se trouvent aujourd'hui dispersés. Il en est venu se fixer ici, de six cents à sept cents familles... »
Sachant par van Mander lui-même que son arrivée à Harlem datait du commencement de l'année i583 ', il devient inutile de nous arrêter plus longtemps à discuter la requête des blanchisseurs de toiles. D'autre part, ce document a sa valeur, car il explique très bien les raisons de départ de van Mander et sa présence en Hollande. Le biographe le disait d'ailleurs:
(( La tranquillité manquait à Bruges; l'ennemi se rapprochait de jour en jour et la peste sévissait. Carel s'embarqua alors pour la Hollande avec sa femme et sa mère, et se fixa dans l'antique et noble cité de Harlem où il trouva à faire pour l'un et l'autre des travaux de peinture et de dessin. »
Il est assez généralement admis que le «. fait de religion », comme on disait en ce temps-là, ne fut pas étranger à l'expatriation de van Mander; nous avouons n'en rien savoir, car ce n'est pas la lecture du Livre des Peintres qui nous édifie là-dessus. Pas un seul passage ne révèle les convictions de l'auteur, et, d'autre part, ses protestations indignées à l'adresse des iconoclastes n'annoncent pas précisément un sectaire.
N'oublions, pas, toutefois, que son enthousiasme pour le passé artistique de la patrie devait lui rendre extrêmement douloureuse la pensée de tant de nobles travaux disparus. Rien, à ses yeux, ne légitime, n'excuse ces destructions sauvages.
La ville de Bruges, où le peintre s'était rendu en quittant Courtray, fut une des plus éprouvées par les luttes religieuses ^. Protestants et catholiques y furent aux prises pendant plusieurs années, frappant tour à tour de l'amende, de la prison ou de l'exil les notabilités du parti vaincu. Il est de toute évidence qu'en choisissant Harlem pour lieu de refuge en i583, van Mander avait pour objet essentiel d'y trouver le calme nécessaire à ses travaux, en attendant que des jours meilleurs vinssent à luire pour la Flandre. De fait, ni lui, ni les siens n'y retournèrent jamais et lui-même mourut protestant.
La réputation de van Mander l'avait précédé en Hollande et l'accueil qu'il reçut
1. Biographie de Corneille Cornelissen. (Voy. tome H, chapitre xxxv.)
2. Voir à ce sujet, Wcale, les Troubles à Bruges (2 et 3 juillet iSyo), dans la Revue la Flandre, tome III, page 420; et J. P. van Maie, Geschiedenis van Vlaendcren van het jaer i566, etc., dans les Annales de la Société d'Emulation de Bruges, in-4", 1842.
lo LE LIVRE DES PEINTRES
dans ce pays fut particuliùrement cordiaL Jacques Rauwacrt devint, dès l'origine, son protecteur, et la biographie de Martin Heemskerk nous fera constater avec c]uelle générosité il ouvrait sa bourse aux artistes.
Ce Rauwaert était-il parent d'un autre Jacques Rauwaert, brugcois, qui fut le collaborateur d'Hubert Goltzius et mourut en i568? Nous ne saurions le dire; toujours est-il que les premières peintures que van Mander exécuta en Hollande furent acquises par cet amateur. C'étaient, paraît-il, des grisailles.
Lié bientôt avec Henri Goltzius et Corneille Cornelissen de Harlem, van Mander s'associa à ces deux confrères, et ils eurent en commun un atelier pour l'étude du modèle vivant.
Des auteurs modernes nous parlent d'une sorte d'académie; nous pensons qu'ils se trompent. Selon toute vraisemblance, Goltzius et Corneille profitaient eux-mêmes des leçons de van Mander. Le biographe ne nous dit-il pas en effet : « Carel mit ses associés au fait de la manière italienne, comme il est facile de le constater par Y Ovide de Goltzius. »
La suite dont il s'agit ne vit le Jour qu'en iSSp et iSgo; elle précéda conséquemment le voyage de Goltzius en Italie, voyage que Cornelissen n'entreprit jamais. 11 est donc permis de croire que van Mander, de beaucoup l'ainé, devient en partie responsable des exagérations qui, à dater d'une certaine époque, déparent les œuvres de Goltzius. Ce vice est surtout apparent dans les illustrations d'Ovide, gravées d'après le maitre.
Les contemporains, toutefois, étaient d'un autre avis et van Mander ne fut pas seulement envisagé comme un homme intelligent, — à quoi il avait tous les titres, — mais comme un artiste de première valeur.
Habile, notre auteur l'était sans conteste, et, de plus, coloriste fort agréable. Nous avons parlé de son cartel accompagnant la mâchoire de baleine donnée à la ville de Harlem par Jean Huyghensz van Linschoten. Cette œuvre est datée de ogS. L'inscription a pour cadre un enlacement extrêmement heureux de figurines allégoriques : tritons, néréides, génies, attributs de tout genre.
Et si, d'autre part, on s'arrête aux nombreuses estampes reproduisant les dessins du maître, il est impossible de ne pas voir en lui un homme rompu aux difficultés matérielles de son art, et singulièrement apte, dès lors, à se tirer à son avantage des travaux les plus variés.
Du reste, les occasions ne lui firent pas défaut. Les toiles peintes alternaient avec les cartons de tapisseries, les frontispices de livres, les éléments décoratifs des verrières. Peu d'artistes hollandais pouvaient lui être comparés pour la variété des connaissances. Sa vogue n'était donc pas imméritée.
Ce fut tout à la fin de sa carrière que van Mander fit paraître son grand ouvrage. La majeure partie avait été rédigée, assure son biographe, pendant le séjour de l'auteur au château de Sevenbcrghen, entre Harlem et Alkmaar, dont il avait fait sa résidence. On ne peut croire qu'il eût l'intention d"y finir ses jours, car, au moment de déposer la plume, il s'écrie : « Il est temps de reprendre mes pinceaux, et de voir s'il me sera donné de produire moi-même quelque chose qui vaille. » On eût dit qu'il sentait que
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ce livre serait Tœuvre niaîtresse de sa vie, qu'il survivrait de peu à sa publication.
Le 3 juin i6()3 il dédie à Melchior Wyntgis, maître des monnaies de Zélande, le poème sur la Théorie de la peinture, bientôt suivi de Tenvoi à Jacques Razet de ï Histoire des Peintres de l'antiquité.
Wyntgis était un des aniateurs les plus éclairés de son temps; on verra son nom passer fréquemment sous la plume de van Mander à propos des œuvres de sa galerie. Razet, qui était notaire et se délassait de ses travaux professionnels en sacrifiant aux muses, comme son confrère de Bie, avait des talents variés. C'était un escrimeur de première force, un calligraphe émérite, et avec tout cela directeur d'un cours de peinture pour les jeunes filles. Lui aussi avait une galerie de tableaux.
La Vie des Peintres italiens fut dédiée, le 3 r août, à Barthélémy Ferreris, peintre amateur, élève d'Antonio Moro , de Pierre et de François Pourbus. Aucune des œuvres de Ferreris n'est venue jusqu'à nous. Il possédait quelques tableaux de valeur, notamment un portrait de Holbcin.
Le 14 mars 1604, V Explication des Métamorphoses d'Ovide était offerte à Gédéon Fallet. Issu d'une famille italienne, fils d'un maître d'écriture renommé ayant formé en Hollande de nombreux élèves, Gédéon Fallet occupait le poste de secrétaire de la ville d'Amsterdam et cultivait les lettres.
Van Mander écrivit alors un ouvrage destiné à compléter l'Ovide : V Explication des allégories, et le dédia au peintre Corneille Ketel. La dédicace est conçue dans les termes les plus affectueux, et l'auteur se félicite de pouvoir donner ce témoignage public de cordialité à un confrère, comme une protestation contre les sentiments de basse envie qui, partout ailleurs, divisent les gens de même profession. « L'artiste, dit-il, est par sa vocation même au-dessus de tels sentiments. »
L'ensemble des Métamorphoses et.de Y Explication des allégories obtint un grand succès. En 1643 on le réimprima pour la troisième fois à Dordrecht, et même, en 1679, Joachim Sandrart en faisait paraître à Nuremberg une traduction allemande.
\S Histoire des Peintres flamands clôt la série des œuvres littéraires de notre auteur; elle porte une dédicace à Jean Mathysz Ban et à Corneille Gerritsz Vlasman de Harlem, avec la date du 28 juillet 1Ü04. On trouvera plus loin le texte de cette épître dédicatoire, datée, non plus de Sevenberghen, mais d'Amsterdam, où van Mander était allé se fixer et où il expira le 1 i septembre 1606.
A en juger par la dédicace de l'éditeur Pasquier van Westbusch, à la municipalité de Harlem, tout le travail de van Mander fut publié le i*"' décembre 1604.
Henri Goltzius peignit le portrait de l'auteur, que Jean Saenredam, son élève, reproduisit en gravure pour orner le livre. Van Mander lui-môme dessina le frontispice qui fut gravé par Jacques Matham, le beau-fils de Goltzius ; puis, Scriverius, Adam van Mander, Pierre van Veen \ Pierre Bor, Jacob Claeszoon, W. Bartjens, le mathématicien, Zacharias Heins, J. J. de Hoorn, Dctringh, I. Targier, Schrevelius, J. J. Orlers,
I. Pierre van Veen, homme de loi et peintre amateur, était le frère d'Otto Vœnius, le maître de Rubens.
S. \i\n Dclmanhorst, I. Duym, H. J. Blommcndacl, J. de Mosscher ', Jacques Celosse, P. D. Kctelaer de Coolscamp, Jacques vander Schucrc, Corneille Kctel, taillèrent leurs plumes pour célébrer dignement l'ouvrage et son auteur. De quelque façon que Ton juge leurs strophes, il faut se rappejer qu'elles sont des premiers poètes du jour, et considérer, dès lors, ce que Thommage avait de flatteur pour van Mander.
Le privilège de Pasquier van Westbusch expirait en 1612; on n'est pas absolunient d'accord sur la date oi^i parut la seconde édition du Livre des Peintres. Un nouveau frontispice, dessiné par Werner van Valckcrt, élève de Goltzius, porte la date de 1618 et l'adresse de Jacob Pietersz Wächter d'Amsterdam; mais dans cette même édition les diverses parties sont datées de 1616 et de 161 7, d'où l'on est amené à conclure, avec de Jongh, que chacune des études fut publiée à part, la réunion du tout paraissant sous un frontispice commun, en 1618. L'avis de Kramm est, par contre, que deux libraires se firent la concurrence, et qu'il y aurait, en somme, deux éditions distinctes de 1617. Nous n'en pouvons rien dire; une chose est certaine, c'est que le tout sortit des presses d'un seul et même imprimeur.
L'édition de 161 8 est parfois accompagnée de portraits gravés, extraits en partie du recueil de Lampsonius, en partie du Theatrum Honoris, de Hondius. En réalité, ce sont là de simples intercalations d'amateurs; il n'existe vraiment d'édition illustrée de van Mander que celle de De Jongh, datée de 1764.
Publiée à Amsterdam par Etienne van Esveldt, cette troisiènie édition avait été entreprise par Jacques de Jongh, le traducteur hollandais de De Piles. On a quelque peine à s'expliquer que l'auteur ait cru pouvoir aborder la tâche avec les faibles connaissances qu'il possédait de la matière. En effet, son programme n'était pas seulement de mettre le langage du vieil écrivain à la portée du lecteur moderne, mais il voulait aussi compléter par des notes le texte original et, si fort qu'il nous en coûte de juger sévèrement l'œuvre de notre devancier, nous devons reconnaître qu'il échoua d'une manière complète.
Le texte de van Mander n'est pas facile à interpréter; où le lecteur de son temps comprenait à demi-mot, nous avons parfois une peine extrême à saisir; encore faut-il l'expérience des œuvres artisticjues pour pénétrer le sens de certaines images. Malheureusement de Jongh n'avait pas cette expérience et ne se doutait même pas des fautes qu'il commettait; la critique, d'autre part, lui faisant défaut, il accueillait de bonne foi, comme authentiques, les renseignements les plus fantaisistes et les notes les plus hasardées. En somme, son désir évident de bien faire ne put triompher que très imparfaitement de son incompétence et, il faut bien le dire, la version de De Jongh n'a rendu service à personne. La critique moderne s'en est tenue aux éditions de 1604 et de 161 8, tlont la dernière a incorporé dans le texte un certain nombre des rectifications de l'auteur.
Le surplus des œuvres littéraires de van Mander n'offre pour nous qu'un intérêt accessoire. Plusieurs ne virent le jour qu'après la mort de leur auteur.
Nous avons dit la rareté extrême des créations artistiques de l'historien de la
I. Jacques de Mosscher, peintre, et un des élèves de van Mander. (Voir tome II, chapitre xliv.)
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peinture flamande. Waagen lui-même déclarait ne pouvoir lui attribuer avec certitude aucune peinture. L'Inventaire des objets d'art qui ornent les églises et les établissements publics de la Flandre occidentale mentionne, comnie existant à Saint-Martin de Courtray, un Martyre de sainte Catherine, et à Thôpital de Notre-Dame, ù Ypres, un Christ présenté au peuple.
L'authenticité de la première de ces peintures est historiquement établie. En effet, le biographe de van Mander nous apprend que l'artiste, étant à Courtray en i58i, reçut des tisseurs de nappes la commande d'un triptyque destiné à orner l'autel de la corporation à l'église Saint-Martin, et que ce triptyque représentait le Martyre de sainte Catherine. La description de cette peinture, dont le panneau central existe seul aujourd'hui, est de tout point correcte. La sainte est à genoux, environnée de cadavres que se disputent les chiens, et prête à recevoir le coup fatal. C'est bien l'œuvre mentionnée dans l'Inventaire de la Flandre occidentale; elle est signée et porte la date i582. Les tigures, plus petites que nature, ne manquent pas d'élégance; la composition est bien ordonnée, le coloris a de la fraîcheur, mais on ne peut dire que ce soit là une œuvre de maitre.
\JEcce Homo de l'hôpital d'Ypres, assez grande toile, offre une analogie presque complète avec une composition gravée par Corneille Cort en i 572, d'après Etienne Du Pérac, selon Heineken. Nous ne savons trop ce que vaut l'attribution à Du Pérac, mais à coup sûr van Mander a fait ici œuvre de copiste. Le Sauveur, Pilate et les soldats seuls sont vus en pied; à l'avant-plan la foule qui s'agite. C'est une disposition fréquente.
Le musée de Courtray, parmi ses anonymes, conserve une grisaille du Festin de Balthasar et une Scène du déluge, qui offrent assez d'analogie avec le style de van Mander pour pouvoir être de notre artiste. Ce sont, d'ailleurs, des créations d'un mérite très relatif. Le biographe anonyme parle, d'une Scène du déluge, exécutée peu de temps après le retour d'Italie, mais la composition qu'il décrit avec assez de précision ne concorde qu'en partie avec celle du tableau que nous venons de mentionner.
La Galerie de Schleissheim possède une petite Scène du Déluge et un Jugement de Midas, attribués à van Mander; le musée de Prague une Fête de village '.
Il est peut-être utile de transcrire ici l'énumération des peintures indiquées dans la notice de l'écrivain qui nous a retracé la carrière de van Mander. Nous y voyons figurer une Prédication de saint Jean, exécutée pour Jacques Razet; il ne serait nullement impossible que ce fût le même tableau que Frans Hals céda à son boulanger en 1654, en payement de ses dettes-.
Voici comment s'exprime le biographe : « Arrivé à Harlem en i583, il peignit un Déluge en grisaille, puis quelques petits sujets de forme ronde que M. Rauwaert acquit... En outre plusieurs grisailles qui plurent, dès l'abord, aux amateurs. Il peignit pour Rauwaert la Passion en douze morceaux, une Kermesse villageoise qui est très belle, et beaucoup d'autres choses.
1. La Tabagie, exposée au musée d'Amsterdam sous le nom de van Mander, n'est certainement pas du maître.
2. Vander Willigen, les Artistes de Harlem, page 145. Harlem, 1870.
« Jacques Razct possédait plusieurs de ses {tuvres, notamment une Prédication de saint Jean... Le receveur Kolderman possède une Dispersion d'un prêche, et une autre (cuvre où Ton passe sous le joug. Jean Mathysz ^Ban) brasseur, possède de lui David et Abigaïl. Pour Razet il fit encore deux Nuits de Noël » (Nativités).
Après avoir cité le cartel de Linschoten, Fauteur ajoute :
« Pour maître Albert (Symonsz?) il exécuta un très joli tableau de Jephté ; pour Melchior Wyntgis un Portement de croix et plusieurs autres œuvres; pour Razet encore une Kermesse villageoise, un Crucifiement où il peignit, d'après nature, lui-môme et Goltzius, très nettement traités; bref, il y a peu d'amateurs en Hollande qui n'aient de ses œuvres, car il a laissé d'innombrables tableaux et dessins. Nous nous bornons à dire que Kors Reyersz, orfèvre, possède trois de ses meilleures peintures : un Portement de la croix, hautement loué par tous les connaisseurs; Y Adoration des Mages, deux fois excellente et magistralement traitée. Le troisième tableau représente Jacob enterrant les idoles, (leuvre où l'art n'a point été épargné.
« Pour Willem Bartjens il a fait un paysage avec des arbres et des fermes très bien traitées, et où le Christ, entouré des Apôtres, guérit les lépreux. De plus, une Madone avec saint Joseph, page des mieux étudiées. Au château de Sevenberghen il peignit pour M. Jean de Witte, échevin d'Amsterdam, deux tableaux : un Baptême du Christ?) et une Conversion de saint Paul.
« De même pour le seigneur d'Assendelft et pour Berthoud Claeszoon à Delft il fit un beau tableau du Jeune homme riche. A Amsterdam, chez Nicolas Fredericksz Roch, on voit une de ses dernières et plus considérables créations : les Enfants d'Israël traversant le Jourdain et portant l'Arche du Seigneur, et où il s'est représenté luimême, très ressemblant, comme un des lévites ou porteurs, et le premier possesseur de l'a'uvre, M. Isaac van Gerwen avec sa première femme... 11 y a, à l'avant-plan, beaucoup de coquillages et des lévriers; un braque roux montre les dents à un autre chien. Vers la même époque'il peignit pour M. Jean Hendricx Zoop, administrateur de l'hôpital d'Amsterdam, les Enfants d'Israël dansant autour du veau d'or, et au premier plan les hommes se divertissent avec les femmes moahites.... les femmes sont richement vêtues... et dans le lointain Moise converse avec le Seigneur. Chez M. Jean Fonteyn on voit le combat entre Annibal et Scipion... Le peintre y a introduit des éléphants avec leurs châteaux garnis d'archers et notamment un des animaux tombés, taisant un grand carnage avec sa trompe. Cette œuvre est de 1602.
« Il a peint encore pour Jean van Wely une Ëtuve et un Amor omnibus idem, et pour Guillaume ' une Destruction de la tour de Babel et plusieurs vases de fleurs sauvages qui sont partis pour Hambourg.
« Après sa mort on trouva peu de chose chez lui ; il avait des commandes remontant à dix années. Sa dernière œuvre fut pour M. Louis Péris, à Leyde. Elle est tirée des Nombres, CXXV, où les Enfants d Israël se divertissent avec les femmes moabites et