‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 4 sur 218 · ILLUSTRES PEINTRES NÉERLANDAIS ET ALLEMANDS · texte numérisé non relu

ILLUSTRES PEINTRES NÉERLANDAIS ET ALLEMANDS

Il est bien permis d'espérer que les siècles futurs ne verront pas s'effacer la mémoire ni tarir l'éloge des peintres éminents. Toutefois, tenons pour certain que les noms, la vie et les travaux des glorieux représentants de notre art, seront d'autant plus sûrement transmis à nos descendants et dignement appréciés d'eux, qu'une relation fidèle viendra les rappeler sans cesse et les soustraire à l'action destructive du temps, dont la bêche aurait bientôt fait de les ensevelir dans la fosse de l'oubli.

On s'étonnera, peut-être, qu'un pareil livre voie le jour; que tant de peine soit consacrée à un sujet que d'aucuns envisageront comme de trop minime importance, estimant que seuls, les faits d'armes des grands capitaines méritent d'occuper la plume de l'écrivain. On estimera qu'un Marius, un Sylla, un Catilina, et d'autres destructeurs d'hommes ont plus de titres à passer à la postérité que nos glorieux génies, ornements de l'humanité dans les temps anciens et modernes. Il me serait bien difficile d'admettre une chose pareille.

Sans doute, il ne manque pas d'auteurs qui consacreront de préférence leur savoir et leur temps à retracer les sanglants épisodes de l'histoire nationale, mais je conviendrais peu à pareille tâche.

J'ai pour premier motif mon ignorance de ce genre de travaux, et pour second, les préoccupations et les dangers dont nous menace la fureur des discordes.

Au cas où je pusse me résoudre à pareille tâche, je mériterais que Cynthius * me tirât les oreilles et de m'entendre dire : « Ce n'est point

I. Surnom donné à Apollon, de la montagne de Cynthie où le dieu était né.

ton rôle de retracer les combats, de nous parler des éclats de la poudre, mais bien de relater les coups de pinceau et de décrire les œuvres d'art. » Aussi ai-je grandement préféré me vouer au Livre des Peintres et nul, sans doute, ne m'en voudra de ce travail volontairement entrepris.

Je me souviens qu'autrefois mon maître Lucas de Heere, de Gand, s'était mis à écrire en vers ce sujet de la vie des célèbres peintres. Mais l'œuvre s'étant égarée, il n'y a guère d'espoir qu'elle revienne au jour '. Elle m'eût grandement servi, car j'ai eu des peines infinies à rechercher et à me procurer bon nombre de mes renseignements.

Il est vrai que pour ce qui concerne les peintres italiens ma tâche a été considérablement allégée par les écrits de Vasari, lequel traite longuement de ses compatriotes : en quoi il a eu le grand avantage de pouvoir s'appuyer de l'autorité du sérénissime duc de Florence, par l'autorité et l'intervention duquel il a pu réaliser bien des choses. Pour ce qui concerne nos illustres Néerlandais, j'ai fait de mon mieux en vue de les réunir et de les classer dans un ordre convenable, chacun en son temps.

Je n'ai pu obtenir en ceci qu'un concours infiniment moindre que mon zèle et mon vif désir ne l'eussent souhaité, la chose paraissant agréer médiocrement à beaucoup de gens. Il en est peu qui se soient montrés enclins à me seconder, leur esprit étant surtout absorbé par des choses mieux faites pour garnir le garde-manger.

De là résulte que je n'ai pu toujours arriver à connaître beaucoup de circonstances, les dates et lieux de naissance et de décès, et autres choses pareilles qui sont de nature à rehausser un récit du mérite de la précision. Malheureusement, c'est là un point extrêmement difficile à atteindre et même irréalisable, car certains individus à qui l'on s'adresse pour obtenir des renseignements touchant leur propre père, l'année de sa naissance ou de sa mort, vous répondent qu'ils n'en savent rien, ayant négligé d'en tenir note.

Mais je pourrai dire, à l'exemple de Pline et de Varron : « un tel

I. Nous nous occuperons de cette question dans la biographie de Lucas de Heere (tome II, cliapitre i"').

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