DES
PEINTRES & GRAVEVRS
Contenant un dénombrement assez ample de ceux qui ont aimé les estampes , et qui en ont esté quelquefois curieux jusques au point d'en faire des recueils considérables .
La suitte des principaux peintres et graveurs de toutes les manières , qui ont travaillé en France , et particuliérement a Paris, depuis / année 1 600.
On fait voir en suitte que, jusques aux moindres graveurs , il n’y en a presque pas un seul qui se doive absolument rejetter : que tel est bon pour une chose, qui ne l'est pas pour une autre, et qu'entre tes meilleurs, chacun deux a son propre talent ou il peut réussir, ce qui se démontre clairement dans la partie où il est traité de toutes les choses imaginables, lesquelles ont esté exprimées, où se peuvent exprimer par des figures diverses.
On ? étend davantage à parler des excellents maistres que des autres , que P on se contente seulement de nommer selon les divers sujets.
On dit quels ont esté plusieurs maistres , qui ne sont connus que par certains caractères , ou chiffres , qui les distinguent entre eux , où ne sont pas oubliez, ceux qui ont fait des crayons.
Les livres cF Ecriture, cF Architecture, et de Jardinage, de Fontaines , dF Orfèvrerie, de Menuiserie et de Broderie sont marqués séparément.
Les livres cF Armoiries, de Médailles et de Devises, le sont également, comme ceux des Plantes, des Fleurs et des Animaux, et ainsi du reste.
Tout cela certainement est assez curieux et assez recherché , sans que la versification en brouille tant soit peu F idée, parcequ'elle s'est faite avec tant de clarté , qu'il est certain que la prose mesme n'en a pas davantage pour rendre les choses intelligibles. Mais ron a cru que la poésie y apporterait certain ornement que la prose ne sçauroit donner.
Les gens qui n aiment guères que leurs propres ouvrages, ou qui ne peuvent souffrir que ceux qui sont conduits à leur manière, ne mettront pas sans doute celuycy en grande considération : et ceux qui par une fausse gravité s'imaginent que les vers ne peuvent convenir qu'aux jeunes gens, ont peu de connaissance de la belle poésie, et ne se souviennent plus que les vers sont de tous les âges, et de toutes sortes de conditions, pourvu qu'ils soient bons et bien tournez sur des sujets graves et sé-
rieux, dont nom avons des exemples de P Antiquité. Et quand il n'y en aurait point de tirez des Saintes Ecritures mesmes , où il s' en trouve en divers endroits dans les originaux , il est indiffèrent de quelle sorte P on consigne ses pensées au public , pourvu que P on y conserve ‘out ce qu'il y faut observer en chaque genre. D'ailleurs ’e stile des autres livres saints , qui composent la Bible, •st assez poétique] selon le goust des esprits orientaux , •t peut-estre , selon le divin génie qui les a dictez.
Cependant quelques-uns , et plusieurs mesmes qui ne ont pas capables de s'exprimer de la sorte, comme le euvent faire ceux qui en ont acquis le bel usage, en consrvant la force de la pensée et la politesse du langage, mdamnent la versification et toute sorte de poésie, ins sçavoir en quoy consiste la différence de la bonne 'avec la mauvaise, cette dernière affectant presque par ut une certaine enflure de paroles qu'il faut bien éviter, ircequ'il n'est rien de plus vicieux pour la belle élocum. Si nèantmoins aujounPhuy tout le monde veut estre ’ cet avis, ce n'est pas un trop bon signe pour écrire en •rs, ny en quelque stile que ce soit, toutes les choses^ qtie nt de beaux esprits se disposent chaque jour de donner • public.
LES CVRIEVX D’ESTAMPES
Quelques-uns desquels en ont fait des bibliothèques entières.
diray maintenant les curieux d’estampes, Le nombre en surprendroit ; mais il n’est
[pas puissant ; Car, pour les grands seigneurs, rien n’est
[de ravissant, S’il n’a plus de brillants que les divines lampes,
Ils s’y connoissent peu; mais estant magnifiques,
Ils donnent quelquefois, quand ils n’y pensent pas, Oii la magnificence a mesme peu d’appas, Lorsqu’on leur dit le prix de ces choses antiques.
C’est ainsi, par hazard, que dans leurs galeries, Des livres de portraits s’y rencontrent meslez : Mais un ou deux peut-estre en ces lieux exilez Passeront seulement pour des galanteries.
Deux ou trois tout au plus sont dans la Mazarine : Elle en contenoit plus ; mais on les a pillez :
Car son seigneur habile eut les yeux dessillez,
Et pour ces choses-là sa science fut fine.
Pour Louis Odespunck, appelé Mechinière Il en fit un recueil des premiers qu’on ait vus;
Mais estant sans nul choix, vers des gens prévenus. Il trahit son dessein, confondant la manière.
11 en fit cependant grand nombre de volumes,
Tous d’un goust si méchant que les moins connois- En furent rebutez par leurs fausses douceurs : [scurs Ils estoient fagotez comme sur des enclumes.
Que n’en a-t-il point dit, relevant son histoire * Par de belles couleurs, pour la faire estimer ?
Sans la voir, en effet, il la faisoit aimer ;
Mais, y jettant les yeux, elle perdoit sa gloire.
Il ne m’est pas connu que quelqu’un la possède, Pour son autheur, sans doute il avoit de l’esprit ; J’ignore toutes fois que, pour ce qu’il écrit,
Sans l’avoir dissipée, un autre luy succède.
Jacques Kervel*, plus riche, en fit une meilleure;
Il sépara le bon d’avecque le fatras ;
Il fut propre avec choix, sans fatiguer les bras ; Mais succombant luy-mesme il vit sa dernière heure.
De l’Orme 3 le suivit, non pas sans opulence, Assisté du secours de ses amis puissants,
Commis de Monnerot, avec des soins pressants. Pour en faire un recueil, le plus riche de France.
Là, pour se contenter d’une chose si belle,
Il fit ce qu’eust pu faire un seigneur curieux ;
Plus de .vingt mille écus d’un effort somptueux Furent le prix, au moins, de sa peine fidelle.
Il mourut travaillant à la digne entreprise.
Ses soins, après sa mort, ont esté négligez ;
Depuis, tous ses deposts ont esté partagez ;
Mais, sans passer l’Estampe, il causa ma surprise.
On ne vit jamais rien de si parfait au monde.
Je le dirois cent fois s’il en faloit parler ;
Car pourrois-je en cela mon cœur dissimuler.
Ne voyant rien de tel ailleurs qui le seconde?
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Ce qu’avoit possédé l’abbé de S. Ambroise En ce genre, Maugis 4 , nostre sincère ami,
Par Kerver curieux ne vint point à demi,
Chez de Lorme, si cher à d’ Emeri d’Amboise.
Qui s’en fust défié? que n’eust pas esté ferme Dans l’amour de l’Estampe un aussi bel esprit Que l’est Bretonvilliers‘, dans ce qui le surprit? La dépence auroit-elle ébranlé ce grand terme ?
Le conseiller Petau 6 par deux fois renouvelle Sa curiosité pour le fait des Portraits ;
Il en marquoit le nombre et les divers attraits Dans sa bibliotèque, en tout son choix si belle.
Tronçon 7 en eut aussi dans nostre S. Sulpice; Mais il aima sur tout la vieille invention Des maistres qui faisoient de la dévotion,
Dont il vouloit combatre et le luxe et le vice.
Dans sa bibliotèque, avec sa politesse,
Montmor 8 en garde aussi quelques unes de prix, Où beaucoup de desseins qui se trouvent compris Sont dignes de son cœur plein de délicatesse.
Ne faut-il pas louer Bournonville et son frère *,
Ils ont fait des recueils dignes de leur pouvoir. Dont S. Victor profite avec tout son sçavoir, Agréable aux yeux fins, que le bon sens éclaire.
Robert, docteur qu’il est, au fort de son étude, Aima l’imagerie, et Pont-Chasteaux encor,
Avec son serieux, chérit un tel trésor :
Porcher perdit le sien, gonflant sa plénitude.
Sans qu’on y perd du temps, la Chambre l’aime en- Car il est serieux autant qu’il est puissant ; [core : Il ne veut rien d’ailleurs qui ne soit ravissant,
Pour tout faire à propos dans l’employ qu’il honore.
Le feu baron d’Ormeille, avec une belle ame,
Ne voulut jamais rien ménager pour cela ;
Il en sçavoit le prix quand quelqu’un en parla,
Et ne retrancha rien de cette vive flame.
* M. dcVillefrit. ( Note de Marottes.)
La Noue 9 , intelligent, un venerable prestre,
Avec un bon esprit connu sur ce sujet, .*
Fit, des plus beaux desseins,un ample et grand projet;' Mais Jabac 10 le surpasse, où nul n’ira peut-estre. ^
Tevenot, Perruchot, Tortebat et Gagnères 1 *,
Qui, dans l’hotel de Guise, applique son sçavoir A chercher l’honorable, acquittant son devoir, Montrent que la vertu pour eux ne manque guères.
De Henri de Harlai, seigneur de Palemore,
Qui fut dans l’Oratoire, avec son cabinet, L’abondance est connuë ; il en eut du sujet ;
Et, pour son bel esprit, personne ne l’ignore.
Là, le bon, le méchant, le médiocre ensemble, Confondus cependant, estoient en nombre tel Qu’on en pou voit emplir un cabinet d’hotel ;
Pour la part que j’y pris, quand j’y pense, je tremble.
Tant que ce seigneur fut dans sa sainte retraite,
11 se divcrtissoit à ces jeux innocents ;
Il en fit heritiers des pères ses enfants,
Qui d’un tas si nombreux ont cherché la défaite.
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Us se passent à moins, et leur sage conduite Ne se conserve rien que ce qui peut servir ;
Les crayons et bijoux ne les peuvent ravir,
Mais les livres choisis, qui trouvent de la suite.
En ce genre Goilard fut curieux terrible :
Il étendit ses soins de l’un à l’autre bout ;
Et, s’il eust eu la force, il s’emplissoit de tout; Pour son avidité rien n’estoit impossible.
Ses Estampes de mesme y furent si nombreuses, Que, dans leur grand débit, tout Paris s’en emplit ; Son chérubin Albert", étalé sur un lit,
Me surprit, redoublé dans ses masses trompeuses.
Stella, Quesnel, Chauveau, qui, pleins de connois- Pouvoient choisir si bien, avecqueRoussellet,[sance, Robert, Le Brun, le Fèvre, et Mignard, et Paillet, Et bien d’autres vivants, en ont en abondance.
Acard 1 ® en fit amas sans aucune dépence,
Estant fort ménager, et ne sçeut que c’estoit D’employer un denier pour ce qui luy plaisoit ; Mais il le meritoit par force ou complaisance.
En mourant il en fit ses dons aux abbayes De sainte Geneviève et du martyr Victor,
Et S. Germain des Prez, comme d’un grand trésor; Mais de ses legs pieux on les vit ébahies.
Conrad avoit aussi beaucoup de ces figures :
Il aimoit ce qu’on doit aimer avec esprit ;
Rien aussi pour cela jamais ne le surprit,
Et dans de tels desseins il garda ses mesures.
De n’en avoir qu’un livre ou deux, c’est peu de chose, Cela passe pour rien, et, si trois grands seigneurs Y prenoient du plaisir avec des goûts meilleurs,
On n’y pourroit fournir comme on se le propose.
Rousseau, qu’on peut nommer échevin consulaire*. Ayant esté consul, a fait un beau recueil Pour l’histoire du monde, en évitant l’écueil De Louys Odespunck, son premier exemplaire.
Les marchands qu’on a vus pour en faire commerce : Ciartes, Jean le Clerc, Messager, Jean Boisseau, Huart, Jolain, Ragot, Moncornet, Guerincau, Boudan, Bertrand, Vanmerln en matière diverse;
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Langlois le fils, de Fer, Honneruog, Mariette, Quesnel intelligent, comme l’estoit aussi Le défiant Le Blond, la Hove et Marcoussi, Herman Vveyen, Valet, Boissevin, Brebiette
de figures en taille-douce , au burin, à beau forte et en • taille de bois , lesquels ont fleuri en France depuis 1600. * .
quels sont les autheurs de tant de beaux
ouvrages ?
sons-le maintenant, l’ordre le veut ainsi, ne puis toutefois m’en expliquer ici Que comme la mémoire en offre les images.
" II
Je me veux contenter de dire de la France Les peintres et graveurs de nostre temps connus: Pour tous ceux de dehors,les gens sont prévenus. One ceci donc suffise à nostre diligence.
Voici ceux que l’on tient les plus considérables : . François Clouet de Tours, dit le peintre Janet ; Bunelde Tours encore, et Martin Freminet,
Qui, sans Rome, peignit des choses si durables.
C'est ce Bunel qui fit cette ample galerie Au Louvre qu’on voyoit, et qu’on pouvoit priser Pour ses desseins sçavants, sans le«favoriser;
Mais un feu de theatre y marqua sa furie.
D’entre ses grands tableaux, cette belle Decente Du S. Esprit, de luy, se voit aux Augustins.
De Freminet on sçait les excellents destins,
Où dans Fontainebleau sa gloire est évidente.
Là le grand Nicolo, disciple de Boulongne ,5 ,
Ce Primaticio, l’abbé de S. Martin,
Léonard de Vinci, maistre Roux florentin,
Ne l’obscurcissent point, ternissant sa besongne.
VII [gogne ; François Perrier, grand peintre et graveur de Bour- Toussaint du Breuil, du Bois, Blanchard, Simon Son gendre Dorigni, Simon François, Huret; [Vouet, Vignon, toujours si prompt, qui la paresse éloigne.
Ce Perrier excella dans son travail d’eau-forte ;
Ses bas-reliefs on loue, et son livre est si beau Qu’il éclaire partout comme un brillant flambeau, Découvrant son esprit où sa vertu le porte.
Quels tableaux diroit-on de Blanchard et Lahire, De Sève, de François, de du Loir? Mais, dès là, On cesse de parler sans connoistre cela.
Et l’on sçait peu de bien dont l’on n’oze médire.
Simon Vouet a peint les grands baings de la reine» Il a peint S. Eustache et le palais Seguier,
Où des roys prosternez adorent pour prier,
Dans une balustrade où l’orgueil se promeine.
Grégoire Huret, graveur, acquit dans sa manière
Une estime qu’on doit à sa capacité :
Beaucoup d’invention dans sa témérité,
Où certain air brillant surmonte la matière.
Claude Vignon, connu, mérite que l’on l’aime, L’Espagne en fit estât : elle en eut du sujet.
Qu’on juge de ses traits par Gilles Rousselet ,5a , Dans sa belle graveure estant noble de mesme.
Jacques Stella, Boivin, Egman, Laurent La/Hire, De Losne d’Orléans * 6 , l’un et l’autre Rabel, Eustache Le Supur, Sarrasin et Lourdel,
Daniel du Moutier, que tout son siècle admire.
Jacques Stella comprit une belle manière De faire, comme il fit, des figures en bois D’un dessein tout nouveau, les colorant deux fois. Ses Vierges ont un goust digne de la lumière.
Que ses vases sont beaux, ses jeux d’enfant encore, Et tous les ornemens que nous voyons de luy ! Qu’à ses nièces on doit, qui gravent aujourd’huy. Comme des curieux pas un seul ne l’ignore !
Pour Boivin et Lourdel, on ne prend pas la peine De relever si fort les choses qu’ils ont fait.
René Boivin d’Anjou, pour un graveur parfait.
N’a que du Florentin 160 suivi l’étroite veine.
Nostre Édouard Egman 17 en bois est admirable, Comme on le peut juger de ce qu’on voit de luy. Après Jacques Calot, sa gloire, et son appui,
Dans ses gueux exprimez d'un air incomparable.
J’en dirois bien autant de ses petits Caprices, Chef-d’œuvre, à mon avis, d’un burin excellent,
Où, comme après Businck •**, il n’est point violent Et laisse dans l’esprit de secrettcs délices.
D’un burin délicat maistrc Estienne de Losne A dépeint en petit, d’un air ingénieux.
De Raphaël d’Urbin des desseins curieux,
La Genèse, le Monde, et la gloire dutrosne.
De Daniel Rabel nous avons peu de chose.
Il estoit inventif surtout pour les balets ;
Ses desseins furent vus dans le Royal Palais,
Sans trop de fixions de la métamorphose.
D’Eustache Le Sueur, dont l’on peut faire estime, Bien qu’il ait peu vécu, ce qu’il a fait de beau, Dont Paris est orné jusques sur son tombeau.
Treize estampes pour luy montrent son air sublime.
De Jacques Sarrasin de Paris, comme Eustache, Eut les mesmes graveurs pour montrer son sçavoir, Daret et Dorigni, par qui l’on le peut voir.
Sans que de son grand nom rien du tout se détache.
Daniel du Moutier eut une ame sincère.
Travaillant en crayon, il s’en fit de l’honneur.
En cela son sçavoir fut rempli de bonheur ;
Sa parole estoit douce et sa piqueure amère.