BERNARD VAN ORLEY
COMMENTAIRE
Van Orley est un des grands artistes flamands, et le reproche que lui font certains auteurs de dévier de la voie nationale ne peut s'expliquer que par l'oubli de Tinfluence, en quelque sorte souveraine, exercée par le mouvement intellectuel de la Renaissance. Le reproche n'est justifié que pour les peintres de la période suivante, copistes maladroits des Italiens.
Sans accepter comme un progrès l'intervention des théories étrangères dans la peinture aux Pays-Bas, il serait injuste de ne pas rendre hommage aux qualités des meilleures créations de Bernard. Des pages comme le vaste triptyque des Epreuves de Job, au musée de Bruxelles, sont dignes de l'admiration de tout connaisseur et suffiraient, dans n'importe quelle école, à caractériser un talent de premier ordre. Du reste, van Orley n'est pas toujours, comme on a voulu le dire, l'esclave des maîtres transalpins. Que dit, en eflet, M. Eug. Müntz à propos des Belles chasses de Giiyse^ : « L'habile artiste a désappris ce style avec lee^uel il s'était si péniblement familiarisé; il est revenu à ses anciens dieux. Plus de hautes conceptions historiques ou philosophiques, plus de recherche du grand art : il reproduira les tvpes, les costumes, les paysages de sa patrie, tels qu'ils se présentent à sa vue, sans songer à transporter ses personnages dans un milieu plus idéal... Ses Chasses sont des documents historiques, des relevés topographiques d'une exactitude prodigieuse.... »
Les investigateurs de notre temps ont reconstitué, d'une manière assez complète, la vie de Bernard van Orley. On doit à MM. Alexandre Pinchart-, Alphonse Wautcrs^ et Pierre Génard'', un ensemble de matériaux qui permettent de suivre le peintre d'assez près.
Bernard van Orley descendait d'une famille anciennement alliée aux comtes de Senefle. Son père, Valentin van Orley, né a Bruxelles en 1468, était peintre, et tout porte à croire que ses fils Philippe, Bernard, Evrard et Gommaire, firent, sous sa direction, leurs premiers pas dans la carrière artistique. Reçu en i5i2 comme franc-maître de la gilde de Saint-Luc d'Anvers, Valentin forma des élèves dans cette ville, et, sous la date de i5 17, on trouve également mentionné aux registres certain P. Goes, taisant son apprentissage chez « Bernard ».
Il est loin d'être établi, selon nous, que cette mention concerne Bernard van Orley, comme le veut M. Génard, car, en iSgi, « Bernard le vitrier » reçoit également des élèves et l'on ne trouve pas trace dans les Liggeren '■' de la réception de Bernard van Orlev, soit comme élève, soit comme maitre.
1. La Tapisserie (Bibliothèque de l'enseignement des beaux-arts), page 214.
2. Archives des sciences, des lettres et des arts, tome III, page 197, et Notes à l'cdition française de l'Histoire de la peinture flamande de MM. Crowe et Cavalcaselle.
3. Histoire des peintres, de Charles Blanc, et Bulletins de l'Académie royale de Belgique, 3° série, tome \", 1S81, page 3(m).
4. L'Art chrétien en Hollande et en Flandre, par C. E. Taure), tome II, page 43.
5. Les Liggeren et autres archives de la gilde anversoise de Saint-Luc, publiées par Pli. Rombouts et T. van Lerius.
i3o LE LIVRE DES PEINTRES
Ce fut en i5i7, présume M. Génard, que van Orley peignit, pour la Cliapelle des aumôniers d'Anvers, le triptvque du Jugement dernier, dont il donne une excellente étude dans VArt chrétien en Hollande et en Flandre, de M. G. E. Taurel '. Simple présomption, il est vrai, mais la date i5i- rtgure avec la signature du maître B. V. O, sur une peinture du palais de Hampton Gourt, Jésus-Christ guérissant les malades''.
M. Génard a raison lorsqu'il suppose que le retable d'Anvers est postérieur au voyage de son auteur en Italie, voyage que M. Alphonse Wauters place entre iSoq et i5 i5 ■'.
On assure que Bernard van Orley fut l'élève de Raphaël; il est au moins étrange que pas plus Albert Dürer, à propos de ses relations personnelles avec van Orley, que les historiens de la peinture n'en soufflent mot. Rien de prouvé non plus, en ce qui concerne la surveillance, par notre maître, de l'exécution des tentures des Actes des Apôtres, chez Pierre van Aelst de Bruxelles. M. Wauters assure que les cartons restèrent aux mains des héritiers de van Orley, ce qui est tout au moins une présomption en faveur de la tradition. Les tentures étaient achevées en i5 19 ''.
En i5i5, Bernard van Orley habitait Bruxelles, et y recevait de la Gonfrérie de la Sainte-Groix de Furnes la commande d'un triptyque représentant le Portement de la croix, le Crucifiement, et la Descente de croix "'. Gette (tuvre considérable a disparu, et peut-être serait-il permis d'en trouver le souvenir dans la Descente de croix du musée de l'Ermitage, ù Saint-Pétersbourg. Le tableau de Furnes fut achevé en i52o, et le style de la Descente de croix concorde, précisément, d'après tous les connaisseurs, avec le style adopté par van Orley à cette époque de sa carrière.
Au musée de Bruxelles nous trouvons deux beaux portraits datés de iSig: Guillaume de Norman et Georges Zelle, médecin bruxellois.
Peintre de Marguerite d'Autriche, dès avant l'année i5i8, van Orley ht jusqu'à sept fois le portrait de cette princesse. Le musée d'Anvers ^Mabuse, n" 184), la Galerie de Hampton Gourt (n» 023 du catalogue Law), M"'=vander Stichele de Maubus (exposé à Ypres en i883), possèdent des exemplaires de ce portrait.
Albert Dürer, pendant son séjour aux Pays-Bas, entretint des relations d'amitié avec Bernard, qui le traita chez lui d'une manière si somptueuse, que l'illustre voyageur crut devoir en faire mention dans son journal : « le dîner valait bien dix florins! » dit-il. Les rapports entre les deux artistes donnèrent naissance à un portrait dessiné au fusain par Dürer; l'original ne s'est pas retrouvé, mais il est fort présumable que nous avons un souvenir de ce dessin dans la planche du recueil de Lampsonius'', où
1. Tome 11, page 4?. Il s'assit, en réalité, des Œuvres de miséricorde que les aumôniers étaient appelés à accomplir. Une gravure au trait accompagne l'article.
2. Catalogue de M. E. Law, n" 333. L'auteur hésite entre les dates de \b\~ et de i5ii. Cette dernière parait difficilement admissible.
3. Un document, publié par M. Wauters, affirme que B. van Orley lit deux fois le voyage d'Italie.
4. Eugène Mûntz, Histoire générale de la tapisserie; Ecole italienne, page 20.
5. Carton et van de Puttc, Annales de la Société d'émulation de Brui^es, 2" série, tome XII, page 129.
Cl. Pictoruni aliquot Germaniœ inferioris effigies. C'est le portrait que nous reproduisons.
BERN. ORLEIO, BRVXELLENSI PICT OKI
QjpCultca ^uoa Jese "Zernarao tactet alumno
^ruxeÛa , ^ttaCiras (fof}ißima ptißere veftes ;
V'^ tarn jjtf^orus , ^ß auis me iuaicfi certet,
^rti cCeßetur, quanquam cCeoetur '~ijp (irti;
QjMm tifi ^uocC carus, 'BeCgarum Margart reitrix, (Hhim ti£i ^pe[f^a mniC efè lucunams arte, ^urea ^enkufis' te cCante ,manu^rfa, '^j^ aureos Sapé ta^t, cußtm ^au&.- .ante numjfna, Pbiltpjpos .
BERNARD VAN OKLEY.
Gr;ivure de Wicricx (.-)
tii^urcnt ci^alemcnt les portraits de Patenier et de Lucas de Leyde ', d'après Dürer.
Le triptvque des Epreuves de Job, au musée de Bruxelles -, est daté du 4 mai i52i. Cette page capitale nous donne à la fois la devise : Chacun son temps [Elck T^^ynen t yd), et le monogramme de son auteur H. L'œuvre avait été commandée par Marguerite d'Autriche pour être offerte à Antoine de Lalaing, comte d'Hoogstraeten. Sur l'un des volets nous voyons le peintre assis à la table du Mauvais riche, car le tableau était destiné, dans son ensemble, à illustrer la Vertu de patience -^ et \e Pauvre Lazare y trouve sa place. De la môme époque datent le beau triptyque jadis exposé à Saint- Gudule, à Bruxelles, et aujourd'hui au musée de la même ville, le Christ pleure par les saintes femmes '', la Sainte Famille, de la Galerie de Keddleston Hall, près de Derby, le Repos en Egj'pte, du musée de Liverpool"'.
M. Alexandre Pinchart a fait connaître un épisode dramatique de la vie de Bernard van Orley. Au mois de mai 027, il fut compris dans une poursuite intentée à son père, sa mère, sa femme, son frère Evrard, l'épouse de celui-ci, Jean van Conincxloo, Jean Tons et d'autres bourgeois de Bruxelles, pour cause d'hérésie. Les accusés avaient assisté au prêche d'un ministre réformé, et furent condamnés à faire amende honorable sur une estrade érigée à cette fin, dans l'église de Saint-Gudule, à Bruxelles''.
MM. A. Wauters et Génard ne croient pas que le fait de religion décida la gouvernante des Pays-Bas à séparer de son peintre. La chose ne nous semble pas aussi certaine, puisque van Orley avait entre les mains un triptyque destiné à l'église de Notre-Dame de Brou, et cju'il n'avait pas achevé à l'époque de sa mort. Les enfants du peintre cédèrent l'œuvre, toujours inachevée, au chapitre de Notre-Dame de Bruges, lequel s'adressa à Marc Gérard pour la compléter ".
De fait, le vaste triptyque annonce à peine son auteur. Il représente le Christ en croix, le Couronnement d'épines, le Portement de la croix, la Déposition et la Descente aux limbes.
Woermann place le vovage de Bernard van Orley en Italie après l'année 1527**. Dans ce cas, il s'agirait certainement du second voyage, entrepris peut-être en expiation de l'hérésie du peintre. Une chose demeure établi^, c'est que, jugé dans les peintures de 028 qui ont pu lui être restituées, dans la cinquième édition du catalogue du
1. M. Ephrussi {Albert Dürer et ses dessins, pages 275-278) croit retrouver le portrait peint de Bernard van Orley, au musée de Dresde, sous le n" 1725. Nous nous rallions d'autant plus volontiers à cette manière de voir que le personnage tient une lettre adresse'e à « Bernard », et porte la date de I32I.