‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 190 sur 218 · HABILE ET CÉLÈBRE PEINTRE · texte numérisé non relu

HABILE ET CÉLÈBRE PEINTRE

11 nous est arrivé souvent de constater que les grands peintres des différents pays ont rendu célèbre le lieu natal le plus obscur, même le plus humble des hameaux.

En quel point du globe, pourrait-on dire, le nom du petit village d'Heemskerck en Hollande n'a-t-il pénétré, par cela seul qu'il a été le berceau de l'habile peintre Martin Heemskerck, né en 1498?

Son père était un laboureur et s'appelait Jacques Willemsz van Veen '.

Les dispositions de Martin se manifestèrent de très bonne heure et on le mit en apprentissage à Harlem chez un certain Corneille 'Willemsz^ dont les deux fils, Lucas et Florent, furent d'assez bons peintres, ayant fait le voyage de Rome et d'autres lieux. Le père de Martin, qui ne pensait pas sans doute que la peinture fût une carrière spéciale, reprit ensuite son fils pour l'employer aux travaux des champs, au grand déplaisir du jeune homme qui, du reste, apportait une nonchalance considérable à ses occupations rustiques.

Un jour qu'il venait de traire les vaches et portait sur la tête un seau de lait, il donna contre une branche et épancha une bonne partie du liquide. Le père entra dans une grande colère en voyant se perdre de si bon lait et, s'emparant d'un bâton, se mit à poursuivre son fils.

1. Son portrait peint par son tils, en i532, se trouve au musée de New- York (n" 177). Il porte, au revers du panneau, cette inscription curieuse : « Mon fils m'a contrefait, alors que j'étais âgé de soixantequinze ans, à ce que l'on dit. « Il mourut en i535. (Vander Willigen, les Artistes de Harlem, page 157, et Taurel, l'Art chrétien, tome II, page 98.)

2. Corneille Willemsz, peintre, est cité comme ayant exécuté des travaux pour l'église de Saint- Bavon, à Harlem, en 1481 et 1482. (Vander Willigen, les Artistes de Harlem.) En i523 il peignit, avec ses élèves, une série d'écussons aux armes de Wassenaer. Il est enfin cité, en 1540, comme vendant sa maison. Peut-être est-ce lui, enfin, que l'on retrouve parmi les peintres de Deltt en juillet i??!. (Obreen, tome IV, page 283.) On a vu plus haut que Corneille Willemsz fut le maître de Jean Schoorel.

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La nuit venue, Martin se cacha sous une meule pour dormir et, le lendemain, sa mère Payant pourvu d'un bissac et d'un peu d'argent, il prit le chemin de Harlem et, de là, se rendit à Delft, où il se remit à la peinture chez un certain Jean Lucas et fit en peu de temps de notables progrès.

Jean Schoorel était à cette époque célèbre par la nouvelle et belle manière qu'il avait rapportée d'Italie et qui plaisait à tout le monde,, particulièrement à Martin. Celui-ci n'eut point de cesse qu'il ne fût arrivé à se placer sous la direction du maître.

Ici encore il fit preuve de son application habituelle et finit par rattraper le peintre en vogue, au point qu'il était difficile de distinguer leurs œuvres tant leur manière offrait d'analogie. Schoorel, craignant d'être éclipsé, à ce que d'aucuns prétendent, éloigna son élève, lequel alla travailler alors à Harlem chez Pierre-Jean Fopsen, le même chez qui a demeuré feu Corneille van Berensteyn.

Ce fut dans la maison de ce maître que Martin peignit diverses choses : le Soleil et la Lune, figures de grandeur naturelle, dans une chambre de derrière, aux côtés du lit. Il fit aussi Adam et Eve dans les mêmes proportions, figures nues et peintes, dit-on, d'après nature.

La femme de Pierre-Jean Fopsen, qui avait pris Martin en affection, ne permettait point qu'on l'appelât Martin tout court, et reprenant ceux qui le demandaient, elle exigeait qu'ils dissent : « Maître » Martin, titre fort légitimement dû à son mérite d'ailleurs.

De chez Fopsen Heemskerck alla chez un orfèvre du nom de Josse Corneliszoon, également à Harlem.

Parmi les œuvres qu'il produisit figurait, chose très remarquable, l'Autel de Saint Luc, dont il fit hommage aux peintres de Harlem comme morceau d'adieu avant de partir pour Rome'.

Saint Luc est représenté peignant la Vierge qui tient sur ses

I. Musée de Harlem, n" 63. Un autre Saint Luc, également de Martin Heemskerck; au musée de Rennes; M. Clément de Ris {Musées de province, tome l""' (iSSg), page igi) y voyait à tort le tableau décrit par van Mander. Le critique français estimait, d'ailleurs, que le tableau de Rennes devait être postérieur au voyage d'Italie, et en cela il avait raison. Le tableau de Harlem est gravé dans l'Art chrétien en Hollande, etc., de C. E. Taurel, planche XX.

genoux l'Enfant Jésus, œuvre excellente, peinte d'une manière supérieure et d'un très grand effet, à laquelle on ne pourrait reprocher qu'une certaine dureté dans les clairs comme chez Schoorel.

La Vierge, dont le visage est d'une grande douceur, est bien posée, et l'Enfant Jésus est aimable et souriant.

Les genoux de la Madone sont drapés d'une étoffe indienne multicolore semée de beaux ornements et qu'il ne serait pas possible de mieux peindre. Le saint Luc, exécuté d'après nature et pour lequel avait posé un boulanger, est une fort belle figure, attentive à l'ouvrage et s'appliquant avec une extrême conscience à rendre son modèle. La main gauche, armée de la palette, semble sortir du panneau. Le point de vue est pris de manière à faire voir les objets un peu d'en bas.

Derrière saint Luc apparaît un personnage qui a l'aspect d'un poète, le front ceint de lierre, et que l'on pourrait prendre pour un portrait de Martin à cette époque de sa vie. A-t-il voulu dire que la peinture et la poésie sont sœurs, que les peintres doivent être doués d'un génie poétique et inventif, ou bien songeait-il à indiquer que cette création elle-même est une fiction ? Je l'ignore.

Il y a aussi un ange tenant un flambeau allumé, figure très bien traitée.

Je doute que l'on puisse voir de Martin une œuvre où apparaissent de plus charmants visages.

L'architecture montre de grands murs nus ; dans le haut est un perroquet dans sa cage. Enfin, tout au bas est un écriteau fixé à l'architecture comme par un cachet', avec cette inscription :

Ce tableau est un souvenir de Martin d'Heemskerck, qui le peignit en l'honneur de saint Luc, et en fit hommage à ses confrères. Remercionsle soir et matin de sa générosité et prions de tout notre cœur que la grâce de Dieu l'accompagne. Il fut parachevé le 23 mai 1SJ2.

L'œuvre est conservée jusqu'à ce jour par le magistrat de Harlem dans la Cour du Prince, chambre du Sud; elle est beaucoup visitée et justement louée. Nous voyons par la date que le peintre avait trente-

I. Van Mander avait d'abord dit un clou; dans son erratum il rectifie cette erreur.

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quatre ans à l'époque où il fit cette peinture ; immédiatement après il partit pour Rome, ainsi qu'il en avait dès longtemps le désir, en vue d'étudier les productions des maîtres italiens.

Arrivé à Rome, une recommandation dont il était porteur lui valut d'être hébergé par un cardinal. Il eut bien soin de ne pas perdre son temps à boire et à festoyer en compagnie des Flamands, mais se mit à copier nombre de choses, aussi bien d'après l'antique que d'après

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MARTIN HEEMSKERCK

Gravii d'apris lui-même par Philippe Galle.

Michel- Ange. Il dessina enfin des ruines et des antiquités qui se trouvent en grand nombre dans cette ville classique.

Quand il faisait beau, il s'en allait donc dehors. Il se fit qu'un jour, étant sorti pour étudier, un Italien qu'il connaissait pénétra dans son atelier, y coupa deux toiles jusque contre les cadres, et les emporta avec plusieurs autres œuvres qu'il prit dkns des caisses. Martin, rentré chez lui, fut très affligé de l'aventure, mais comme il avait des soupçons, il alla chez le voleur et put rentrer ainsi en possession

de la majeure partie de son bien. Toutefois, comme il fut toute sa vie très poltron, il n'osa prolonger son séjour à Rome, par crainte de la veneeance de l'Italien.

11 reprit alors le chemin des Pays-Bas après trois années seulement de séjour à Rome ; il avait pu cependant faire beaucoup d'études et rapportait une bonne somme d'argent.

Il arriva à Dordrecht, porteur d'une lettre qu'un de ses bons camarades de Rome lui avait remise pour son père, qui tenait une auberge à l'endroit où est actuellement la brasserie de la Petite Ancre. C'était un coupe-gorge, où des négociants et autres voyageurs étaient détroussés et assassinés. Heemskerck fut sollicité de passer la soirée dans ce lieu; mais, bien qu'un ami des arts, Pierre Jacobs, lui offrit également l'hospitalité, ayant trouvé un bateau il s'embarqua le soir même, heureusement pour lui, car on sut par la suite qu'il y avait dans l'auberge une fosse remplie de cadavres.

Une des filles de l'assassin s'était réfugiée à Venise et y habitait avec le peintre éminent Jean de Calcar. Traduite devant la Seigneurie pour ce fait, elle avoua la vérité, disant qu'elle s'était vue contrainte de fuir cette maison terrible pour ne pas assister plus longtemps aux crimes que l'on y commettait ; que, d'autre part, la nature lui interdisait de dénoncer ses parents. Elle fut absoute'.

Revenu dans son pays natal, Heemskerck avait renoncé à sa précédente manière et au style de Schoorel, non toutefois à son avantage, d'après l'avis des meilleurs peintres, sinon peut-être en ce qui concerne les lumières, qui étaient moins nettement tranchées. Quand il sut par ses élèves que l'on préférait sa première manière, il répondit : « F'ils, je ne savais pas alors ce que je faisais. » La différence ressort toutefois de la comparaison du tableau déjà cité de la Cour du Prince avec les volets du retable de l'autel des drapiers, dont l'intérieur représente la Natipité et V Adoration des Mages, deux compositions importantes, très achevées, très bien peintes, et où se voient les portraits de beaucoup de personnages inconnus et le sien propre'.

I. Voir aussi la hiograpliie de Jean de Calcar. chapitre xix.

■2. Ce travail fut commandé à Heemskerck, par contrat du 4 janvier 1546, pour l'cglise de Saint-

MARTIN HEEMSKERCK Sby

A rextërieur est V Annonciation à la Vierge, avec des visages peints d'après nature et très bien traités. L'ange est curieusement et richement vêtu. Son vêtement de dessous est de couleur pourprée et peint par Jacques Rauwaert qui, à cette époque, habitait chez Heemskerck, comme je le tiens de lui-même.

On peut voir ici quel bon maître était Heemskerck et combien il avait de goût pour l'ornementation, contrairement au dicton qu'il aimait à rappeler : que le peintre doit être sobre d'ornementation et d'architecture.

On remarque encore ici un singulier effet : l'ange se reflète dans le parquet de marbre comme s'il était sur la glace, chose qui se produit effectivement sur les dalles polies.

Il fit beaucoup de grandes pages pour les églises. A Amsterdam, dans l'Église Vieille', il y avait de lui deux volets doubles, représentant à l'intérieur la Passion ^ et à l'extérieur la Résurrection, imitant un bas-relief de bronze, œuvre très admirée. Le panneau central était un Crucifiement de Schoorel.

A Alkmaar, dans la grande église, il y avait au maître-autel un Crucifix de Martin, dont les volets représentaient à l'intérieur la Passion, à l'extérieur V Histoire de saint Laurent, le tout fort habilement traité^.

Comme ses oeuvres étaient très recherchées à Delft, on en voyait en plusieurs endroits, aussi bien de l'Église Vieille que de la Neuve; à Sainte-Agathe il y avait aussi un retable de Y Adoration des Mages, composé de telle sorte que dans le panneau central il y avait un des rois, et que les deux autres se trouvaient sur les volets latéraux. Au revers était le Serpent d'airain en grisaille^. L'œuvre était excellente et valut à son auteur cent florins de revenu.

Bavon à Harlem, au prix de i5o florins. Il est aujourd'hui au musée de La Haye (40 bis, 40 ter). Voyez A. vander Willigen, les Artistes de Harlem, page iijy.

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