‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 66 sur 218 · Frédéric, dit le Sage. Bartsch · texte numérisé non relu

Frédéric, dit le Sage. Bartsch

I I. Bartsch, io5.

12. La description complète en a été donnée par Adam Bartsch, Peintre-Graveur, VII; Passavant^ Peintre-Graveur, tome III, page 144; Heller, Leben und Werke Albrecht Dürers, 1827, et Hausmann, Albrecht Dürers Kupferstiche, 1861,

ALBERT DURER ii5

Imitant Texemple des précurseurs qu'il eut dans son pays, il s'appliqua, dans ses divers travaux, à suivre la nature sans trop s'attacher à prendre, dans le beau même, ce qu'il y a de plus excellent, comme procédaient sagement les Grecs et les Romains, ce qui se constate pour les œuvres antiques dont la perfection a de bonne heure guidé les Italiens.

On s'étonne, en vérité, de ce qu'il ait su trouver dans la nature, ou en lui-môme, tant de nouveaux éléments pour notre art en ce qui concerne les attitudes, l'ordonnance générale, l'ampleur et le jet des draperies, qualités particulièrement remarquables dans certaines de ses dernières Madones qui sont d'une grande excellence de pose et se distinguent par une brillante opposition de lumière et d'ombre, et un bel accord dans les teintes des riches draperies.

Vasari rapporte que certain Marc-Antoine, de Bologne, ayant copié les trente-six petites scènes de la Passion en bois, et les ayant fait paraître revêtues de la marque d'Albert Dürer', celui-ci fît le voyage de Venise, oh les pièces avaient été imprimées, pour prendre son recours auprès de la Seigneurie, sans autre résultat, toutefois, que l'obligation, pour Marc- Antoine, d'avoir à faire disparaître le monogramme usurpé-.

On peut croire que, dans sa Jeunesse, Albert Dürer a consacré beaucoup de temps à l'étude des sciences et des lettres, notamment la géométrie, l'arithmétique, l'architecture, la perspective, etc., ce qui ressort des livres qu'il nous a laissés et qui révèlent autant d'intelligence que de savoir^. Il en est particulièrement ainsi de l'œuvre dédalienne sur les proportions, un livre dans lequel sont très exacte-

I. Marc-Antoine a, eftcctivement, copié cette suite, mais sans y mettre le monogramme d'Albert Dürer. Ce monogramme figure, par contre, sur la suite de la Vie de la Vierge, e'galement copiée par le maître de Bologne.

'1. Ce second voyage d'Albert Dürer à Venise eut lieu de i5o5 à iSoy. Quant au procès, M. Thausing en a vainement cherché la trace dans les archives vénitiennes. « On ne doit pas, dit-il, s'étonner de cette absence de documents, car de grandes lacunes existent dans les actes judiciaires que j'ai été à même d'examiner. »

3. Dürer annonce, dans une lettre du mois d'octobre i5oô, son intention d'aller de Venise à Bologne, /»oi«' y^ apprendre la perspective. (Thausing, page 277, édition française.) Il avoue, d'autre part, que, lors de son premier séjour à Venise, il n'avait jamais entendu parler de l'étude des proportions. (Page 222.) Bien qu'on puisse réellement l'envisager comme un savant, Dürer n'était pas en état de rédiger en latin, mais il lisait cette langue. (Thausing, page 289.)

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ment figurées, mesurées et décrites, les diverses parties du corps humain '.

Le livre de la perspective, de Farchitecture et de la fortification, qu'il a également publié, n'est pas moins remarquable", aussi Albert Dürer fut-il tenu en haute estime, non seulement par la foule et par les savants, mais encore par les plus hauts personnages, et même par Tempereur Maximillen, aïeul de notre empereur Charles.

On raconte que Tempereur l'ayant chargé de lui dessiner en grand quelques motifs sur le mur, Albert, à certain moment, se trouva trop petit. L'empereur alors ordonna à un des gentilshommes de sa suite de s'étendre sur le sol, afin que le peintre pût monter sur son corps et achever Toeuvre commencée. Le courtisan fit observer avec respect à son maître que c'était humilier la noblesse que de donner un gentilhomme pour marchepied à un peintre, à quoi l'empereur répondit qu'Albert était noble, et plus qu'un gentilhomme, par l'excellence de son art ; qu'il pouvait faire, à son gré, d'un manant un gentilhomme, mais non point d'un gentilhomme un pareil artiste*'.

Le même empereur octroya aussi à Albert le blason des artistes, à savoir: trois écus blancs ou d'argent sur fond d'azuré

Albert Dürer a été également tenu en haute estime par l'empereur Charles-Quint à cause de la grande perfection de son art et ses autres connaissances.

La grande renommée de Raphajl d'UrbIn étant venue jusqu'à lui, Dürer off"rIt à cet Illustre contemporain son portrait sur toile, largement traité et sans aucun dessous, c'est-à-dire que les lumières avaient été réservées, comme II a été dit à la vie de Raphaël ^.

1. Hierin sind begriffen vier Bücher von menschlicher Proportion, etc. Un seul livre était achevé à la mort de Dürer; les trois autres furent rédigés par ses amis et publiés par sa veuve, en ib-iS. L'ensemble fut traduit en latin en iSSy.

2. Etliche Underricht ^ur Befestigung der Stctt, etc., 1.V27.

3. L'histoire est purement imaginaire. Van Mander, dans son Appendice, en donne une autre version. L'empereur aurait ordonné au gentilhomme de tenir l'échelle, ce que celui-ci aurait déclaré attentatoire à sa noblesse. L'armoirie donnée aux peintres ne serait autre que celle de ce gentilhomme qui, toutefois, ajoute l'auteur, portait de gueules et non d'azur.

4. L'armoirie des peintres se rencontre déjà k Anvers en 14613 dans les registres de la corporation de Saint-Luc. (Vanden Branden, Gescliiedenis der Antwerpsche Schilderschool, page 28. Anvers, 1870.)

5. Voici le passage en question : « Sa renommée se répandant ainsi par le monde, Dürer lui

On rencontre chez les collectionneurs un grand nombre de dessins d'Albert Dürer. Chez M. Georges Edmheston, à la Brielle, amateur éclairé des arts, il y a, dans un volume qui appartenait à Lucas de Heere, plusieurs portraits de la main d'Albert Dürer, entre autres une tête de cardinal ou de quelque personnage ecclésiastique, rehaussée au pinceau', et une Vierge, dessinée d'une manière charmante à la plume; ce sont choses bien dignes d'être vues. La Vierge est datée de i526-.

Il y a encore dans ce volume quelques croquis de proportions comme ceux que l'on trouve dans le traité.

De môme, chez M. Arnaud van Berensteyn, à Harlem, qui est également un amateur éclairé, il y a des types de proportions exécutés sur une assez grande échelle et traités par hachures, ainsi que des bras, des mains, etc., exécutés comme études pour VAdam et Eve dont j'ai parlé plus haut ^.

En maint endroit d'Italie, se rencontrent des œuvres de son pinceau et de son crayon également habiles. On ne parviendrait pas sans peine à faire la liste de tout ce qu'il a dessiné, écrit, peint ou croqué d'après nature. Je vais, cependant, du mieux que je pourrai, citer ici quelques-unes de ses belles peintures.

D'abord, en i5o4, il a fait un tableau des Rois mages. Il a représenté le premier tenant une coupe d"or, le second, un globe, et le troisième, un coffret également d'or*.

En i5o6, il a peint une Vierge au-dessus de laquelle deux anges tiennent une couronne de roses'". En iSoy, Adam et Eve., de grandeur

envoya son portrait lavtf sur toile, sans blanc, les clairs re'servés. Ceci parut fort curieux à Raphaël qui envoya, en retour, comme signe de reconnaissance, plusieurs de ses dessins. Ce portrait était à Mantoue parmi les objets ayant appartenu à Jules Romain. Raphaël, stimulé par la vue des belles estampes d'Albert Dürer, tit graver plusieurs de ses œuvres par les Italiens, mais bien que ceux-ci donnassent beaucoup de grâce aux physionomies, le burin ne leur re'ussit pas toujours. » Le portrait a disparu.

1. Sans doute la Tête de vieillard, peinture à la de'trempe, muse'e du Louvre.

2. Peut-être {'Annonciation, le délicieux dessin de la collection du duc d'Aumale. (Ephrussi, page 3 18.)

3. Ces études sont à l'Albertina, à \'ienne, et portent précisément les cotes de proportion. (Thausing, page 324.)

4. Florence, musée des Offices, tribune n" 1141. Daté de i5o4.

5. Marquis de Lothian, en Ecosse. L'œuvre fut peinte à \'enise. (Thausing, page 277.) M . J. P. Richter décrit ce tableau dans la Kunst Chronik, i883, page -Cn. Le peintre a signé de son monogramme et de l'inscription : Albertus Durer Germanus faciebat post }'irginis partum i5(i(j. Voyez aussi Chronique des Arts, i883, page 252.

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naturelle' ; en i5o8, un Crucifiement où Ton met le Christ en croix et où se voient beaucoup d'autres supplices : lapidations, exterminations, une œuvre extraordinairement belle'-. Dans ce tableau, il s'est représenté lui-même, peint d'après nature, tenant en main une banderole où est son nom. Près de lui est placé Bilibald ^.

Il a peint aussi un délicieux morceau qui est une Gloire céleste^ où Ton voit un crucifix suspendu et au-dessous le pape, l'empereur, les cardinaux, tout cela excellemment traité. Cette œuvre est rangée parmi ses meilleures. Albert se voit également ici dans le paysage, tenant un cartel avec l'inscription : Albertus Dürer Noricus faciebat anno Virginis partu^ i5ii'''. Toutes ces précieuses créations se voient à Prague chez l'empereur, dans la nouvelle galerie du palais, où sont exposées les œuvres des maîtres allemands et néerlandais.

Sa Majesté possède, en outre, de l'habile main d'Albert, une page exceptionnelle que le Magistrat et le Conseil de la ville de Nuremberg offrirent à l'empereur pour quelque raison. C'est incontestablement un des morceaux les plus importants que le maître ait produits. Il représente le sujet de l'Écriture où le Christ porte sa croix; les personnages y abondent et Ton y voit, peints d'après nature, tous les membres de la municipalité de Nuremberg siégeant à l'époque. Ce tableau est également à Prague dans la galerie impériale •'.

A Francfort, dans un couvent de moines, existe une très belle peinture d'Albert. C'est une Assomption de la Vierge dont la grande beauté des figures mérite d'être signalée. Il y a surtout un chœur d'anges très délicatement traité. Les chevelures sont faites avec ce soin et cette adresse que l'on constate dans les estampes du maître.

Le peuple fait un cas particulier de la plante du pied d'un apôtre

1. Madrid, musée du Prado, i3i4-i3i5; reproductions à Florence (tenues pour originales par M. Thausing, pour copies par M. Woermann, Geschichte der Malerei, tome II, page 377), et copies au muse'e de Mayence, n° 204.

2. Belve'dère, de Vienne, 2" e'tage, salle I, n° i5. Tableau dit des Dix mille martyrs.

3. Wilibald Pirckheimer, savant philologue nurembergeois, ami d'Albert Durer ( 1470-1530).

4. Belvédère, de Vienne : la Sainte Trinité adorée par la communion des sai)its, 2° e'tage, salle I, n' lîS. Copie de lùb^. au château de Laxenburg.

5. Nous n'avons rien trouvé sur ce tableau; il existe plusieurs dessins d'Albert Dürer pour le Portement de la croix.

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agenouillé et, de fait, on a offert déjà des sommes considérables pour pouvoir emporter cette partie du tableau.

Ce que cette œuvre procure tous les ans de bénéfices aux moines, par les pourboires des hauts personnages, des négociants, des voyageurs et des curieux qui se présentent pour la voir^ est chose à peine croyable. Elle date de iSog'.

On conserve encore d'Albert Dürer, à Thôtel de ville de Nuremberg, sa patrie, plusieurs belles peintures. Il y a d'abord des portraits d'empereurs, vêtus d'étoffes brodées d'or, excellemment traités : ÏEnipcreiir Charlemagne et un autre prince de la maison d'Autriche"., puis des figures d'apôtres., en pied, avec de superbes draperies".

On voit aussi le portrait de la mère du peintre* et le sien, qui est de moyenne grandeur, avec une belle chevelure flottante admirablement détaillée et dans laquelle se mêlent quelques cheveux d'or tracés avec une grande adresse. Je m'en souviens parfaitement, ayant eu l'œuvre dans les mains, lorsque j'étais à Nuremberg en iJyy. Le portrait doit dater, si je ne me trompe, de i5oo'% car Albert Dürer avait atteint, à cette époque, la trentaine.

Le maître nous apparaît aussi dans une de ses estampes, sous les traits du Fils prodigue., agenouillé près de ses pourceaux et la tête levée ^

Il existe encore de son habile pinceau une Lucrèce''., œuvre bien

1. 11 s'agit ici du fameux triptyque de Jacob Heller, peint pour le couvent des dominicains de Francfort. Cette œuvre, la plus considérable du maître, fut acquise en i6i5 par l'électeur Maximilien de Bavière, et détruite en partie, dans l'incendie du palais de ce prince en i'374. Les volets originaux, avec la copie du panneau central, figurent encore au Saalhoff, musée municipal de Francfort. (Thausing, pages 296-309; Ephrussi, Etude sur le triptyque d'Albert Durer, dit le tableau d'autel de Heller, Paris, 1876; Woermann, Geschichte der Malerei, toine II, page 379.)

2. Charlemaf^ne et l'Empereur Sigismond (i5i2), tigures plus grandes que nature. Musée germanique de Nuremberg, 186-187.

3. Galerie de Munich, 71. Saint Jean et saint Pierre ; saint Paul et S3int Marc, « les Tempéraments». Ces œuvres avaient été peintes par le maitre pour sa ville natale, qui n'en possède plus que les copies.

4. Portrait perdu : le portrait dessiné de la mère de Durer, daté de iSiq, est au Cabinet de Berlin. (Lippmann, n° 40.)

5. Galerie de Munich, n" 716. Postérieur à i5o3, dit M. Thausing. Copies à Nuremberg et au musée de Berlin.

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