‹ Le livre des peintres de Carel van ManderChapitre 77 sur 218 · EXCELLENT PEINTRE GRAVEUR ET PEINTRE VERRIER · texte numérisé non relu

EXCELLENT PEINTRE GRAVEUR ET PEINTRE VERRIER

Il est une chose prouvée par Texpérience autant que par le récit des historiens et des poètes, c'est que les hommes dont la nature paraît avoir fait ses enfants d'élection, ceux qu'elle prédestine à surpasser les plus marquants dans les œuvres intellectuelles ou physiques, annoncent de bonne heure le rôle qu'ils doivent jouer plus tard. C'est ainsi que les uns, encore tout enfants, font éclater, par une sage réponse, qu'un siège les attend dans les conseils des Romains; que d'autres, au dire des poètes, prouvent leur force dès le berceau, en étouffant des serpents. On connaît le proverbe : « Ce qui doit être ortie, ard et pique de bonne heure. »

Entre les nombreux génies qui ont illustré la peinture, qui, dès leur jeune âge ont été éminents, et dont il a été parlé jusqu'ici, je n'en puis citer de comparable, pour les aptitudes naturelles, à notre Lucas de Leyde, venu au monde, en quelque sorte, le pinceau et Toutil du graveur à la main.

C'est chose à peine croyable et prodigieuse, d'entendre raconter par ceux qui pourtant en savent quelque chose, que dès l'âge de neuf ans il faisait imprimer des planches sur cuivre de son invention, très jolies et très finement traitées.

Il y en a plusieurs sans dates ; quant à celles qui portent des dates, elles nous permettent de calculer l'âge de leur auteur, car il vint au monde à Leyde, vers la fin de mai ou au commencement de juin 1494.

I. De son vrai nom, Lucas Hui£;htnsz (hls de Hugues), appelé fréquemment aussi Lucas Jacobszoon.

LUCAS DE LEYDE iSy

Son père s'appelait Hugues Jacobsz et, de son temps, était aussi un peintre hors ligne'.

Lucas, maître dès le berceau, fut d'abord élève de son père, et plus tard de Corneille Engelbrechtsen. Poussé par son penchant, non moins que par Taniour de l'art, il faisait preuve d'une application extraordinaire au travail, ajoutant les nuits aux jours, ayant pour jouets les instruments de la profession : le fusain, les crayons, les plumes, les pinceaux et les burins, et choisissait pour camarades de jeunes peintres, verriers ou orfèvres.

Que de fois sa mère voulut l'empêcher de dessiner la nuit, non pas qu'elle eût tant souci du coût de la lumière que de l'influence des longues veilles et de la tension d'esprit sur la frêle constitution du jeune homme ! Jamais il ne se lassait de dessiner d'après nature des têtes, des mains, des pieds, des maisons, des draperies, toutes choses à l'étude desquelles il prenait un singulier plaisir.

On peut dire qu'il était universel, c'est-à-dire versé dans tout ce qui est du domaine des arts graphiques. Il peignait à l'huile ou à la détrempe des compositions, des portraits ou des paysages ; traçait des vitraux, o^ravait sur cuivre, tout cela dès l'enfance. A Tag^e de douze ans, il peignait sur toile, à la détrempe, la Légende de saint Hubert, chose prodigieuse et qui lui fit, dès lors, une grande réputation. Le seigneur de Lockhorst acquit ce tableau et le paya autant de florins d'or que son auteur comptait d'années.

Il n'avait que quatorze ans lorsqu'il grava l'histoire de Mahomet tuant un moine, ce qui résulte de la date (i5o8) inscrite sur la planche ~.

L'année suivante, c'est-à-dire en iSog, lorsqu'il eut atteint sa quinzième année, il grava plusieurs compositions, conçues dans la manière des peintres verriers, des sujets de la Passion, au nombre de neuf dans des ronds ^ : le Christ au jardin des Oliviers, la Prise de Jésus- Christ, le Christ devant le grand prêtre Anne, le Christ bafoué, la Flagellation, le Couronnement d'épines, VEcce Homo, le Portement

1. Marc van Vaernewyck parle d'un tableau, de sa main, placé dans le chœur de l'e'glise de l'abbaye de Saint-Pierre, à Gand.

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