LES PROVINCIAUX A PARIS
C'était bien la peine de se mettre cent et un à refaire le tableau de Paris , pour oublier ce chapitre, pour
omettre Tébauche de ces figures si naïyes, si composées, si plaisantes, si curieuses, si bouffonnes, si tranchées, si inédites et si bonnes à peindre, les provinciaux ! Des hommes que le chemin de fer dépose tout palpitants sur notre pavé parisien ; qui sont là, écarquillant les yeux, les oreilles, les bras et les jambes; qui nous apportent leurs préjugés, leurs travers, leurs figures, leurs façons, leur curiosité ingénue et qui nous emportent souvent ce qu'il y a de meilleur chez nous ; qui se posent en point d'interrogation ou en point d'exclamation à tout propos et hors de propos, et qui finissent quelquefois par se croiser les bras ironiquement et par nous persifler dans leur spirituel idiome, quand ils ont vu tout ce que nous avions à leur montrer et entendu tout ce que nous avions à leur dire*
Le difficile, c'est de peindre ces personnages si divers, si variés, qu'on appelle les provinciaux ; c'est d'enserrer en un seul médaillon ces individualités si multiples. Les provinciaux ont autant de physionomies particulières qu'il y a de provinces, de départements, de villes et de communes en France; de plus, leur attitude, leurs allures, leurs impressions varient suivant leur âge, leur fortune et le but qui les amène à Paris.
Sans les provinciaux, nous ne nous douterions pas, nous autres Parisiens, de toutes les curiosités qui nous entourent. C'est là le bon côté des provinciaux, de vous amener à voir ce dont ils sont curieux. Du matin au soir ils vous mettent en campagne avec eux, et, ce qu'il y a de bon, c'est qu'ils se figurent que vous leur montrez ce qu'ils vous font voir.
Le plan de Paris ne les quitte pas; ils l'ont en feuille, en volume, en mouchoir de poche; sans cesse ils le consultent et rien ne leur échappe ; églises, casernes,, palais, jardins publics, rien n'est oublié. Pour eux les
distances sont vaines, ils les franchissent à i*heure ou à la course; ils usent du cabriolet, fatiguent le fiacre et ne dédaignent pas Tomnibus ; ils traversent Paris en tous sens et sans perdre haleine; ils vont des Gobelins au Père-Lachaise, courent du Musée d'artillerie à Saint-Roch, s'élancent du Jardin des plantes à la Madeleine, se précipitent de la Bourse à la Morgue, se ruent de la Bibliothèque nationale aux Invalides, volent des Sourds-Muets aux Aveugles; puis, prenant leur essor, voilà qu'ils planent au sommet des tours Notre-Dame, du Panthéon, de la colonne Vendôme ; car les provinciaux sont d'infatigables grimpeurs, et ils affectionnent particulièrement les régions élevées. Aussi les voitron sans cesse flotter au faite de nos monuments ; ils sont les panaches de Paris.
Trente-huitième Exercice
LES PROVINCIAUX A PARIS (sutte)
Avares dans leurs départements, les provinciaux sont prodigues à Paris ; rien ne leur coûte ; ils sèment Tor ; leur seule crainte est d'être dupés ; s'ils marchandent, c'est amour-propre et non lésinerie; ils souffriraient cruellement si leur ignorance et leur bonne foi tombaient dans quelque piège ; aussi sont-ils toujours en garde contre la rouerie parisienne, toujours prêts à la parade contre les bottes secrètes de notre charlatanisme pipeur ; mais, malgré leurs précautions et leur défiance, les provinciaux ne peuvent échapper aux hallucinations de nos décevantes industries. Ils sont la ressource la plus positive de notre commerce et de notre littérature en plein vent, les pratiques obli-
gées du débitant de billets de spectacle à moitié prix, la providence du marchand de cannes. L'industriel des trottoirs flaire les provinciaux à cinquante pas; le plus médiocre observateur les reconnaît au premier coup d^œil et à des signes certains.
A leur costume d'abord , qui tranche d'une façon marquée sur nos modes parisiennes. Les provinciaux ne se font faire des habits à Paris que huit jours avant leur départ, et ils les conservent soigneusement pour faire de Peffet dans leur endroit et y consolider leur réputation de dandys. Pendant leur séjour à Paris, ils usent leurs toilettes de province, et on ne peut manquer de les reconnaître à leur habit dont la forme accuse une coupe départementale, à leurs chapeaux à larges ailes et à leurs bottes outrageusement carrées. S'ils parlent, leur accent les trahit; s'ils n'ont pas d'accent, ce sont leurs paroles qui les révèlent.
Quand les provinciaux ont visité nos monuments, nos lieux publics, nos promenades, nos théâtres, ils s'élancent vers nos environs. Montrez-leur le parc de Saint-Gloud, les coteaux de Meudon, la manufacture de Sèvres, le château de Vincennes, la forêt de Saint-Germain, les eaux de Versailles ! Et puis, après avoir parcouru cette verte et riante ceinture de Paris, ils reprendront le chemin de leurs provinces, plus pauvres de mille* écus et de quelques illusions, mais riches de satisfaction, mais vêtus, coiffés, accommodés à la parisienne ; important dans leurs provinces les manières, l'élégance, l'opinion, le langage, les calembours parisiens, et ayant de quoi charmer longtemps leurs compatriotes avec leurs impressions de voyage , qu'ils ont soigneusement écrites»
Les élèves traduiront cette dictée au singulier, en prenant pour titre :