PROLOGUE
Lecteur, ne cherchez point clans cet ouvrage un livre de politique ou de parti ; et que son titre ne soit point un appât pour la curiosité de votre esprit ou pour les passions de votre cœur.
N'y cherchez point non plus un livre fait avec art , où les pensées sont enchaînées les unes aux autres par le fil solide et serré d'une logique rigoureuse , et où l'éclat du style ajoute à celui de l'idée qu'il exprime.
Ce livre n'est point un ouvrage de l'esprit. Un sentiment l'a commencé; d'autres sont venus en-
win
suite, el l'ouvrage s'est trouvé achevé comme de lui-même.
La douleur était entrée dans mon âme , parce qu'un ami allait manquer à mes yeux, et qu'un long espace allait nous séparer.
C'est alors que je pris ma plume , afin de lui confier les angoisses de mon cœur ; et ma plunie allait vite , car le vent de la douleur soufflait avec violence ; et après quelques inslans j'avais écrit ce qui devait composer les premiers chapitres de cet ouvrage.
Puis je portai mon esprit sur d'autres objets , espérant qu'il en serait consolé ; et je mis sous ma plume d'autres pensées , afin de voir si elle ne s'en inspirerait point : et ma plume prenait tout ce que je lui donnais, et elle allait avec docilité du côté où mon cœur la poussait.
Et l'ouvrage s'augmentait toujours, parce que mon cœur était toujours plein; et enfin j'arrêtai ma plume , de peur que la longueur du livre ne lassât la patience du lecteur.
Et cet ouvrage, qui ne devait être d'abord qu'une effusion de l'âme , est devenu le Livre des Peuples et des Jiois.
Car je parle aux uns cl aux autres de leur» de-
voira et de leurs droits; et je ne leur parle de leurs droits qu'après les avoir rappelés à leurs devoirs , parce que le droit séparé du devoir mène a l'orgueil.
Je n'ai point voulu enseigner les rois comme un maître, ni instruire les peuples comme un prophète ; mais je ne suis que l'écho de la pensée de plusieurs : et je n'ai point retenu ma voix au dedans de moi , afin que ceux qui partagent les mêmes pensées puissent en reconnaître l'expression dans mes paroles, et se consoler en les lisant.
Kl j'ai dû retrancher les premiers chapitres de i et ouvrage , parce qu'il ne m'est point permis , a moi , homme inconnu , d'entretenir le public de ce qui se passe au fond le plus intime de ma vie , et que le titre du livre m'interdit de mêler l'expression de mes sentimens particuliers aux vérités générales que j'ai essayé d'y exposer et d'y développer.
Cependant , les impressions qui ont commencé cet ouvrage lui ont donné sa forme et sa couleur; cl le lecteur s'apercevra facilement que c'est un sentiment qui m'a porté à écrire , et que la plupart des pensées qui sont venues sous ma plume ont jailli du cœur.
Ne lisez point ce livre pour amuser votre esprit ,
ou pour tromper L'ennui «le vos heures; car il vou* fatiguerait , et vous ne le comprendriez point : mais si vous sentez le désir du bien se remuer en vous, ou si la pensée se lève dans votre esprit comme pour saisir quelque objet placé au-dessus d'elle , ouvrez ce livre , et peut-être y trouverezvous des choses qui iront à votre cœur, et quelques traces de lumières pour votre âme.
Et si , après l'avoir lu , vous le fermez en disant : Ce livre m'a fait du bien , j'aurai atteint mon but bien mieux que si vous aviez trouvé du talent dans la forme et de l'éclat dans le style.
La lecture d'un bon livre devrait toujours former entre celui qui l'a fait et celui qui le lit une sorte d'affinité spirituelle ; car l'intelligence , aussi bien que la chair et le sang , a ses liens et sa fraternité : et il serait triste pour l'homme que la partie la plus élevée de son être eût moins de force et de puissance pour l'attacher aux autres hommes que cette partie inférieure qui le rapproche des animaux sans intelligence.
Le père donne au fils qui naît de lui son sang ; celui qui écrit donne à celui qui le lit sa pensée ; le premier donne ee qu'il y a de plus précieux dans son corps, le second ce que sou à nie a de plus intime : comment se fait-il donc que, presque toujours , le
lecteur reste indiffèrent et étranger à l'écrivain
dont la pensée a causé des heures entières avec la sienne ; et que la lecture d'un livre , qui n'est après tout que l'entretien familier de deux âmes , ne puisse produire les mêmes effets qu'une simple conversation , souvent assez frivole , de quelques heures?
C'est que l'écrivain n'aime point ceux pour qui il écrit : son cœur leur est étranger ; il ne leur donne que sa pensée , et ne leur demande en retour que le témoignage de leur esprit en faveur de son talent, ("est assez pour lui , si le lecteur, en fermant le livre , peut dire : Ceci est un bel ouvrage ; car lorsque beaucoup disent la même chose, il résulte de ce concert un bruit llatteur qu'on appelle la réputation ou la gloire.
Ce n'est point ainsi que ce livre a été écrit : mon coeur ne s'est jamais séparé de ma pensée; et , s'il pouvait faire du bien à un seul homme, consoler une seule douleur, inspirer une seule bonne action , élever au-dessus de la terre et des intérêts matériels une seule àme , j'en serais plus heureux et plus fier que de tous les éloges qui pourraient m'étre donnés.
Si ceux qui me connaissent et qui m'aiment déjà se sentent , après avoir lu ce livre , plus d'amitié
pour moi ; ei si ceux qui ne me connaissent poinl se sentent disposés à m'aimer sans me connaître , je pourrai croire avoir atteint mon but : car c'est mon cœur qui a parlé, et c'est au cœur que j'ai voulu aller.