‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 119 sur 218 · ILLUSTRE PEINTRE · texte numérisé non relu

ILLUSTRE PEINTRE

Il n'entre pas dans mes vues de disserter sur le point de savoir si, par grâce divine, quelques individus ont, de naissance, le sentiment de l'art, ou s'il est des régions fortunées où la limpidité de l'air a pour effet d'aiguiser l'entendement, de provoquer au travail et de donner le moyen de triompher des difficultés les plus ardues des sciences et des arts ; je laisse à chacun là-dessus son sentiment. Une chose est certaine, c'est qu'on a vu des illustrations de notre art naître en des contrées où elles ne trouvaient point de devancières, comme pour mieux prouver que le génie et le savoir ne sont les privilèges d'aucune race, ni d'aucun pays. Le célèbre Hans Holbein, par exemple, qui a porté un si grand nom, et qui a fait retentir le monde de sa gloire, est né, pour autant que je sache, à Bâle, au sein des solitudes rocheuses de la Suisse, en l'an 1498.

On a dit, parfois, qu'il était originaire d'Augsbourg dans la Souabe, où, effectivement, est né un assez bon peintre du même nom, que certains prétendent avoir été le grand Holbein. Je pense qu'ils se trompent '.

I. Notre auteur lui-même se trompe; Hans Holbein est réellement ni ;i Augsbourg vers 1497; dès l'anne'e i526, Beatus Rhenanus comprenait Holbein parmi les Suisses « bien qu'il fût ne' à Augsbourg. >) L'âge du maître ressort des indications inscrites sur un de ses portraits : 43 ans en 1542. Le second Holbein de van Mander est le père de notre artiste. M. Woltniann fixe, par induction, à 1460 la date de sa naissance, et celle de sa mort à i524, e'poque où il n'est plus mentionne' aux registres de la population d'Augsbourg. C'était un grand artiste dont les Galeries d'Augsbourg, de Nuremberg et de Munich permettent de juger le talent. Il travailla dans l'Alsace au couvent des Antonites d'Issenheim et non d'Eisenach, comme dit Sandrart). Holbein eut encore un oncle, Sigismond, et un frère, Ambroise, artistes tous deux. Ambroise, l'aine des deux frères, mourut jeune. Plusieurs de ses œuvres sont conservées au musée de Bâle.

Nous puisons les renseignements qui concernent la vie et les œuvres de Holbein à une source des plus recommandables, la seconde édition du beau livre de M. Woltmann : Hans Holbein und seine Zeit; Leipzig, 1H74. 11 serait injuste de ne pas rendre hommage également au travail de M. Ralph Wornum et à l'étude brillante de M. Paul Mantz, le plus récent des grands travaux consacrés au maître.

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Je n'ai pu savoir qui furent ses parents, ni sous quel maître il étudia. Il est permis de se demander comment il a pu acquérir une manière si belle et si différente de Tancien système étranger.

J'avais écrit à Bâle pour me renseigner dans cette ville, où vivait, il y a une dizaine d'années, le docteur Amerbach, un ami éclairé des arts et un antiquaire passionné. Il m'aurait certainement fourni tous les éclaircissements désirables, car je crois savoir qu'il avait dressé un inventaire de tout ce que Holbein avait laissé, non seulement à Bâle, mais en Angleterre. Ce document, ainsi que quelques œuvres du peintre, étant à Bâle, aux mains d'un héritier d'Amerbach, je me suis adressé à lui, dans les termes les plus courtois, en vue d'obtenir communication des matériaux en question, lui exposant le motif de cette démarche. Je reçus pour réponse qu'il faudrait beaucoup de travail pour rechercher toutes ces choses et que cela ne pourrait se faire que moyennant bonne rétribution.

Ce langage me surprit fort, attendu que le travail que je m'impose a pour mobile unique l'amour de l'art et nullement la soif du lucre. J'étais en droit de m'étonner que d'autres, alors même qu'ils ne seraient pas stimulés par une même ardeur, ne consentent pas à faire quelque chose pour l'honneur de leur ville et de leur pays.

Je parle d'un certain docteur Isely ; il ne manque pas de gens qui pensent que son nom devrait être Esely. Pour moi, je trouve qu'il est bien de son pays : insensible comme les rochers de la Suisse'. Mais passons.

Holbein fit à Bâle plusieurs belles œuvres que l'on voit à l'hôtel de ville et dans diverses maisons particulières. Dans le voisinage du marché aux poissons, il y a de lui une danse exécutée avec infiniment d'art -.

1. Notre auteur fait ici un jeu de mots. Le personnage s'appelait Louis Iselin; transformé en Eselin, son nom eût signifie' ânon, comme Escly signifie ànerie. L'ami, re'cemnient de'ce'de', dont parle van Mander, était Basile Amerhach, le fils et l'héritier de Boniface Amerbach, un des grands lettrés de son temps, très lié avec Érasme, dont il fut le légataire. Holbein a laissé de lui un admirable portrait. Le cabinet formé par Boniface Amerbach, et dont son fils avait fait l'inventaire et le catalogue, fut acquis par la ville de Bàle en 1(361.

2. Les peintures de l'hôtel de ville furent commencées en i52i ; c'étaient des fresques. Le peintre avait été appelé à retracer les grands exemples de justice républicaine : Charondas, législateur de Catane, se donnant la mort pour avoir contrevenu à sa propre- loi; Zaleucus, législateur des Locriens,

A riiôtel de ville, outre plusieurs œuvres de sa main, on voit un certain nombre de compositions en compartiments, représentant la Danse des morts, où la Mort triomphe des gens de tous les états, en apparence fort contre leur gré, chacun voulant jusqu'au bout faire des prouesses ^

Les guerriers, par exemple, veulent recourir à la violence; ils sont entraînés cependant ou pourfendus. Ailleurs, la Mort, sourde à la douleur des proches, arrache à une mère son enfant chéri ; ailleurs encore elle bat le tambour dans la bataille; en somme, nul n'est à Tabri de ses coups, du pape jusqu'au rustre et au pauvre hère.

Tout cela se retrouve d'une manière très semblable dans les planches sur bois d'un petit livre de l'invention de Holbein et qui est une chose bien curieuse'.

Holbein ne visita point l'Italie. A Bâle, il fit la connaissance du savant Erasme de Rotterdam, lequel voyant l'éminence de l'artiste et l'appréciant, comme les hommes d'une pareille science savent apprécier le mérite, entreprit de le protéger et de le servir. Il lui fit donc faire son portrait, et comme Holbein excellait en ce genre, l'œuvre fut irréprochable, tant sous le rapport artistique que sous celui de la ressemblance.

Erasme remit alors au peintre une lettre d'introduction des plus aimables pour son ancien condisciple, Thomas Morus à Londres, afin que, par son influence, Holbein pût entrer au service du roi Henri VIII, un grand ami de notre art. Il le chargea aussi d'emporter le portrait pour l'offrir -à Morus, écrivant que l'image était d'une ressemblance parfaite, tandis que celle autrefois faite par Albert Dürer ne ressemblait pas du tout^.

se laissant arracher un œil en punition de la faute commise par son fils; Curius Dentatus refusant les présents des Samnites; enfin, le roi Sapor faisant son marchepied de l'empereur Vale-rien vaincu, avec une inscription rappelant à la modération dans le triomphe. Ces peintures ont depuis longtemps disparu. Le musée de Bâle en garde des croquis, en partie originaux.

La D.mse ornait la façade d'une maison aujourd'hui démolie que l'on appelait, à cause même de la peinture : Haus ^um Tan^ (Maison à la Danse).

I. Holbein n'a pas exécuté de peintures de la Danse des Morts. Les compositions de ce genre qui existaient au couvent des dominicains de Bàle dataient du xv siècle; le maître a pu s'en inspirer.

■^. Les simulachres et historiées faces de la Mort, suite publiée d'abord à Lyon en i538; gravures sur bois de H. Lutzelburger ; 41 planches petit in-8".

3. Erasme fit, effectivement, cette observation, mais en i528 seulement, et à propos d'une œuvre de sculpture. La mention se rencontre dans une lettre écrite de Bàle; or, le premier voyage de

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L'occasion plut à Holbein qui la saisit avec empressement. Il parait, d'ailleurs , qu'il abandonnait son pays d'autant plus volontiers qu'il avait une femme têtue et acariâtre auprès de laquelle il ne pouvait trouver le repos.

Arrivant auprès de Thomas Morus, élevé pour ses vastes connaissances à la dignité de grand chancelier du roi, ayant pour se recommander sa lettre et son portrait, il était assuré de pouvoir fournir la preuve de son éminence artistique.

Effectivement, Holbein fut le bien venu auprès de Morus, qui se montra si enchanté du portrait de son ami, qu'il garda le peintre chez lui l'espace de trois ans au moins^ le chargeant de divers travaux, sans en rien dire ni laisser voir au roi, dans la crainte que si celui-ci avait pu connaître dès l'abord les belles œuvres de Holbein, il lui eût été impossible de tirer lui-même du peintre tout ce qu'il désirait en obtenir '.

Holbein fit donc le portrait de iMorus, de sa famille, de ses amis et d'autres personnages, ainsi que plusieurs belles choses pour la même maison, en sorte qu'à la fin son hôte fut satisfait. Il invita alors le roi à un splendide banquet, lui montrant toutes les belles choses que Holbein avait peintes pour lui.

Le roi, qui jamais n'avait contemplé de si belles peintures, fut extrêmement surpris de voir apparaître à ses regards diverses personnes qu'il connaissait, non comme si elles étaient peintes, mais vivantes. Morus, voyant le plaisir que le roi éprouvait à ces choses, les lui

Holbein en Angleterre est de iSaG. Le portrait peint par Albert Dürer pourrait bien être aujourd'hui au muse'e de Bruxelles, peinture anonyme catalogue'e sous le n° i8 (5" édition du catalogue). Le portrait du musée de Rotterdam (n° 72) doit être absolument écarte' malgré le monogramme et l'inscription Imago Erasmi Rotterodami. Le tableau offre cependant ceci de curieux qu'il fut offert à la ville de Rotterdam par la municipalité de Bâle dès l'année i532.

I. Holbein emportait une lettre d'Érasme pour Thomas More, mais il n'est pas plus exact qu'il entra alors au service du roi, qu'il n'est exact que More exploita le talent de l'artiste à son profit exclusif. Du reste, More ne devint lord chancelier qu'après le retour de Holbein à Bâle, où on le retrouve de i52<S à i53i. Aucune mention de la femme de Holbein, faite par des contemporains, ne confirme le dire de van Mander à son sujet. Son portrait du musée de Bâle (cppie ancienne au musée de Lille) lui donne une physionomie peu avenante. Elle ne suivit pas son époux en Angleterre, mais obtint de la ville de Bâle une pension en i538, lors du dernier séjour que Holbein fit en Suisse. Cette pension devait être majorée lors du retour définitif du maitre, fixé, de commun accord avec la municipalité, à l'année 1540. Ce retour n'eut point lieu, et l'on sait que Holbein mourut à Londres au service du roi d'Angleterre.

2i6 LE LIVRE DES PEINTRES

oflfrit respectueusement, avec ces mots : « Elles ont été faites pour Votre Majesté. » Le roi, très touché, demanda si Fauteur des peintures n'était pas à engager, à quoi Morus répondit affirmativement, ajoutant que le peintre était à son service, et il introduisit Holbein. Alors, le roi, très touché, pria Morus de garder ses tableaux, disant : « Maintenant que j'ai le maître, j'obtiendrai de lui ce que je désire'. »

Le roi tenait Holbein en haute estime et se réjouissait de pouvoir s'attacher un artiste d'une telle excellence. Holbein fît, à son service, plusieurs beaux portraits, celui du roi et d'autres extrêmement bien faits et que l'on voit encore à Londres, comme il est dit plus loin.

La protection et la faveur de Henri VIII s'attachèrent de plus en plus à Holbein, qui savait si bien répondre au désir du roi. On raconte, comme preuve de cette bienveillance, une aventure qui ajoute un précieux fleuron à la couronne de l'artiste. Elle se passa à l'occasion d'une visite qu'un comte anglais fit à Holbein, dans le but de voir les travaux dont il s'occupait. Holbein qui, à ce moment, peignait d'après nature ou avait une chose secrète à faire, était fort empêché, et, à plusieurs reprises, invita, de la manière la plus polie, le comte de l'excuser, ayant, disait-il, un motif tel qu'il lui était impossible de le recevoir et le priait, enfin, de repasser à un autre moment. Quelles que fussent les instances respectueuses du peintre, le comte ne voulut point se retirer, mais tenta de force de gravir l'escalier, trouvant qu'un personnage de son importance devait être traité avec plus de respect par un peintre. Holbein l'ayant averti de se départir de son présomptueux manque d'égards, et l'autre persistant, l'artiste saisit le comte et le précipita des escaliers. Pendant sa chute, le comte recommandait son âme à Dieu , criant en anglais : O Lord, hâve mercy lipon me! (Seigneur, ayez pitié de moi!)

Les personnes de sa suite et les laquais, frappés de terreur, avaient assez à faire de soigner leur maître, tandis que Holbein, tout bouleversé, poussait les verrous de son atelier, et, par le toit, s'enfuyait

I. Le tableau où Holbein réunit More et sa famille fut peint à son premier voyage en Angleterre. More avait dès longtemps cessé d'être à la tète du gouvernement lorsque le peintre revint sur ks bords de la Tamise, et plusieurs années s'écoulèrent encore avant l'entrée de Holbein au service du roi.

pour se rendre en toute hâte à la cour. Arrivé là, il supplia le roi de lui faire grâce, sans dire de quoi.

Le roi, l'ayant en vain pressé de questions, finit par accorder la grâce, à la condition qu'on lui fît connaître le méfait.

Holbein s'étant ouvertement confessé, le roi fit semblant d'avoir un vif regret de lui avoir ainsi pardonné, lui disant de ne plus recommencer de telles actions, lui donnant l'ordre, en même temps, de ne pas s'éloigner mais d'attendre, dans une autre pièce, jusqu'à ce qu'il eût appris ce qu'il était advenu du comte.

Bientôt après le comte arriva, porté dans une litière, cruellement meurtri et bandé, se lamentant et, d'une voix faible, demandant vengeance au roi, contre celui qui l'avait arrangé de la sorte, et grossissant beaucoup l'afi^aire au détriment de Holbein, comme le roi pouvait s'en apercevoir.

Le comte, ayant achevé de se plaindre, demanda au roi d'infliger une punition bien méritée par les mauvais traitements qu'il avait eus à subir, mais voyant que le roi ne s'émouvait point et s'enquérait avec insistance de la cause du mal, prouvant ainsi qu'il n'était point disposé à toute la rigueur qu'eût désirée le comte, celui-ci donna à entendre qu'il saurait bien se faire justice lui-même.

Le roi, alors, se montra fort mécontent de ce qu'en sa présence quelqu'un eût osé le prendre sur un pareil ton et parler de se substituer à lui : « Ce n'est plus à Holbein, maintenant, que tu auras aflFaire, s'écria-t-il, mais à ma royale personne », et, du ton le plus animé, il ajouta entre autres paroles : « Crois-tu que je tienne si peu à cet homme? Je te le dis, comte, de sept rustres, s'il me convient, je puis faire sept comtes, mais 4e sept comtes pas un Holbein, ni un artiste de sa valeur ! »

Cette réponse intimida fort le comte, qui demanda grâce pour luimême, se soumettant d'avance à tout ce que le roi ordonnerait. Le roi alors lui imposa pour condition qu'en aucun temps il ne tentât de faire, ni ne permît qu'on fît aucun mal à Holbein, pour le fait en question, s'il ne voulait s'exposer à une punition aussi sévère que si l'offense

avait été faite à sa propre personne. Et là-dessus la chose prit fin.

2i8 LE LIVRE DES PEINTRES

Pour en revenir aux œuvres que Holbein fit pour le roi, il peignit un magnifique portrait de Henri VIII, en pied, grand comme nature, et si animé que tous ceux qui le voient en sont frappés, car il semble que le personnage vit sur la toile et que sa tête et ses membres remuent comme dans la nature. On voit encore, à Whitehall, cette œuvre qui honore son auteur et prouve qu'il a été un second Apelle.

Il a fait aussi, avec autant d'art que de délicatesse, les portraits des trois enfants du même souverain : Edouard, Marie et Elisabeth, encore tout jeunes, et qui se trouvent dans le même lieu'.

Beaucoup de hauts personnages et de grandes dames ont été peints de la manière la plus vivante par Thabile pinceau de l'artiste. Dans la grande salle des Chirurgiens, à Londres, il y a de lui une œuvre admirable oii sont représentés les dignitaires de la gilde recevant leurs privilèges. On y voit le même roi Henri, de grandeur naturelle et très imposant, assis sur un siège magnifique, les pieds sur un splendide tapis, et, à genoux, des deux côtés, les dignitaires auxquels le roi tend, de la main droite, le privilège, qui est reçu avec les marques du plus profond respect par l'un des doyens.

Certaines personnes pensent que l'œuvre en question n'a pas été complètement achevée par Holbein, mais qu'après sa mort un autre peintre l'a complétée. Si tel est le cas, le continuateur a suivi la manière de Holbein avec tant d'intelligence qu'aucun artiste ni connaisseur ne croirait que l'œuvre émane de plusieurs mains'.

Il y a encore, dans les maisons de plusieurs personnages, un grand nombre d'excellents portraits de sa main soigneuse. Leur nombre est tel que l'on se demande comment l'existence de l'artiste a pu suffire à

1. Le portrait en pied de Henri VIII était une peinture murale exécute'e à Whiteliall, et où le roi s'était fait représenter avec ses parents, Henri VII et Elisabeth d'York, et sa propre femme Jane Seymour. Cette œuvre périt dans l'incendie de 1698. On en voit une réduction, au palais de Hampton Court, exécutée pour Charles II par Rémi van Leemput. Il existe encore chez le duc de Devonshire une partie du carton original de Holbein et diverses répétitions du portrait du roi. M. Woltmann déclare, toutefois, n'avoir rencontré d'autres portraits de Henri \'II1, qu'il puisse admettre comme étant de la main de Holbein, que ce carton et une miniature appartenant à lord Spencer. Les portraits des enfants du roi, mentionnés par van Mander, faisaient partie de l'ensemble de Whitehall.

2. Le privilège des chirurgiens-barbiers datant de 1.^40-41, la peinture ne peut être antérieure à cette date. Elle ne paraît émaner que partiellement du maître et passe pour avoir été terminée, après sa mort, par une main très malhabile, contrairement à l'assertion de van Mander. L'ouvrage existe encore dans le local des Chirurgiens de Londres, Monckwell-Street.

TexécLition d'un pareil chiffre de travaux approfondis, indépendamment de ce qu'il a livré de dessins aux orfèvres, peintres, graveurs sur cuivre et sur bois, et aux sculpteurs, et modelé en cire nombre de choses excellentes, en homme qui sait tirer parti de tous les procédés, car il était passé maître aussi dans la peinture à la détrempe et la miniature.

Avant d'être au service du roi, il n'avait jamais fait aucun travail de miniature , mais ayant vu au nombre des pensionnaires de la couronne un maître des plus célèbres en ce genre, nommé Lucas, avec lequel il ne tarda pas à se lier, il lui suffit de voir comment procédait cet artiste pour le surpasser d'autant, pour ainsi dire, que la lumière du soleil dépasse celle de la lune, car il était de beaucoup meilleur dessinateur, compositeur et peintre'.

A Londres, dans la maison des Hanséates, la salle des festins est décorée de deux grandes et superbes toiles de Holbein, peintes à la détrempe, et traitées de la manière la plus remarquable. L'une est le Triomphe de la richesse, l'autre le Triomphe de la pauvreté -.

La Richesse est représentée par le dieu Plutus, ou Dis, sous les traits d'un vieillard chauve, assis sur un beau char à l'antique, plongeant une main dans un coffre d'or et semant de l'autre des pièces d'or et d'arg^ent. Près de lui sont Ja Fortune et la Renommée ou le Bonheur et la Gloire ; des sacs d'or l'environnent. Derrière le char sont des personnages qui se précipitent pour saisir l'argent et, tout

1. Le peintre dont il s'agit est Lucas Horebout, déjà cité comme grand miniaturiste, par Guichardin. Il était fils de Gérard et frère de Suzanne Horebout, tous deux au service du roi et dont Albert Dürer admira les œuvres pendant son séjour aux Pays-Bas. Lucas mourut à Londres en 1544.

2. « Il y avait alors à Londres une colonie de marchands venus d'Allemagne ou des Pays-Bas. Ils faisaient dans la ville une certaine figure; ingénieux à consoler leur exil, liés les uns aux autres par d'étroites relations, ils habitaient volontiers le même quartier, et, se souvenant du Fondaco dei Tedeschi créé à Venise par leurs prédécesseurs, ils avaient organisé dans Thames-Street un lieu de rencontre, un centre de réunion que les écrivains anglais appellent Steelyard, que les Allemands nomment le Stahlhof. » (Paul Mantz, Holbein, page i3(J.)

Les deux grandes pages de Holbein ont disparu depuis le xvn" siècle. La Hanse les offrit, en 1616, au prince de Galles, Henri, fils aîné de Jacques \". Sandrart les vit encore chez le comte d'Arundel en 1627, et Félibien assure qu'on les avait vues à Paris, d'où elles avaient pris le chemin de la Flandre. Il existe des gravures des deux compositions. Le Triomphe de la Richesse a été gravé par un anonyme et imprimé par Jehan. Borgi'i florentin, à Anvers, en 1541. Cette planche, fort rare, existe en partie au Musée Britannique, et, dans son état intégral, au Cabinet des Estampes de Breslau. (Voyez Zeitschrift für bildende Kunst, article de M. Max Lehrs, 1881, page 98.) Le Triomphe de la Pauvreté a été gravé par L. \'orsterman le fils.

autour, sont des princes de Tantiquité, célèbres par leurs richesses : Crésus, Midas, etc.

Le char est traîné par quatre chevaux blancs magnifiques, conduits par quatre femmes dont les noms sont écrits en haut ou en bas, étant la représentation allégorique des qualités qui procurent la richesse. Elles sont nues; les têtes, les mains et les pieds sont de couleur de chair, les draperies en grisaille. Les bordures et les ornements sont tracés avec de Tor en coquilles.

Le point de vue des deux toiles est pris sur la ligne de terre, de sorte que toutes les figures sont vues d'en dessous, très savamment. L'autre toile est représentée comme suit :

L'Indigence, sous les traits d'une vieille amaigrie, est montée sur un char délabré ; une botte de paille lui sert de siège ; un baldaquin ou toit, recouvert d'un peu de chaume, l'abrite. Son aspect trahit la misère, et elle est à peine vêtue de quelques haillons. Le char est traîné par un pauvre cheval efflanqué et un âne également misérable. Devant le char marchent un homme et une femme pareillement défaits, amaigris et en haillons, se tordant les mains et paraissant se lamenter. L'homme porte une pelle et un marteau. Sur le devant du char est assise l'Espérance, qui lève les yeux au ciel d'une manière très touchante, et beaucoup d'autres figures. Bref, c'est une belle conception allégorique, poétiquement traduite, d'une remarquable ordonnance, d'un beau dessin et d'une bonne peinture.

Frédéric Zucchero, étant en Angleterre vers 1574, copia avec beaucoup de soin ces deux peintures, à la plume et au lavis, les déclarant aussi bien faites que si elles émanaient du pinceau de Raphaël. Et pourtant, les Italiens ont fort à cœur le renom de leurs nationaux et s'efforcent de les représenter comme supérieurs à tous les autres peuples dans notre art.

Le même Frédéric a été plus loin. Parlant à notre Goltzius, qui se trouvait chez lui à Rome, l'entretien ayant porté sur Hans Holbein et ses oeuvres en Angleterre, Zucchero dit qu'elles étaient supérieures à celles de Raphaël d'Urbin, ce qui est un témoignage bien glorieux ou un jugement bien indépendant de la part d'un homme si entendu.

Car si Tltalie était privée du nom de Raphaël et de ses œuvres, elle perdrait un des plus beaux fleurons de sa couronne artistique.

Quoi qu'il en soit, pareil témoignage suffit à prouver quel rare génie a été Holbein dans Tart que nous professons.

Frédéric avait été également très émerveillé du portrait d'une comtesse, de grandeur naturelle et en pied, vêtue de satin noir, peint avec le plus grand soin par Thabile Holbein. Cette œuvre était à Londres, chez mylord Pembroke; il alla la voir en compagnie de peintres et d'amateurs, et en fut si charmé qu'il déclara n'avoir rien vu de si savant ni de si délicat à Rome, et se retira fort impressionné \

Il y avait naguère, à Londres, un grand amateur de peinture, du nom d'André de Loo, qui achetait tout ce qu'il rencontrait de la main de Holbein. Il possédait du maître un grand nombre de portraits extraordinairement beaux.

Il en avait un, entre autres, d'un personnage représenté de grandeur naturelle, assis à une table, environné de toutes sortes d'instruments de précision. Il s'agissait de l'ancien astronome du roi, un Allemand ou un Néerlandais, du nom de maître Nicolas, qui avait vécu une trentaine d'années en Angleterre. Quand le roi lui demanda un jour, par plaisanterie ou autrement, comment il ne parlait pas mieux l'anglais, Nicolas fit cette réponse : « Pardonnez-moi, sire, mais que peut-on apprendre d'anglais dans l'espace de trente ans ? » Réponse qui fit rire de bon cœur le roi et les personnages qui étaient avec lui. Le portrait était magnifique et magistralement traité-.

Il y avait encore , chez le même de Loo , le portrait du vieux mylord Cromwell ^, ayant à peu près un pied et demi de haut, et traité par Holbein avec beaucoup de science, de même que l'image de

1. C'était le portrait de Christine de Milan, plus tard duchesse de Lorraine, que le roi Henri VIII avait recherche'e en mariage et que Holbein fut chargé de peindre à Bruxelles en i5?(S. Le portrait appartient au duc de Norfolk. Il était exposé en 1882 à la Galerie Nationale de Londres. C'est, effectivement, une œuvre merveilleuse. M. George Scharf lui a consacré un article dans VArchœologia, tome XL, page 106.

2. C'est le portrait de Nicolas Kratzer, astronome du roi, peint en i528. Il est aujourd'hui au musée du Louvre.

3. Lord Thomas Cromwell, plus tard comte d'Essex, décapité en 1540. Le portrait signalé par van Mander est indiqué par Weltmann en 1877, comme existant chez le capitaine Ridgway, à Londres.

rillustre et très savant Érasme de Rotterdam, dont il a été parlé déjà et qui était d'une si belle ressemblance ; il possédait aussi le portrait de révêque de Cantorbéry'.

Le même amateur avait de Holbein une très grande toile peinte à la détrempe où Ton voyait, dans une superbe ordonnance, les figures, grandes comme nature et en pied, de Tillustre Thomas Morus avec sa femme, ses fils et ses filles, chose digne d'être vue et admirée, œuvre précieuse par laquelle Holbein donnait un échantillon de son savoir, comme il a été dit plus haut. Elle est aujourd'hui chez un grand personnage, neveu de Thomas More, qui l'a acheté à la mortuaire d'André de Loo. Il s'appelle également More*.

Quant au portrait de l'évêque de Cantorbéry, un des meilleurs de Holbein, il se trouve aujourd'hui chez un gentilhomme qui demeure près de Londres, à Temple-Bar, vis-à-vis de mylord Trésorier, et qui possède en outre beaucoup de beaux tableaux de Holbein et d'autres artistes.

A Amsterdam, dans la Warmoesstraat, il y a un très beau portrait par Holbein, peinture délicate, représentant une reine d'Angleterre. C'est une œuvre étonnamment exécutée où il y a, entre autres, une robe de drap d'argent que l'on croirait véritable, au point que l'on se demande s'il n'y a pas, sous la peinture, une feuille d'argent. C'est, dans son ensemble, une chose digne d'être considérée^.

J'ai eu l'occasion de voir le portrait de Holbein, peint deux fois par lui-même. L'un, petit et en rond, peint en miniature et très soigneusement, chez l'amateur Jacques Razet. L'autre, une tête à peu près grande comme la paume de la main, était d'une excellente carnation rosée et très soignée. Elle appartient à Barthélémy Ferreris, un amateur d'art passionné '*.

1. William Warhani, archevcqut; de Cantorbéry, peint en \b'i-j. (Louvre et Palais de Lamheth, à Londres.)

2. Cette œuvre a disparu. On en \oit un dessin, de la main du maître, au musée de Bâle. Une excellente gravure en est donnée par M. Paul Mantz.

3. Portrait de Jane Seymour, troisième femme de Henri VIII; il est au Belvédère, à Vienne.

4. On ne signale pas d'originaux de ces deux portraits dont Woltmann indique plusieurs copies. Il faut surtout mentionner les portraits de Florence : Offices, n° 232, avec l'inscription : Joannis Holpenius Basiliensis sui ipsius effigiator, JE. XLV; et celui de Hanovre (ancienne Galerie royale, n" 441), excellente petite peinture qui pourrait bien être celle dont parle van Mander. Elle est cataloguée comme Portrait d'un inconnu.

Cet eminent Holbein avait, dans tous ses travaux, une manière personnelle de procéder, préparant et achevant d'une façon différente de celle des autres artistes. C'est ainsi, par exemple, qu'aux endroits que devaient recouvrir les cheveux ou la barbe, il procédait comme si ces endroits devaient rester à découvert avec l'indication précise des ombres. Les dessous étant secs, il y appliquait alors la barbe et les cheveux de la manière la plus naturelle. Il eut ainsi, pour d'autres parties, des procédés spéciaux qui lui réussirent extrêmement bien.

Il est à noter que, de même que Tupilius, chevalier romain, qui était gaucher et peintre, ce qu'on n'avait jamais vu, Holbein maniait le pinceau de la main gauche, ce qui, de notre temps, s'est vu très rarement ou pas du tout. Mais, s'il était gaucher, il n'était point gauche pour cela dans la pratique de son art, où il procédait avec fermeté et en maître accompli.

A propos de ses dessins, nous avons dit qu'il a fait beaucoup de curieuses et jolies choses, indépendamment de sa Danse des morts ^ insérée dans un petit recueil de gravures sur bois ; cela résulte d"un autre petit livre de figures de la Bible, gravées également sur bois, que Ton rencontre dans diverses Bibles, et qui ont été souvent copiées. On y trouve de jolies scènes et des figures bien exécutées, et d'une force d'expression étonnante '.

Bien que toutes ces planches soient d'un grand mérite, je dois signaler surtout l'épisode d'Anne, mère de Samuel, et Elcana, son époux, et ceux où David apprend la mort d'Urias, où Abisag vient à lui, et où le messager de Hiram remet à Salomon une lettre.

Combien cette manière de représenter le grand roi, assis sur son trône, richement paré du costume royal, convient mieux que le système des autres artistes modernes, qui nous le montrent drapé à la mode antique et les bras nus !

A propos de ce petit livre, Nicolas Bourbon ■', un poète, a fait des

1. Historiarum veteris Testamenti icônes ad vivum exprcssœ. Lugduni, ôoq (Melchior et Gaspard Trechsel), petit in-4" de 94 planches.

2. Nicolas Bourbon de Vandœuvre, né en i5o3, poète de la reine Marguerite de Navarre, sœur de François l". Il fut plus tard à la cour d'Angleterre le protégé d'Anne Boleyn. Rentré en France en i536, il devint le précepteur de Jeanne d'Albret. Holbein avait peint son portrait.

vers latins à la louange de Hans Holbein, dans lesquels il dit à peu près ceci :

Apelle, Zeuxis et Parrhasius sont réunis aux Champs Élysées; Apelle est songeur et ses compagnons cherchent à savoir ce qui le préoccupe. Le grand peintre alors leur raconte qu'il est venu de la Terre un bruit d'après lequel lui, et les autres maîtres de Tantiquité, n'ont été peintres que de nom, Holbein seul, parmi les mortels, a su peindre, et sa gloire relègue à l'ombre toute autre réputation, car jamais mains humaines n'ont produit de telles œuvres.

Le poète s'adresse ensuite à l'aimable lecteur, lui indiquant comment, par le fait d'un tel artiste, et par des œuvres si dignes d'être louées, son cœur trouve satisfaction et l'exhorte à se détourner du ravisseur de Ganymède et des honteux larcins de la déesse de Cythère.

Viennent ensuite deux vers grecs qui veulent dire :

O étranger, s'il vous plaît de voir des images d'aspect vivant, Regardez celles-ci que la main de Holbein a façonnées.

Holbein, après avoir si grandement' contribué, par ses nobles travaux, à l'ornement du monde, subit le sort commun de toutes choses d'ici-bas. Il mourut à Londres, dans de grandes angoisses, frappé de la peste, l'an i554, âgé de cinquante-six ans'.

Si sa dépouille retournait à la terre, il léguait à la postérité un nom et une gloire impérissables.

1. Holhein est mort en 154?, probablement de la peste, qui sévissait alors à Londres. Son testament est du 7 octobre. Il laissait deux fils et deux filles. Les deux fils furent orfèvres. Philippe, l'aîné, avait été mis en apprentissage par son père auprès d'un orfèvre parisien, Jacques David, qu'il quitta en i545. 11 séjourna à Lisbonne et k Londres et mourut probablement à Augsbourg, où il fit souche. Le cadet, Jacques, mourut à Londres en i552.

I-es deux filles de Holbein, Catherine et Cunégonde, moururent k Bàle en i.Sgo. L'aînée avait épousé un boucher, la seconde un meunier.

JEAN CORNELISZ VERMEYEN, DE BEVERWYCK

PEINTRE

Ceux que la nature a généreusement gratifiés de ses dons, leur accordant ce qu'il faut pour exceller dans Fart, et, par surcroît, la beauté physique, arrivent sans peine aux positions élevées comme à la faveur des princes et des grands. Il en fut ainsi de Jean Vermeyen, peintre habile et célèbre, qui, pour tels motifs, fut pris en affection par Tempereur Charles-Quint.

Il naquit à Beverwyck, petite ville ou village situé aux environs de Harlem, en Tan i5öo. Son père s'appelait Corneille, mais je n'ai pu savoir chez qui il étudia ni à quelle circonstance il dut d'être artiste'. Ce que je puis affirmer c'est qu'il devint, par son mérite, le peintre du sérénissime empereur^, et le suivit en diverses contrées, notamment à Tunis en Barbarie, l'an i535. L'empereur eut fréquemment recours à lui pour retracer ses guerres, œuvres d'après lesquelles on exécuta plus tard de belles tapisseries-'. Il fit, de la sorte, beaucoup de choses

1. Pas plus que nos devanciers, nous n'avons eu la chance de rien découvrir sur les débuts de Vermeyen. M. Pinchart émet l'opinion qu'il fut élève de Jean Schoorel. Il faut remarquer, cependant, que son nom n'apparaît dans aucune des listes de peintres admis à l'apprentissage, soit en Hollande, soit en Belgique; mais il fut lié avec Schoorel, comme on le verra plus loin.

2. Il fut aussi peintre de Marguerite d'Autriche et touchait une pension annuelle de loo livres de Flandre. Ses lettres patentes datent du ii mai i.Vzg. (Pinchart, Tableaux et sculptures de Marie d'Autriche, reine douairière de Hongrie, dans la Revue Universelle des Arts, tome III, page 137; i856.) En i55i, il signe, comme peintre de l'empereur, une vue du Siège de Bougie, citée par Mariette.

3. Ces tapisseries, au nombre de douze, sont conservées à Madrid. Elles furent exécutées à Bruxelles par Guillaume de Pannemacker, qui y travailla de 1548 à i554. Les cartons restèrent à Bruxelles et furent découverts au commencement du xviii" siècle ; on les crut alors de Titien, assure Mariette. Ils sont aujourd'hui au Belvédère, à Vienne. On en exécuta de nouvelles tapisseries chez Devos, à Bruxelles; ces tapisseries sont également à Vienne. Voyez Pinchart : les Tapisseries représentant la conquête de Tunis, dans l'Art, tome III, page 418; 1875; Houdoy, les Tapisseries représentant la conquête du royaume de Thunes ; Lille, 1871 ; Ilg, Die Gobelins Karl's V : Kunstchronik , 1874, 27 février et 5 mars; Alph. Wauters, les Tapisseries bruxelloises, pages 75 et suivantes; 1878.

22b LE LIVRE DES PEINTRES

d'après nature, entre autres, le Siège et la position de Tunis ', y mettant beaucoup d'art et d'intelligence, car il n'était point malhabile dans la géométrie et les autres parties de la science.

Ses œuvres se trouvent en grand nombre à Arras, à Tabbaye de Saint- Vaast ; elles sont extraordinairement bien faites et très estimées ~.

A Bruxelles, il y avait également de lui plusieurs beaux tableaux et portraits; toutefois, les œuvres qui se trouvaient à Sainte-Gudule et dans d'autres églises ont été anéanties ou dérobées lors de l'aveugle destruction des images ■'.

Dans l'église de Saint-Géry, à Bruxelles, il avait placé sa propre épitaphe, qui était une Résurrection. A la partie supérieure apparaissait Dieu le père. Ce tableau est encore à Prague, chez Jean Vermeyen, le fils du peintre, habile orfèvre et modeleur, lequel était aussi au service de l'empereur^. Cette œuvre échappa aux mains destructrices à répoque de la dévastation.

Il y avait également de lui, dans l'église susdite, un travail célèbre et considérable, une Nativité, remarquable par l'ordonnance et la peinture; puis un Christ nu^ posant la main sur la poitrine, œuvre très vantée.

Son portrait peint par lui-même est encore à Middelbourg, en Zélande, chez sa fille Marie, veuve de Pierre Cappoen, et très bien fait. Le fond est un paysage avec la ville de Tunis, peinte d'après nature et où, sous la garde de plusieurs soldats, le peintre s'est repré-

1. Le ih mai i536, il obtint du Conseil de Brabant un octroi pour pouvoir imprimer et vendre une gravure du Siège de Tunis; cet octroi fut renouvelé le 19 mars i538. (Wauters, page 137.)

2. Le musée d'Arras ne possède qu'une seule peinture de Jean Vermeyen, un Christ au tombeau, figures de grandeur naturelle, provenant des Cordeliers d'Arras et déposé à l'église Saint-Géry après la suppression des couvents. Nous devons à l'obligeance de M. Ed. Tricart, membre de la commission administrative du musée d'Arras, de précieux renseignements sur l'origine de ce tableau, dont une reproduction a été insérée dans les Notes sur quelques œuvres d'art conservées en Flandre et dans le nord de la France que nous avons publiées au tome XXII, page ig?, du Bulletin des commissions royales d'art et d'archéologie; Bruxelles, i883.

3. Il y avait de Vermeyen des portraits de membres de la famille de la Tour et Taxis à l'église du Sablon, à Bruxelles; ces portraits, enlevés par les commissaires français en 1794, ne sont jamais arrivés à Paris, d'après une note de l'inventaire dressé après i8i5 par les commissaires belges.

4. Il est mentionné par Quad, Teutsclier Nation Herrlichkeit ; Cologne, 1609, comme excellent orfèvre et sculpteur, n'ayant pas son pareil k l'époque où écrivait l'auteur allemand. Nagler cite ce passage et ajoute qu'il n'a pu se procurer aucun renseignement sur le maître.

lOANNI MAIO, PICTORI

Qlios nommes, quce non Mat:ts ioca pmxiC.'Xy vroes, ^^^ 'VSencfum iute quicquid" ^\y Orbts fiaÉet: ^Dum Cerra Jequicuraue mari te.X^arole Cirfati^j,

^tnaeret vt cûxtrcf ibrcta Jacca tuce ; X"«" rnox detail eis f usèrent aurea teptiis , ^^ C^ateriem arttfici jecC Jliperante manu ' \^Mèc minus tlïé Jim Jpeccacufa prcetmt artt , Ceßb conf^icuus vertice aracu tiln ; luffus jirohxa- cCetecta volumtna Sarfce

Oftentare Juos venctufa atf v/Ôm(» üp<w .

JEAN CORNELISZ VERMEYEN, DE BEVERWVCK. Cji-avé par \\'icricx. ''

sente dessinant'. Il y a ajoute une belle et robuste femme, terrassée, blessée au bras d'un coup de hache.

Marie possède, en outre, le portrait de la seconde femme du peintre, très bien traité. Cette femme, lorsqu'elle vint au monde, avait six doigts à chaque main, et comme Tablation du petit doigt avait été faite, on constate la trace de cette opération.

La fille du peintre conserva sa propre image, peinte d'après nature par son père, quand elle était enfant, très joliment accoutrée à la mode orientale, comme il aimait à la parer pour la conduire à VOmmeganck de Bruxelles'. Elle possède aussi le portrait d'un enfant du voisinage qui avait une chevelure superbe. Enfin, on voit chez elle un Triomphe marin, avec quantité de figures nues très bien exécutées.

Vermeyen était un ami intime de Jean Schoorel, et ils s'associèrent pour acheter plusieurs terres dans le Zyp de la Hollande septentrionale ^.

L'empereur prenait plaisir à présenter son peintre aux seigneurs et aux grandes dames, vantant sa belle physionomie et sa haute stature, car il était bel homme et avait une barbe épaisse et si longue que même, lorsqu'il se redressait de toute sa taille, elle lui venait aux pieds. Parfois, lorsqu'il se trouvait aux côtés des personnages en question, cette barbe, chassée par le vent, venait leur balayer le visage, eux étant à cheval. Il prenait grand soin de cet objet extraordinaire, qui lui fit donner le surnom de « Jean le Barbu » .

On voit son portrait gravé, accompagné des vers suivants, que Lampsonius écrivit en latin :

Que n'a peint Vermeyen ? des hommes, des villes, Des lieux que l'on voit au loin de tous côtés! O empereur Charles-Quint ! lorsqu'il suivit tes pas, T'accompagnant partout, sur la terre et sur l'onde

1. C'est probablement le portrait qui a servi de modèle à la planche gravée par Jean Wiericx pour le recueil de Lampsonius.

2. Procession annuelle de la ville dans laquelle figuraient les corps de métiers, les confréries, des chars et nombre de groupes allégoriques.

3. C'étaient de vastes espaces gagnés sur la mer; Schoorel avait fait un projet d'endiguement du Zyp qui fut commencé par lui-même, en vertu d'un octroi de l'empeieur du 'ii mars i55i, ensuite arrêté pour être repris seulement sous Philippe II.

JEAN CORNELISZ VERMEYEN, DE BEVERWYCK 22<j

Pour que les exploits de ta vaillante main.

Reproduits par son art, fussent tissés en tapis

Brillants d'or, par son savoir

L'œuvre surpassait en prix la matière.

Mais remarquable encore par un noble chef,

Il se signalait, — spectacle étrange, • —

Non moins que par son art, par sa barbe immense

Qu'il laissait flotter, s'il en était requis.

Ample et longue, jusqu'à ses pieds.

Vermeyen mourut à Bru.xelles en Fan i559, âgé de cinquante-neuf à soixante ans. 11 eut une honorable sépulture en Téglise Saint-Géry, où se trouvait son épitaphe.

COMMENTAIRE

M. Jules Houdoy, dans un article de la Galette des Beaux-Arts' , a fourni une liste des œuvres exécutées par Jean Vermeyen pour Marguerite d'Autriche. 11 s'agit, presque exclusivement, de portraits de membres de la famille impériale. Malheureusement, les Galeries de tableaux ne possèdent de sa main aucune œuvre signée.

Le Christ au tombeau du musée d'Arras, que nous lui attribuons, est anonyme. Nagler rapporte un passage d'Argote de Molina, d'après lequel les vues de Londres, de Naples, de Valladolid et de Madrid, exécutées à la détrempe, et existant dans la dernière de ces villes, périrent en 1608 dans l'incendie du Pardo. Huit peintures sur bois, représentant des épisodes des guerres de Charles-Quint, eurent le même sort. Chose extraordinaire, c'est aux Etats-Unis que se seraient retrouvées, de nos jours, deux grandes toiles de Vermeyen, l'une (longue de seize piedsl représentant la Bataille de Muhlberg, l'autre représentant un Episode de la vie claustrale de Charles-Quint. Nagler, qui donne ce renseignement, ajoute qu'un M. Bullok venait de trouver ces peintures en i85o et les avait apportées en Angleterre. Waagen, qui publiait en iSS/ le dernier volume de ses Treasures of art in Great Britain, n'en fait aucune mention. C'est encore Nagler qui assure que Charles-Quint aurait fait faire en marbre le buste de Vermeyen, « l'homme à la grande barbe ».

M. A. J. Wauters lui attribue trois tableaux de la Galerie Mansi, à Lucques : la Bataille de Pavie, le Siège de Tunis et la Prise de Rome-, œuvres non signées toutefois.

La seule peinture de Vermeyen authentiquée par une signature existe à la Biblio-

1. Deuxième se'rie, tome V, page 5i5 : Marguerite d'Autriche, l'église de Brou, les artistes de la Renaissance en Flandre.

2. La Peinture flamande {Bibliothèque de l'Enseignement des Beaux-Arts), page i38.

23o LE LIVRE DES PEINTRES

thèque rovale de Bruxelles; c'est la fameuse gouache du Pardon accorde aux Gantois par Charlcs-Qitint en i54o^. De Reiffenberg-, faute de pouvoir déterminer la signature, cherchait les attributions les plus diverses sans songer au véritable auteur. La peinture a vingt-neuf centimètres de haut sur vingt de large. Elle est largement traitée. Plus de soixante personnages y sont réunis et très bien groupés. Vermeyen travaillait sans doute d'après nature.

Mariette •', Nagler '', et après lui Passavant"' et Andresen", se sont occupés de Vermeyen comme graveur. Sous cette forme, c'est un maître de premier ordre qui se révèle à nous. Nagler lui attribue huit eaux-fortes, Passavant porte ce nombre à onze ; mais il est bien plus étendu, car plusieurs cabinets possèdent des pièces non citées par Passavant. Andresen en mentionne deux, mais l'une d'elles : le Serpent d'airain, est l'œuvre de Michel Coxcie, car elle est signée Michael Flamingo inventeur et d'ailleurs mentionnée par Vasari.

Sans donner ici une liste complète des pièces de Vermeyen, nous citons comme ses pièces les plus intéressantes :

La figure de Philippe Roy d'Angleterre, prince d'Espaignes, etc., comme il entra dans la ville de Bruxelles le VIII de septembre de l'an MDLV; le Portrait du roi Henri II, celui de Muley Achmet, puis deux portraits de femmes, l'un daté de i SqS, que Passavant dit être la Femme du peintre, l'autre, qui suffirait seul à donner la mesure du magnifique talent de son auteur, représente une Jeune femme au clavecin. Cette planche existe au cabinet de Hambourg; aucun maître n'a fait mieux. Le même cabinet possède une Danse de paysans datée de 1545.

Non moins rare est un Banquet oriental. La scène paraît avoir une grande solennité, car les personnages ont des poignards engagés dans les manches de leurs vêtements; c'est un travail d'une grande énergie, mais qu'il serait peut-être permis d'attribuer à Pierre Goeck. Andresen le donne à Vermeyen.

Les notices diverses que Mariette consacre à Vermeyen offrent un grand intérêt. Il cite, par exemple, un Portrait d'Erard de la Marck gravé, de grandeur naturelle; une Vue du palais de Madrid et une autre de V Aqueduc de Ségovie.

M. le D'' Ilg, de Vienne, comme appendice au travail qu'il a consacré aux tapisseries du Belvédère, dans la Kunst Chronik (t. VIII, p. 822^, a fait paraître une note ayant pour objet l'attribution à Vermeyen d'une suite d'estampes de la Conquête de Tunis placée en tète du recueil de Hogenberg. L'existence de cette suite lui était révélée par M. le directeur Malss, de Francfort, qui attire aussi l'attention sur quelques esquisses des mêmes compositions existant au château de Gotha. Il est incontestable que les planches mentionnées procèdent, en grande partie, des compositions de

I. M. Havard en donne la reproduction dans sa Flandre à vol d'oiseau. (Bruxelles-Paris, i883.) a. Annuaire de la Bibliothèque royale de Belgique, 1840, page 66.

3. Abccedario publié par MM. de Chennevières et de Montaiglon, tome VI, page 40.

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