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Le livre des peuples et des rois

Cet ouvrage entrepris sous l'influence d'une impression particulière , n'a pas tardé, presque a notre insu, à prendre une direction plus large ; et nous nous sommes trouvé entraîné , comme malgré nous , vers les questions les plus hautes, et vers les mystères les plus profonds. Nous allions toujours où l'esprit nous poussait, peu soucieux de ce qui pourrait advenir , parce que nous ne destinions point a la publicité ces pages dans lesquelles nous avions uniquement cherché quelque soulagement à nos peines, et quelque diversion pour nos tristes pensées. Lorsque , plus tard , les désirs de quelques amis nous engagèrent a les publier, surpris par leurs instances, et n'ayant que peu de temps a notre disposition , à cause

d'un long voyage que nous préparions alors, nous ne pûmes consulter les hommes dont l'avis eût été , en toute autre occasion , une loi pour nous ; et abandonné a nousmême , nous n'eûmes pour nous guider que les inspirations de notre conscience. Nous comprîmes dès lors que bien des imperfections seraient signalées dans notre ouvrage , et aucun des reproches que certains chapitres ont suscités ne nous a surpris. Nous ne l'avons été que par les éloges qu'on a bien voulu nous adresser, et par la faveur inattendue qui nous a accueilli à notre début. C'était chose téméraire que de se présenter pour la première fois au public à la hâte et sans préparation, et de le traiter en quelque sorte comme un ami , à qui l'on confie ses pensées, telles qu'elles vous sont venues, sans chercher a leur donner cette touche qui en achève l'expression , en la rendant plus parfaite.

Mais dès que nous avons pu juger qu'une seconde édition était nécessaire , nous avons résolu de profiter de toutes les observations qui présenteraient un caractère plus ou moins frappant de généralité; et nous nous sommes imposé la loi de retrancher ou de modiûer tout ce qu'une critique bienveillante et consciencieuse trouverait de faux dans l'idée ou d'exagéré dans l'expression ; et nous croyons avoir été fidèle à cette résolution de manière à ne craindre qu'un reproche, celui d'avoir porté trop loin la docilité aux avis qui nous ont été donnés. Ce livre étant dans son fond un livre religieux et de haute morale chrétienne, nous avons cru que nous devions avant tout consulter, pour les changemens que nous voulions y faire, ceux qui sont dans l'Église les gardiens de

la doctrine; et nous avons eu le bonheur de pouvoir profiler des conseils d'un évêque renommé par sa science et par sa piété , dont l'approbation et les encouragemens ont singulièrement ranimé notre confiance. Plusieurs prêtres aussi sages qu'éclairés , dont l'opinion était d'autant plus précieuse pour nous qu'elle était comme l'écho du public chrétien et religieux , ont bien voulu nous communiquer leurs observations ; et nous ne pouvons que les remercier ici pour l'intérêt qu'ils ont pris à une œuvre conçue dans une bonne intention , et qui devra en grande partie à leurs conseils le bien qu'elle est destinée à produire. Après eux, venaient naturellement nos amis, dont l'autorité devait nous être chère à tous égards. Cependant, sur la plupart des points contestés , il s'est manifesté entre eux une telle divergence d'opinions que nous nous serions trouvé, pour la décision, abandonné à nous-même, si nous n'avions pris d'avance la résolution , lorsqu'il y aurait partage , de suivre l'opinion qui nous serait défavorable, et d'exécuter la sentence qui nous condamnerait.

C'est d'après ce principe que nous avons retranché dans les chapitres : aux Prêtres , aux Époux et aux Instituteurs, tous les passages qui semblaient décrire et représenter par la vérité des images les vices que nous voulions révéler et flétrir. Et il nous a fallu presque du courage pour nous écarter sur ce point des avis qui nous avaient été donnés par des hommes dont l'opinion aurait l'ait autorité pour nous si elle nous eût été défavorable. Plusieurs trouveront peut-être que nous avons rendu notre pensée incomplète en retranchant ou modifiant ces passage ; mais tous, nous en avons la confiance, reconnai-

iront la pureté des motifs qui nous ont guidé, et nous sauront gré de notre docilité. Si , par suite de ces retranchemens , l'ouvrage perd quelque chose de l'utilité spéciale qu'il pouvait avoir pour ceux à qui s'adressait notre parole , il aura du moins gagné ceci , qu'il peut désormais être mis entre les mains de tout le monde. Or, dans un livre de ce genre , qui touche toutes les questions , et qui parle aux hommes de tous les pays , de toutes les conditions et de tous les états, nous avons cru qu'il fallait avant tout tenir compte du bien général qu'il peut produire.

C'est dans ce sens et pour ce but que nous avons retranché dans les chapitres au Pape et aux Évêques plusieurs choses incomplètes, inexactes ou exagérées : et ici le travail nous a été d'autant plus facile que nous avons trouvé plus d'accord et d'harmonie dans les observations qui nous ont été laites, et que nous n'avons pas tardé a en apprécier nous-même toute la justesse. Il est des choses qu'il ne faut dire , que quand on peut les expliquer de manière a ne laisser aucun doute sur le sens qu'on a eu dans l'esprit : il en est qu'il faut taire a cause de l'interprétation qu'on pourrait leur donner; et comme, après tout , un auteur ne doit se proposer dans ses ouvrages que le bien de ceux qui les liront , il manquerait son but, si , par un amour mal entendu de la vérité, il se croyait obligé à tout dire , au risque de blesser ou d'être mal compris; car alors il rechercherait, sans le savoir, dans ce qu'il écrit, une misérable satisfaction d'amour-propre et de vanité. Ce que nous disons ici peut s'appliquer pour les mêmes raisons aux deux chapitres que nous avons adressés aux Ambassadeurs et aux Nobles. On nou^ a fait

remarquer avec vérité que le ton hautain et dédaigneux qui dominait dans ces deux chapitres, et qui leur donnait en quelque sorte la couleur, contrastait singulièrement avec l'esprit de douceur et de charité dont nous avons essayé d'empreindre tout notre ouvrage. Et comme nous n'avons jamais voulu dire la vérité pour blesser ceux a qui nous parlions , mais que notre but a toujours été au contraire de la leur rendre accessible et profitable, nous avons effacé sans peine tout ce qui aurait pu trahir en nous un fonds d'amertume ou de haine que nous n'avons pas, ni nous ne voulons avoir. Nous avons remplacé dans le chapitre aux Nobles les passages retranchés par des conseils où ils verront que nous n'avons aucune prévention contre la noblesse , et que , si nous avons cru devoir signaler les abus et les fautes des personnes, nous comprenons tout ce qu'il y a de grand dans l'institution elle-même considérée sous le point de vue chrétien. Autant la noblesse conçue comme privilège est contraire à l'esprit du Christianisme et au développement social d'un peuple , autant elle est sainte et auguste quand elle se produit comme fonction, comme devoir et sacrifice. C'est de cette manière qu'elle est née ; c'est ainsi qu'elle s'est conservée; et du moment où elle veut sortir de sa nature , et réclamer des privilèges , au lieu de réclamer des fonctions et des sacrifices , il est juste qu'elle périsse , car elle s'anéantit elle-même.

Notre chapitre aux Soldats a été blâmé par plusieurs militaires dont le jugement nous inspire toute couliance , comme reposant sur un principe faux et dangereux , et tendant a persuader aux peuples que l'armée est une force

aveugle et brutale , tandis que, dans son institution primitive et chrétienne , elle n'est que la force au service de la justice et du droit. Nous avions voulu d'abord y substituer un autre chapitre conçu dans un sens plus large et plus vrai ; mais craignant d'allonger outre mesure un ouvrage dont le genre ne permet pas de grands développemens , nous nous sommes réservé de produire et d'expliquer notre pensée sur l'armée et sur la guerre dans un ouvrage destiné au peuple, que nous nous proposons de publier, sous le litre de Livre des Pauvres.

Quelques remarques nous ont été faites sur les fonctions que nous attribuons au médecin, et sur le rapport que nous établissons entre sa mission et celle du prêtre. Nous n'avons voulu dire qu'une chose : c'est que les premiers prêtres institués par Jésus-Christ, les apôtres et les disciples , reçurent le pouvoir de remettre les péchés et de guérir les maux du corps, et que la faculté de guérir les maladies n'étant point un élément essentiel de leur ministère, ne fut point transmise a leurs successeurs, de sorte qu'aujourd'hui l'âme et le corps ont chacun leur médecin. On ne peut donc pas conclure de nos paroles que la puissance spirituelle des apôtres a été diminuée après eux par ce partage , puisque le pouvoir de guérir les corps ne tenait point nécessairement a celui qu'ils avaient reçu sur les âmes. Le lecteur ne doit point oublier, en lisant notre livre , que sa forme rendait impossible cette précision et cette exactitude qui caractérisent les ouvrages philosophiques , et que nous serions sorti du genre que nous avions adopté si nous avions voulu discuter et définir. Il trouvera sans doute plusieurs expressions qui ,

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prises dans un sens rigoureux et logique , paraîtraient inexactes. Mais pour bien juger les propositions particulières d'un livre, il faut toujours les comparer au principe qui en domine l'ensemble, à l'esprit général qui le caractérise , au but qu'il se propose , et a la forme qui le constitue. Ceux qui voudront bien se placer à ce point de vue , avant de nous juger, comprendront sans peine qu'en assimilant la fonction du médecin à celle du prêtre, nous n'avons point voulu insinuer que le médecin guérit les maladies de la même manière que le prêtre absout l'âme du péché. Quand nous avons dit que la lutte serait désormais entre l'esprit et l'esprit, nous n'avons point prétendu que le combat entre l'esprit et la chair touchait à son terme , mais seulement que l'orgueil deviendrait probablement la forme principale des péchés de l'homme. Nous prions aussi le lecteur de ne pas perdre de vue le titre de notre ouvrage. S'il a l'inconvénient d'être un peu ambitieux, surtout pour un homme qui débute, il a l'inappréciable avantage d'être tellement général, qu'aucun peuple ni aucun roi ne peut s'offenser des paroles quelquefois sévères que nous avons cru devoir adresser aux diverses classes de la société. Si un Français voulait regarder ce livre comme fait exclusivement pour la France, nous concevons qu'il aurait beaucoup de peine à s'y retrouver; car il y a des choses qui ne peuvent évidemment convenir a la France , tandis qu'il en est d'autres qui ne peuvent convenir qu'a elle. Or, nous sommes obligé parla nature même de l'ouvrage de laisser notre pensée dans sa généralité, et d'abandonner le lecteur au jugement et aux inspirations de son esprit. Nous savons bien ce que

nous avons voulu appliquer à la nation française et ce que nous avons adressé aux autres peuples ; mais c'est là notre secret, et nous le garderons.

Plusieurs ont cru trouver dans notre livre une tendance politique. Les uns nous ont reproche d'avoir trop flatté les peuples, et d'avoir été injuste envers les rois. D'autres, au contraire , ont prétendu que nous ne nous étions pas déclaré assez franchement pour les peuples et pour les efforts qu'ils ont tentés à diverses reprises alin de changer leurs institutions et leur histoire. De cette opposition dans les reproches , nous avons cru pouvoir conclure que nous sommes resté fidèle a la loi que nous nous étions imposée de ne jamais toucher les questions que par leur côté social, moral, philosophique et religieux.

Nous avons voulu nous tenir assez élevé au-dessus des partis , pour les comprendre tous dans ce qu'ils ont de vrai et de bon ; et nous n'avons point séparé dans notre pensée les deux élémens dont l'union constitue la vigueur et la force des sociétés, le pouvoir et la liberté. Nous nous sommes mis entre les rois et les peuples , et nous avons dit aux premiers : Prenez garde, les abus amènent les révolutions; et aux seconds : Prenez garde, les révolutions amènent les abus. Nous nous félicitons d'avoir été compris sous ce rapport par la plupart des journaux qui se sont occupés de notre ouvrage. Presque tous ont reconnu que nous étions assez indifférent pour toutes les formes politiques , et que nous n'attachions une importance réelle qu'à ces institutions vraiment sociales qui pénètrent la société jusque dans son fond , et qui en sont comme l'esprit et la vie. Presque tous ont reconnu dans

noire livre un livre de liante morale sociale et chrétienne; et c'est , en effet, le caractère que nous avons voulu lui donner.

S'il y avait dans notre livre quelques paroles d'où l'on pût conclure que nous excitons les peuples à la révolte , nous les désavouerions, et nous suivrions en cela les inspirations de notre conscience et de notre raison a la fois. Car nous regardons le précepte que le pape a fait aux peuples chrétiens, dans son Encyclique, de souffrir plutôt que d'avoir recours a la force , comme obligatoire pour tous ceux qui reconnaissent l'autorité de l'Église : et nous croyons que, considéré du point de vue de la sagesse humaine, il annonce dans celui qui l'a donné une intelligence vraie et complète de l'état actuel de la société. Avoir recours a la force pour détruire ce qui est, sans rien avoir à lui substituer, ou afin de le remplacer par quelque chose de plus mauvais encore, c'est tout à la fois folie et péché. Les choses étant ce qu'elles sont, la religion et l'Eglise ne gagneraient rien par un changement brusque et violent. La patience vaut mieux pour ceux qui souffrent que la vengeance, et toute révolution ne ferait que substituer une force a une autre. Or, mal pour mal, ce n'est assurément pas la peine de changer.

Voici la pensée qui nous a guidé, et qui domine tout l'ensemble de notre livre. En jetant les regards autour de nous, nous avons vu avec e If roi la société se décomposer dans l'égoïsme, et la corruption la plus profonde en attaquer toutes les parties. Lorsque nous avons voulu chercher la cause de ce mal qui semble la menacer d'une dissolution universelle , nous avons cru la trouver dans l'af-

faiblissement de l'esprit chrétien, de cet esprit de sacrifice et de charité qui fait que tous les hommes se regardent comme frères, comme membres d'un même corps, comme solidaires les uns des autres , et que chacun peut dire avec saint Paul : « Qui est faible sans que je m'affaiblisse? » de cet esprit chrétien qui fait que toutes les fonctions dans un état sont des charges et des services et non des privilèges, que ceux qui sont les premiers se regardent comme les serviteurs des autres, que les grands vivent pour les petits, les riches pour les pauvres , et que tous vivent pour Dieu. Nous avons voulu ranimer, autant qu'il nous était possible, cet esprit dans le cœur de nos frères; et pour cela , nous avons ramené toutes les institutions , toutes les fonctions, tous les droits, tous les devoirs, toutes les professions, au Christ, comme à leur source , à leur principe, à leur exemplaire et a leur fin. Nous avons considéré le Christ comme étant tout en tous et en toutes chosesgouvernant dans ceux qui commandent , obéissant dans ceux qui sont gouvernés, sanctifiant dans les prêtres, dirigeant dans ceux qui font les lois , guérissant dans les médecins, implorant dans les avocats, donnant dans les riches, recevant dans les pauvres, glorifié dans les nobles , régnant dans le pape et les évêques , souffrant dans ceux qui souffrent , mourant dans ceux qui meurent , aimant dans ceux qui aiment. Nous avons considéré sa rédemption comme l'exemplaire de la vie des hommes et des peuples ; son sacrifice , comme le moyen universel du bien que les uns et les autres doivent opérer, et sa croix , comme la forme du monde. Si nous avons été sévère pour ceux qui ont le pouvoir et la fortune . et plus indul-

gent pour les petits et les pauvres , ce n'est pas que nous nous soyons abusé suri état moral de ceux-ci. Mais il y a cette différence entre les premiers et les seconds , que ceux-là se sont faits ce qu'ils sont, et ont abusé des dons de Dieu, tandis que ceux-ci sont ce qu'on les a faits, et n'ont pu abuser de rien , si ce n'est de leur impuissance et de leur dénuement. Peut-être ne sont-ils pas meilleurs que les autres ; mais du moins ils ne sont pour rien dans l'injustice de nos lois , dans les vices de nos institutions, et dans la corruption de nos gouvernemens , puisqu'ils n'ont fait jusqu'ici qu'accepter ce qu'on leur a donné , et souffrir ce qu'on leur a imposé. Lorsque Jésus-Christ est venu sur la terre , il a parlé sévèrement aux puissans et aux riches; mais il n'a eu que des paroles de miséricorde et de charité pour les pauvres. Et ceux-ci cependant n'étaient pas des hommes parfaits. Or, nous n'avons pas voulu être plus sévère pour eux que Notre-Seigneur Jésus- Christ. La pensée qui nous a dirigé a été une pensée chrétienne; et nous espérons lui donner prochainement tout son développement dans un livre de prières que nous avons préparé depuis long-temps, et dans lequel nous avons cherché à vivitier et à consacrer par la foi tous les devoirs qu'imposent aux hommes et aux peuples la mission qu'ils ont à remplir ici-bas, et les fonctions qui en résultent.

Nous avons ajouté dans cette seconde édition plusieurs chapitres. Celui que nous avons adressé aux jeunes gens nous a paru d'autant plus important que toutes les espérances de l'avenir sont en quelque sorte conliées a la jeunesse : et nous nous proposons de publier dans le courant

de Tannée prochaine un livre qui lui sera spécialement destiné , sous le titre de : Livre des Jeunes gens, ou Conseils à quelques amis. Nous avons la confiance qu'on apercevra dans tout ce que nous publierons plus tard le développement de la même pensée chrétienne qui a donné sa forme et son caractère au livre que le lecteur a en ce moment sous les yeux.

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