‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 47 sur 218 · PEINTRE DE HARLEM · texte numérisé non relu

PEINTRE DE HARLEM

M'étant occupé de rechercher les personnalités les plus marquantes de notre art, dans le but d'arriver à les ranger dans l'ordre voulu, les plus anciennes en tête, j'ai été amené à constater, non sans surprise, par des renseignements puisés à bonne source, que le maître dont il s'agit ici avait dû se signaler de très bonne heure comme un peintre à l'huile de grand mérite. Diverses circonstances, en effet, m'amènent à croire qu'Albert van Ouwater de Harlem était contemporain de Jean van Eyck, car un homme honorable, un vieux peintre harlemois du nom d'Albert Simonsz, m'assure qu'en la présente année 1604, il y a soixante ans que lui, Albert, était l'élève de Jean Mostart, lequel était alors âg^é d'environ soixante-dix ans. Il s'est donc écoulé cent trente ans de la naissance du susdit Mostart jusqu'à nos jours, et pourtant Albert Simonsz, qui a bonne mémoire, affirme que Mostart déclarait n'avoir jamais connu Albert van Ouwater ni Gérard de Saint- Jean '.

Albert van Ouwater a précédé Gérard de Saint-Jean qui avait été son élève. On voit, dès lors, combien la peinture à l'huile a été pratiquée de bonne heure à Harlem.

Il y avait de van Ouwater, dans la grande église de Harlem, au sud du maître-autel, un retable dit romain, parce qu'il avait été érigé par les pèlerins de Rome. Au centre, il y avait deux figures en pied de Saint Pierre et Saint Paul. Au-dessous du retable il y avait un

I. Ce témoignage n'est pas fort probant. En effet, si Mostart avait soixante-dix ans, sa mémoire le reportait à soixante ans en arrière; ces soixante ans ajoutés aux soixante de Simonsz donnent un total de cent vingt. La soustraction nous amène à Tannée 1484 seulement, soit plus de quarante ans après la mort de van Eyck. Pour Gérard de Saint-Jean, voir chapitre vi.

curieux paysage dans lequel étaient représentés des pèlerins, les uns en marche, les autres au repos, mangeant et buvant.

Van Ouwater était fort habile dans la peinture des têtes, des extrémités, des draperies et du paysage.

Les plus vieux peintres sont d'avis que c'est à Harlem que Ton a d'abord adopté la manière correcte de traiter le paysage.

Il existait de van Ouwater un assez bon tableau en hauteur dont je n'ai vu qu'une copie en grisaille. Il représentait la Résurrection de Lazare. L'original fut soustrait, avec d'autres objets d'art, pendant le siège de Harlem, et emporté par les Espagnols dans leur pays'.

Pour l'époque où avait été produite cette œuvre, le personnage de Lazare méritait d'être considéré comme une très remarquable figure nue.

Dans le même tableau on voyait un temple d'une belle ordonnance, avec des colonnes malheureusement un peu petites. D'un côté, les apôtres; de l'autre, les Juifs. 11 y avait aussi de jolies figures de femmes et, au fond, des personnages qui regardaient la scène par les piliers du chœur.

Heemskerck allait souvent contempler cette belle peinture sans pouvoir en rassasier ses regards. « xMon fils, disait-il au propriétaire qui était son élève-, de quoi donc ces gens-là se nourrissaient-ils? » Il faisait allusion au temps prodigieux que les peintres avaient dû consacrer à l'exécution de pareils travaux.

Voilà tout ce que le temps nous a conservé de cet ancien maître pour soustraire son nom à l'oubli •*.

1. M. Jules Renouvier a publié en 1837 une notice sur une Résurrection de Lazare que ce savant auteur attribuait à Gérard de Saitn-Jean. (Les Peintres de l'Ecole hollandaise. Gérard de Saint-Jean et le tableau de la Résurrection de La:;are. Paris, Rapilly.) 11 eût été plus logique, en Pabsencc de toute preuve à l'appui de la restitution, de songer au tableau cité ici par van Mander. La photographie de l'œuvre nous montrait un maître assez proche de Jacob Cornelis par le style.

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